Cités
P.U.F.

I.S.B.N.2130518915
240 pages

p. 37 à 47
doi: 10.3917/cite.006.0037

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I. Dossier

n°6 2001/2

2001 Cités I. Dossier

Le juriste et le Führer

Nicolas Tertulian Nicolas Tertulian est directeur d’études honoraire à l’École des hautes études en sciences sociales et membre du comité de rédaction de la Revue d’esthétique et de la revue Actuel Marx. Il a publié de nombreux travaux sur l’œuvre de Georges Lukács, dont Georges Lukács. Étapes de sa pensée esthétique (Paris, Le Sycomore, 1980) ; Lukács. La rinascita dell’ontologia (Rome, Editori Riuniti, 1986) ; Georges Lukács et le stalinisme (Les Temps modernes, 1993). Il est aussi l’auteur de nombreuses études sur Heidegger, Benedetto Croce, Adorno, Herbert Marcuse, Carl Schmitt, Sartre, ainsi que sur la révolution conservatrice allemande.
La caution apportée par Carl Schmitt en 1933 au pouvoir du Führer et du parti national-socialiste pose depuis longtemps le problème des connexions entre son importante activité théorique dans les années de la République de Weimar et l’esprit de ses écrits publiés à l’époque nazie. Vu la notoriété de l’auteur de la Théorie de la Constitution (1928), son adhésion au national-socialisme n’était pas passée inaperçue. On peut citer comme symptomatique la réaction de l’éminent linguiste et romaniste Karl Vossler, esprit profondément libéral, qui commentait sévèrement dans une lettre à Benedetto Croce l’adhésion de Heidegger et de Carl Schmitt au nazisme : « Heidegger, et à côté de lui Carl Schmitt, auteur de livres de droit public et politique, disciple, jusqu’à un certain point, de Georges Sorel, se révèlent comme les deux désastres intellectuels de la nouvelle Allemagne. Schmitt me semble encore plus dangereux. » [1] Même des esprits plus proches de lui sur le plan idéologique, comme Ernst Jünger (on connaît la réaction particulièrement favorable de l’écrivain au livre de Schmitt Le concept du politique), avaient essayé, semble-t-il, à l’époque de le dissuader de s’engager si loin dans le soutien du nazisme. C’est du moins ce qui ressort d’une lettre qu’il lui adressait le 16 janvier 1950 ; Jünger y qualifie l’adhésion de Schmitt au nazisme comme « la décision la plus lourde de conséquences de [sa] vie » (die folgenschwerste Entscheidung Ihres Lebens) [2].
Les références de Schmitt au pouvoir plébiscitaire du président du Reich et à la dictature du président (Diktatur des Reichspräsidenten), développées dans ses écrits des années 1920 et du début des années 1930, qui vont se métamorphoser après 1933 en un éloge ouvert de l’activité charismatique du Führer, trouvent leurs origines plus ou moins lointaines dans les débats qui ont accompagné la genèse de la République de Weimar, et dont les protagonistes avaient été Max Weber, Hugo Preuss et Friedrich Naumann. Max Weber souhaitait d’un côté le renforcement du rôle du Parlement, dont la mission aurait été d’opérer une « sélection des chefs » (eine Führerauslese), et de l’autre côté redoutait les dangers de l’ « absolutisme parlementaire ». Le péril était, selon lui, de voir le pouvoir accaparé par les « machines de parti » et par la domination des « politiciens de profession sans profession », et il préconisait comme contrepoids constitutionnel l’instauration du pouvoir fort d’un président élu par le plébiscite du peuple, capable d’imposer sa volonté hégémonique à la puissance parlementaire. Dans son livre Max Weber et la politique allemande, Wolfgang J. Mommsen écrivait à propos de la conception weberienne du dictateur plébiscité : « Le président du Reich devait être pour ainsi dire “un monarque élu”, et, en cette qualité, figurer un contrepoids à l’omnipotence du Reichstag... Mais ce n’est pas tout ; le président du Reich devait être en même temps chef césarien... L’homme d’État charismatique gouverne par des moyens césariens et brigue l’adhésion du parlement ainsi que l’acclamation des masses ; l’un comme les autres le suivent inconditionnellement tant qu’il a du succès. » [3] L’ambivalence de la conception weberienne de la démocratie, en particulier les virtualités dangereuses de sa conception du chef plébiscitaire, apparaissent clairement dans une conversation qu’il aurait eue après la guerre avec Ludendorff, et au cours de laquelle il aurait affirmé : « Dans la démocratie le peuple élit son guide (seinen Führer), auquel il fait confiance. Après l’élu dit : “Maintenant avalez votre langue et obéissez !” Le peuple et les partis ne doivent plus se mêler de ses affaires... » Et Ludendorff de répondre : « Une telle démocratie peut me plaire ! » En commentant cet échange entre Weber et Ludendorff, Georges Lukács décelait, à juste titre, dans la conception weberienne de la démocratie les germes d’un « césarisme bonapartiste » [4].
