2001
Cités
I. Dossier
Pathologies de l’autorité.
Quelques aspects de la notion de « personnalité autoritaire » dans l’École de Francfort
Stéphane Haber
Stéphane Haber est maître de conférences en philosophie à l’Université de Besançon. Ses travaux portent sur l’histoire et l’épistémologie des sciences sociales ainsi que sur la théorie morale et politique. Il a publié Habermas et la sociologie (PUF, 1998).
C’est dans les premiers essais théoriques d’Erich Fromm publiés par la
Zeitschrift für Sozialforschung au début des années 1930 que l’on trouve une première élaboration des notions de « personnalité autoritaire » et de « caractère autoritaire ». Une sociologie psychanalytique, explique Fromm, ne saurait se ramener, comme le suggère une lecture possible de Freud, mais qui ne respecterait pas vraiment son originalité, à une application à un macro-sujet, le groupe, d’hypothèses d’abord acquises dans l’étude de l’individu. Elle doit partir plutôt du principe du caractère hautement modifiable de la libido individuelle pour montrer comment celle-ci se trouve en partie modelée par les conditions sociales et explique en retour leur stabilité historique. C’est une
caractérologie qui fournit le maillon essentiel à la construction, si l’on entend par caractère la manière dont les modes de la satisfaction ou de la non-satisfaction de la libido se stabilisent en dispositions durables, et c’est elle qui permet de parcourir tout l’arc qui va des catégories psychologiques au diagnostic sur le monde contemporain
[1]. Ainsi, au vu du portrait du bourgeois qui ressort des études historiques de Weber et de Sombart, Fromm, suivant les suggestions de l’essai de Freud sur « Caractère et érotisme anal »
[2], n’a pas de mal à y reconnaître les traits dudit caractère, dominé par des passions telles que l’avarice et l’envie, la discipline, la méticulosité et le goût obsessionnel de l’ordre, qui constituent d’abord pour lui (dans le contexte troublé de la crise du régime de Weimar) un syndrome favorisant l’émergence d’autorités politiques répressives et la fascination pour les pouvoirs forts. L’ « esprit du capitalisme », qu’il faut désormais expliquer en termes psychanalytiques et ne pas se hâter de créditer, comme le fait Weber, d’une capacité rationalisatrice exceptionnelle, contenait en germe, à côté d’aspects émancipateurs indiscutables, un attrait pour l’autorité factuelle et l’obéissance pure dont notre époque révèle les dangers
[3].
Inversement et malgré sa prudence, Fromm, ici proche des idées de Reich, tend à considérer que seule la classe ouvrière, vivant au sein de rapports sociaux quotidiens fondés sur la solidarité et non sur la concurrence, se caractérise de ce fait par un syndrome de type génital, c’est-à-dire par une forme non répressive de sexualité, qui joue le rôle à la fois de source et de symbole pour l’émancipation sociale. La synthèse entre la théorie sociale et la psychanalyse permet donc de reconduire sur de nouvelles bases l’optimisme marxiste selon lequel la classe ouvrière, en raison de sa position dans les rapports de production, est disposée à adopter un point de vue scientifiquement fondé sur la réalité ainsi qu’à promouvoir des formes d’action légitimes. La connaissance des formes du devenir-adulte de l’humanité conçue par Freud sous la forme d’une théorie du passage par différents stades qui doivent conduire à une sexualité génitale assumée, amène en effet à reconnaître le rôle historique d’une classe ouvrière que l’on croit moins encombrée par les préjugés et les perversités typiquement bourgeoises.
Malgré les problèmes soulevés par cette présupposition largement mythique, les intuitions de Fromm constituent la base d’un nouveau programme de recherche décisivement original qui fait du caractère, interprété en langage psychanalytique mais resitué historiquement, une des clés pour l’explication sociologique. Ce sont ces intuitions qui ont fourni les impulsions essentielles aux recherches psychosociologiques de l’École de Francfort des années 1930 et 1940, lesquelles atteindront leur apogée quinze ans plus tard, dans l’étude codirigée par Adorno, La personnalité autoritaire. Bien qu’elles aient eu le mérite de commencer un travail de vérification empirique des hypothèses hasardées par Fromm au tout début de l’histoire de l’École de Francfort, les élaborations intermédiaires – celles de Fromm lui-même puis celle de Horkheimer – apparaissent en effet moins équilibrées et en partie aporétiques.
Ainsi, l’enquête dirigée par Fromm,
Travailleurs et employés à l’aube du IIIe Reich, demeurée inédite à l’époque, a constitué une première tentative de systématisation et de confrontation avec la recherche empirique en sciences sociales
[4]. Le principe directeur de ce travail est qu’il existe une correspondance étroite entre ces trois éléments que sont la structure psychique, l’appartenance à une classe sociale et le choix politique des individus. Pour Fromm, toutes les attitudes sociales et les visions du monde se distribuent donc entre deux modèles extrêmes, le communisme révolutionnaire-démocrate et le conservatisme autoritaire du nazi, que l’auteur décrit en le rattachant très clairement aux traits du stade anal, mais en insistant bien moins que dans ses articles sur la composante « rétentionnelle » et capitaliste de celle-ci, mise en vedette par Freud, que sur ses potentialités répressives et haineuses, sur lesquelles K. Abraham avait déjà attiré l’attention, le rapprochant du sadisme
[5] : l’attachement (bourgeois) à l’argent, à l’ordre et au pouvoir est d’abord saisi comme ce qui trouve son accomplissement dans le plaisir d’exercer et de voir exercer la domination. Bref, Fromm tire de plus en plus nettement ses considérations sociopsychanalytiques dans le sens d’une explication de l’emprise des idées nazies sur la population allemande, d’une analyse des conditions d’imposition d’un lien social irrationnel et de l’autorité politique qui lui est liée. Se trouvent élevées au rang de cause explicative l’existence et la prédominance dans la société d’un certain profil psychologique, le caractère autoritaire – ici compris non pas comme l’expression d’une personnalité impérieuse, ni même seulement d’un goût pour la subordination d’autrui et le commandement, mais d’abord comme un attachement passionné
au fait de la subordination autoritaire en lui-même, attachement qui conduit à une sorte de désir universel de répression sous toutes ses formes
[6].
