2001
Cités
I. Dossier
L’autorité en perspective.
La nomographie comme science de l’autorité
Jean-Pierre Cléro
Jean-Pierre Cléro, agrégé de philosophie, est professeur des Universités à la faculté des lettres et sciences humaines de Rouen ainsi que chargé de cours à l’Université de Paris X - Nanterre. Auteur de plusieurs ouvrages sur Hume (La philosophie des passions chez D. Hume, Klincksieck, 1985 ; David Hume. Une philosophie des contradictions, Vrin, 1998) et de traductions de Bentham (Fragment sur le gouvernement ; Manuel des sophismes politiques, LGDJ, 1996 ; De l’ontologie et autres textes sur les fictions, Éd. du Seuil, 1997), il s’intéresse désormais essentiellement à l’utilitarisme classique et moderne ainsi qu’à l’accompagnement de cette doctrine par une « théorie des fictions ».
On a souvent rendu hommage à Foucault parce qu’il avait vu que le pouvoir ne s’exerçait pas seulement à la façon verticale de la souveraineté politique, mais qu’il s’appliquait aussi horizontalement, en pénétrant tous les domaines de la société civile. En supposant qu’il s’agisse, quand elle concerne le pouvoir, d’une découverte, la même remarque, appliquée à l’autorité, n’en est, à coup sûr, pas une ; l’autorité s’est, très tôt, trouvée écartelée sur les registres les plus divers, même lorsque l’analyse en était faite à des fins de philosophie politique. Ainsi, lorsque Hobbes, dans le
Léviathan, développe l’explication du contrat politique par la transmission d’un droit à un souverain, analyse-t-il, dans le fameux chapitre XVI du livre I, l’autorité en des termes qui débordent largement la sphère du politique : « Les paroles et actions de certaines personnes artificielles sont reconnues pour siennes par celui qu’elles représentent. La personne est alors l’acteur ; celui qui en reconnaît pour siennes les paroles et actions est l’auteur, et en ce cas l’acteur agit en vertu de l’autorité qu’il a reçue. » L’autorité n’est pas une qualité mais elle est la désignation d’un être, qui n’a pas forcément d’existence empirique, censé avoir fait tel ou tel acte, avoir prononcé telle ou telle parole, et engager par là tous ceux qu’il représente. On conçoit l’intérêt juridique et politique de cette notion qui permet d’agir au nom d’autres personnes ; mais on comprend aussi qu’elle déborde largement cette sphère juridico-politique. Le rassemblement en un sujet, voire en un sujet de sujets, soit une collectivité, n’est pas le seul fondement de l’autorité. « Il est peu de choses qui ne puissent être représentées de manière fictive. Des choses inanimées, une église, un hôpital, un pont peuvent être personnifiés par un recteur, un directeur, un contrôleur. » Il est vrai que Hobbes ajoute aussitôt que « les choses inanimées ne peuvent pas être des auteurs », « qu’elles ne peuvent être personnifiées avant qu’il n’existe quelque forme de gouvernement civil ». Mais très vite, des philosophes, en particulier britanniques, lecteurs de Hobbes, ont paru s’évertuer à lui donner tort en parlant, en un sens extra-politique, de l’autorité de textes, pas seulement sacrés, d’images, de tableaux
[1], d’objets parfois très triviaux
[2], d’idées, de représentations
[3], de sentiments, d’animaux même. Cette incroyable généralisation de l’autorité n’en a-t-elle pas relégué le concept au rang d’une simple métaphore ? Ou cette extension a-t-elle au contraire permis de préciser l’utilisation juridique et politique du concept au point que, pour mettre l’analyse des micro-pouvoirs chez Foucault dans toute sa force, les modernes ont parfois pu proposer de l’ouvrir sur le problème classique de l’opposition de la liberté et de l’autorité
[4] ?
