2001
Cités
Éditorial
Carl Schmitt : la pathologie de l’autorité
Yves Charles Zarka
Yves Charles Zarka est directeur de recherche au CNRS, où il dirige le Centre d’histoire de la philosophie moderne et le Centre Thomas-Hobbes. Il enseigne également la philosophie politique moderne et contemporaine à l’Université de Paris I - Panthéon Sorbonne. Il est notamment l’auteur de La décision métaphysique de Hobbes. Conditions de la politique (Vrin, 1987, 2e éd., 1999) ; Hobbes et la pensée politique moderne (PUF, 1995) ; Philosophie et politique à l’âge classique (PUF, 1998) ; L’autre voie de la subjectivité (Beauchesne, 2000) ; Figures du pouvoir : études de philosophie politique de Machiavel à Foucault (Paris, PUF, 2001).
Comment expliquer la vague d’intérêt pour Carl Schmitt, l’idéologue nazi, dans plusieurs pays d’Europe, vague qui affecte aujourd’hui la France après avoir traversé l’Italie ? On doit, bien entendu, tenir compte de la publication, depuis quelques années, de ses textes principaux en traduction française
[1], mais cela ne saurait à soi seul rendre compte de la réception dont il fait l’objet. En effet, si l’on met à part quelques voix isolées qui soulignent, à juste titre, son lourd passé de compromission et de collaboration directe avec le régime nazi, ainsi que le rôle des principaux aspects de sa pensée dans la formation et l’expansion de l’antisémitisme avant la seconde guerre mondiale, on se plaît assez, généralement, à tenter de donner une acceptabilité, une crédibilité, voire une centralité à des positions théoriques que l’on pouvait croire définitivement liées au contexte de leur émergence. Mais il est vrai que Schmitt vécut longtemps (1888-1985) et qu’il publia jusqu’à la fin des années soixante, voire au-delà, sans jamais esquisser la moindre critique de ses thèses antérieures.
On ne saurait expliquer l’intérêt porté à Schmitt en termes de simple mode intellectuelle ou de complaisance pour une pensée de l’extrême, encore qu’il ne faille pas négliger ces aspects. Mais il faut sans doute aller plus loin : il y a probablement des causes plus générales et plus profondes d’une réception intellectuelle qui donne naissance à ce que j’appellerai un schmittianisme de gauche et un schmittianisme de droite. J’en retiendrai deux : la crise de confiance en elles-mêmes que connaissent les démocraties représentatives contemporaines et la quasi-disparition, avec l’effondrement des régimes communistes, de toute alternative cohérente au libéralisme économique et politique. D’un côté, les difficultés internes des démocraties parlementaires à assumer et à représenter de manière crédible la volonté du peuple et l’intérêt général, leur incapacité à surmonter les phénomènes de cassure et de marginalisation sociales redonnent vigueur, aux yeux de certains, aux arguments anti-démocratiques et anti-parlementaires de Schmitt. De l’autre, l’hégémonie actuelle du libéralisme économique et politique, qui s’accompagne d’un sentiment d’impuissance politique des États-nations, amène certains à chercher chez Schmitt des arguments contre le libéralisme qu’ils demandaient auparavant à Marx. On comprend ainsi l’intérêt qu’une certaine gauche anti-libérale
[2] peut avoir à promouvoir les
œuvres et les thèses de Schmitt. Il faut cependant noter également l’intérêt, paradoxal mais en un sens inverse, qu’une certaine droite libérale peut avoir de s’accommoder à ce nouvel adversaire qui prendrait un relais affaibli du marxisme
[3].