La filiation entre la doctrine de Carl Schmitt sur les prérogatives exceptionnelles du président du Reich (cf. ses commentaires sur l’art. 48 de la Constitution de Weimar) et la pensée weberienne a été établie de façon argumentée par Wolfgang Mommsen dans son livre susmentionné. « Carl Schmitt, disciple attentif de Max Weber, a repris – écrit-il – la conception du président du Reich élu du peuple comme chef politique et l’a poussée jusqu’aux limites extrêmes du possible en rejetant loin en arrière ceux des éléments constitutionnels que Weber destinait à contraindre le chef à confirmer continûment son don charismatique. » [5] Il est incontestable qu’on retrouve déjà chez Max Weber la figure du président du Reich comme contrepoids aux « errements mesquins des parlements acéphales » et la conception du chef plébiscité comme « soupape de la sélection des chefs » dans une société bureaucratique, mais la critique du parlementarisme et de la société libérale déchirée par la compétition des différents partis politiques prend chez Schmitt de tout autres proportions. Pour lui, le parlementarisme n’est plus une forme de sélection de l’élite politique ; dans les sociétés de la « démocratie de masse » moderne les décisions doivent être prises obligatoirement dans des comités restreints, qui agissent dans l’ombre, en transformant les parlements en chambres d’enregistrement de la volonté des « chefs invisibles ». Le déclin du parlementarisme serait illustré par le fait que sa vocation initiale, celle d’être un « government by discussion », s’est dévalorisée, le parlement n’étant plus la « grande tribune » où l’on faisait avancer la vérité grâce à l’échange d’arguments rationnels. Dans sa Théorie de la Constitution (cf. p. 466 : « Disparitions des conditions théoriques du parlementarisme dans la démocratie actuelle »), ainsi que dans certaines études, notamment celle intitulée Der Gegensatz von Parlamentarismus und moderner Massendemokratie (1926), reproduite dans le volume Positionen und Begriffe (cf. une version française de ce texte sous le titre Remarque sur l’opposition entre parlementarisme et démocratie dans le volume Parlementarisme et démocratie), Carl Schmitt brosse un tableau éloquent des effets pervers du parlementarisme dans le monde moderne, en y décelant une crise de la civilisation libérale. « Que le parlement ait réellement la capacité de former une élite politique, voilà qui est devenu fort problématique... en certains États, le parlementarisme a déjà réussi à faire que toutes les affaires publiques se transforment en lieux de compromis et de profit pour des partis et pour leurs membres... » [6]
Sur la toile de fond de la crise du parlementarisme et de la civilisation libérale, en ne cachant pas son antipathie à l’égard de l’elezionismo, du vote universel à scrutin secret, symbole à ses yeux de la désintégration libérale du tissu social, Carl Schmitt trouve une alternative dans la communauté homogène du peuple (le nationalisme authentique, le service militaire obligatoire et la « démocratie » étant pour lui inséparables), galvanisée par la volonté d’un chef césarien. Il rappelle à l’occasion, afin de marquer la distinction entre démocratie et libéralisme, que le démocrate à tendance césariste (zäsaristisch gesinnter Demokrat) est un type historique ancien, dont Salluste est un exemple illustre [7]. L’hommage qu’il rend ailleurs à Georges Sorel lui permet de déceler dans la conception de l’action directe, de la grève générale et de la valeur du mythe une dénonciation du déclin subi par le « rationalisme relatif de la pensée parlementaire » ; le mythe lui apparaît comme la source d’une « nouvelle autorité », et il cite à l’appui le fameux discours de Mussolini à Naples en 1922 [8].
