2001
Cités
V. Recensions
Recensions
PAUL RICœUR, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Le Seuil, « L’ordre philosophique », 2000, 681 pages
Le projet de P. Ricœur – penser « une politique de la juste mémoire » – rencontrera sans aucun doute un large assentiment. Sa méditation érudite constitue, ne serait-ce que dans les temps présents, un précieux outil pour qui est aux prises avec la mémoire douloureuse de certains événements passés : la politique génocidaire du gouvernement nazi pendant la seconde guerre mondiale ou encore, comme en témoigne l’actualité récente en France, la guerre d’Algérie. Mais, au-delà de sa portée immédiate, La mémoire, l’histoire, l’oubli doit être lu en relation avec l’ensemble de son travail. L’Avertissement liminaire en révèle trois sources, qui sont autant de « préoccupations » : préoccupation professionnelle – elle est le fruit d’une recherche sur les liens problématiques entre la mémoire et l’histoire ; préoccupation publique – elle est suscitée
par le projet civique d’une juste mémoire ; mais elle tient aussi à une préoccupation privée – une interrogation sur la mémoire et l’oubli, laissée de côté par les œuvres précédentes. Ce dernier leitmotiv, cependant, ne mène pas P. Ricœur à déclarer clos le travail de la pensée. Très attentif à dénoncer « l’hubris de la réflexion totale », il conclut son analyse en revendiquant l’inachèvement :
« Sous l’histoire, la mémoire et l’oubli.
Sous la mémoire et l’oubli, la vie.
Mais écrire la vie est une autre histoire.
Afin de mettre en place les conditions d’une politique de la juste mémoire, qui va le conduire à distinguer entre travail de la mémoire et devoir de mémoire, oubli de réserve et oubli d’effacement, P. Ricœur nous engage dans une réflexion sur la représentation du passé. Sa première étape est une analyse de la mémoire. Elle se poursuit dans une interrogation sur le travail de l’historien – depuis le recueil des témoignages et la lecture des archives à l’écriture, en passant par l’effort d’explication et de compréhension. Elle se prolonge enfin dans une enquête sur ce que signifie « comprendre sur le mode historique ». Cette enquête se développe dans deux directions : d’une part, elle valide le travail de l’historien tout en dénonçant son éventuelle prétention au savoir total ; d’autre part, elle présente la condition humaine comme historique et en explore les différentes dimensions : la mémoire, l’oubli, signe de la vulnérabilité de cette condition, et le pardon, figure d’une mémoire réconciliée avec le passé.
Ricœur construit son propos à partir d’une phénoménologie de la mémoire. À son fondement réside l’idée que la mémoire, avec ses faiblesses et ses abus, constitue la seule ressource pour l’histoire. Il faut donc faire avec, user de cette arme unique contre ce que M. Leiris nomme « la gomme du temps » (L’Afrique fantôme). Dès lors, il importe d’habiliter la mémoire à cette fonction, de confirmer son « ambition véritative ». Cela passe par un travail sur la problématique grecque de l’eikon, destiné à découpler la mémoire de l’imagination, sans nier pour autant que le souvenir apparaît sur le mode du « devenir-image ». Le propos aristotélicien – « la mémoire est du temps » – lui permet d’opérer ce découplage. En outre, cette phénoménologie recherche le point d’articulation entre mémoire individuelle et mémoire collective, recherche qui, pour une tradition philosophique du « regard intérieur », s’est avérée aporétique. Aux yeux de P. Ricœur, il est grand temps de rompre avec cette tradition et plusieurs auteurs – parmi lesquels Freud, M. Halbwachs et A. Schutz – sont convoqués pour penser cette articulation : une genèse distincte, mais croisée, des deux mémoires est ainsi affirmée.