Ces deux courants se conjuguent pour remettre au goût du jour un Schmitt de confiserie, à qui l’on a ôté sa face obscure et effrayante, et que l’on présente comme un grand penseur politique de la souveraineté, de la constitution et du
nomos de la terre entendu comme partage et distribution de la terre entre les puissances. Enfin une pensée originale, nous dit-on, qui nous fait sortir du consensus mou ! Mais l’opération ne peut être menée à son terme que si l’on marginalise la signification de la période nazie de l’auteur de
La notion de politique
[4] (1929), de
Légitimité et légalit
[5] (1932) et de
État, mouvement, peuple
[6] (1933), des écrits rassemblés sous le titre
Les trois types de pensée juridique
[7] (1934), et de beaucoup d’autres textes, en passant par
Le Léviathan dans la doctrine de l’État de Thomas Hobbes (1938). C’est pourquoi on peut lire un peu partout, dans diverses publications, que l’adhésion de Schmitt au Parti national-socialiste en 1933, en même temps, du reste, que Heidegger, et les fonctions officielles de justification idéologique et juridique du régime qu’il a assumées – il a, entre autres distinctions, été nommé conseiller d’État par Goering le 11 juillet 1933 – ne sont qu’une parenthèse, pour ainsi dire un accident dans son histoire personnelle, qui n’affecte pas le fond de sa pensée, laquelle s’est formée avant la prise du pouvoir par Hitler et s’est prolongée bien après la chute du III
e Reich. Mieux que cela, il est assez vite – dès 1936 – tombé en disgrâce
[8] et fut destitué d’un certain nombre de ses fonctions, ce qui devrait le réhabiliter aux yeux de certains. On cherche donc à nous faire accroire qu’il serait bien injuste de voir en lui un penseur nazi ; tout au plus est-il un nationaliste meurtri par le traité de Versailles, dont le fond de la pensée est un pessimisme chrétien et augustinien
[9].
Or cette thèse est proprement insoutenable lorsque l’on repère la récurrence d’un certain nombre de thèmes avant, pendant et après l’engagement nazi, et qu’on leur restitue leur pleine charge idéologique et affective. Notons quelques points :
1 / Qui est l’ennemi ? Il faut bien que cette question soit posée puisque la discrimination entre ami et ennemi est censée être ce à quoi peuvent se ramener tous les actes et les mobiles politiques. Réponse : « Il se trouve simplement qu’il est l’autre, l’étranger, et il suffit, pour définir sa nature, qu’il soit, dans son existence même et en un sens particulièrement fort, cet être autre, étranger et tel qu’à la limite des conflits avec lui soient possibles qui ne sauraient être résolus ni par un ensemble de normes générales établies à l’avance, ni par la sentence d’un tiers, réputé non concerné et impartial. »
[10] Mais la question revient : Quel est cet étranger irréductible, cet autre radical ? Comme le montre Nicolaus Sombart dans son grand livre
Les mâles vertus des Allemands
[11], la figure de l’étranger par excellence, c’est, bien entendu, le juif. L’antisémitisme est un axe fondamental de la pensée de Schmitt que l’on retrouve plus ou moins implicitement jusqu’au
Nomos de la terre (1950) où le
nomos comme droit, comme ordre concret et partage de la terre s’oppose évidemment à l’idée juive de la norme et de la loi. Devenant théoricien du nazisme
[12] en 1933, Schmitt donne un contenu explicitement raciste à la figure de l’étranger : « Un étranger à la race a beau faire le critique et se donner de la peine de façon perspicace, il a beau lire et écrire des livres, il pense et comprend autrement, parce qu’il est d’une autre race. Il demeure, en tout cheminement d’idée décisif, dans la condition existentielle de sa propre race. C’est la réalité effective, objective de “l’objectivité”. »
[13]
2 / La lecture que fait Schmitt de penseurs comme Bodin ou Hobbes, qui traversent son
œuvre, se tient souvent au-delà même de l’arbitraire dans une région où l’interprétation devient proprement falsification et fantasmagorie. Tout d’abord, l’interprétation schmittienne de la formule hobbesienne «
Auctoritas, non veritas, facit legem, c’est l’autorité, non la vérité, qui fait la loi »
[14] en termes décisionnistes, entraîne la pensée de Hobbes vers une conception de la transcendance de la volonté de l’État qui est très éloignée de la pensée de l’auteur du
Léviathan. La théorie de l’autorité du souverain est en effet liée chez
Hobbes à une interprétation du pacte social conçu en termes d’autorisation et de représentation, et elle a en vue la constitution d’une volonté politique publique
[15]. Or cet aspect se trouve évidemment totalement écarté par Schmitt, précisément parce qu’il contredit explicitement sa conception du décisionnisme. Hobbes contre Schmitt.
Mais surtout dans le premier chapitre de son ouvrage
Der Leviathan in der Staatslehre von Thomas Hobbes
[16], publié en 1938, on peut lire des passages nauséabonds de ce genre qui, évidemment, n’ont rien à voir, ni de près ni de loin, avec Hobbes lui-même : « Mais les juifs restent à distance et regardent comment les peuples de la terre s’entretuent les uns les autres ; à leurs yeux, ces activités d’égorgement et d’abattoir réciproques sont dans la nature des choses, elles sont
kascher » ; ou encore : « Mais il est assuré que, par ces interprétations, Léviathan et Béhémoth deviennent des mythes guerriers juifs de grand style. Ce sont des métaphores de la force vitale et de la fertilité païennes vues par des yeux juifs, le Grand Pan, dont la haine juive et le sentiment de supériorité juif ont fait un monstre. » Qu’on aille entreprendre la démarche grotesque d’expliquer l’intérêt philosophique de ces textes aujourd’hui ! Il semblerait pourtant que certains s’emploient à le faire.