I – CONTRADICTIONS ET EXTENSION DE LA NOTION D’AUTORITÉ
Au moment même où la notion d’autorité, par l’intermédiaire de celle de la personne, paraît se resserrer autour des notions de masque et de délégation, se comprend le principe même de son extension. L’autorité a été posée par Hobbes comme un substitut de l’inexistence et de l’irréalité de la personne et du sujet. On peut affirmer que des actes, des paroles, des pensées, des sentiments existent, mais celui à qui on les attribue n’est pas nécessairement existant. La fiction de l’auteur remplace le manque de réalité de la personne. Les philosophes qui, à la suite de Hobbes, ont analysé l’autorité, en des termes voisins des siens, ont toujours, en même temps, mis en question la réalité du sujet, c’est-à-dire de l’unité psychique qu’il faut bien supposer si l’on veut organiser le monde social, juridique et politique. La personne n’existe pas, mais on peut décider de lui accorder quelque réalité par un jeu de fictions. Cet écartèlement, qui se retrouve chez presque tous les auteurs qui n’admettent pas la substantialité d’un sujet, aussi opposés soient-ils par ailleurs, comme Hobbes, Hume, Kant, Bentham, John Stuart Mill, est à la source de multiples contradictions dont il faut voir si elles peuvent se résoudre. Elles se ramènent principalement à trois, dont la dernière fera particulièrement l’objet de notre attention.
La première d’entre elles est sans doute celle qui consiste à livrer, sur le mode d’une fiction qu’il convient de réaliser, ce qui est condamné, sur le plan des faits et de la réalité. Si le sujet n’a pas de réalité, on peut encore faire comme s’il en avait une et exiger que certains agrégats d’actes, de pensées, de paroles, de sentiments, se structurent en unités pour que le droit puisse s’appliquer et que l’organisation politique parvienne à se constituer. Le problème qui se pose est de savoir jusqu’à quel point l’écartèlement des choses telles qu’elles sont et des choses telles qu’on les suppose ou voudrait qu’elles fussent est supportable. Peut-on transformer en un jeu de droits et de devoirs l’impossibilité, pour chaque position individuelle, de coïncider avec son être empirique ? On demande étrangement, à l’autorité, d’enregistrer cette différence et de la réduire, en comptant sur l’individu ou sur quelque autre être pour qu’il se constitue en cette sorte d’entité dont on a pourtant préalablement montré qu’elle n’avait et ne pouvait avoir d’existence. Mais y a-t-il un sens à demander à des êtres de devenir ce que l’on sait ne pas être possible ? L’astuce qui consiste à projeter, comme une idée régulatrice, un concept qui contient au présent des contradictions, ne fait guère que remettre à plus tard leur résolution ; or résout-on une difficulté en la différant indéfiniment ? Il n’est pas sûr que l’on puisse demander à la déontologie de résoudre les apories de l’ontologie.
On est frappé, dès qu’on regarde historiquement la notion d’
autorité, par l’incroyable effort des auteurs pour chercher la solution du problème dans le problème même. Le devoir, qu’il soit imposé de l’extérieur ou qu’on fasse en sorte qu’il s’impose de l’intérieur, est très exactement le type de solution d’un problème qui énonce une impossibilité ontologique. Demander à l’autorité qu’elle résolve l’impossibilité théorique de l’unité subjective en tentant de l’effectuer pratiquement, ou, mieux, en comptant sur le réflexif du
« se » contraindre à cette unification pour l’imaginer, du même coup, recevable, pose à peu près le même genre de difficulté que de demander à l’amour-propre de se supprimer lui-même et à l’intérêt de s’autolimiter pour se conserver lui-même. L’autorité est un cas typique du
figmentum malum dont parle Pascal
[5] ou de constitution oblique, comme on la voit chez Hume
[6].
Par sa seconde contradiction, l’autorité révèle mieux encore sa structure. En effet, si la déontologie peut parfois s’ériger en instance qui résout les contradictions de l’ontologie, ce n’est pas tout à fait par un mouvement continu qui escamoterait la différence entre être et devoir être ; mais c’est plutôt en invoquant des valeurs différentes de celles qui ont conduit au conflit. Il n’est peut-être pas vrai qu’il y ait des personnes, mais l’ordre ou l’organisation sociale, qui vaut bien la vérité, veut qu’il y en ait et qu’on les impose pour qu’on sache qui a fait telle ou telle chose, qui possède telle ou telle propriété et à qui il arrive tel ou tel événement. Le recours à l’autorité suppose toujours, dans le principe, la mise en balance de deux types de valeurs, dont l’un est censé résoudre les difficultés de l’autre, ou dont il se pose en dépassement du conflit.