Ces deux points acquis, P. Ricœur aborde l’épistémologie de la connaissance historique. L’ambition véritative de la mémoire y est mise en jeu par la prétention de l’histoire de se substituer à elle, notamment au moment où l’historien s’engage dans l’opération d’explication et de compréhension. Un parcours des modes d’explication/compréhension dans l’historiographie française du XXe siècle constitue la trame de cette confrontation entre mémoire et histoire. À une histoire des mentalités, P. Ricœur préfère une histoire des représentations : le terme de « représentation » est, à ses yeux, plus adéquat pour rendre compte de la plurivocité et de la différenciation sociale et de la temporalisation multiple des phénomènes sociaux.
Si la définition d’une histoire des représentations constitue un aboutissement dans cette seconde partie, la réflexion rencontre un nouvel obstacle dès lors qu’elle s’intéresse à l’écriture de l’histoire : L’historien peut-il prétendre reconstruire le cours passé des événements ? Que peut-il faire lorsque ces événements sont dits irreprésentables, tels que la Shoah ? P. Ricœur ne prétend pas proposer une solution permettant de dépasser les limites de la représentation. Il forge un mot, celui de « représentance », pour désigner la visée de l’historien ; mais il affirme que l’intentionnalité historienne n’a d’autre fondement que l’affirmation d’un « avoir été », visé à travers la négativité d’un « n’être plus ». Si cette idée de représentance marque donc la limite du travail d’écriture de l’historien, déjoue sa prétention à reconstruire de manière absolument satisfaisante le cours passé des choses, elle est cependant à l’origine d’un rebondissement dans la réflexion.
En effet, elle témoigne aux yeux de P. Ricœur de notre condition historique et, comme telle, nous fait basculer dans le troisième moment de cet ouvrage, où il formule une ontologie de l’être historique. Celle-ci éclaire d’un jour nouveau la prétention de l’histoire au savoir total. Dans une perspective ontologique, cette prétention témoigne de notre manière historique d’exister et d’être au monde : finalement, il s’agit moins de l’évaluer d’un point de vue épistémologique que de voir se manifester en elle notre « condition historique ». Dès lors, il s’agit de s’interroger sur l’oubli. Ennemi de la mémoire et de l’histoire, il marque en effet la fragilité de cette condition historique.
P. Ricœur aurait pu conclure sur cette vulnérabilité et de nouveau, laisser un résidu, ferment d’une œuvre à venir. Mais si résidu il y a, il ne se trouve pas dans sa réflexion sur l’oubli. En effet, celle-ci se poursuit pour mettre en lumière, aux côtés de l’oubli d’effacement, une autre sorte d’oubli : l’ « oubli de réserve », dont la conception permet d’écarter le « spectre d’une mémoire qui n’oublierait rien ». Cette nouvelle définition ne conduit pas P. Ricœur à proposer un devoir d’oubli, idée dont il se démarque vigoureusement, mais à esquisser la perspective d’un oubli libératoire, étroitement lié au pardon. Dans cette dernière partie de l’œuvre, on comprend alors que la préoccupation publique reprenne le dessus et qu’apparaissent, aux côtés de l’historien, les figures du juge et du citoyen.
On peut regretter qu’au sein d’une œuvre d’une telle ampleur la question des crimes contre l’humanité et de leurs procès soit traitée assez rapidement. Puisque la dimension épistémologique est finalement laissée de côté au profit d’une interrogation sur notre condition historique et sur la mémoire, l’oubli et le pardon dans leur dimension publique, les juristes et les hommes de lois ne sont-ils pas les premiers interlocuteurs de P. Ricœur ? Il pourrait rétorquer que sa distinction entre travail de la mémoire et devoir de mémoire, oubli d’effacement et oubli de réserve, fonde un cadre pour l’aborder de manière satisfaisante – à charge au juge et aux citoyens de s’approprier ces notions et de les employer à bon escient. Contentons-nous de remarquer que certains ont déjà engagé la discussion, comme le prouve l’étude de F. Ost, Le temps du droit (Odile Jacob, 1999). F. Ost fait directement écho aux préoccupations de P. Ricœur, en tâchant de clarifier les rapports du temps et du droit et d’élaborer la notion d’un « temps public », à partir des notions de mémoire, de pardon, de promesse et de la capacité du droit à se réformer. En soulignant les ambiguïtés de notre rapport au passé – « Il y a beaucoup d’oubli dans la mémoire et beaucoup de mémoire dans le pardon », il rencontre certains motifs développés par P. Ricœur.