On trouve chez Schmitt une conception pathologique de l’autorité. Le présent numéro de Cités a pour objet de montrer qu’il faut abandonner Schmitt à son ignominie pour se tourner vers des horizons tout différents qui permettent de poser le problème de la crise de l’autorité dans la société contemporaine.
[1]
Voici les principaux textes parus récemment en traduction française, dans l’ordre chronologique de publication :
Parlementarisme et démocratie, Paris, Le Seuil, 1988 ;
Théologie politique, Paris, Gallimard, 1988 ;
Théorie de la constitution, Paris, PUF, 1993 ;
La dictature, Paris, Le Seuil, 2000 ;
Le Nomos de la terre, Paris, PUF, 2001.
[2]
Cf., par exemple, Étienne Balibar, « Prolégomènes à la souveraineté : la frontière, L’État, le peuple », in
Les Temps modernes, n
o 610, septembre-novembre 2000, p. 47-75.
[3]
À cela s’ajoute, bien entendu, la réception traditionnnelle et directe de Schmitt dans les milieux de droite extrême, c’est-à-dire l’accueil de sa pensée dans le camp où il se situait lui-même ; cf., par exemple, la préface d’Alain de Benoist à la publication du volume intitulé
Du Politique, Puiseaux, Pardès, coll. « Révolution conservatrice », 1990, p. VII-XXXIII.
[4]
Paris, Calmann-Lévy, 1972.
[5]
Ce texte est paru dans un volume intitulé
Du politique, op. cit., p. 39-79.
[6]
Paris, Kimé, 1997. Je conseille vivement la lecture de ce texte ainsi que des documents et commentaires présentés par Agnès Pilleul, pour avoir une idée de Schmitt comme idéologue nazi.
[7]
Paris, PUF, 1995. La traduction de ce texte par Mira Köller et Dominique Séglard est accompagnée d’une présentation très éclairante de Dominique Séglard sur la période nazie de Carl Schmitt et sur sa signification pour l’ensemble de l’
œuvre.
[8]
Cette disgrâce fut d’ailleurs toute relative puisqu’il conserva son poste de professeur à l’Université de Berlin ainsi que le titre honorifique de conseiller d’État (cf. la présentation de D. Séglard aux
Trois types de pensée juridique, op. cit., p. 37).
[9]
Cette position est soutenue par Philippe Raynaud, in
Le Monde des débats, n
o 23, mars 2001, p. 42.
[10]
La notion de politique, op. cit., p. 66-67.
[11]
Paris, Éd. du Cerf, trad. fr., 1999, p. 291 s.
[12]
Cf. ce qu’écrit Schmitt en 1933 dans
État, mouvement, peuple, pour définir la relation entre le Führer, les partisans et le peuple. Voici un extrait (
op. cit., p. 58-59) : « C’est un concept [la guidance politique] d’une contemporanéité immédiate et d’une
présence réelle. Pour cette raison, il inclut, comme exigence positive,
une identité raciale inconditionnelle entre le Führer et les partisans. Sur l’identité raciale reposent aussi bien le contact continuel et infaillible entre le Führer
et les partisans que leur fidélité réciproque. Seule l’identité raciale peut empêcher que le pouvoir du Führer devienne tyrannique ou arbitraire. »
[14]
Léviathan, version latine, XXVI, Opera latina III, éd. Molesworth, p. 202. La même idée est reprise dans Dialogue between a Philosopher and a Student of the Common Laws of England, éd. Cropsey, Chicago and London, University of Chicago Press, 1971, p. 55 ; trad. fr. par Lucien et Paulette Carrive,
Œuvres de Hobbes, t. X, Paris, Vrin, 1990, p. 29.
[15]
Le lecteur me permettra de le renvoyer pour plus de détails à mon ouvrage, Hobbes et la pensée politique moderne, Paris, PUF, 1995, p. 197-227, mais aussi à celui de Lucien Jaume, Hobbes et l’État représentatif moderne, Paris, PUF, 1986, et à celui de Franck Lessay, Souveraineté et légitimité chez Hobbes, Paris, PUF, 1988.
[16]
Hambourg, 1938.