Il ne faut pas croire qu’il y ait des activités qui permettent d’échapper à ce jeu conflictuel. Le moindre atome d’autorité est déjà une structure complexe. On a souvent cru, il est vrai, pouvoir opposer la raison au principe d’autorité ; mais la raison est elle-même traversée par ce principe, y compris dans des domaines strictement théoriques
[7]. Les freins qu’une science impose au scepticisme n’ont souvent pas d’autre raison que la valeur même qu’elle accorde à sa propre existence. Toute activité gagne son autorité en jouant des valeurs contre d’autres.
Mais l’autorité, dont il est aisé de concevoir qu’elle parvient à s’étendre, par les contradictions précédentes, à toutes sortes de domaines, s’étend bien davantage encore quand elle passe du côté des objets ; comment, en effet, si les conditions d’unité, d’identité, de substantialité, ne sont jamais, du côté du sujet, qu’idéales, voire verbales, pourraient-elles se qualifier autrement du côté de l’objet ? Il faut donc, en troisième lieu, inspecter plus longuement l’opposition du symbole et de la chose dans l’autorité.
II – QU’EST-CE QUE L’AUTORITÉ D’UNE CHOSE COMME UNE IMAGE, UN TEXTE, VOIRE CELLE D’UN OBJET PLUS BANAL ENCORE ?
Ce n’est pas par sa force physique qu’une chose exerce une autorité. Une image exerce une autorité sur quelqu’un qui accepte de se soumettre à sa loi ou qui, du moins, est préparé à le faire. L’autorité est une force symbolique ; ce qui ne veut pas dire qu’elle ne peut exercer un effet intense sur notre intelligence, notre affectivité, notre sensibilité. Elle est même capable d’émouvoir beaucoup plus violemment qu’une force qui exerce son effet sans qu’on ne puisse s’y dérober. Il y a une certaine passivité de la soumission à l’autorité : sur fond d’acceptation, on ne peut pas s’empêcher de s’y soumettre ; et inversement, la réalité n’exerce pas de force, sans laisser une certaine marge de manœuvre à son égard. Les choses exercent aussi, dans leur réalité, à leur façon, une autorité. On leur est soumis comme à une espèce de règle ; plus exactement, autorité et réalité fonctionnent l’une par rapport à l’autre comme deux règles différentes et dépendantes. Je puis toujours prendre des risques ou m’accorder une marge de manœuvre à l’égard du réel, mais je ne suis, dès lors, évidemment pas maître d’avoir eu raison ou tort en les encourant. L’autorité est ce mixte d’initiative que me laisse l’objet (la situation) ou que je prends et de nécessité que je rencontre dès lors que je l’ai prise. L’autorité est le couple de la prise que j’ai sur l’objet et des obligations qu’elle me donne. Un objet exerce une autorité sur moi quand il se détache de moi selon des règles ou des lois qui assurent sa propre autonomie ; il joue son propre jeu dans un ensemble où j’ai été et suis partie prenante.
Soit l’image d’une figure que je veux tracer en perspective. Je suis libre de choisir de la présenter selon telle ou telle de ses faces ; déjà un peu moins si je veux la mettre en valeur par une distance virtuelle à l’égard de la surface du tableau, l’angle de vue, le point de fuite, la source d’éclairage ; mais, une fois ces composantes fixées, une nécessité implacable est enclenchée : les faces qui fuient, en apparence, la surface du tableau le font régulièrement. Si je ne suis pas les règles, les faces perdent toute impression de fuite : je ne fais plus un tableau, mais une marquetterie. Les couleurs mêmes changent, selon ces mêmes lois que je ne décide pas, sur les faces d’une chose qui s’abîme vers l’horizon. Je ne pourrai pas empêcher les choses de devenir de plus en plus évanescentes au fur et à mesure qu’elles emplissent les plans qui s’enfoncent dans le lointain. On est passé graduellement de la simple liberté à des règles de plus en plus insistantes, qui m’obligent à une certaine pratique, faute de quoi, ce que je fais, ce que j’ai voulu faire perdrait tout sens, toute cohérence plausibles. Pour que la gravure que je trace puisse se détacher de moi et vivre d’une vie propre et universelle, il faut que j’obéisse à des règles que je n’ai pas décidées. C’est à cette condition-là qu’elle m’échappe et exerce sur moi une autorité. Une intrication de théâtres à laquelle j’ai donné impulsion, en désirant présenter une histoire, comme on disait au XVIIe siècle, se manifeste en séries, tant du côté de l’image, dont les multiples plans s’étagent et se fondent les uns dans les autres, intriquant la liberté et la nécessité en un jeu net où chaque décision a des implications déterminées sur lesquelles elle ne peut rien, que de l’autre côté de l’image, puisque ma décision est entrée dans un conditionnement de règles, de plus en plus contraignantes. Pour que l’image qui fait autorité puisse vivre sa propre vie et s’imposer à quelque regard que ce soit, il faut que des règles assurent sa rupture avec la volonté qui l’a décidée.
