2001
Cités
I. Dossier
Le divertissement selon Pascal ou la fiction de l’immortalité
Martine Pécharman
Martine Pécharman, ancienne élève de l’ENS, agrégée de philosophie, est chargée de recherche au CNRS (Centre d’histoire de la philosophie moderne). Ses principaux travaux portent d’une part sur Hobbes, d’autre part sur Pascal et Port-Royal. Elle a coordonné récemment le recueil Pascal. Qu’est-ce que la vérité ? (PUF, coll. « Débats philosophiques », 2000).
Commençons par une histoire qui n’est pas prise de Pascal.
Le jeune saint Louis de Gonzague jouait un jour à la balle. « Que feriez-vous, lui dit-on, si vous saviez que votre mort est proche ? » Il répondit simplement qu’il continuerait à jouer à la balle. Cette légende chère aux théologiens de la Contre-Réforme
[1] fournit l’illustration d’une existence à ce point consacrée à la préparation à la mort, que le dernier moment de la vie ne compte à cet égard pour rien de plus que toute la vie déjà passée. Celui dont la vie entière a été un service rendu à Dieu, peut bien mourir pendant qu’il s’occupe à l’un des divertissements de ce monde, cela n’entamera en rien la valeur de modèle de sa vie : s’il continue à jouer dans l’attente de sa mort annoncée, n’est-ce pas la preuve qu’il a déjà satisfait à toutes les vertus requises pour devenir un bienheureux ?
Si cette légende pouvait figurer au nombre des exemples du divertissement proposés dans les
Pensées
[2], alors l’analyse pascalienne ne s’écarterait guère de la doctrine en faveur dans la tradition théologique représentée en particulier par saint Thomas
[3], et selon laquelle non seulement des jeux sont licites dans la vie d’un chrétien, mais même participent d’une forme de discipline morale. L’argument faisant alors autorité, c’est que l’esprit humain incapable (du fait de sa finitude) de soutenir un mouvement absolument ininterrompu de la pensée, ruinerait sa capacité même de spéculation si sa tension ne connaissait jamais de relâchement ; aussi doit-il trouver dans le plaisir du jeu un repos analogue à celui dont le corps a besoin pour retrouver sa vigueur après un trop grand effort. User de temps à autre d’amusements et de plaisanteries a ainsi pour seule fin de délasser l’esprit et de lui permettre, après chaque « pause », « détente » ou « récréation », de reprendre son activité. Ce bon usage des jeux leur confère une véritable vertu morale, car ils assurent comme une régulation immanente à l’esprit, préservant celui-ci de toute démesure dans la recherche du plaisir : sans qu’il soit besoin de normes extérieures contraignantes, leur stricte instrumentalité suffit à interdire le désordre qui consisterait à se donner pour fin le plaisir lui-même de jouer.
Cette tradition reconnaissant la compatibilité de quelques divertissements « mondains » avec la spiritualité chrétienne, conserve un succès sans démenti du début à la fin du XVII
e siècle
[4]. Mais l’anthropologie dont relève l’analyse du divertissement dans les
Pensées ne s’articule pas pour sa part à une théologie développant une conception de la faiblesse humaine s’accommodant de la simple thèse de la nécessité du jeu comme « rémission » dans l’activité de l’esprit. Aussi ne faut-il pas attendre une prédétermination du concept pascalien par la tradition statuant sur les usages légitimes (car finalisés par la réalisation d’un bien pour l’homme) des divertissements. Pascal fait entendre ici une voix discordante, comme lorsqu’il se désintéresse par ailleurs de la question de savoir si les jeux de pur hasard sont licites (ce que récuse unanimement la tradition théologique précitée) et qu’en strict mathématicien il propose une méthode permettant de partager équitablement les gains quand une partie est interrompue avant la fin
[5]. Discordance dans les deux cas fructueuse, puisqu’elle signe d’un côté l’ « acte de naissance » de la théorie moderne de la décision rationnelle, et qu’elle modifie de l’autre si radicalement la compréhension du concept de divertissement en cessant de lui prêter pour composante essentielle la propriété de reposer l’esprit, qu’il devient possible de lui donner une extension jusqu’alors inimaginable. Opérant par cette rupture une véritable révolution logique, Pascal dépasse la simple description et typologie
des divertissements, pour faire apparaître que leur pluralité même a une raison qui n’est autre que ce qu’il appelle
le divertissement, lequel acquiert ainsi pour la première fois un statut fondateur dans le champ de la théorie de l’action humaine.