Ce que l’on retiendra de cette lecture est, du point de vue de l’historien de la philosophie, l’exceptionnelle liberté de mouvement de P. Ricœur au sein de l’univers philosophique et sa capacité à donner vie aux textes de la tradition, à travers son questionnement sur l’oubli et la mémoire. D’autre part, on admirera le travail mené par la pensée pour articuler les notions clés qui jalonnent le texte : du sujet à l’objet du ressouvenir, de la mémoire individuelle à la mémoire collective, de l’histoire des mentalités à l’histoire des représentations, de l’histoire à notre condition historique, de la fidélité au passé au risque d’oubli, de l’oubli d’effacement à l’oubli de réserve, et de celui-ci au pardon. Si l’écriture de la vie est marquée du sceau de l’inachèvement, P. Ricœur a pourtant su ici nouer nombre des fils de notre existence collective : un écho, sans doute, à son souci du « vivre-ensemble ».
THIERRY LETERRE, La raison politique, Alain et la démocratie, Paris, PUF, 2000, 281 pages
Actuellement, la pensée d’Alain, notamment dans le domaine de la théorie politique, ne tient pas le haut du pavé : une sorte d’accord s’est établi pour considérer qu’elle reste tributaire du contexte de la IIIe République, et qu’elle est marquée par un intellectualisme et un rationalisme vieillots ; face aux réalités d’aujourd’hui, la puissance de l’opinion, la crise de la responsabilité, la logique des institutions, la force croissante du pluralisme et du conflit des valeurs, Alain ne livrerait-il qu’une philosophie du sujet et des passions coupée de la vie politique réelle ? Il n’en est rien ; ce préjugé relève même du contresens, comme le livre de Thierry Leterre le montre avec clarté. Situant le philosophe par rapport aux débats philosophiques et aux contemporains de l’avant-guerre (Brunschvig, Xavier Léon, Darlu, Élie Halévy), l’auteur prouve que la pensée politique d’Alain est complexe, souvent déroutante par la façon dont elle met en travail des questions qui, par-dessus le marché, sont aujourd’hui les nôtres.
Il faut d’abord comprendre qu’Alain a voulu penser constamment le politique « du côté des individus qui font un peuple » (p. 140) : il appelle toujours le lecteur à réfléchir comme citoyen, de façon à évaluer quelle part de liberté la démocratie moderne, représentative, parlementaire, permet et menace à la fois. Quand Raymond Aron (à la fois influencé et en réaction contre le maître) reproche à Alain de ne pas se poser la question de ce qu’il ferait à la place des gouvernants, il touche là non à un point aveugle de la pensée d’Alain, mais à un choix fondamental. Contrairement au programme annoncé par Machiavel dans la lettre-préface du Prince (analyser le Prince en descendant dans la « plaine » et observer les peuples depuis le lieu élevé du pouvoir), Alain décide de penser l’origine et le fonctionnement du pouvoir à partir des pratiques, des besoins et des jugements du peuple gouverné ; encore ce peuple est-il toujours un composé d’individus, et donc de passions, d’intérêts contradictoires que le politique a pour fonction d’unifier. Le point de vue est éminemment critique car il consiste à dire que, si le pouvoir est indispensable – tout comme l’ordre –, il est toujours en passe de sombrer dans la méconnaissance et l’illusion : tout exercice du pouvoir est menacé par l’aveuglement. De plus, Alain annonce l’ère du gouvernement des experts, ce qu’il présente à la fois comme une conquête capitale de la rationalité et comme une difficulté aussi pesante que