2001
Cités
V. Grands articles : Hermann Heller (1891-1933)
Hermann Heller critique de Carl Schmitt
Jeffrey Andrew Barash
Le travail théorique du juriste et philosophe Hermann Heller reste très peu connu en France. Alors que les ouvrages de son principal adversaire de cette époque, Carl Schmitt, sont traduits partout dans le monde, la grande majorité des écrits constituant les trois tomes de l’œuvre complète de Heller, rééditée en 1992 à Tübingen par la maison d’édition Mohr, n’a jamais fait l’objet d’une traduction, même en anglais. Heller fut l’un des défenseurs les plus ardents et les plus perspicaces de la démocratie dans la situation politique extrêmement fragile des années 1920 en Allemagne à l’époque de la République de Weimar. Schmitt, de son côté, fut l’un des critiques les plus acérés du système parlementaire, tel qu’il fut adopté par la République de Weimar. Et, dans le contexte difficile de la fin des années 1920 et du début des années 1930 en Allemagne, Heller s’est clairement aperçu que la sauvegarde de la République de Weimar face à la menace de dictature et d’effondrement des droits fondamentaux rendait nécessaire une confrontation sérieuse avec les implications idéologiques de l’œuvre de Schmitt
[1].
Dans le contexte actuel d’un renouveau d’intérêt très marqué pour les théories de Carl Schmitt, dont la mode intellectuelle est peut-être le signe tacite, parmi d’autres, d’une certaine fragilisation du consensus concernant l’idée de la démocratie et de l’État de droit, nous pensons que le temps est venu pour faire connaître en France à la fois la critique importante que Heller adresse à Schmitt et son travail théorique dans le domaine de la philosophie du droit et de la philosophie politique. Commençons par une présentation très succincte de la vie et de l’œuvre de Hermann Heller
[2].
Né en 1891 à Teschen an der Olsa dans une famille juive, sous la monarchie habsbourgeoise, Heller émigre en Allemagne à la suite de la Première Guerre mondiale où il met ses talents juridiques au service de la jeune République dans l’administration du système éducatif à Kiel, puis à Leipzig. En 1928, il est nommé professeur extraordinaire de droit public à l’Université de Berlin, puis en 1931 professeur ordinaire à l’Université de Francfort. Pendant cette époque, il écrit un nombre impressionnant d’ouvrages, parmi lesquels on compte Hegel et l’idée de l’État de puissance en Allemagne (Hegel und der nationale Machtstaatsgedanke in Deutschland, 1921), Le travail libre de pédagogie populaire (Freie Volksbildungsarbeit, 1924), La Souveraineté (Die Souveränität, 1927), Europe et le fascisme (Europa und der Fascismus, 1929, 1931), enfin Théorie de l’État (Staatslehre, publication posthume en 1934).
Social-démocrate de gauche, Heller tente dans son travail sur le droit et sur la théorie politique de trouver une voie d’issue à la profonde crise qui frappe l’Allemagne et l’Europe à la suite de la Première Guerre mondiale. Si Heller dirige une critique importante contre le libéralisme de son époque, c’est dans la mesure où le libéralisme se montre à ses yeux incapable de surmonter cette crise. Incarné pour lui dans la théorie du droit de Hans Kelsen notamment, le libéralisme cherche une voie d’issue à la crise par le biais d’une formalisation du droit et de la démocratie à partir de la construction d’un système de normes juridico-politiques. Une telle formalisation vise la limitation, autant que faire se peut, du rôle de toute instance susceptible d’enfreindre arbitrairement les règles, et donc la limitation du rôle de la souveraineté établi par toute une tradition politico-juridique antérieure. Or, c’est précisément l’accent que le libéralisme met sur les questions de la norme et du système qui l’empêche de faire face aux arguments présentés par ses adversaires : à l’insistance, par Carl Schmitt notamment, sur le rôle juridico-politique essentiel de la souveraineté. Et à partir de son ouvrage Théologie politique
de 1922, Schmitt conçoit la souveraineté moins par rapport à la norme que par rapport à la situation d’exception
politique, idée qu’il fait remonter à une tradition issue des XVIe et XVIIe siècles qui pose l’exception dans un rapport analogique au miracle tout comme le souverain à Dieu
[3].
Par l’éclat de son style, le mordant de ses critiques et le radicalisme de ses analyses, Schmitt a su séduire un grand nombre d’Allemands, surtout ceux qui sont désenchantés par l’orientation qu’a prise l’Allemagne après la Première Guerre mondiale. Et Heller lui-même reconnaît la justesse de certains aspects de la critique que Schmitt dirige contre le libéralisme
[4]. Cependant, le radicalisme de l’accent que Schmitt met sur le statut exceptionnel de la volonté souveraine face à la règle normative, allant jusqu’à l’affirmation que la norme garantie par cette volonté surgit ex nihilo (aus dem Nichts)
[5], peut, aux yeux de Heller, encore moins que la tendance libérale opposée, servir de fondement à une véritable communauté de valeurs, seule sauvegarde des acquis que constituent l’État de droit et la démocratie.
Dans l’ouvrage de 1924, Parlementarisme et démocratie,
le radicalisme de Schmitt trouve une expression concrète : il soutient dans ce cadre l’hypothèse selon laquelle le système fasciste italien (et, pour une moindre mesure, le gouvernement bolchevique) offre une possibilité plus prometteuse pour la démocratie que les systèmes parlementaires
[6].