Les résultats de l’enquête empirique fondée sur ces présuppositions se révélèrent naturellement décevants. Le lourd postulat d’une division politique entre une droite tendanciellement répressive, prisonnière de l’idéologie, et une gauche à vocation révolutionnaire et portée à la lucidité historique, division qui pourrait s’observer à même les opinions majoritairement exprimées par les membres des différentes classes sociales, n’a pas résisté à l’épreuve de la vérification. Ce qui a le plus troublé le psychanalyste, ce n’est d’ailleurs pas tant l’existence d’un fort contingent à gauche de partisans déclarés d’un socialisme autoritaire
[7], ni même que près des deux tiers des personnes interrogées ne correspondent à aucun des deux profils extrêmes identifiés ; c’est le fait que dans des questions générales d’ordre socioéconomique auxquelles correspondent des éléments dans les programmes des partis politiques de gauche ou des syndicats, les ouvriers expriment des opinions progressistes, mais que dans les questions ressortissant à la vie privée par exemple, ils se montrent conservateurs, voire franchement répressifs, ce qui laisse planer un doute sur la profondeur de leur
habitus antiautoritaire et les incline en tout cas sûrement à une certaine passivité politique
[8]. Ces paradoxes semblent avoir paralysé l’auteur : au moment d’évaluer ses hypothèses de départ, il renonce en effet à l’usage des catégories psychanalytiques dont il était parti, de sorte que, bien qu’assez soigneusement définie, la notion de personnalité autoritaire demeure plus proche du mot d’ordre politique dénonciateur que l’objet d’une interprétation psychanalytique et sociologique élaborée. Il y a là des traces d’un essentialisme porté à mettre entre parenthèses tous les traits de la conjoncture historique pour ne raisonner qu’à partir de types purs issus en dernière instance d’une philosophie de l’histoire optimiste en train de s’effondrer, mais qui oppose une dernière fois les forces du progrès à celles de la réaction, supposées déclinantes et pour cela portées à la radicalité destructrice.
De ce point de vue, on peut dire que le tournant consécutif aux événements de 1933 a joué dans la théorie un rôle positif en décrédibilisant l’optimisme historique de départ, même s’il n’a pas permis immédiatement cette élaboration d’une véritable synthèse entre psychanalyse et sociologie que promettaient les premières esquisses de Fromm. C’est pourtant bien dans un texte de 1936, l’introduction générale aux
Studien über Autorität und Familie
[9], que Horkheimer accomplit le pas décisif en décrochant de toute analyse en termes de classes sociales la peinture du caractère autoritaire, ce « nouveau type anthropologique »
[10] en passe de devenir, pour l’École de Francfort, le centre de gravité de l’analyse psychosociologique du présent. C’est qu’il ne peut plus s’agir de repérer le groupe qui, en raison de sa constitution, porte les espoirs de l’émancipation humaine, mais plutôt de comprendre pourquoi, que l’on soit ouvrier, petit bourgeois ou bourgeois, on peut en venir à désirer profondément le fascisme, à rechercher l’aliénation. L’analyse se resserre donc autour de l’analyse, qui ne représentait pour Fromm qu’un aspect du problème, des ressorts sociaux et psychologiques profonds du succès des divers mouvements politiques qui revendiquent leur autoritarisme.
Contrairement à Fromm de nouveau – même si dans ses premiers textes, celui-ci avait déjà signalé que l’attitude autoritaire, bien qu’elle fût caractéristique de l’ « esprit du capitalisme », avait pu déteindre sur les classes dominées
[11] –, Horkheimer souligne d’abord que cette attitude n’est pas un phénomène pathologique contingent qui ne concernerait que certaines catégories de la population objectivement en retard par rapport au mouvement progressif de l’histoire universelle. Un retour à Freud permet de comprendre que la fascination pour l’autorité constitue un phénomène universel parce qu’enraciné dans l’éducation elle-même
[12] : il paraît difficilement évitable en effet que l’état de dépendance, d’obéissance et d’adaptation passive qui caractérise la petite enfance ne se constitue pas dans l’individu en
habitus stable et en vision du monde social dont il ne faut pas s’étonner qu’il puisse être réactivé dans les périodes anxiogènes et critiques. Certes, il s’agit bien d’un phénomène modelable historiquement. Ainsi, même s’il n’y a pas lieu de l’idéaliser, on peut dire de la famille de l’époque bourgeoise, qu’elle a constitué
à la fois le lieu originaire d’exercice et d’apprentissage de la soumission et un relais
relativement autonome de la reproduction sociale. De cette façon, de véritables espaces de liberté et de rationalité ont pu se constituer, un progrès dans l’émancipation individuelle a pu s’affirmer. Lieu d’apprentissage de l’autorité, source de l’autoritarisme et du goût du pouvoir, elle intégrait aussi des éléments modérateurs et même émancipateurs. Mais c’est cette ambivalence qui disparaît à l’âge du capitalisme organisé, de la culture manipulée et des pouvoirs tyranniques. Horkheimer comprend ainsi l’érosion contemporaine du patriarcat comme le témoignage probant d’une crise générale de l’âge libéral et de ses acquis : « Toutes les valeurs culturelles et toutes les institutions que la bourgeoisie a crées et maintenues en vie ont tendance à se décomposer. »
[13] Ainsi, alors que la famille constituait un espace relativement préservé de formation et de protection pour l’individu, celui-ci tend désormais, à la suite des transformations de l’organisation du travail, à être
immédiatement assujetti aux impératifs systémiques qui pèsent sur la société : précocement happé par la sphère marchande, soumis aux produits de l’industrie culturelle, embrigadé par la pression du conformisme issu des différentes puissances sociales, dépendants de pouvoirs normalisateurs
[14]. Au mieux, la famille se trouve rétrogradée au rang de
relais des pouvoirs et des systèmes qui se construisent au-dessus d’elle
[15]. Le familialisme fasciste qui recherche officiellement la consolidation du modèle bourgeois constitue en fait en même temps le signe de sa crise et la cause probable de sa disparition à venir.