Revenons à notre histoire du début. Elle servait à exemplifier la doctrine théologique selon laquelle il est légitime de se divertir, fût-ce à l’article de la mort, dès lors que le jeu, n’étant pas recherché comme une fin en soi, ne peut pas faire oublier ce que toute l’existence passée du joueur suffit à prouver – à savoir, que la chose la plus importante dans une vie humaine est d’accepter de regarder la mort en face et de se préparer au moment de son échéance. Mais, pour Pascal
[6], ce n’est pas de « se divertir », se distraire en jouant ou en plaisantant, qu’il est réellement question avec le divertissement
[7], il s’agit plutôt d’un « divertir » entendu en son sens étymologique de « détourner » (être diverti / divertir de penser à ce qui rend malheureux, détourner son esprit / l’esprit d’autrui de pensées insupportables). Qui doit être ainsi diverti ? L’homme sans Dieu, c’est-à-dire l’homme qui a quitté Dieu (par la chute d’Adam) et qui dans sa solitude se désespère de son impuissance, de son ignorance et de sa mortalité. Dieu a abandonné à lui-même l’homme qui s’est soustrait à lui, et celui-ci passe son temps à rechercher à l’extérieur des objets capables d’occuper suffisamment son esprit pour ne jamais avoir le loisir de penser au « malheur naturel de (sa) condition faible et mortelle »
[8]. À la diversion originelle du pécheur répond ainsi la nécessité d’une autre diversion – à reprendre inlassablement : pour échapper à la vision affligeante de son propre « néant »
[9], l’homme qui s’est séparé de son créateur ne doit laisser aucun « vide »
[10] dans toute la durée de sa vie, c’est à tout moment qu’il lui faut détourner sa pensée de soi-même pour la tendre entièrement vers le dehors.
Pris en ce sens de détournement et de tension hors de « chez soi »
[11], le concept de divertissement ne saurait voir son application limitée aux seuls « divertissements des jeux », dont la pluralité n’épuise pas l’ensemble indéfiniment varié des activités auxquelles s’adonner pour ne pas être réduit à la méditation de sa propre existence. Les jeux ou divertissements ne sont plus qu’une partie du nombre incalculable de choses que font les hommes pour éviter de penser à « ce que c’est... qu’être homme »
[12], et là où la tradition voyait des moyens de délasser l’esprit, sans offense pour Dieu ni péril pour le salut, Pascal reconnaît plutôt d’autres manières d’absorber son attention, elles aussi fondées dans le refus par l’homme de se voir comme mortel. « Se divertir » à des jeux, cela a beau constituer l’usage ou l’emploi de « quelque temps de relâche » à la suite d’occupations accablantes, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit encore et toujours pour les hommes de « s’occuper... tout entiers » à quelque chose qui les éloigne d’eux-mêmes
[13]. Trouvera-t-on que c’est bien mal à propos qu’un veuf de fraîche date, tourmenté de surcroît par quelque affaire à plaider, s’accorde une détente le temps d’une partie de jeu de paume ? C’est ce jugement qui serait pour Pascal malvenu, car pareille mise en suspens des « pensées pénibles et inquiétantes » n’est jamais elle-même qu’une autre façon d’avoir l’esprit « occupé et tout rempli »
[14]. Le jeu ne peut plus être opposé aux occupations pénibles, ni conçu comme le correctif de l’extrême tension qu’elles suscitent, car les hommes ne désirent pas trouver en lui un « usage... paisible », mais l’occasion de tirailler l’esprit par quelque nouveau « tracas », comme lorsqu’ils s’en vont « chercher le trouble » ou « le tumulte » à la chasse ou à la guerre ; en leur fond, tous les amusements participent de la même « ardeur », de la même violence, de la même impétuosité que les occupations les plus effrénées et les plus mouvementées, car, outre le fait que c’est déjà une marque d’ « agitation » et une forme de « remuement » que d’aller chercher son bonheur ailleurs (c’est-à-dire auprès des autres), plutôt que de demeurer « chez soi » – où l’on serait « en repos » –, c’est nécessairement pour faire obstacle à la réflexion sur son être, et donc par l’effet d’une sorte de contrainte, que l’on occupe continuellement et pleinement son esprit à une représentation ou une autre d’un objet du dehors
[15]. Cependant, nul excès en cela : les hommes étant ce qu’ils sont, c’est-à-dire ce qu’ils sont devenus par le péché, « on ne peut trop les occuper et les détourner »
[16], on n’en fait jamais trop pour les éloigner de la pensée de la mort. Certes, il suffit parfois de peu de chose – une balle, par exemple – pour nous consoler (ce à quoi échouent par contre les préceptes des philosophes, se montant pourtant à « 280 souverains biens »
[17]), mais ce peu participe d’un processus qui est toujours à reprendre, et qui entasse divertissement sur divertissement.