III – L’IDÉE DE NOMOGRAPHIE
Les lois sont, à l’égard de ceux qui les décident et surtout de ceux qui les écrivent, dans une relation comparable aux gravures à l’égard de ceux qui les fabriquent ; et ceux qui leur sont soumis sont, par quelque côté, à leur égard, dans une relation semblable aux spectateurs vis-à-vis de la gravure qu’ils considèrent.
En effet, de même que le dessinateur semble aller à la rencontre, en inventant, des limites de sa création, sous la forme de règles, de même le législateur qui écrit les lois, qu’elles aient ou non été voulues par une assemblée démocratiquement élue, rencontre les limites des règles et des principes déjà existants. Et, comme celui qui regarde un dessin est à la fois soumis à la volonté de l’inventeur et aux règles qui la gèrent, celui qui considère les lois est sensible à l’impact d’une volonté et à sa limitation par des règles.
Nous sommes désormais en mesure d’indiquer le lieu et la fonction que Bentham assignait à la
nomographie
[8], qui permet une critique de l’autorité dans son caractère diffus plus intéressante que la mise en question de micro-pouvoirs, laquelle laisse encore supposer – non tout à fait sans raison d’ailleurs – une volonté tatillonne à l’
œuvre dans le menu de nos comportements. La partie la plus intéressante de la philosophie de Bentham n’est sans doute pas celle par laquelle l’auteur a lui-même sacrifié à ce délire bureaucratique qui s’empare des corps pour mieux les redresser ; elle est plutôt dans la mise en évidence d’une sorte d’inconscient des lois, qui leur fait dire le contraire ou qui, du moins, les fait différer de ce qu’elles veulent dire ou de ce qu’on croit qu’elles veulent dire. Il est clair que l’autorité réside dans cet inconscient des lois, qu’elle est autant et peut-être essentiellement dans la partie masquée de nos volontés ; que cette partie masquée est beaucoup moins chaotique que l’on pourrait croire et qu’elle est tramée par des éléments symboliques extrêmement réglés. Déchiffrer cette symbolique pour savoir ce que nous enfouissons sans le savoir, c’est-à-dire sans vouloir le savoir, est la tâche de la nomographie, que l’on assimile, aujourd’hui, trop facilement à la seule linguistique
[9].
Essayons de faire quelques hypothèses sur une nomographie qui serait une science de l’autorité horizontale, la moins visible. La discipline est encore l’aspect le plus visible de cette autorité puisqu’elle s’énonce en règlements ; il est d’autres aspects de l’autorité qui ne s’énoncent pas avec la même clarté minutieuse. Le véritable panoptique n’est pas une excroissance pittoresque du social, c’est un puits qui ne « travaille sous la loi »
[10], pour la maîtrise effective des choses et des hommes, qu’à se rendre invisible. Il faut analyser comment l’autorité s’inscrit au c
œur du symbolique.
IV – LA NOMOGRAPHIE COMME SCIENCE DE L’AUTORITÉ
La nomographie est, pour les lois, l’équivalent de l’ichnographie pour les images. Les fautes de nomographie sont aussi graves que les fautes d’ichnographie ; les lois se trouvent alors dissociées et dressées les unes contre les autres, comme les tableaux se trouvent disloqués quand on néglige leurs règles de fabrication.