Par rapport aux usages frommiens, restés assez peu opératoires d’un point de vue empirique, il s’agissait donc de montrer comment les potentialités autoritaires, présentes en chacun car inhérentes au fait éducatif lui-même, en viennent à s’actualiser et à se radicaliser à l’époque contemporaine. Seulement, centré sur l’interprétation des évolutions historiques, le texte de Horkheimer fait un usage flou, d’ailleurs assez rare, de la notion d’ « attitude autoritaire » et demeure même largement indéterminé quant aux liens qu’il y a lieu d’établir entre cette interprétation et le point de vue psychanalytique. Comme dans l’enquête de Fromm, les causes concrètes de la structuration caractérologique des personnes, de l’adhésion individuelle et collective aux mouvements autoritaires, ne sont pas vraiment interrogées – et cela pour des raisons symétriques, à savoir le poids d’une philosophie de l’histoire catastrophiste qui se représente comme « irrésistible »
[16] l’avènement des pouvoirs totalitaires. Il en résulte une indécision théorique assez marquée : parfois, dans le propos de Horkheimer, la personnalité autoritaire semble résulter directement de la situation sociale postlibérale, soit que l’individu l’ait intériorisé purement et simplement, pièce d’un système déjà en soi totalitaire, soit qu’il se révolte contre lui, mais d’une façon telle que cette révolte, vouée à l’impuissance, conduit à renforcer le système, comme le montre la capacité du fascisme à recycler les rébellions de toute sorte et à s’appuyer sur l’esprit de révolte. Mais parfois, d’une manière moins brutalement fonctionnaliste, qui donne sans doute plus de place au moment psychologique, Horkheimer semble suggérer que, devant la montée en puissance des systèmes anonymes et leur emprise grandissante et désastreuse dans la vie concrète, l’individu, confronté à une réalité sociale réifiée, opaque, qui échappe à sa prise et lui nuit objectivement, soumis à des frustrations répétées, ne peut qu’éprouver de l’impuissance et de l’humiliation. Or, lorsque s’amenuisent les ressources permettant aux gens de comprendre ce qui leur arrive, d’interpréter leur monde environnant et surtout de maîtriser à peu près leur destin, le terrain est prêt pour l’entrée en scène de croyances magiques ou délirantes d’une part, et pour la recherche de référents sociaux fixes et rassurants d’autre part. Bref, l’humiliation est toujours susceptible de se convertir en fantasmes paranoïaques, en agressivité réactive et en identifications valorisantes compensatrices, et c’est la réalisation de cette possibilité qui ouvre la voie aux conduites autoritaires. C’est bien cette seconde version qui va se révéler la plus féconde. C’est elle en tout cas qui, dans
La personnalité autoritaire, va donner lieu à la tentative la plus approfondie et la plus compréhensive pour rendre empiriquement opératoire le concept de « caractère autoritaire » ainsi précisé.
L’occasion de cet élargissement a été fourni par une enquête empirique sur l’antisémitisme aux États-Unis à la fin des années 1940. Dans
La dialectique de la raison, Adorno et Horkheimer, de façon purement spéculative, avaient fait de l’antisémitisme la façon dont l’Occident, qui a vécu de la domination sur la nature et sur les hommes, radicalisait ses propres tendances en les concentrant sur un groupe minoritaire – auquel on attribuait précisément, de façon projective, l’intention de dominer la nature et les hommes –, faisant tomber l’un après l’autre les acquis de la civilisation qu’il prétendait incarner et dévoilant son vrai visage
[17]. Mettant entre parenthèses l’analyse des origines de la conjoncture contemporaine,
La personnalité autoritaire voudrait constituer une sorte de vérification et de contrepartie psychosociologique de cette approche, qui s’appuierait sur le concept élaboré auparavant par les théoriciens critiques et qui a donné le titre à l’ouvrage. Mais le contexte historique nouveau, la fin des années 1940, influe à bien des égards sur la reprise de cette notion de caractère autoritaire. Ainsi, la focalisation sur la question antisémite constitue l’occasion d’une dramatisation bien compréhensible : d’une part, c’est, plus clairement, la haine persécutrice à l’égard des minorités et non plus l’esprit réactionnaire en général ou la docilité à l’égard des pouvoirs existants, qui devient le centre de l’investigation ; d’autre part, comme historiquement la mentalité guerrière, les fantasmes génocidaires et leur réalisation, et non plus seulement l’attrait ordinaire pour les pouvoirs forts se sont révélés comme
la vérité du virage fasciste, sur le phénomène de la personnalité autoritaire pèse désormais l’accusation de subvertir tous les acquis humanistes de la civilisation. Même si dans l’enquête américaine les auteurs se bornent sobrement à présenter l’attitude fasciste, dont l’antisémitisme représente selon eux l’expression la plus nette, comme une menace encore actuelle, y compris aux États-Unis, pour la démocratie et les institutions libérales, cet arrière-plan demeure bien présent
[18].
