Cités
P.U.F.

I.S.B.N.2130518915
240 pages

p. 111 à 117
doi: en cours

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I. Dossier

n°6 2001/2

2001 Cités I. Dossier

Variations étymologiques sur le chef des Romains

Jean-Yves Guillaumin Jean-Yves Guillaumin est directeur de l’ISTA (Institut des sciences et techniques de l’Antiquité) et professeur de latin à l’Université de Franche-Comté. À ce jour il a publié une quarantaine d’articles, dont l’Institution arithmétique de Boèce (Éd. CUF, 1995), une traduction annotée du traité de Balbus, Expositio et ratio omnium formarum, avec textes connexes (Naples, Jovene, 1996), et, en collaboration avec d’autres membres du laboratoire ISTA, une série de traductions de traités d’arpenteurs romains (Siculus Flaccus, Hygin le Gromatique, Frontin, Hygin).
Le titre choisi est un peu provocateur, dans la mesure où rien n’est plus étranger à la vieille mentalité romaine que de se reconnaître un seul chef (le roi unique a été tôt remplacé par les deux consuls ; et bien des personnages célèbres de l’histoire romaine ont été ensuite éliminés par leurs rivaux au motif qu’ils aspiraient à la royauté) et où il faudra toute l’habileté politique et... lexicale d’Auguste pour fonder le régime monarchique du principat, avec cette constante, justement, de veiller à ne jamais apparaître comme exerçant seul le pouvoir. Il ne s’agit ici que d’examiner quelques-unes des manières dont le latin désigne celui ou ceux qui exercent un pouvoir ; on n’a pas d’autre prétention que de mettre en lumière quelques données étymologiques utiles.
Le nom courant du chef en latin, dux, entretient un rapport étroit avec le verbe ducere signifiant « conduire ». Le dux est étymologiquement un « conducteur », un « meneur » d’hommes, un guide. C’est plus spécialement un conducteur de guerriers, c’est-à-dire un chef d’armée. Tout (ancien) latiniste se souvient des innombrables occurrences du terme dès lors que l’on se trouve en contexte militaire. Ce dux latin est beaucoup moins pacifique que l’un de ses épigones français, la Doye si fréquente en toponymie pour désigner une source (à cause de la conduite d’eau qui s’y trouve), et remontant à l’accusatif ducem tout comme le doge vénitien ou le duce mussolinien. La poésie épique latine préfère ductor (plus d’une vingtaine d’occurrences chez Virgile), mot de style noble, qui rend le grec hêgémôn de même sens (là encore, « celui qui guide »). Varron, l’étymologiste latin du Ier siècle avant J.-C., exprime cela de façon lapidaire : Scit ducere qui est dux aut ductor, « il sait mener, celui qui est dux ou ductor » (De lingua latina, 6, 62). Voici donc posée, avec dux, la figure du chef sous son aspect militaire. Mais il ne s’agit pas en soi d’une primauté d’ordre politique.
Les chefs sociopolitiques de la cité peuvent être appelés proceres. Le mot s’emploie seulement au pluriel, ce qui est notable : il renvoie donc à un groupe sociopolitique lié par une certaine solidarité. C’est un terme archaïque qui n’est conservé que dans la langue littéraire. Son étymologie n’est pas apparente ; tout ce que l’on peut dire est que sa finale rappelle le terme étrusque Luceres, nom d’une des trois anciennes tribus romaines ; il a dû désigner, à l’origine, une subdivision du peuple romain. Varron, pourtant, tente une (fausse) étymologie jouant sur la ressemblance entre proceres et une forme du verbe procedere, « s’avancer » : Proceres qui processerunt ante alios. Vnde et proceres tigna quae alia tigna porro excesserunt, « Proceres : ceux qui s’avancent avant les autres. C’est pourquoi on appelle aussi proceres les poutres qui dépassent de beaucoup les autres poutres » (fragment de La Langue latine). Fausse, mais instructive, en ce sens qu’elle établit un rapport entre le nom des proceres et l’idée de « précéder » : on entre ainsi dans les mentalités romaines du Ier siècle avant J.-C., et l’on perçoit les connotations que les contemporains de Varron devaient attacher au terme proceres. D’après Festus, grammairien du IIe ou du IIIe siècle (De uerborum significatione – soit Le Sens des mots – p. 249, Lindsay) : « Procum patricium, in descriptione classium quam fecit Ser. Tullius, significat procerum. I enim sunt principes. Nam proci dicuntur qui poscunt aliquam in matrimonium. » Est enim procare poscere..., « Procum patricium, dans la division en classes opérée par Servius Tullius, signifie procerum. Ce sont en effet les chefs (principes). Car on appelle proci (= prétendants) ceux qui demandent une femme en mariage. Car procare, c’est poscere. » Quoique l’étymologie filée, pour ainsi dire, de Festus s’avance sur un terrain sur lequel les spécialistes modernes ne la suivront pas, il est intéressant que ce grammairien puisse, au fil du développement de sa pensée, établir un rapport entre proceres, proci et procare, c’est-à-dire voir les proceres, au reste dûment posés en tant que principes, comme les gens « qui exigent », l’accent étant donc mis sur le caractère impérieux de ce groupe social.