La Théorie de la Constitution fait l’éloge du Reichspräsident comme instance au-dessus du Parlement, car il s’agit d’un homme « qui réunit sur sa personne la confiance du peuple entier par-delà les œillères et les limites des organisations et bureaucraties de parti ». Le centre de gravité de la réflexion politique schmittienne se trouve décalé vers la figure du président du Reich et ses pouvoirs exceptionnels, car celui-ci incarne une volonté d’unité et d’action qui transgresse le caractère limité, parcellaire, des actions des partis. L’acclamation lui apparaît comme un principe de sélection des chefs, libéré de l’esprit de transaction et de compromis des accords parlementaires. « Une élection du Reichspräsident... signifierait davantage que n’importe laquelle des nombreuses élections que l’on rencontre dans un État démocratique. Ce serait une acclamation grandiose du peuple allemand qui revêtirait le caractère irrésistible que prennent de telles acclamations dans une démocratie. » [9]
Déjà en 1925, dans son article Reichspräsident und Weimarer Verfassung (Président du Reich et Constitution de Weimar), Carl Schmitt désignait le président du Reich comme « un contrepouvoir... face au Reichstag, au parlementarisme et à la politique de parti », en montrant que son action focalise, au-delà de la dispersion des partis, l’essentiel de l’énergie politique du peuple. En célébrant la figure du « Führer » (du « chef »), il défendait avec ardeur la qualité de l’action que l’élu plébiscité par le peuple pourrait mener, libre de toute entrave parlementaire : « S’il arrivait en réalité que le peuple allemand s’unît à une forte majorité autour d’un homme et votât spontanément en faveur d’un chef (Führer), bien au-delà des vieux accords et candidatures de partis, alors le pouvoir de celui-ci serait dans une démocratie irrésistible. » [10] L’autorité du président était aux yeux de Schmitt beaucoup plus grande que celle d’aucun autre élu du peuple, car elle serait fondée sur un rapport direct de confiance, tandis que dans le cas des députés elle serait beaucoup plus diffuse et éparpillée : « Dans le président élu par le peuple, la confiance du peuple se rassemble sur une seule personne, tandis qu’elle se divise dans le Parlement entre plusieurs centaines de députés et qu’on ne peut plus guère parler, en raison du scrutin proportionnel et des candidatures de liste, de rapport de confiance personnelle pour la plupart des députés. » [11]
En faisant de l’ « état d’exception » (Ausnahmezustand) un objet privilégié de ses recherches, Carl Schmitt a développé dans différents écrits publiés durant l’époque de Weimar (ou même avant : Diktatur und Belagerungszustand – Dictature et état de siège – est un texte qui date de 1916), une vraie phénoménologie de l’état d’exception (état de guerre, état de siège, etc.) en analysant minutieusement les effets de la concentration du pouvoir et de la suspension de certaines garanties constitutionnelles. Sur un autre plan, il s’est penché sur un aspect différent de la phénoménologie du pouvoir, la question du pouvoir neutre (selon la formule de Benjamin Constant), en analysant la capacité du pouvoir à assurer l’équilibre et la préservation des institutions existantes. La théorie schmittienne de la souveraineté présidentielle a été interprétée comme une subversion de la légitimité des institutions parlementaires (Olivier Beaud a parlé de sa « solution néo-absolutiste » [12]) et Wolfgang Mommsen a montré comment, en radicalisant la doctrine weberienne du chef plébiscité, Schmitt est arrivé à dévaloriser la « légalité » parlementaire (accusée de dégénérer dans un « fonctionnalisme » vide), et à lui opposer la « légitimité » présidentielle (la seule apte à ses yeux à incarner la volonté « substantielle » du peuple). La différence entre la position de Max Weber et celle de Carl Schmitt y apparaît clairement : « Si Weber avait voulu fonder l’État démocratique de Weimar sur deux principes de légitimation se complétant réciproquement : la légalité constitutionnelle de l’État législatif parlementaire et la “légitimité révolutionnaire” du président du Reich élu par le peuple comme chef charismatique, Carl Schmitt écartait la première forme de légitimation et élevait la légitimité démocratico-plébiscitaire au rang de seule valable (c’est nous qui soulignons, NT). » [13] Un des derniers textes rédigés par Schmitt à la fin de l’époque de Weimar, Weiterentwicklung des totalen Staates in Deutschland (Le développement de l’État total en Allemagne datant de janvier 1933), mettait déjà en accusation le régime des partis et l’ « État total par faiblesse », généré par l’emprise des partis sur le pouvoir d’État ; la solution qu’il proposait contre la décomposition ambiante était un président du Reich, investi d’un pouvoir fort et d’une autorité surgie des « époques prépluralistes » (seine aus vorpluralistischen Zeiten stammende Autorität).