Le changement de conjoncture historique intervenu depuis le texte de Horkheimer, et, à plus forte raison depuis l’étude dirigée par Fromm, se laisse ainsi déjà percevoir dans la problématique de départ de l’enquête, où il ne s’agit plus tant d’expliquer les raisons d’un conservatisme compulsif qui ignore le sens de l’histoire que de comprendre les causes des tragiques régressions contemporaines : Quels sont les facteurs psychologiques qui favorisent la réceptivité à la propagande fasciste, surtout dans sa composante raciste et xénophobe ? Comment en vient-on à soutenir des opinions sur le cours du monde historique et social manifestement irrationnelles, voire délirantes, et par là à devenir capable, dans certaines conditions, d’adhérer à des mouvements politiques de type fasciste ? Comment de banals préjugés et stéréotypes sociaux peuvent-ils en venir à agir en motifs d’une haine criminelle
[19] ? De même, l’arrière-plan marxiste, lié à une philosophie de l’histoire optimiste, encore très présent dans la première enquête de Fromm disparaît-il sans laisser de traces : le profil psychologique, caractérologique, des personnes ne se mesure plus à des choix politiques déterminés s’exprimant par la préférence partisane revendiquée, qui eux-mêmes refléteraient des appartenances de classe, mais par des attitudes idéologiques générales, transversales par rapport aux différents groupes qui partagent la société, et qui se manifestent dans des réactions spontanées ou l’expression d’opinions générales. Ainsi, à l’opposé de Fromm, Adorno et ses collaborateurs insistent-ils sur le caractère relativement neutre des phénomènes étudiés à l’égard des divisions de classes : l’antisémitisme bourgeois et prolétarien prennent selon eux des formes distinctes, mais en révélant néanmoins des structures psychiques profondes identiques
[20]. Autre signe de prise de distance avec le marxisme : dans les analyses théoriques qui concluent l’ouvrage, Adorno recourt moins à la notion classique d’
idéologie qu’il ne décrit comment certains stéréotypes sociaux et certains préjugés, parce qu’ils répondent à des besoins psychologiques de masse, peuvent se mettre à fonctionner de façon dangereusement magique : c’est-à-dire en ignorant le principe de réalité, en se constituant en croyance rigide imperméable à l’expérience
[21]. Ce sont moins les intérêts socio-économiques que les intérêts psychiques qui expliquent « en dernière instance » l’emprise des croyances fausses, c’est-à-dire le fait – qu’Adorno introduit ici dans la discussion de façon originale – qu’elles prennent l’aspect de systèmes clos, immunisés contre l’invalidation empirique.
Pour mener à bien leur projet, les auteurs de
La personnalité autoritaire recourent à l’ensemble des ressources de l’enquête psychosociologique « à l’américaine », essentiellement l’entretien individuel et les questionnaires auxquels sont soumis certains groupes ciblés supposés en gros représentatifs, sans cependant, pour des raisons techniques évidentes, que l’on prétende à une représentativité exacte par rapport à la population globale des États-Unis, comme le ferait un sondage. Ces questionnaires comportent des questions ouvertes comportant une dimension projective (Quelles sont les personnes que vous admirez le plus ? Qu’est-ce qui vous met en colère ?, etc.) censées ouvrir la porte à l’expression d’une sensibilité antisémite plus ou moins marquée. Ils prennent aussi la forme de l’énoncé d’une opinion courante ou d’un lieu commun (sur le modèle : les Juifs ont trop de pouvoir dans notre pays, ils dominent l’économie, ils sont obsédés par l’argent, ils ont l’esprit de clan, etc.), par rapport à laquelle le sujet doit se situer sur une échelle allant de l’accord complet (+ 3) au désaccord total (– 3), la neutralité et la non-réponse étant interdites. Sur cette base, l’ouvrage tente un approfondissement empirique progressif des premiers résultats statistiques, grâce notamment à des entretiens individuels plus complets, et à la recherche des facteurs explicatifs relevant des appartenances sociales (en termes de revenus, de profession, d’âge), également grâce à des ajustements « techniques » destinés à rendre les questionnaires plus cohérents, plus complets, finalement à accroître leur prise sur les complexes de croyances en cause. Mais surtout, les auteurs cherchent, parcourant le chemin inverse de la
Dialectique de la raison, à élargir l’enquête sur l’antisémitisme en diagnostic global sur le présent, et pour cela à dégager le profil psychologique caractéristique de l’homme moyen du crépuscule de la modernité. Pour ce faire, l’enquête s’étend en direction de l’analyse de l’ethnocentrisme
wasp, du nationalisme et des opinions socio-économiques réactionnaires auxquels les préjugés contre les Juifs se rattachent naturellement. Elle aboutit finalement à l’élaboration de l’ « échelle F » (
i.e. fasciste), la plus synthétique en ce qu’elle est supposée pouvoir mesurer de façon générale la réceptivité aux idéologies autoritaires, en révélant en particulier une structure de personnalité récurrente dans la société contemporaine : ainsi, par exemple, « les résultats obtenus à l’échelle E [fondée sur un questionnaire mesurant l’ethnocentrisme] suggèrent fortement que, sous-jacente à de nombreuses réponses marquées par les préjugés, se trouvait la disposition à glorifier les figures de l’autorité propres au groupe, à y obéir et à demeurer non critique à leur égard, ainsi que la disposition à vouloir punir ceux qui n’appartiennent pas au groupe au nom de quelque autorité morale »
[22]. L’échelle F née de ce constat constituera bien un instrument de mesure générale de la présence de traits typiques du caractère autoritaire.
Dès lors, les auteurs élaborent à la fois un nouveau questionnaire, plus général, dans sa portée permettant de mesurer cette disposition de base et une analyse de ses traits distinctifs. Parmi les opinions et les attitudes témoignant de cette disposition, les auteurs insistent ainsi particulièrement sur les suivants : le conformisme rigide, l’attachement à une éducation sévère, à l’image d’une nation en ordre et travailleuse, soumise à ses chefs, la dureté, l’agressivité à l’égard des minorités culturelles, le rejet de la différence en général, la place importante des croyances irrationnelles de type paranoïaque, en particulier celles qui se rattachent à l’idée d’une présence de forces menaçantes et incontrôlables à l’
œuvre dans le monde et dans la société, une forte projectivité (avec en particulier la propension à prêter à des groupes particuliers la réalisation effrénée de désirs sexuels ou de fantasmes de domination et de succès que l’on refoule pour soi-même), l’hostilité à l’égard de l’imagination et de l’originalité personnelle, l’absence de ressources critiques permettant à l’individu d’entretenir un rapport critique à soi
[23]. Incontestablement, les opinions et les attitudes mesurées par les questions de l’échelle F donnent une image plus riche du caractère autoritaire que celle qui ressortait des premiers écrits de Fromm ou de Horkheimer. Mais, en contrepartie, on peut se demander si cette peinture ne prend pas désormais l’aspect d’un assemblage artificiel des traits certes tous d’apparence antilibérale, mais au fond peut-être hétérogènes quant à leurs sources psychologiques, à leur signification historique, et surtout quant à leur dangerosité politique.