nouvelle ; la tendance de la rationalité experte est de privilégier l’abstrait et le général, alors que la politique repose sur la particularité et sur la nécessité de faire plier une liberté concrètement située. On voit donc le « rationaliste » Alain mettre en garde contre la face sombre du pouvoir rationalisé : « La tyrannie sera toujours raisonnable, en ce sens qu’elle cherchera toujours des spécialistes, et les cherchera de mieux en mieux (...). La raison, au rebours, sera toujours tyrannique, parce que l’homme qui sait ne supportera jamais le choix de la liberté dans l’homme qui ne sait pas » (Propos du 3 décembre 1931). L’homme qui ne sait pas n’a pas nécessairement raison, mais il est en droit de demander à comprendre, si bien que, pour Alain, « le problème principal de la politique est celui de la justification » (T. Leterre, p. 150). Bien sûr, il s’agit de la politique démocratique, dont Alain fait, comme Tocqueville, la ligne d’horizon inévitable des temps modernes. Signalons que les mécanismes de l’opinion publique sont analysés par Alain (cf. notamment Propos sur les pouvoirs, 1985) avec une profondeur qui est restée inégalée. Comme Jean Stoetzel dans sa Théorie de l’opinion (1943), Alain montre que l’opinion se constitue comme prise de position, par chacun, envers une opinion majoritaire qu’il se représente, et qu’il fait exister imaginairement. Loin d’être une réalité objective (telle qu’elle le devient dans les sondages), l’opinion est notre façon d’être affecté par la totalité sociale vécue de façon subjective. En politique, montre l’auteur, « Alain vise une compréhension du singulier comme tel » (p. 151), et s’apparente ainsi (contre Durkheim) à l’école de l’individualisme méthodologique.
Chez le citoyen, la raison n’est donc pas une entité tout armée et qui se déploierait dans un « espace public » : elle naît du monde de la vie, des pratiques professionnelles et des mœurs ; quand elle rencontre le politique, elle a affaire à ce que l’auteur appelle une « science des signes » (p. 178). Née de l’imaginaire social lui-même producteur de signes, la raison civique rencontre l’imaginaire du pouvoir : le dirigeant veut être cru, approuvé, respecté, mais, pour que la liberté soit, il faudrait obéir sans respecter. Dans une formule très dense – qui est un leitmotiv de sa pensée –, Alain écrit que « ceux qui respectent et approuvent obéissent mal » (cité p. 204). On retrouve là une problématique du libéralisme critique, qui refuse tout effacement de l’individu (Mme de Staël, Benjamin Constant, John Stuart Mill, pour une part). Contrairement à toute une école de réfutation de l’individualisme, Alain estime (selon le résumé de l’auteur) que « ce n’est pas l’individu qui menace la société, c’est la société qui menace l’individu » (p. 184). Pourtant, en se référant, par exemple, à la célèbre théorie intellectualiste de la perception, on croit généralement que chez Alain le sujet rationnel est premier, et qu’il se donne la société comme un ordre à déchiffrer. Le contresens est complet, de nouveau, car, pour Alain, le groupe est premier, la société est « promiscuité » (p. 184) et c’est en se séparant, plus ou moins fortement, de ce qui l’a constitué que l’individu accède à l’affirmation de soi – et, parfois, à une réévaluation de ce qu’il a intériorisé. On n’est pas très loin de la conception écossaise du social, avec la genèse empirique des règles : souvent, dans les lignes écrites par Alain, on croit voir surgir le « spectateur impartial » d’Adam Smith.