La nomographie s’installe au point d’interférence de trois pôles. Il y a
d’abord la loi, que le législateur a la volonté d’instaurer : ce n’est pas parce qu’on veut écrire une loi que cette loi sera écrite comme on la veut
[11]. Il y a
ensuite la situation qu’il s’agit de régler et d’organiser ; aucune situation n’est d’emblée juridique et il faut qualifier ou déterminer cette situation, désigner ses objets, ses points d’ancrage, toujours fluctuants, constitués par nos m
œurs, nos sciences, nos idéaux, lesquels donnent lieu à des attitudes contradictoires que l’on doit pourtant tenir ensemble et rendre au mieux cohérentes. L’ontologie du droit est évidemment relative en ce sens. Cette relativité n’est battue en brèche qu’au moyen de l’illusion produite par l’inertie des lois déjà établies, qui fait que l’on pense les nouvelles situations à partir des anciennes, faute de savoir, de pouvoir et de vouloir réformer constamment des pans entiers du système juridique. C’est le point où les notions et distinctions les plus contradictoires se parent des oripeaux de l’éthique ; or le droit a-t-il autre chose à gagner de l’éthique, quand il ne se distingue pas d’elle et prétend l’incorporer, sinon des contradictions, donc des solutions douteuses et contestables apportées aux situations conflictuelles qui se présentent ? S’interroger sur les points d’appui du droit et ses points d’insertion dans la réalité sociale, historique, ne vaut-il pas toujours mieux que de se crisper sur des positions qui introduisent en lui des contradictions paralysantes ? Si le droit n’est pas à sa façon une pensée du réel, il se discrédite.
Enfin, il y a le langage qui, par son double chaînage de signifiants stables et de signifiés qu’il est impossible de fixer, traverse et exprime toutes les contradictions précédentes, non sans ajouter les siennes propres. Le temps crée, en passant, toutes sortes de distorsions entre le signifiant et ses signifiés ; d’inévitables équivoques se développent car les constituants des signes n’ont pas la même historicité. Il est intéressant, à cet égard, de remarquer comment les lois de 1994 en bioéthique usent de la notion de personne, en toutes sortes d’acceptions, jouant constamment l’une contre l’autre, permettant les hypocrisies les plus variées. Ainsi paraît-on tenir à la personne comme à un principe et couvre-t-on en son nom toutes sortes d’actions qui la contredisent. Il se pourrait d’ailleurs que les forces et les désirs qui poussent à l’hypocrisie soient plus importants que les freins apparents qu’ils subissent d’une acception d’allure kantienne de la notion ; mais alors pourquoi ne pourraient-ils pas se dire d’une manière moins couverte ?
Certes, on peut toujours rêver d’un droit qui dirait exactement ce que le législateur projette, qui ne masquerait rien de la réalité, levant toute ambiguïté, toute obscurité, empêchant toute dérive des signifiants et des signifiés ; mais on ne peut que tendre à un pareil résultat, dont nous détourne la simple agitation de grands principes, lesquels, sous couleur de servir de guides, ajoutent à la confusion. Certes, il ne s’agit pas non plus de croire que l’éthique n’aurait plus lieu d’être si l’on parvenait à réduire les « imperfections » précédentes, mais il ne saurait non plus y avoir de revendication éthique digne d’être prise en compte sans le savoir de ce triple jeu entre les exigences de la loi, celles de la réalité sociale et historique qu’elle pense, et celles du langage qui exprime les unes et les autres. Il faudra rien de moins que les efforts conjugués de la logique, de la linguistique et de la psychanalyse pour parvenir à cette science.
Car les règles qui se dissimulent pour faire que la loi échappe à ceux qui l’utilisent et qu’elle domine, comme le demandait Rousseau
[12], n’ont pas la simplicité des lois de la perspective qui règlent les images dans leur séparation du spectateur et même de celui qui les fabrique. Elles s’expriment toujours dans une langue particulière qui rend possibles des points de vue et en interdit d’autres, par la syntaxe et la sémantique propres à chacune d’entre elles. Les idiosyncrasies de leur langue sont particulièrement difficiles à détecter par ceux-là mêmes qui la parlent. On mesure ici l’incroyable difficulté qu’il y a à traduire le droit dans une langue autre que celle dans laquelle il a d’abord été énoncé
[13]. On conçoit aussi que l’autorité puisse aisément se loger et se dissimuler dans l’idiosyncrasie des langues qui s’imposent à ceux qui les parlent sans qu’ils le sachent.