La difficulté est particulièrement perceptible lorsque, dans la liste des neuf signes psychologiques essentiels dégagés par les auteurs (conventionnalisme conformiste, soumission à l’autorité, agressivité autoritaire, refus de l’introspection, superstition, dureté, tendance au dénigrement d’autrui, projectivité, tendance à exagérer cyniquement la place des motifs bas, en particulier sexuels, dans la vie des hommes), l’autoritarisme semble constituer à la fois une partie et le tout du syndrome que permet de révéler l’échelle F. Comment alors être certain que toutes ces caractéristiques fassent système, et, par exemple, que l’expression de convictions astrologiques (question 1), la crainte compulsive de la familiarité dans les relations sociales (question 17), l’attachement aux racines traditionnelles de l’american way of life (question 3), l’hostilité envers l’homosexualité (question 31), l’attente d’un leader charismatique à poigne pour gouverner le pays (question 74), appartiennent à un même ensemble cohérent en dernier ressort fondé sur une structuration autoritaire de la personne, laquelle inclinerait automatiquement aux adhésions fascistes ?
À cela se joint une autre difficulté, qui elle aussi apparaît comme une contrepartie de l’enrichissement considérable des hypothèses rendu possible par la perspective psychosociologique de
La personnalité autoritaire. Au terme d’une philosophie de l’histoire catastrophiste comme celle de
La dialectique de la raison, et qui joue bien un rôle d’arrière-plan théorique discret de l’enquête américaine, cette personnalité devrait logiquement être présentée comme la seule forme d’humanité adéquate à une modernité en passe de révéler sa vraie nature dans le totalitarisme et la guerre universelle, bref dans la
domination totale. Mais l’usage insistant des catégories psychanalytiques porte plutôt à la prise de conscience du fait qu’elle ne constitue
qu’un seul des aboutissements possibles de la socialisation
[24]. D’ailleurs, les résultats de l’enquête sociologique à partir de l’échelle F ne montrent nullement une population américaine submergée par les fascistes déclarés ou potentiels. Certes, l’assez large présence de préjugés antiminorités et d’attitudes hyperconservatrices ainsi que le fait que seule une mince partie des
low-scorers de F révèle des tendances antiautoritaires fortes et conscientes, donc capables de se traduire éventuellement en attitudes de résistance, n’invitent guère à réviser le pessimisme de départ
[25]. Reste que malgré le titre de l’ouvrage, celui-ci inviterait plutôt à une certaine relativisation de la figure de la « personnalité autoritaire », la polarité entre caractère libéral-démocratique (révolutionnaire, selon la terminologie de Fromm) et le caractère conservateur-autoritaire tendant à s’effacer, du moins dans les conclusions d’Adorno, au profit d’un dégradé de types de conduites variées.
En effet, un score élevé dans la mesure des préjugés antiminorités ou des attitudes de type autoritaire peut exprimer plusieurs « syndromes » plus ou moins dangereux, explique très clairement Adorno dans un des chapitres conclusifs du livre. Il y a lieu d’abord de distinguer
le ressentiment de surface : ici, la personne, rationalisant les difficultés rencontrées dans sa vie, exprime des sentiments antidémocratiques et hostiles à l’encontre de groupes stigmatisés, mais ceux-ci ne semblent pas faire l’objet d’investissements libidinaux très forts ; la dimension projective est peu importante et les fantasmes d’extermination en général absents ; les personnes concernées demeurent capables d’argumentation rationnelle. Dans
le syndrome conventionnel, « le stéréotype, qui vient du dehors, [...] a été intégré à la personnalité comme un aspect d’un conformisme général. Chez les femmes, on trouve une insistance sur la propreté et la féminité, chez l’homme sur le fait d’être un vrai mec, un dur. L’acceptation des critères en usage l’emporte sur le mécontentement. Ce qui prévaut, c’est l’opposition entre ceux qui font partie du groupe et les autres »
[26]. En troisième lieu, le
syndrome autoritaire, même s’il ne semble plus ici intervenir qu’à titre de cas particulier, constitue le centre de gravité de la typologie adornienne. Adorno résume et enrichit ici les acquis théoriques capitalisés depuis la première intervention du concept à l’époque des textes de Fromm, en insistant fortement cependant sur son ancrage psychanalytique et en recentrant sur le thème de l’affaiblissement du moi. Le caractère autoritaire résulterait, d’après ces formulations définitives, d’une résolution sado-masochiste du complexe d’
Œdipe, qui conduirait, d’une part, à retourner l’hostilité à l’égard du censeur paternel en amour ambivalent pour lui, et d’autre part à ne pas dépasser le moment de la haine en général, laquelle finit par structurer le champ de l’intersubjectivité et du rapport à soi : « Afin de réussir à “intérioriser” le contrôle social qui procure moins de satisfactions à l’individu qu’il ne lui en coûte, l’attitude de celui-ci envers l’autorité et son représentant psychologique, le surmoi, prend un aspect irrationnel. Le sujet ne parvient à s’ajuster à la société qu’en prenant plaisir à l’obéissance et à la subordination – autant de traits compulsifs caractéristiques du stade anal. Cela fait intervenir la tendance sado-masochiste à la fois en tant que condition et que résultat de l’adaptation sociale. »
[27] Contrairement aux deux premiers syndromes, le stéréotype social acquiert ici une fonction psychologique déterminante : « Il aide [le sujet] à canaliser son énergie libidinale selon les exigences de son surmoi impérieux. »
[28] Du point de vue psychologique, les individus de ce type se caractérisent par leur rigidité non communicationnelle à l’égard d’autrui, la frustration et l’absence de distanciation critique à l’égard d’eux-mêmes, leur froideur dans les relations interpersonnelles, la dureté du partage qu’ils instaurent entre ceux qui sont des nôtres, conçus sur le modèle de la famille, et les autres, les étrangers. Dans ces conditions, le surmoi n’a donc plus du tout la fonction bienfaisante de censeur moral qui permettait à Freud de voir en lui le gardien de la morale et de la civilisation : finalement investi par les forces issues du ça
[29], l’individu élabore, par exemple, des rationalisations morales (la recherche des responsabilités dans les maux du présent, le désir d’ « éduquer » les minorités) qui masquent mal l’emprise de désirs punitifs purs et simples, voire de fantasmes purificateurs mortifères.