Il y a sept occurrences de la forme proceres (nominatif ou accusatif) chez Tite-Live, dont six figurent dans les livres 1 et 2 qui racontent les origines premières de Rome (la septième est en 10, 28, 7). Il y en a huit chez Tacite (Histoires et Annales). Il y en a cinq dans l’Homère latin (Ilias latina, v. 50, 132, 313, 344, 686 et 1025). Les Punica épiques de Silius Italicus en présentent trois occurrences, et les Argonautica de Valerius Flaccus, cinq. Huit chez Ovide (sept dans les Métamorphoses, une dans les Fastes). Huit dans le poème épique de Stace, la Thébaïde. Neuf chez Servius, pour commenter les huit occurrences virgiliennes de l’Énéide. Mais une seule chez Plaute (Bacchides, v. 1053). Mettons un terme à cette fastidieuse énumération : elle n’est là que pour manifester le caractère archaïsant du terme, puisque les écrivains l’emploient quand ils parlent d’une époque ancienne (Tite-Live), ou quand, pour parler de l’époque contemporaine, ils ne répugnent pas à l’affectation d’archaïsme (Tacite), ou quand il s’agit, dans le contexte d’une épopée, de convoquer les mots anciens qui s’intègrent dans le langage épique conventionnel. Dans le même corpus, le génitif procerum est beaucoup moins bien attesté ; la forme proceribus (datif/ablatif pluriel) n’apparaît que trois fois (Tite-Live, Tacite, Servius). Faudrait-il voir les proceres comme pensés uniquement en tant que sujet (agissant sur la collectivité Populus Romanus pour lui imposer ses exigences) ou objet (de l’obéissance de cette communauté), dans les mentalités romaines ?
Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, il n’y a pas de rapport étymologique entre les proceres et l’adjectif procerus « de grande taille », exactement « qui pousse, ou qui se développe, en avant », lequel relève de la série de crescere « croître ». Si l’on achète de préférence, dit Varron (Agriculture, 2, 1, 14), sues procero corpore, « les porcs de grande taille », on ne saurait donc en tirer argument pour défendre l’idée de la supériorité des proceres... Cela n’empêche pas que les Latins aient pu concevoir un tel rapport à cause de la ressemblance entre les deux mots ; ce rapport, même faux, aura pu renforcer l’idée de la « grandeur » des proceres. Principes dont la grandeur n’a d’égale que les exigences, ainsi apparaissent, au terme de cette enquête, les proceres tels que les conçoivent les Romains.
Ce pluriel impliquant une sorte de micro-collectivité soudée et solidaire n’est pas bien différent du singulier collectif si fréquent surtout chez Salluste (dans le Jugurtha) pour nommer la classe qui – aux yeux de Salluste du moins – concentre entre ses mains tous les pouvoirs et tous les avantages : nobilitas, la « noblesse ». La nobilitas est d’ailleurs désignée tout aussi bien chez cet historien par le pluriel pauci, avec lequel on atteint les sommets du dépouillement dans l’expression simultanée d’une notion de quantité et d’une notion sous-jacente de qualité. Les pauci (les « peu nombreux ») se définissent par leur petit nombre, ce qui fait du terme latin un équivalent du grec « oligarchie ». En même temps, l’apparition du mot entraîne chaque fois, dans l’esprit du lecteur de Salluste, l’évocation savamment préparée par l’écrivain et rendue ainsi quasi automatique de tous les défauts prêtés à ces détenteurs de tous les pouvoirs : cupidité, morgue, immoralité. Parler de la nobilitas ou des pauci est donc, de la part de Salluste, évoquer ipso facto les turpitudes d’une potentia qui n’a comme fondement que son cynisme éhonté.