Par conséquent, ni animal raisonnable ni animal politique, l’homme doit être compris comme « animal herméneutique » : c’est le titre du chapitre IX de cet ouvrage, sans doute l’un des plus passionnants. Le groupe est mû par une contagion dirigée vers l’agir, car « ce que le signe fait être, c’est l’être ensemble » (p. 176) et non une improbable objectivité du « fait social » (Durkheim est, pour Alain, une cible de façon répétée). La « politesse » (où il y a polis), le cérémonial, la formalité des règles sont la grammaire du pouvoir démocratique, qui a compris que « la société est un régisseur de signes ». L’un des bénéfices importants de cette lecture nouvelle est de nous permettre de rapprocher le rationalisme très particulier d’Alain de l’empirisme de Hume (la contagion de la « sympathie », les « circonstances » et les passions, les fictions) : la politique mobilise constamment l’imagination par les signes, les passions et l’opinion.
Comme Hume, Alain critique les théories du contrat social (alors qu’il admire Rousseau : cf. Histoire de mes pensées). Ce n’est pas le calcul rationnel des individus qui fonde la société ; mais ce n’est pas non plus la faim comme besoin physiologique premier, support de l’activité économique ; c’est la peur – et Alain salue « la rude doctrine de Hobbes » –, qui provient d’une vulnérabilité fondamentale, symbolisée par la nécessité de dormir, à un certain moment, pour tout être humain : il faut donc s’associer, instituer, placer sa confiance. La société, écrit T. Leterre, « ne repose pas sur des valeurs, mais sur la contrainte », celle que dicte la constitution du système nerveux.
Philosophie du politique donc (qui renvoie sans cesse aux passions, à la violence et à la domination par l’imaginaire), mais non « philosophie politique », car cette pensée refuse le système, à la façon de Spinoza ou de Hegel, préférant s’intéresser aux circonstances, à la particularité, au dur travail de l’universalisation qui n’aboutit jamais à un universel existant de façon substantielle. L’idéalisme imputé à Alain est donc une légende, y compris dans le domaine – redevenu pour notre monde si important – du droit international. En 1923, le philosophe critiquait la formule « la paix par le droit », car « c’est un cri de guerre à bien l’entendre ; c’est même le cri de la guerre » (Convulsions de la force. Suite à Mars). Il faut d’abord vouloir la paix, ensuite on cherchera un arbitre, et on saura que « les conflits entre les droits sont obscurs et difficiles. Ce qui est juste, c’est d’accepter d’avance l’arbitrage ; non pas l’arbitrage juste, mais l’arbitrage ». Le droit ne va pas (illusion de la SDN) effacer par une déduction magique les conflits d’intérêts : il n’est pour Alain que ce qui provient d’une acceptation préalable des transactions. Donc, le « droit par la paix » et non « la paix par le droit » (Leterre, p. 228). Dans l’action, le philosophe n’a pas évité diverses illusions (Alain a été pour Munich, par exemple, tout en défendant la politique de réarmement) : pendant un temps, à la suite de Raymond Aron, on n’a pas manqué de souligner ses responsabilités envers une génération, un monde au bord de l’explosion ; cependant, sa pensée nous donne à réfléchir : ce livre nous le fait lire de façon patiente, buissonnante et dialogique – comme on lirait Montaigne ; ceux qui le suivront dans cette démarche seront payés de leur peine.