Après son adhésion au national-socialisme le 1er mai 1933 (le même jour que Martin Heidegger ou Arnold Gehlen), Schmitt allait convertir les motifs principaux de sa pensée politique (antiparlementarisme, anti-pluralisme, présidentialisme autoritaire, « romantisme de l’état d’exception », dichotomie ami-ennemi) dans une théorie des principes fondamentaux du droit national-socialiste, avec pour clé de voûte le Führerprinzip. Dans les premières années du pouvoir nazi, il s’emploie à légitimer sur le plan théorique le droit national-socialiste, et il s’appuie ce faisant sur de nombreuses références aux discours de Hitler, à son livre Mein Kampf, aux discours de Rudolf Hess ou Hans Frank, et s’inspire aussi de « la grande œuvre constructive du ministre-président de Prusse, Göring » [14] (celui-ci lui avait conféré en juillet 1933, le titre de « conseiller d’État de la Prusse », preussischer Staatsrat).
Le principe du Führer supposait l’expulsion des valeurs libérales-démocratiques, celles qui pendant plus d’un siècle avaient travaillé à l’édification d’une société « privée de guidance politique » (eine führerlose Gesellschaft). « La matérialisation de l’idée de Führer exige d’abord que toutes les méthodes conformes à la nature du mode de pensée démocrate-libérale prennent fin. L’élection par le bas cesse avec tous les résidus de “voterie” (Wählerei) existant jusqu’alors. » [15] Le principe de sélection supplante celui d’élection, et les anciens « dualismes typiquement libéraux du législatif et de l’exécutif » sont abolis par l’instauration du pouvoir discrétionnaire de l’exécutif. L’idée de race émerge à ce moment-là pour la première fois dans la pensée de Schmitt, qui fait de « l’identité raciale (Artgleichheit) entre le Führer et les partisans » le pivot du Führerprinzip : « Seule l’identité raciale peut empêcher que le pouvoir du Führer ne devienne tyrannie ou arbitraire. » [16]
Ce nouveau credo politique pousse Carl Schmitt à une interprétation sui generis de l’histoire constitutionnelle de l’Allemagne depuis Bismarck jusqu’à l’effondrement de la République de Weimar. Il présente l’histoire allemande comme le théâtre d’un combat acharné entre les forces de la démocratie libérale et celles de l’esprit prussien, les premières exerçant une action corrosive de subversion et de dissolution des valeurs de l’authentique État prussien, État de l’armée et des fonctionnaires. Dans sa vision, l’État constitutionnel bourgeois apparaît comme une greffe artificielle sur le tronc de l’État prussien (Spengler aurait parlé d’une « pseudomorphose ») et l’histoire de l’Allemagne comme un assujettissement pervers à l’esprit étranger, dont la République de Weimar aurait été l’accomplissement dans la décadence [17]. L’État parlementaire bourgeois est caractérisé par l’hégémonie de la loi (il est essentiellement un « État législateur », ein Gesetzgebungsstaat), et la loi elle-même est définie comme « une opération de compromis d’une coalition hétérogène » [18], qui a peu de choses en commun avec le « droit » au sens substantiel du terme. L’hégémonie de la loi et de la norme est un facteur de subversion du « principe de guidance », la Lex supplantant le Rex, la norme remplaçant le Führer [19]. Ces considérations servent de toile de fond pour présenter le Coup d’État de Prusse (Preussenschlag) du 20 juillet 1932 (l’acte par lequel von Papen a suspendu le gouvernement social-démocrate Braun-Severing, en enlevant à la Prusse son autonomie) comme un sursaut de l’esprit prussien contre l’esprit de la République de Weimar, et surtout pour célébrer la remise du pouvoir le 30 janvier 1933 par un ancien maréchal du Reich à un authentique « soldat allemand », « mais à un soldat politique, Adolf Hitler » [20], comme une suprême revanche de l’esprit des « soldats » contre l’esprit « bourgeois ».