Si l’on essaie de délimiter chez Pascal l’extension du concept de divertissement, on voit ainsi que le mouvement par lequel les hommes sont « divertis » de penser à leur condition rend raison de toutes les activités humaines, tant de celles qui paraissent les plus sérieuses (« affaires » de Cour, de justice, de guerre, « charges » et « grands emplois »
[18], travaux des savants qui font « le plus beau métier du monde »
[19], « disputes » des philosophes « dans la recherche de la vérité »
[20]...) que de celles qui semblent purement ludiques (chasse, danse, jeu, conversations, visites, spectacles de comédies
[21]...). Le spectacle des « diverses agitations » des hommes peut bien être toujours changeant et leur énumération interminable, on est néanmoins assuré d’une analyse sans défaut et sans contre-exemple, car, « sans examiner toutes les occupations particulières, il suffit de les comprendre sous le divertissement »
[22]. Le divertissement admet aussi bien les peines que les plaisirs, pour cette seule raison que tantôt les uns tantôt les autres sont attachés à l’agir même dont il est le principe. Une simple expérience de pensée, par laquelle on prive soit un homme de peine ( « un laboureur » ) de toute action
[23], soit un joueur de l’aventure quotidienne d’un jeu de hasard (en lui substituant la remise régulière du gain espéré), suffit à montrer que tout arrêt de travail ou de jeu revient à « ôter le divertissement »
[24] et à engendrer dans l’espace mental ainsi déserté – l’esprit étant détaché de toute occupation – un « ennui »
[25] que Pascal élève au statut de sentiment pour l’homme de son propre néant et de sa mortalité. Il est indispensable à l’homme d’agir, de toujours agir, car le « plein repos », l’existence « sans divertissement », serait comme la mort, il rendrait immédiat l’anéantissement dont on s’efforce de fuir la pensée même
[26]. Mais ce n’est pas d’un agir sans crainte ni espoir que le divertissement est la source ; au contraire, le mouvement ininterrompu de détournement de l’esprit qui nous fait continuellement agir au-dehors tient sa perpétuité
[27] même d’un renouvellement incessant des difficultés à vaincre, des obstacles à surmonter, des occasions auxquelles ajuster sa conduite, des déconvenues à redouter à tout moment : être diverti de la pensée de la mort, dans le travail ou dans le jeu, c’est toujours travailler « pour l’incertain », préférer « la chasse » à « la prise », « la recherche des choses » aux « choses » elles-mêmes
[28].
Comment condamner cette fuite en avant, qui prouve surtout que, jusque dans l’éloignement de Dieu, l’homme conserve un « instinct secret »
[29] du bonheur qu’il a perdu ? Le malheur d’un roi, que la « contemplation » de son royaume et de sa propre grandeur ne saurait consoler d’être mortel – si bien qu’il faut sans cesse « le divertir de cette pensée » –, constitue dans les
Pensées comme le paradigme de la condition humaine elle-même
[30] : l’impossibilité de trouver en soi-même le contentement et la satisfaction que « tous les hommes recherchent »
[31] dans toutes leurs actions condamne à l’artifice du divertissement, le refoulement continu de la pensée de la mort étant sans nul doute non seulement le moyen inventé, mais même le seul moyen imaginable, « pour se rendre heureux » quand il n’est pas possible de se rendre « immortel » (comme cela serait nécessaire « pour bien faire »)
[32]. Il faut faire « comme si »
[33], l’homme se réfugiant dans la fiction qui identifie tout moyen de ne pas penser à soi à un moyen d’être heureux « pendant ce temps-là »
[34]. Le pis-aller qui consiste à détourner son esprit de la pensée de la mort permet à l’homme de se doter d’une immortalité feinte et d’un être imaginaire, et de faire comme si la mort n’était pas, alors qu’ « il n’y a rien de plus réel que cela »
[35] : par une abstraction mentale indéfiniment répétée, l’agent humain sépare les pensées qui le font agir de la pensée de la mort, et c’est comme s’il séparait indéfiniment sa vie de la mort qui la menace pourtant à toute heure. Le seul pouvoir que conserve l’homme sans Dieu, c’est en effet celui de ne pas penser à ce à quoi il ne veut pas penser, de détruire dans ses représentations ce qu’il ne peut pas détruire réellement. « Entre nous et l’enfer ou le ciel il n’y a que la vie entre deux qui est la chose du monde la plus fragile »
[36], ce n’est véritablement qu’un instant qui sépare chaque homme de son éternité future – soit de malheur, soit de bonheur –, mais le divertissement fait comme si l’on pouvait « être toujours »
[37] dans le monde, il construit une durée factice, un temps imaginairement interminable, temps trop humain qui n’est que la sommation des moments pendant lesquels les hommes s’occupent à « courir après les fumées »
[38]. Fiction inventée pour duper son propre auteur, le divertissement, comble de nos misères, nous abuse en nous amusant et « nous fait arriver insensiblement à la mort »
[39] que nous nous évertuons en vain à tenir à distance.