L’école en questions : étude critique sur plusieurs ouvrages récents
Introduction : un nouveau débat autour de l’école
L’école est de nouveau au cœur des polémiques intellectuelles. Mieux, elle est aujourd’hui un lieu majeur de questionnement qui structure certains débats philosophiques et politiques. À tel point d’ailleurs qu’il semble possible de s’interroger sur l’émergence d’une nouvelle idéologie scolaire, idéologie d’une école démocratique qui ferait suite à l’idéologie scolaire de l’école républicaine. Car la dernière idéologie scolaire fut effectivement inspirée des principes de la république enseignante ; les politiques scolaires de 1945 à 1974 – accession au pouvoir de V. Giscard d’Estaing – s’efforcent tant bien que mal d’ajuster les principes aux réalités nouvelles. Or, l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République marque un tournant : on ne se contentera plus désormais de ravauder le discours, ni d’assouplir l’argumentation, il s’agira de construire un autre discours qui à la fois inspirera et légitimera les nouvelles politiques scolaires. La publication en 1984 du livre de Jean-Claude Milner De l’école illustre ce changement radical : Milner décrit dans cet ouvrage une constellation politique, intellectuelle et institutionnelle qui progressivement s’affirme et revendique une compétence particulière dans les affaires scolaires. L’ « arrivée de la gauche au pouvoir » coïncide en effet avec la venue « aux affaires » des pédagogues et des spécialistes de l’éducation jusque-là ignorés ou méprisés. Dès lors, les conditions sont réunies pour que s’amorce une réflexion globale sur et autour de l’école, réflexion qui devait à terme déboucher sur une nouvelle idéologie scolaire. Nous sommes aujourd’hui dans cette configuration intellectuelle : la réflexion se poursuit mais elle gagne en profondeur et en précision parce que, au-delà des problèmes techniques, elle ne récuse plus les dimensions anthropologiques, philosophiques et politiques. Dans un premier temps en effet, si l’on excepte l’ouvrage déjà cité de Milner, la discussion se limite aux spécialistes de l’éducation – et contrairement à ce qui s’écrit ici et là le champ de l’argumentation ne fut pas confisqué par les pédagogues ou les éducateurs, il fut simplement délaissé par les autres... – qui essaient plusieurs discours. Le débat prend actuellement une autre ampleur parce que l’enjeu – élaboration d’une nouvelle idéologie scolaire – est clairement identifié et assumé. Schématiquement, trois regards sont portés sur l’école : un premier regard politique et philosophique « prend les choses de haut » et contribue à une réflexion autour de l’idéologie scolaire ; un second regard, plus sociologique et institutionnel, se situe du côté d’une expertise du système éducatif, cette expertise n’étant évidemment pas exempte de préoccupations idéologiques ; un troisième regard, plus historique, fournit analyses et travaux strictement scientifiques aux deux premiers.
1. Philosophie et philosophie politique
Plusieurs ouvrages récents nourrissent philosophiquement le débat sur l’éducation : parmi d’autres,
Une école contre l’autre de Denis Kambouchner,
L’école en France et la pensée libérale de Brigitte Frelat-Kahn, et
Les nouveaux maîtres de l’école de Nico Hirtt
[1]. Souvent polémiques, ces livres s’inscrivent peu ou prou dans le sillage de Milner. Le travail de Nico Hirtt a pour particularité de replacer l’idéologie scolaire dans la perspective d’un nouvel esprit du capitalisme : la philosophie managériale inspire directement certaines réformes pédagogiques et menace la conception d’une école publique. Il s’agit de décomposer une nouvelle idéologie scolaire, idéologie pédagogiste, qui régnerait dorénavant dans les institutions scolaires. Au nom de la démocratisation et de l’égalité des chances, une nouvelle école et un nouveau discours sur l’école se constituent. Ses principaux linéaments sont : une remise en cause générale du savoir et de la culture et l’apparition massive et omnipotente de la notion équivoque de « compétence », laquelle met en scène l’ « employabilité » et véhicule une logique de l’adaptation aux situations économiques nouvelles ; l’émergence corrélative de discours technicistes et abscons ; un néo-moralisme qui, sous le slogan de la « citoyenneté », favorise l’éclosion d’une école de la conformation et non de l’émancipation ; enfin une redéfinition des fonctions enseignantes autour du thème de l’ « apprentissage ». Reprenant et développant l’hypothèse, formulée une première fois par Milner, d’une relation substantielle entre cette nouvelle pédagogie, le modèle de la communication et la philosophie managériale, ces textes dressent un tableau accablant du discours dominant actuel.