Dans les pages finales de son opuscule État, Mouvement, Peuple, Carl Schmitt procède à une autonomisation du Führerprinzip par rapport à toute contamination étrangère (il va réitérer cette opération dans son texte de 1938, intitulé Führung und Hegemonie), en dissociant fermement le « principe de guidance » du principe de « surveillance » (Aufsicht), car aucune contrainte de type « normativiste » ne doit entraver l’action souveraine du Führer et aucune immixtion d’ « en bas » ne doit altérer son pouvoir discrétionnaire. Les catégories de la sociologie ou de la psychologie seraient inopérantes pour définir la spécificité du « principe de guidance » [21]. L’action du Führer ne se laisse pas cerner non plus à travers le concept religieux du « berger », celui platonicien du « pilote », celui féodal de « cavalier », ou celui napoléonien d’ « empereur ». « Ici aussi l’on doit résister à ce qu’un concept national-socialiste spécifiquement allemand ne soit brouillé et affaibli par une assimilation à des catégories étrangères. » [22] Le trait distinctif, ainsi que nous l’avons remarqué, c’est « l’identité raciale inconditionnelle entre le Führer et ses partisans », le fluide racial unique qui unit le Führer et ceux qui le suivent.
La justification du Führerprinzip a atteint un de ses points culminants dans l’éloge consacré par Carl Schmitt à l’action entreprise par Hitler, le 30 juin 1934, pour la liquidation du groupe de Röhm. Sous le titre éloquent Der Führer schützt das Recht (Le Führer protège le droit) et sous la forme d’un commentaire du discours prononcé par Hitler devant le Reichstag, le 13 juillet 1934, l’article, publié par Schmitt quelques semaines après la « nuit des longs couteaux » (le texte est paru le 1er août 1934 dans la Deutsche Juristen-Zeitung), apportait une caution apologétique à l’entreprise du Führer, en appuyant sans réserves son action et son discours (mais non les « Sonderaktionen », les actions des partisans zélés, qui auraient outrepassé les dispositions du Führer). Schmitt profitait de l’occasion pour souligner que l’action du Führer ne peut être jugée selon les critères ordinaires de la « justice » (il balayait d’un revers de la main le principe de la séparation des pouvoirs et de l’autonomie de la justice), car c’est le Führer lui-même qui crée la justice, il est la source même du pouvoir judiciaire. L’action du Führer « n’est pas soumise à la justice, mais elle était elle-même la justice suprême » [23]. La conclusion naturelle de son argumentation était que personne n’était autorisé à mettre en doute, en utilisant éventuellement des arguments « juridiques », le bien-fondé de l’action de Hitler. Celle-ci était projetée sur la toile de fond de l’histoire allemande, dont les échecs auraient eu comme source justement la tolérance à l’égard des actions insidieuses des adversaires de l’esprit allemand (c’était le cas, selon Schmitt, en 1917, lorsque le Reichstag se serait montré aveugle au danger représenté par les pourparlers entre les matelots révolutionnaires et le parti socialiste indépendant) [24]. Les avertissements prodigués par Hitler dans son discours prenaient aux yeux de Schmitt valeur de symbole et l’assassinat de Röhm et de ses amis acquérait une légitimité dérivée des expériences de l’histoire allemande tout entière.
On trouve des références à Hitler, à son action et à sa doctrine, dans différents textes publiés par Schmitt jusqu’à la fin des années 1930, et on peut affirmer que même sa pensée sur le « grand espace » (Grossraum), défendue dans ses écrits de la fin des années 1930 et du début des années 1940, en polémique explicite avec l’universalisme de la pensée libérale-démocratique, a fourni une certaine justification théorique à l’expansionnisme panallemand du Führer. Les discours prononcés par Schmitt à la conférence convoquée en 1936 sur son initiative pour dénoncer l’influence néfaste de l’esprit juif dans la science allemande du droit font appel à une citation tirée de Hitler : « Indem ich mich des Juden erwehre, kämpfe ich für das Werk des Herrn » (Dans la mesure où je me défends des Juifs, je lutte pour l’œuvre du Seigneur), et son grand article publié en 1939 sur le livre du penseur nazi Christoph Steding, Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur (Le Reich et la maladie de la culture européenne), culmine avec un éloge du Führer, qui aurait élargi l’action de lutte contre l’esprit libéral et l’esprit juif (les deux sont étroitement associés dans la pensée de Schmitt) à l’échelle mondiale [25].