À ces trois premiers types fondamentaux s’ajoutent, dans l’étude d’Adorno, deux formes qui marquent des infléchissements occasionnés par des pathologies individuelles et qui peuvent prédisposer à l’engagement actif dans des mouvements fascisants. On trouve d’un côté, le
syndrome du rebelle, du marginal porté à la surestimation paranoïaque de soi et à la destruction de ce qui existe. Et l’on a de l’autre côté,
le syndrome du manipulateur : ici, « les notions rigides deviennent des fins plutôt que des moyens, et le monde entier est divisé en domaines administratifs vides, schématiques »
[30]. On se trouve, selon Adorno – qui n’hésite pas ici à donner dans la psychologie du dirigeant nazi, genre littéraire promis à un large succès dans la psychanalyse populaire d’après-guerre –, proche de la schizophrénie, car il s’agit d’ « une sorte de superréalisme compulsif qui considère tout et tout le monde comme un objet qui doit être traité, manipulé, saisi par les modèles théoriques et pratiques du sujet ». À côté du syndrome autoritaire, certaines pathologies individuelles « classiques » plus ou moins discrètes constitueraient donc parfois, ajoute Adorno de façon inattendue et malaisée à articuler avec le modèle de départ, des facteurs prédisposant à l’adhésion fasciste.
Bref, La personnalité autoritaire représente un moment heureux, un moment d’équilibre, non seulement dans l’histoire du rapport entre analyse empirique et interprétation philosophique de l’histoire, mais aussi dans celle du rapport entre psychanalyse et sociologie : la conception freudienne du « caractère anal », mobilisée pour rendre compte des pathologies collectives, s’est élargie en un riche ensemble d’hypothèses différenciées, ajustées aux conjonctures historiques présentes et à peu près vérifiables au moyen de l’enquête. Mais on peut dire en même temps que l’ouvrage de 1950, qui marque son apogée, correspond au commencement du déclin de la notion de personnalité autoritaire et du surinvestissement théorique dont elle a fait l’objet dans l’École de Francfort. En effet, en raison de l’ambivalence des concepts psychanalytiques utilisés et des résultats sociologiques de l’enquête, en raison aussi de la complexité de la typologie proposée à l’arrivée, l’hypothèse philosophique hyperpessimiste de départ – le caractère autoritaire comme type anthropologique majoritaire, adéquat à une modernité en train de s’abîmer dans la domination totale – ne se trouve guère vérifiée, ce qui relativise du même coup non forcément la pertinence du concept de personnalité autoritaire lui-même, mais son usage inflationniste et acritique dans le diagnostic historique.
Ce retrait est perceptible dans l’
œuvre ultérieure d’Adorno lui-même et s’explique en partie par le fait que celui-ci a saisi, dès les années 1950, que la diffusion du langage psychanalytique dans la société et dans les sciences sociales, et même la banalisation de l’explication psychanalytique des conduites sociales, modifiaient les données du problème, révélant des évolutions originales intervenues depuis la période de la guerre mondiale. Sans être reniée, la notion de « personnalité autoritaire » s’efface à mesure qu’Adorno adopte de plus en plus systématiquement une posture de critique extérieur, voire de dénonciateur, par rapport aux sciences existantes, mû en particulier par la crainte que son propos de 1950 ne soit aligné sur les intentions désormais omniprésentes des thérapeutes bienveillants de l’adaptation sociale, du moi fort et du sujet réconcilié avec lui-même – autant de visées qu’il estime désormais non seulement dérisoires, mais surtout illusoires et néfastes dans une société essentiellement irrationnelle
[31]. Parce qu’elle a contribué à sa mise en circulation, la psychanalyse ne saurait être invoquée, estime maintenant Adorno, pour contrer l’image idéologique de l’individu libre, sain et épanoui, image plus perverse que celle, antérieure, de l’individu soumis aux autorités, dans la mesure où elle semble consacrer l’individu au moment qui est, en fait, celui de son effondrement réel. Eu égard à la nouvelle donne idéologique, il ne s’agit plus tant de contribuer à fonder une sociologie psychanalytique que de contester les recyclages et les mésusages de la psychanalyse, qui empêchent de regarder en face la réalité de la société administrée.
Ce désinvestissement adornien ouvrait la porte à deux sortes de radicalisation. La première a trouvé sa réalisation dans les textes classiques de Mitscherlich. Bien qu’il suive l’interprétation horkheimérienne de l’évolution contemporaine de la famille bourgeoise, celui-ci ne se montre plus aussi sûr que la crise de l’âge patriarcal débouche inévitablement sur l’investissement précoce de l’individu par les exigences systémiques, le livrant ainsi en pâture au capitalisme totalitaire et aux organisations aliénantes. Fortement influencé par les prodromes des mouvements sociaux et des révoltes étudiantes des années 1960, le psychanalyste en vient à défendre une hypothèse qu’Adorno, prisonnier de son fonctionnalisme
[32], avait précisément exclue : l’hypothèse selon laquelle il peut exister un désajustement profond entre les exigences du système social et les aspirations individuelles. On assisterait à l’émergence dans la population, tel serait l’enseignement des années 1960, au déclin des valeurs liées à la virilité et à l’affirmation autoritaire de soi qui marquent encore les rapports sociaux, et à la montée symétrique chez les jeunes des valeurs démocratiques (« fraternelles » plutôt que « paternelles ») de critique et de discussion ; bref nous vivrions une substitution progressive, forcément critique, des idéaux de tolérance et d’autonomie à l’ancien conservatisme d’adaptation et de rigidité. En tout cas, l’effacement progressif de la figure ancienne du père et la transformation du surmoi qui en résulte apparaissent riches de potentialités diverses dont la dérive autoritaire n’a représenté, insiste Mitscherlich, qu’un exemple
[33].