« Le dernier acte est sanglant quelque belle que soit la comédie en tout le reste.
On jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais » (Pensées, fr. 165).
[1]
Cette histoire est rapportée par Philippe Ariès,
L’homme devant la mort, Éd. du Seuil, II, p. 13 (3
e partie, « La mort longue et proche », chap. 6).
[2]
Les références à Pascal seront données d’après l’édition des
Œuvres complètes (=
OC) par Louis Lafuma, Le Seuil, coll. « L’Intégrale », 1963 (page, suivie de la mention de la colonne : pour les
Pensées, seul le numéro des fragments sera indiqué).
[3]
Saint Thomas d’Aquin,
Somme théologique, 2
a - 2
ae, qu. 168, art. 2. La source philosophique de cette doctrine se trouve dans Aristote,
Éthique à Nicomaque, IV, 14, 1127 b - 1128
b, et X, 6, 1176 b - 1177
a.
[4]
Voir par exemple, aux deux bouts de ce siècle, saint François de Sales,
Introduction à la vie dévote (1609), en particulier III, chap. XXXI (Des passe-temps et récréations, et premièrement des loisibles et louables) et Jean Baptiste Thiers,
Traité des jeux et des divertissements qui peuvent être permis, ou qui doivent être défendus aux chrétiens, selon les règles de l’Église et le sentiment des Pères (1686).
[5]
Sur ce point, voir les textes mathématiques de 1654 dans
OC, éd. citée, p. 43-49, 57 b - 62, 102 b - 103
a, et Ernest Coumet, « La théorie du hasard est-elle née par hasard ? », in
Annales ESC, mai-juin 1970, n
o 3, p. 574-593.
[6]
Dans tout ce qui suit, nous nous appuyons principalement sur la liasse VIII des
Pensées (éd. citée), intitulée « Divertissement » et comprenant les fragments 132 à 139.
[7]
Le couple « se divertir et (se) jouer », corrélat de l’expression « les divertissements des jeux » (fr. 136), apparaît rarement (voir fr. 139, ainsi que fr. 533 sur les ouvrages politiques de Platon et Aristote).
[8]
Fr. 136. Cf. fr. 148 et 149.
[15]
Je tire tout ceci du fr. 136.
[17]
Fr. 479 ; voir aussi fr. 408 (et, bien sûr, Montaigne,
Essais, II, XII).
[18]
Fr. 136 et 139.
[19]
Lettre à Fermat du 10 août 1660 (
OC, p. 282 b) et fr. 136.
[21]
Voir les fr. 136 et 628.
[23]
Voir le fr. 415 pour l’usage du test : « Qu’on (le) mette sans rien faire. »
[25]
Ibid. Voir aussi le fr. 136 et le fr. 771.
[26]
Fr. 622. Cf. fr. 641 : « Notre nature est dans le mouvement, le repos entier est la mort. » Sur l’équivocité du « repos », celui que l’on désire (repos dans le vrai bonheur) et celui que l’on fuit (repos générateur d’ennui), voir Christian Lazzeri,
Force et justice dans la politique de Pascal, Paris, PUF, coll. « Philosophie d’aujourd’hui », 1993, chap. II, « La possession des biens extérieurs » (p. 23-38).
[27]
Pour cette notion de « mouvement perpétuel », voir le fr. 56.
[28]
Fr. 101, 136, 771 et 773.
[30]
Voir les fr. 136 et 137.
[31]
Fr. 148 et 275.
[32]
Fr. 133, 134 et 136 ; voir aussi fr. 70 et 889.
[33]
Fr. 136 ; voir aussi fr. 428.
[35]
Fr. 427. Pour une explication de la facticité même de la société à partir du divertissement entendu comme simulation/dissimulation, voir Gérard Ferreyrolles,
Pascal et la raison du politique, Paris, PUF, coll. « Épiméthée », 1984, chap. III ( « La concupiscence collective » ), en particulier p. 127-130.
[39]
Fr. 414 (où le divertissement est présenté comme ce qui empêche de « songer à nous »). On trouve dans le fr. 163 la contrefaçon (strictement déduite du sens nouveau donné par Pascal au divertissement) de la légende du saint jouant à la balle à la dernière heure de sa vie.
Pour l’analyse – complémentaire de l’étude du divertissement – du rôle que joue la pensée de soi dans la constitution d’une morale par Pascal, je me permets de renvoyer à mon article « La vérité, destination morale de l’homme dans les
Pensées », in
Pascal. Qu’est-ce que la vérité ?, coordonné par Martine Pécharman, Paris, PUF, coll. « Débats philosophiques », 2000 (voir les p. 157.164).