La participation de Carl Schmitt à l’aventure du IIIe Reich a suscité de nombreux commentaires et une riche littérature [26]. Le soutien actif accordé en tant que juriste à l’édification de la législation du IIIe Reich, y compris la législation raciale, a été maintes fois mis en cause. On a remarqué aussi le fait que Schmitt ait pu prendre appui sur plusieurs théorèmes fondamentaux de sa pensée politique antérieure pour justifier la politique du IIIe Reich. Il n’y a pas lieu de revenir là-dessus. À la fin de 1936, les critiques de la revue des SS, Das Schwarze Korps (résultat en grande partie de machinations de juristes rivaux), lui valurent la perte de certaines responsabilités dans l’establishment nazi (on lui a retiré la direction de la Deutsche Juristen-Zeitung) ; cela ne l’a pas empêché de continuer à accompagner de commentaires élogieux la politique du Reich et même de lui fournir des fondements théoriques (encore en 1941, dans son opuscule sur le grand espace, il ne tarissait pas d’éloges sur « die Tat des Führers » – l’action du Führer –, et en 1942 une conférence donnée à l’Institut allemand de Paris Die Formung des französischen Geistes durch den Legisten – La formation de l’esprit français par les légistes – finissait avec la glorification du « nouveau Reich »).
Après 1945, Schmitt s’est exprimé en différentes occasions sur Hitler et sa politique, en particulier dans son Glossarium (notes journalières prises entre 1947 et 1951) ou dans les réponses à Robert Kempner, le procureur américain qui, en 1947, l’avait interrogé à Nuremberg sur les rapports entre sa théorie du Grossraum et la politique hitlérienne. À l’usage de ce dernier, il a dissocié fermement sa théorie du grand espace de sa mise en pratique, en arguant que ses objectifs auraient été purement scientifiques, sans souci de la politique et en donnant comme argument, entre autres, qu’il n’avait jamais rencontré Hitler, ne lui avait jamais serré la main, ni à lui ni à la plupart de ses acolytes, et n’aurait bénéficié d’aucune faveur particulière ou distinction de la part du régime [27]. Il s’agit d’une lecture très particulière de son activité durant le IIIe Reich (qui ressemble, mutatis mutandis, à celle donnée par Heidegger dans ses Tatsachen und Gedanken). Il lui est arrivé aussi d’exprimer ex post des jugements sévères sur Hitler et sa politique (dans les conversations avec Julien Freund, il lui reprochait notamment son « aveuglement politique » et son « nationalisme borné » [28]). Mais Schmitt n’a jamais entrepris une réflexion ou une analyse qui aurait permis d’entrevoir les conséquences de tels jugements sur ses écrits où ne manquent pas les justifications théoriques apportées à l’édification d’une idéologie juridique du nazisme, dont le Führerprinzip n’est pas le moindre. Il nous reste à lire son œuvre telle qu’il l’a laissée lui-même, entachée de la dangerosité de plusieurs de ses théorèmes politiques fondamentaux.
 
NOTES
 
[1] Carteggio Croce-Vossler, 1899-1949, Napoli, Bibliopolis, lettre du 25 août 1933, p. 359 : « Il Heidegger, e accanto a lui quel Carl Schmitt, autore di libri di diritto publico e politico, discepolo, fino a un certo punto, di Georges Sorel, si van rivelando come i due desastri intellettuali della nuova Germania. Lo Schmitt mi pare anche più pericoloso. »
[2] Ernst Jünger, Carl Schmitt, Briefe, 1930-1983, Stuttgart, Klett-Cotta, 1999, p. 247.
[3] Wolfgang J. Mommsen, Max Weber et la politique allemande, 1985, PUF, p. 445.
[4] G. Lukács, Die Zerstörung der Vernunft, 3, Aufbau Verlag, Auflage, 1984, p. 482.
[5] Wolfgang J. Mommsen, op. cit. p. 478.
[6] C. Schmitt, Parlementarisme et démocratie, 1988, Le Seuil, p. 100.
[7] C. Schmitt, Wesen und Werden des faschistischen Staates, 1929, in Positionen und Begriffe, Berlin, Duncker & Humblot, 1988, p. 110.