V – AUTORITÉ DES PERSONNES. AUTORITÉ DES CHOSES
Il est temps de revenir sur ce que le détour par les objets nous a permis d’acquérir sur la notion d’
autorité. « Car la chose qui importe, disait Weber, est la façon dont l’individu est en fait vu par ses sujets » ; nous avons suggéré que les règles de perspective devaient être recherchées dans les choses – textes, institutions, constitutions... L’autorité est bien l’art d’imposer des règles en s’interposant entre elles et les hommes, ou de se servir de ces règles pour les déplacer quelque peu, pour faire franchir aux hommes une autre étape ou une autre configuration politique et sociale ; elle ne peut toutefois remplir ce rôle qu’en se donnant, au moins partiellement, comme autorité de la chose. C’est sous le masque de la chose que le symbolique parvient le mieux à se déguiser et à assurer le mouvement de retour qui paraît s’imposer à celui qui le considère. Mais si, sous la figure de la chose et profitant de son aplomb, l’autorité nous en impose, c’est sans doute, parce que, par quelque côté, tout symbole est chose ; c’est aussi, plus profondément, parce que la chose ne peut se constituer, qu’elle soit sentie, perçue, ressentie ou remémorée, qu’elle s’adresse à notre compréhension ou à notre vouloir, que par la symbolique de l’expression et que cette expression se dissimule elle-même, comme le montrent, dans le sillage de Hobbes et de Locke
[14], toute une lignée de penseurs audacieux. Si la constitution des choses, par lesquelles les affaires humaines se dissimulent, est fondamentalement symbolique, c’est parce que le symbole peut s’opposer à lui-même, se tourner contre lui-même, fabriquer les écrans et les détachements dont l’autorité a besoin, tout en dissimulant qu’il le fait.
Il n’était donc pas fortuit que l’analyse de l’
autorité se soit centrée de façon décisive sur la notion d’
auteur au XVII
e siècle avec Hobbes ; c’est pour des raisons internes au langage et formelles que l’intérêt s’est porté sur ce qui apparaît comme un « contenu » particulier. L’autorité est la puissance déguisée du symbolique qui se donne à travers la figure encore mystifiée de l’auteur. Sans doute la notion d’
auteur apparaît-elle à Bentham comme un gain critique par rapport à une notion comme celle de
causalité
[15], mais la critique de l’autorité doit aller jusqu’à l’inspection de la stratégie de la « guerre des mots » sur le terrain politique, d’une part, de la nomographie, dans le domaine du droit, d’autre part. Sur ce point, comme sur l’autre, l’affaire n’en est qu’à son début.
M. Troper disait, il y a près d’un quart de siècle : « Plus qu’à des obligations, les différentes autorités sont soumises à ce qu’on peut appeler des contraintes, c’est-à-dire des impossibilités d’action, corrélatives à leur insertion dans un système complexe. »
[16] Il nous faut penser désormais que ces « impossibilités physiques » auxquelles paraissent se heurter les autorités sont plus symboliques qu’elles ne le semblent et que la véritable autorité se loge plutôt dans ces contraintes symboliques.
[1]
Hume,
Essais esthétiques, Paris, Vrin, 1974, vol. II, p. 85-86.
[2]
Hume,
Traité de la nature humaine, Paris, GF, 1991, t. II, p. 182. Dans ce même traité, Hume parle du « droit [pour un objet] d’être nommé » de telle ou telle façon (I, 308).
[3]
Hume,
Traité de la nature humaine, Paris, GF, 1995, t. I, p. 145. Hume parle de « l’autorité de notre mémoire et de nos sens ».
[4]
C’est le cas, par exemple, de D. Deleule, dans son entretien avec F. P. Adorno,
L’héritage intellectuel de Foucault, in
Cités, Paris, PUF, 2000, n
o 2, p. 102 : « [...] en radicalisant la question du pouvoir, Foucault semble sortir des cadres de la pensée politique classique et recourir à une manière d’anthropologie sociale, mais c’est pour mieux faire retour au politique et retrouver, à sa manière, dans des formes conceptuelles nouvelles, la question traditionnelle des rapports entre autorité et liberté. » Comment éviterait-on de penser, en écoutant ou en lisant ces deux mots joints par D. Deleule, au dernier discours écrit par Hume sur
L’origine du gouvernement ? (voir Hume,
Quatre discours politiques, Centre de philosophie politique et juridique, Université de Caen, 1986, p. 145).