L’autre voie de sortie du paradigme autoritaire a été pratiquée de manière provocatrice par Ch. Lasch, relayé en France par des auteurs comme Lipovetsky
[34]. Elle consiste à renvoyer sans ménagements l’étude d’Adorno et de ses collaborateurs à une phase dépassée de l’histoire moderne et, jouant sur d’autres aspects du vocabulaire freudien, à poser que la
personnalité narcissique a pris à l’époque contemporaine la succession de la
personnalité autoritaire : l’avènement de la société de consommation n’a-t-il pas pratiquement anéanti les risques de dérapage fasciste ? N’a-t-il pas consacré la figure de l’individu hédoniste, mobile et ironique, libéré des frustrations, sans appartenances fermes, et n’entretenant avec les traditions et les pouvoirs qu’un rapport désenchanté et sceptique
[35] ? Les dangers de notre époque tiendraient plus à l’individualisme effréné qu’aux risques générés par la disposition à adhérer passionnément au fait de la soumission et de la répression lui-même. Au cours des années 1990, cette ligne de raisonnement s’est d’ailleurs infléchie dans un sens plus critique qui la rend plus défendable face aux hypothèses classiques de l’École de Francfort. Du point de vue de nombreux auteurs désormais, ce qui place notre époque à distance de la conjoncture interprétée par Fromm et Adorno, c’est que l’exercice de la domination sociale n’a tout simplement
plus besoin de la rigidité autoritaire et de la soumission passive des individus. Dans bien des secteurs de la société, elle tend à s’accommoder du style détendu, ennemi des hiérarchies et des routines, promoteur de la libre expression, de la spontanéité individuelle, voire à exiger ce style, lequel bien entendu se lie à d’autres genres d’aliénations et d’injustices
[36].
C’est donc sous plusieurs rapports que le concept de caractère autoritaire a cessé de pouvoir prétendre en même temps éclairer les pathologies sociales et expliquer les ressorts psychologiques essentiels de l’exercice de la domination comme de son acceptation. Cependant, tout surinvestissement théorique mis à part, les travaux auxquels a donné lieu la notion de personnalité autoritaire entre 1935 et 1950 peuvent demeurer exemplaires pour une théorie politique qui refuserait de s’enfermer dans la fausse alternative du normativisme et de l’empirisme et qui, pour cela, n’hésiterait pas à recourir aux riches ressources que propose la psychanalyse lorsqu’il s’agit d’éclairer les formes irrationnelles du lien social et de l’exercice de l’autorité.
[1]
« La caractérologie psychanalytique n’est pas seulement en mesure, par référence aux fondements libidinaux des traits du caractère, de faire comprendre leur fonction dynamique en tant que force productive dans la société, elle constitue aussi le point d’appui d’une sociopsychologie qui montre que les traits de caractère typiques, moyens, d’une société sont conditionnés par les caractéristiques de cette société » (
Analytische Sozialpsychologie und Gesellschaftstheorie, Francfort, Suhrkamp, 1982, p. 57).
[2]
Pour une étude dans la psychanalyse du lien, entre conduite capitaliste et caractère anal, cf. Borneman,
Psychanalyse de l’argent, Paris, PUF, 1978, qui montre comment les disciples de Freud en ont rapidement tiré des conclusions audacieuses sur la nature essentiellement névrotique de la société capitaliste. Le propos est cependant affaibli du fait que ce capitalisme est alors moins vu comme un système social que comme un théâtre où se déploie un certain nombre de conduites humaines typiques, en elles-mêmes anhistoriques : la dépense et la quête de la richesse, la thésaurisation avaricieuse et l’investissement effréné.
[3]
C’est probablement avec le texte de Fromm que commence à s’articuler la critique francfortoise de la thèse webérienne sur l’éthique protestante que l’on retrouve chez Marcuse et chez Habermas. Celle-ci serait moins, comme chez Weber, la source essentielle de la rationalisation moderne que le symbole d’une modernité ambivalente, d’emblée et en même temps émancipatrice et créatrice d’aliénations radicales nouvelles.
[4]
Fromm,
Arbeiter und Angestellte am Vorabend des Dritten Reiches. Eine sozialpsychologische Untersuchung, Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 1980. Cet ouvrage constitue la traduction d’un compte rendu général de l’enquête rédigé en anglais par Fromm et ses collaborateurs après leur exil aux États-Unis et resté inédit à l’époque.
[5]
Borneman,
op. cit., p. 34.
[6]
« Dans l’attitude autoritaire, ce qui se trouve affirmé, à vrai dire recherché, et ce qui procure de la jouissance, c’est la soumission
[das Unterworfensein] de l’homme à des puissances extérieures, que ce soit celles de l’État, celle d’un chef, de la nature, du passé ou de Dieu. Le fort et le puissant se trouvent pour cette raison admirés et aimés, le faible et le petit détestés et méprisés. [...] Ce que recherche l’attitude autoritaire, ce n’est pas la joie
[Lebensgenuss] et le bonheur, mais le sacrifice et le devoir » (Fromm,
op. cit., p. 230).
[7]
Fromm,
op. cit., p. 232.
[8]
Fromm,
op. cit., p.
247.
[9]
Paris, Alcan, 1936. Pour une analyse globale de cet ouvrage, cf. Jay,
L’imagination dialectique, Paris, Payot, 1977, chap. 4.
[10]
Dubiel,
Kritische Theorie der Gesellschaft, Weinheim et Munich, Juventa, 1992, p. 56.
[11]
Fromm,
Analytische Sozialpsychologie..., p. 69.
[12]
« Les divers mécanismes qui sont en
œuvre dans la formation du caractère autoritaire au sein de la famille ont été étudiés principalement par la psychologie des profondeurs contemporaine. Celle-ci a montré comment la dépendance, le profond sentiment d’infériorité de la plupart des hommes, la polarisation de toute la vie psychique sur les notions d’ordre et de soumission, mais aussi d’autre part les réalisations culturelles des hommes, sont conditionnées par les relations à ses parents ou à ceux qui en tiennent lieu » (Horkheimer, « Autorité et famille », in
Théorie traditionnelle et théorie critique, Paris, Gallimard, 1974, p. 286).
[13]
Horkheimer,
op. cit., p. 306. Dans son texte presque contemporain (1938) sur les « complexes familiaux », Lacan exprime une attitude tout aussi ambivalente face au déclin historique de la figure du père qu’il analyse dans des termes étonnamment proches de ceux de Horkheimer. Cependant, sans doute par prudence théorique, il se refuse à utiliser ce diagnostic pour expliquer le fascisme contemporain.