[8] C. Schmitt, Die politische Theorie des Mythus, in Positionen und Begriffe, op. cit., p. 17, trad. fr. in Parlementarisme et démocratie, p. 94.
[9] C. Schmitt, Théorie de la Constitution, 1993, PUF, p. 497.
[10] C. Schmitt, Reichspräsident und Weimarer Verfassung, in Staat, Grossraum, Nomos, hrsg. von Günter Maschke, 1995, Berlin, Duncker & Humblot, p. 26.
[11] Ibid.
[12] O. Beaud, Préface à la Théorie de la Constitution, op. cit., p. 107.
[13] Wolfgang J. Mommsen, op. cit., p. 482.
[14] C. Schmitt, État, Mouvement, Peuple, Éd. Kimé, 1997, p. 51.
[15] Ibid., p. 50.
[16] Ibid., p. 59.
[17] Cf. C. Schmitt, Staatsgefüge und Zusammenbruch des Zweiten Reiches. Der Sieg des Bürgers über den Soldaten, Hamburg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1934.
[18] C. Schmitt, État, Mouvement, Peuple, p. 45.
[19] C. Schmitt, Staatsgefüge..., p. 12.
[20] Ibid., p. 49.
[21] Cf. C. Schmitt, Führung und Hegemonie, dans Staat, Grossraum, Nomos, p. 230.
[22] État, Mouvement, Peuple, p. 57.
[23] C. Schmitt, Der Führer schützt das Recht, 1934, in Positionen und Begriffe, p. 200.
[24] Ibid., p. 199.
[25] Cf. C. Schmitt (Hg). Das Judentum in der Rechtswissenschaft, Berlin, o. J (1936), p. 14 et 34, et C. Schmitt, Neutralität und Neutralisierungen, 1939, in Positionen und Begriffe, p. 294. Cf. aussi le livre remarquable de Raphael Gross, Carl Schmitt und die Juden, Suhrkamp, 2000.
[26] Cf. entre autres Bernd Rüthers, Carl Schmitt im Dritten Reich, 1990, C. H. Beck, München ; Andreas Koenen, Der Fall Carl Schmitt. Sein Aufstieg zum « Kronjuristen des Dritten Reiches », Darmstadt, 1995, Wissenschaftliche Buchgesellschaft ; et le livre susmentionné de Raphael Gross.
[27] C. Schmitt, Antwort an Kempner, 1947, in Staat, Grossraum, Nomos, éd. citée, p. 457 et s. C’est pourtant Göring, grand personnage du nazisme, qui, nous l’avons déjà dit, a nommé en juillet 1933 Schmitt « conseiller d’État » de la Prusse.
[28] Cf. l’introduction de Julien Freund à Terre et mer de Carl Schmitt, 1985, « Le Labyrinthe », p. 14-16.
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Ernst Jünger, Carl Schmitt, Briefe, 1930-1983, Stuttgart, ...
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Wolfgang J. Mommsen, Max Weber et la politique allemande, ...
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G. Lukács, Die Zerstörung der Vernunft, 3, Aufbau Verlag, ...
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Wolfgang J. Mommsen, op. cit. p. 478. Suite de la note...
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C. Schmitt, Parlementarisme et démocratie, 1988, Le Seuil,...
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C. Schmitt, Wesen und Werden des faschistischen Staates, 1...
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C. Schmitt, Die politische Theorie des Mythus, in Position...
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C. Schmitt, Théorie de la Constitution, 1993, PUF, p. 497. Suite de la note...
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C. Schmitt, Reichspräsident und Weimarer Verfassung, in St...
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O. Beaud, Préface à la Théorie de la Constitution, op. cit...
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Wolfgang J. Mommsen, op. cit., p. 482. Suite de la note...
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C. Schmitt, État, Mouvement, Peuple, Éd. Kimé, 1997, p. 51...
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C. Schmitt, État, Mouvement, Peuple, p. 45. Suite de la note...
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Cf. C. Schmitt, Führung und Hegemonie, dans Staat, Grossra...
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Cf. C. Schmitt (Hg). Das Judentum in der Rechtswissenschaf...
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[26]
Cf. entre autres Bernd Rüthers, Carl Schmitt im Dritten Re...
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[27]
C. Schmitt, Antwort an Kempner, 1947, in Staat, Grossraum,...
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[28]
Cf. l’introduction de Julien Freund à Terre et mer de Carl...
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