Les passages les plus intéressants dans ces livres sont sans doute ceux qui sont consacrés au déclin de la notion de savoir, progressivement remplacée par un dispositif compétences / activités culturelles (éloge de l’information). Il y a effectivement là un glissement du savoir classique vers un formalisme méthodologique mâtiné d’un saupoudrage culturel – la fameuse « culture commune » – qui ne manque pas d’inquiéter. Surtout si l’on ajoute, et certains auteurs ne s’en privent pas, que ce double glissement s’effectue au nom de la démocratisation et de la nécessité de créer aujourd’hui l’équivalent de ce que furent les savoirs élémentaires dans l’école de la république. D’où la vision d’une école en lambeaux et d’une éducation en quête d’elle-même : au lieu de transmettre des savoirs et des
œuvres, l’école contemporaine cultive le développement des compétences et ouvre la voie, ce faisant, à une marchandisation de l’éducation, tentation utilement explicitée et manifestée par les travaux pionniers de Nico Hirtt
[2]. Bref, vifs et argumentés, souvent exacts et parfois cavaliers – la situation effective des IUFM est beaucoup plus contrastée qu’on le dit habituellement même si, à leur création, ces instituts semblaient être des « appareils idéologiques d’État » –, ces livres introduisent remarquablement aux débats contemporains sur l’école. Les diagnostics portés, aussi rapides soient-ils, ne peuvent être facilement contestés, les questions posées sont réellement centrales.
L’ouvrage de Denis Kambouchner
Une école contre l’autre reprend quelques-unes des thèses précédemment avancées, mais il approfondit l’argumentation et soumet l’idéologie scolaire pédagogiste au crible d’une lecture philosophique universitaire. Ainsi, sans fuir la polémique lorsqu’elle se présente, le texte de Kambouchner est-il un texte de philosophie autour de l’éducation. Tout commence par un constat : alors que le champ des questions éducatives était délaissé, l’éducation nationale a dans le même temps connu une période de réformes importantes. De telle sorte que s’est installée en lieu et place du discours savant sur les principes une idéologie scolaire qui trouve son point d’aboutissement dans le travail de Philippe Meirieu. Plus précisément, dans l’ouvrage
L’école ou la guerre civile, Meirieu expose et développe les principaux éléments de cette
doxa
[3]. Trois moments peuvent être isolés, qui rendent possible
in fine la mise en place d’un nouvel ordre éducatif. Notons, avant d’entrer dans le détail des arguments, que le discours de Meirieu se présente comme un constat qui échapperait au piège de la normativité : il s’agit seulement de faire quelque chose de ces nouveaux élèves. Naturellement, chassée par la porte, la norme revient par la fenêtre : le discours édifiant sur les valeurs et sur la citoyenneté est omniprésent
[4]. Premier moment, l’élaboration d’une légende noire qui esquisse une présentation apocalyptique de l’école aujourd’hui : le tableau brossé n’est pas nécessairement faux, il est seulement hâtif et simplificateur, il substitue surtout un discours moral et moralisateur aux argumentations politiques, il met en avant un péché collectif des enseignants qui ne sont pas – pas encore ? – des professionnels de l’éducation. Face à cette situation délicate, l’institution scolaire, minée par la violence, doit réagir et mener d’abord un travail de reconstruction : « Pour ce vers quoi l’école devrait désormais se tourner, pour la tâche ou l’opération salvatrice qu’elle doit assumer, M. Meirieu dispose d’un nom : c’est la construction de la loi. »
[5] Après avoir souligné le syncrétisme de cette hypothèse – « la construction de la loi » –, Kambouchner montre comment elle ressortit une fois encore à une perspective morale qui favorise l’élaboration d’une école de la conformation, école que même Jules Ferry, souvent voué aux gémonies par les pédagogues contemporains, n’avait osé imaginer : « M. Meirieu peut bien parler d’apprentissage de l’esprit critique et de la liberté de conscience, et associer à la “construction de la loi” toutes sortes d’inflexions communicationnelles et démocratiques : plutôt que la réflexion sur les règles données ou en général l’exercice d’une liberté par rapport à ces règles, c’est la conformation à une règle absolue et reconnue comme telle qui semble bien devoir ici constituer l’essence ou la vérité de l’ “être-sujet”. »