[5]
Pascal,
Pensées, frag. 453 (Brunschvicg) ; frag. 211 (Lafuma). On peut traduire
« figmentum malum » par « la mauvaise fiction ».
[6]
En particulier, à l’occasion de la justice, qui est la constitution d’un système artificiel, qui plonge ses racines dans les passions et les intérêts qu’il satisfait « de manière oblique et indirecte » (
Traité de la nature humaine, Paris, GF, 1993, t. III, p. 98).
[7]
Ainsi, comme J. Merleau-Ponty le souligne, dans s
a Cosmologie du XXe siècle (Paris, NRF-Gallimard, 1965), il est des physiciens, comme Costa de Beauregard, qui pensent que, en mécanique statistique, il faut faire intervenir « un principe d’interdiction [...] pour empêcher l’usage des lois statistiques en “rétrodiction” et que ce principe est extrinsèque » (p. 305). Hume avait, depuis longtemps, traité de l’autorité de la raison ; plus exactement, de son titre à agir sur nous (
Traité de la nature humaine, t. I, p. 364).
[8]
Qu’on appelle parfois aujourd’hui
légistique, désignant, par ce terme, le même art d’écrire les lois qui régissent positivement les sociétés.
[9]
Les rares travaux qui s’aventurent sur ce terrain aujourd’hui, comme ceux de Frederick Bowers, sont essentiellement linguistiques. Voir, en particulier, son ouvrage
Linguistic aspects of legislative expression, Vancouver, University of British Columbia Press, 1989.
[10]
Selon l’heureuse expression « benthamienne ».
[11]
En ce sens, le
common law décèle un problème qui ne s’est pas posé seulement en Angleterre jusqu’aux temps modernes ; la loi écrite peut réserver bien des surprises à cause de sa distance à la loi ambitionnée.
[12]
Chacun connaît la fameuse phrase de la lettre de Rousseau au marquis de Mirabeau : « Voici, dans mes vieilles idées, le grand problème en politique, que je compare à celui de la quadrature du cercle en géométrie et à celui des longitudes en astronomie : trouver une forme de gouvernement qui mette la loi au-dessus de l’homme » (
Œuvres complètes, Paris, Anguis, 1827, t. XXVI, p. 181).
[13]
C’est un point que remarquait John Stuart Mill dans le cadre de la colonisation britannique des Indes et dont il a, très tôt, vu qu’il était source de violence : « Les premiers conquérants anglais du Bengale, par exemple, apportèrent l’expression de
propriétaire terrien (landed proprietor) dans un pays où les droits des individus sur le sol étaient extrêmement différents en nature et en degré de ceux reconnus en Angleterre. Appliquant là le terme, dans toute son acception et sa portée anglaises, ils accordaient un droit absolu à tel individu qui n’avait qu’un droit limité, et ils ôtaient tout droit à tel autre, parce qu’il n’avait pas un droit absolu, et ruinèrent ainsi et réduisirent au désespoir des classes entières de ce peuple, remplirent le pays de bandits, créèrent un sentiment de défiance universelle, et, avec les meilleures intentions, amenèrent dans ces contrées une désorganisation sociale que n’y avaient pas produite les plus impitoyables de leurs envahisseurs barbares » (
Système de logique, Bruxelles, Mardaga, 1988, t. II, p. 242-243). On s’étonnera que, sur cette question du langage, la critique du colonialisme n’ait pas mis l’accent avec la vigueur qu’on aurait pu attendre. En tout cas, toute confédération d’États doit affronter le problème dans toute son âpreté.
[14]
Comme Berkeley, Hume, Bentham, John Stuart Mill. Il n’est pas fortuit que ce soit le même philosophe qui enseigne le caractère profondément symbolique de la perception et qui réfléchit sur l’autorité dans l’
Obéissance passive (voir Berkeley,
Essai pour une nouvelle théorie de la vision, § 46, 47, 49, 50, 51).
[15]
« La
cause, quand le nom est utilisé au sens propre, est le nom d’une entité fictive ; si vous voulez le nom de l’entité réelle qui lui correspond, substituez le mot
auteur [...] au mot
cause » (
Chrestomathia, éd. M. J. Smith et W. H. Burston, Oxford, Clarendon Press, 1983, p. 280).
[16]
Pouvoirs, n
o 4, 1978, p. 62.