[14]
Adorno, deux décennies plus tard, exprima les conséquences épistémologiques de cette situation en insistant sur le fait que l’existence d’une sociologie psychanalytique résulte elle-même d’une nécessité historique : « La psychologie n’est pas le domaine réservé du particulier protégé contre l’universel. Plus s’accroissent les antagonismes sociaux, plus le concept individualiste et libéral de la psychologie perd évidemment tout son sens. [...] L’exercice du pouvoir
[Macht] social n’a plus guère besoin de passer par les médiations du moi et de l’individualité » (« Zum Verhältnis von Soziologie und Psychologie » (1955), in
Soziologische Schriften I, Francfort, Suhrkamp, 1995, p. 83).
[15]
« Alors qu’à l’apogée de l’ère bourgeoise, la famille et la société avaient des rapports fructueux, qui faisaient que l’autorité paternelle était fondée sur son rôle social, et que la société se renouvelait avec l’aide de l’éducation patriarcale et sa finalité autoritaire, la famille, tout en demeurant indispensable, devient désormais un simple problème technique de gouvernement » (Horkheimer,
op. cit., p. 307).
[16]
Op. cit., p. 306.
[17]
Adorno et Horkheimer,
Dialectique de la raison (1944), Paris, Gallimard, 1974, p. 177-216.
[18]
« À vrai dire, ceux qui veulent exterminer les Juifs ne veulent pas, comme on l’a parfois prétendu, exterminer ensuite les Irlandais et les Protestants. Mais la limitation des droits de l’homme impliquée par l’idée d’un traitement particulier des Juifs n’implique pas seulement l’abolition finale de la forme démocratique de gouvernement et donc de la protection juridique de l’individu, elle est aussi fréquemment associée, chez ceux qui obtiennent de forts scores [aux tests de mesure des attitudes autoritaires] à des idées ouvertement antidémocratiques » (Adorno, Frenkel-Brunswik, Levinson, Sanford
et al., The authoritarian personality (1950). Nous citons dans l’édition abrégée, New York, Norton & Company, 1982, p. 345).
[19]
Op. cit., p. 8-9.
[20]
Op. cit., p. 330.
[21]
« Si l’antisémitisme est un “symptôme” qui remplit une fonction “économique” au sein de la psychologie de l’individu, on est conduit à postuler que ce symptôme n’est pas simplement “donné” comme une expression de ce que le sujet se trouve être, mais qu’il constitue le produit d’un conflit. Il doit son irrationalité à des dynamiques psychologiques qui forcent l’individu, au moins dans certains domaines, à renoncer au principe de réalité » (
op. cit., p. 319).
[22]
Op. cit., p. 157.
[23]
Op. cit., p. 157.
[24]
Ainsi Adorno évoque-t-il comme un type dont des représentants se trouvent effectivement parmi les personnes interrogées le « libéral authentique » dont la structure psychique « peut être conçue à partir de cet équilibre entre le surmoi, le moi et le ça que Freud considérait comme idéal » (
op. cit., p. 373).
[25]
Op. cit., p. 373-385.
[26]
Op. cit., p. 358.
[27]
Op. cit., p. 361.
[28]
Op. cit., p. 361.
[29]
Comme l’écrira Adorno quelques années plus tard : « Le triomphe des tendances archaïques, la victoire du ça sur le moi, s’harmonisent avec la victoire de la société sur l’individu » (« Zum Verhältnis... », p. 83).
[30]
Op. cit., p. 369.
[31]
Adorno, bien qu’elles aient indirectement rendu possibles ses propres travaux, pourra alors rejeter ces conceptions en les attribuant au courant « révisionniste », terme dans lequel il regroupera, d’une façon analogue à Lacan, à la fois les freudo-marxistes et les tenants d’une psychologie du moi dans le style d’Anna Freud et de K. Horney : « Benjamin avait déjà montré que l’idéal du caractère génital, en vogue il y a vingt ans chez les psychanalystes, qui, entre temps, se sont mis à préférer les gens bien équilibrés, pourvus d’un surmoi bien développé, revenait à consacrer le blond Siegfried. L’homme authentique au sens du projet freudien, c’est-à-dire libéré de tout refoulement, ressemble à s’y méprendre, dans la société actuelle de l’acquisition, au prédateur. [...] En dehors de l’usage négatif, toute image normative de l’homme est idéologie » (« Zum Verhältnis... », p. 66).
[32]
H. Dubiel, « Die Aktualität der Gesellschaftstheorie Adornos », in
Adorno-Konferenz 1983 (herausgegeben von L. von Friedeburg und J. Habermas), Francfort, Suhrkamp, 1983, p. 293-313.
[33]
« Les masses ou deux sortes d’absence du père », in
Vers la société sans pères (1963), Paris, Gallimard, 1969, p. 297-336.
[34]
Ch. Lasch,
La culture du narcissisme (1979), Paris, Climats, 2000 ; Lipovetsky,
L’ère du vide, Paris, Gallimard, 1983.
[35]
Certes, Adorno avait noté l’importance heuristique en sociologie du concept freudien de narcissisme : « Le narcissisme socialisé, tel qu’il caractérise les mouvements et les dispositions de masse de l’époque récente, unifie parfaitement la rationalité partielle de l’intérêt personnel avec les déformations destructives et autodestructives dont Freud avait rattaché l’interprétation aux idées de Mac-Dougall et de Le Bon » (« Zum Verhältnis... », p. 72). Mais, visiblement, c’est l’agressivité nationaliste plus que l’hédonisme individualiste qui lui paraît incarner ce narcissisme collectivisé.
[36]
Boltanski et Chiapello,
Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999. Selon certains observateurs, ces transformations n’excluent d’ailleurs pas la remontée en puissance, favorisée par les évolutions du marché de l’emploi et de l’organisation du travail, de conduites typiquement autoritaires au sein des entreprises et des organisations. Cf., par exemple, Dejours,
Souffrance en France, Paris, Le Seuil, 1998.