Quand il s’agit de nommer les chefs de la cité, les personnages les plus importants, c’est principes qui vient souvent sous la plume d’un Romain de la République. Il est notable que l’on a alors affaire, en général, au pluriel. La notion peut être « plaquée » par les Romains sur les réalités politiques d’autres peuples : par exemple, Salluste parle des principes ciuitatis de la Numidie de Jugurtha (66, 2) – mais Tacite (Germanie, 10, 5) parlait des proceres pour désigner les chefs Germains. Les principes peuvent être aussi les chefs d’une conjuration (ainsi, à propos de la conjuration de Catilina, chez le même Salluste, passim). Ce sont « ceux qui tiennent le premier rang », les « personnages les plus importants », les « premiers ». C’est en effet le premier élément de leur nom qui est le plus immédiatement identifiable ; il relève de la série de primus « premier ». Chez Varron, le princeps deus, « premier dieu », est Ianuarius (De lingua latina, 6, 34) ; plus trivialement, le même Varron met dans un parallélisme d’opposition le princeps ciuitatis (de la cité) et le princeps gregis (du troupeau), dans le même ouvrage, 6, 12 ; tout aussi trivialement, le uilicus (esclave chargé de l’intendance de la uilla) comme le magister pecoris (son collègue chargé du bétail) sont des principes (Varron, Agriculture, 1, 2, 14). Le second terme – ceps – ouvre d’emblée à des ambiguïtés erronées : on serait tenté d’y voir un rapport avec le nom de la tête, caput, et de faire du princeps la « première tête » d’un ensemble. Ce n’est pas cela du tout, et les autres formes (génitif principis, ou pluriel principes, etc.) le montrent bien, car l’élément – cip – n’a rien à voir avec un – cipit – qui reprendrait le thème de caput. Le princeps est tout simplement « celui qui prend la première part », évidemment parce qu’il s’appelle Lion. Nulle majesté là-dedans, du moins par l’étymologie. C’est presque une force cyniquement imposée qu’elle suggérerait comme signification première de princeps. Nul doute qu’inconsciemment, on ait pu préférer mettre en rapport le princeps avec la « tête » (caput, « tête ») plutôt qu’avec la « prise » (capere, « prendre ») ; c’est éthiquement plus satisfaisant, et plus valorisant. La démarche a bien fonctionné, si l’on en juge d’après les réflexes du locuteur français, qui ne ressent plus spontanément les brutalités de la « capture » dans des mots comme « principal » ou « principauté »...
C’est sous l’Empire que l’on rencontre princeps au singulier pour désigner le « prince », qui est le « premier » de l’Empire, c’est-à-dire l’empereur. Cet usage remonte à Auguste et s’est mis en place en deux temps. En 28, Auguste, censeur, est princeps senatus, c’est-à-dire que son nom est inscrit le premier, en tête de la liste des sénateurs ; en 27, le Sénat lui décerne les titres de princeps tout court et d’Augustus. Parallèlement, le principatus désigne alors le régime du princeps, le « principat », le « règne ». Les Romains parlent volontiers du « prince » là où nous parlons de l’ « empereur », utilisant un mot français qui nous ramène à la série latine de imperium, imperare, imperator.
Imperium désigne le pouvoir souverain accordé au chef par les dieux : c’est celui du père de famille sur ses enfants, ou du maître sur ses esclaves ; c’est donc un pouvoir de vie et de mort ; à ce titre l’imperium n’est concédé qu’aux deux consuls et aux préteurs, c’est-à-dire aux deux magistratures les plus élevées ; les autres n’ont que la potestas. L’imperium, dans la langue politique, est le commandement, le pouvoir souverain de prendre toute mesure d’utilité publique, même en dehors des lois : telle est la définition donnée par le Dictionnaire étymologique de la langue latine d’Ernout et Meillet. De fait, pour caractériser la manière dont l’imperator prend les dispositions nécessaires pour tout ce qui est essentiel (ad summam rerum), César (Guerre civile, 3, 51, 4) emploie l’adverbe libere, « en toute liberté ». Le verbe correspondant, imperare, est très fort : « Commander en maître. » C’est sur le radical de ce verbe qu’est fabriqué le nom d’agent imperator, exactement « celui qui commande en maître ». À l’époque républicaine, ce terme est plus spécialement décerné par acclamation des troupes au général victorieux (la première fois à Scipion l’Africain, en 209) ; l’imperator sera celui à qui ont été décernés les honneurs du triomphe et qui se distingue donc d’un simple dux. On voit le contexte militaire dans lequel fonctionne ainsi l’imperator. À l’époque impériale, dès la fin du Ier siècle après J.-C., on trouvera ce terme employé pour désigner l’empereur, bien que Tacite préfère généralement parler du princeps.