Les années suivantes vont mettre les convictions de Heller à rude épreuve. En 1932, avec le surgissement de la crise politique et économique en Allemagne, la République de Weimar se trouve de plus en plus menacée par une radicalisation croissante à droite, comme à gauche. Au crépuscule de l’époque de Weimar, son dernier chancelier, von Papen, cherche à asseoir le pouvoir de la droite en Prusse, un des derniers bastions de la social-démocratie. Légiférant par décret exceptionnel, Papen fait remplacer, en accord avec le président von Hindenburg, les députés de gauche par des politiciens fidèles à la droite, mesure qui lui permet d’introduire Adolf Hitler dans son cabinet ministériel. Il s’agit là du célèbre « coup de Prusse » (Preussenschlag) qui fut immédiatement contesté par le gouvernement de l’État de Prusse. L’affaire fut portée devant la Cour d’État (Staatsgerichtshof) à Leipzig et on y vit s’opposer, dans un cadre juridique, deux adversaires déjà connus pour leurs divergences sur le plan théorique : Hermann Heller en faveur du gouvernement local prussien et Carl Schmitt qui soutenait le côté de Hindenburg, Papen et Hitler. C’est le gouvernement fédéral de Hindenburg et de Papen qui emporte la victoire et la République lui survivra à peine quelques mois.
Au moment de l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler en Allemagne en janvier 1933, Heller s’exile en Espagne républicaine où, quelques mois plus tard, il meurt à l’âge de 42 ans d’une crise cardiaque. En revanche, Schmitt adhère au parti nazi et devient l’un des architectes principaux du système juridique nazi. En 1935, il célèbre les lois raciales de Nüremburg comme étant des « lois de la liberté » et, en 1936, il organise un Colloque national des juristes allemands sur le thème : « La science juridique allemande dans sa lutte contre l’esprit juif » ( « Die deutsche Rechtswissenschaft im Kampf gegen den jüdischen Geist » )
[7].
Si après 1938 Schmitt lui-même devient suspect aux yeux des autorités nazies, l’importance du rôle qu’il a pu jouer au cours des cinq années décisives de la mise en place du système nazi n’a pas empêché une diffusion impressionnante de ses écrits à travers le monde.
L’écrit de Hermann Heller que nous publions ici constitue le premier chapitre de son livre, Europa und der Fascismus (L’Europe et le fascisme), ouvrage inédit en français comme en anglais. Ce livre fut rédigé à la suite d’un voyage d’études de six mois que Heller effectue en Italie, en 1928, afin d’examiner de près le système juridique de l’Italie fasciste. Dans le cadre de cet ouvrage, Heller met en question les affirmations de Schmitt concernant le caractère « démocratique » du fascisme italien. Par une étude détaillée du système juridique et politique de l’Italie, Heller montre à quel point la mise en place du système fasciste, loin de donner une nouvelle impulsion à la volonté démocratique, a bien plutôt conduit à la destruction des droits fondamentaux. Nous souhaitons vivement que les arguments de Heller puissent trouver une audience plus large en France par une publication éventuelle de l’intégralité de son ouvrage.
[1]
Voir à ce propos l’ouvrage de Heller,
Europa und der Faschismus dont nous traduisons ici le premier chapitre ainsi que les deux articles très importants : « Politische Demokratie und soziale Homogenität » (1928), qui est également traduit ci-dessous, et « Rechtsstaat oder Diktatur » (1929),
in Hermann Heller,
Gesammelte Schriften, vol. 2, Tübingen, Mohr, 1992.
[2]
Pour une excellente présentation de la vie et de l’
œuvre de Hermann Heller, voir Christoph Müller, « Hermann Heller : Leben, Werk, Wirkung »,
in Hermann Heller,
Gesammelte Schriften, vol. 3, p. 429-476.
[3]
Carl Schmitt,
Théologie politique, trad. Jean-Louis Schlegel, Paris, Gallimard, 1988.
[4]
Hermann Heller, « Die Krisis der Staatslehre » (1926),
Gesammelte Schriften, vol. 2, p. 23.
[5]
« Considérée d’un point de vue normatif, la décision est née d’un néant » (Carl Schmitt,
Théologie politique, p. 42).
[6]
Dans cet ouvrage, Schmitt écrit par exemple : « L’opinion unanime de 100 millions de personnes privées n’est ni la volonté du peuple ni l’opinion du peuple. La volonté du peuple peut s’exprimer par acclamation
(acclamatio), par sa présence allant de soi et non contestée et par un processus démocratique encore meilleur que l’instrument statistique élaboré avec un soin si minutieux depuis un siècle et demi. Plus est intense la force du sentiment démocratique, plus est garantie la certitude que la démocratie est autre chose qu’un système d’enregistrement de scrutins secrets. Face à une démocratie immédiate au sens non seulement technique, mais encore vital, le parlement issu d’une logique de pensée libérale apparaît comme une machinerie artificielle, alors que des méthodes dictatoriales et césaristes peuvent non seulement être portées par l’
acclamatio du peuple, mais encore être des expressions immédiates de la substance et de l’énergie démocratiques » (Carl Schmitt,
Parlementarisme et démocratie, trad. Jean-Louis Schlegel, prés. P. Pasquino, Paris, Le Seuil, 1988, p. 115).
[7]
S’agissant de l’orientation théorique de Schmitt pendant la période nazie, voir les publications récentes : Manfred Dahlheimer,
Carl Schmitt und der deutsche Katholizismus, 1888-1936, Paderborn, Schöningh, 1998, et Raphael Gross,
Carl Schmitt und die Juden. Eine deutsche Rechtslehre, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 2000.