Dans ce vocabulaire latin du « chef », il n’y a donc pas de « chef ». Je veux dire que l’on n’y voit fonctionner aucun mot de la série de caput « tête », origine de la série lexicale française du « chef ». Il n’y a pas davantage de képhalè en grec, du reste. Pas de tête, pensante ou non, dans le lexique latin de la primauté sociopolitique ; seule Rome est dite caput orbis, « tête du monde », « capitale de l’univers », mais c’est Rome. En français aussi, d’ailleurs, il faut attendre le XIIIe siècle pour voir « chef » se charger du sens figuré « qui est à la tête » (le « sous-chef » n’est que de 1791, si l’on en croit, comme pour les précédents, le Dictionnaire étymologique de Dauzat ; la « chefferie », de 1834). Pas de tête pensante, mais des « premiers », des « meneurs », des « commandeurs ». Il leur sera recommandé de disposer, en plus de cette distinction que leur donne la force ou le rang, du consilium, sagesse qu’il dépend au fond d’eux-mêmes de développer, ou de l’auctoritas, autorité qui relève plutôt d’une dimension religieuse.
Il existe un radical latin *aug- dont le sens premier est « augmenter, faire croître », et que l’on peut d’ailleurs replacer à l’intérieur de toute une famille de termes indo-européens. Ce radical rend compte de mots comme augere « augmenter », auxilium l’ « aide », augur l’ « augure ». Constitué avec le suffixe de nom d’agent -tor, le terme auctor désigne donc d’abord « celui qui fait croître, celui qui fait pousser ». Plus généralement, ce sera « celui qui fonde », le « fondateur » ou l’ « auteur » (d’une nation, d’une ville), et en somme, l’ « auteur », avec toute la gamme de sens qui s’attachent au mot français issu de auctor. Mais à l’extérieur de ce sens, le mot relève très anciennement des vocabulaires de la religion et du droit. Le Dictionnaire étymologique d’Ernout et Meillet (s. u. augeo) cite l’exemple – éclairant sur les réalités romaines – de la langue osque, dans laquelle un terme uhtur (= auctor) est le titre d’un magistrat ; en latin même, auctor peut désigner celui qui est le premier à donner son avis dans une délibération au Sénat, ce qui entraîne que l’auctor est aussi senti comme un « conseiller ». L’auctor emprunte au vocabulaire juridique sa qualité de « garant ». L’auctoritas, nom abstrait à suffixe -tat-, est la qualité caractéristique de celui qui est auctor. Il s’ensuit que ce terme récapitule et synthétise, dans une aura religieuse qu’il tire de ses origines, les notions de « faire croître », de « fonder », de « conseiller », de « garantir » (la croissance et la survie de la res Romana) ; il s’agit donc d’une autorité d’ordre religieux, non pas essentiellement fondée sur la force, et qui émane particulièrement de celui qui porte le surnom d’Augustus, qui fait partie de la même série. C’est en jouant subtilement avec ces réalités lexicales et avec toute leur force d’évocation dans les mentalités romaines que le fondateur du principat a pu asseoir son régime.
Mais, dira-t-on, cette prégnance des significations étymologiques est-elle vraiment assurée dans les mentalités de Romains qui, comme nous le faisons, utilisaient leur langue de manière plus spontanée que cuistre, se souciant comme d’une guigne, pour la conversation courante, de la richesse du substrat des différents lexiques ? Contentons-nous là-dessus de deux réflexions. D’abord, la proximité de beaucoup de ces noms du « chef » avec d’autres mots de même famille qui sont d’une utilisation fréquente et concrète dans la langue latine ne peut échapper au locuteur de base. Elle trace forcément dans les esprits des cadres impérieux à l’intérieur desquels s’appellent et se répondent, par exemple, le nom dux et le verbe ducere, le nom imperator et le verbe imperare. D’autre part, même quand l’étymologie, aux yeux du savant moderne, n’a rien à dire, l’étymologiste ancien tente une explication : c’est le cas de Varron et de Festus confrontés à proceres, comme on l’a vu. Cela montre bien que l’on est extrêmement conscient, dans l’Antiquité (peut-être doit-on le demeurer aujourd’hui), du pouvoir évocateur et créateur des mots (une véritable auctoritas). On explique le mot par la chose, mais inversement aussi, la chose par le mot, car on est intimement convaincu, en somme, du pouvoir des uerba sur les res : c’est l’attitude inaugurée, dans le domaine latin, par Varron, et qui sera sensible jusque dans les Étymologies d’Isidore de Séville (1er tiers du VIIe siècle). En ce sens, on ne perd pas son temps à essayer d’explorer la gamme des sous-entendus qui se peuvent distinguer sous le vocabulaire romain du « chef ».
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