[6] Visant le contrôle du comportement et non l’émancipation de l’esprit, l’école proposée par Meirieu est une école de l’éducation morale, autoritaire sous couvert de douceur, théologique sous couvert de proclamation laïque. Second moment dans l’analyse, la notion de « culture commune » : afin de lutter contre la « babélisation » qui menace l’école, babélisation qui est elle-même un effet du libéralisme, Meirieu fixe à l’école la mission de construction d’une culture commune. Cette mission est explicitée dans le principe 7 du
Rapport final de la Consultation : « Quels savoirs enseigner au lycée ? » De quoi s’agit-il au juste ? De dire essentiellement que la finalité de l’école est la socialisation, qu’il faut certes apprendre mais que ce qui importe c’est au bout du compte le vivre-ensemble. Bref, cette culture commune rendra effective l’acquisition de qualités morales et de manières d’être, elle favorisera la construction de soi et l’intégration à une communauté. Sur le plan cognitif, elle véhiculera inévitablement le préjugé ou le cliché, elle incarnera le règne de l’approximation. Kambouchner souligne alors l’orientation anticondorcétienne de l’entreprise puisque Condorcet parle exclusivement d’ « instruction commune ». Difficile dès lors de ne pas comprendre que ce qui est en jeu, au-delà de l’expression elle-même et des polémiques qu’elle suscite, c’est la place et le rôle du savoir dans les sociétés démocratiques, c’est également une mise en cause radicale de l’universel. Kambouchner, dans ces pages qui sont peut-être les meilleures du livre, ne mâche pas ses mots : « Nous sommes ici parvenus à la pointe extrême où la “culture commune” se révèle pour ce qu’elle est : un douteux artefact, dont la définition repose sur une série de trompe-l’
œil conceptuels, et dont la réalité pédagogique à géométrie variable se réduira, à la limite, à celle d’une chétive édification éthico-métaphysique. »
[7] Le chapitre 4 de l’ouvrage, à la lumière des analyses précédentes, se propose d’écrire le nouvel ordre éducatif qui, progressivement remplace l’ancien, hérité de la conception républicaine de l’école. Le terme central, directement inspiré des travaux de John Dewey, est celui d’expérience : « Pour ce faire, on rompra avec les leçons purement verbales et avec la traditionnelle passivité de l’élève ; et l’on ramènera l’acquisition scolaire du savoir à une véritable expérience, faisant appel aux vrais ressorts de l’activité mentale, conforme aux modes et à la temporalité selon lesquels se développe l’esprit de l’enfant, et menée dans les conditions de liberté indispensables. »
[8] L’ordre de la classe est contesté, de même que l’exposition du savoir – leçon et exercice ; sur le plan épistémologique, c’est l’induction qui est privilégiée dans l’exacte mesure où l’accès à l’universel n’est rien sans la mise en discussion. Au total, dit Kambouchner, nous assistons à la systématisation de la relation d’encadrement – l’accompagnement méthodologique – et à la réduction de l’acte pédagogique dans un processus psychologique de formation personnelle. D’où une autorité omniprésente et insidieuse, d’où un quadrillage didactico-psychologique d’une redoutable efficacité : l’action pédagogique ne vise désormais rien d’autre que la construction des personnes. Ce qui, pour l’enseignant revient à dire que sa responsabilité intellectuelle se voit réduite et limitée à l’usage d’outils élaborés en amont par des experts tandis que sa responsabilité pratique et morale s’étend sans bornes claires. Le chapitre 5 – « Des questions capitales » – cherche à mettre en évidence les présupposés philosophiques et historiques qui gouvernent la réflexion de Meirieu. Et il semble possible d’affirmer que la pensée de Meirieu s’articule autour d’une mise en cause épistémologique – la perte de sens des savoirs scolaires –, politique et philosophique du savoir et de son caractère émancipateur. Par extension, et cédant en cela à un effet de mode – le postmoderne –, le pédagogue n’hésite pas à remettre en cause l’héritage des Lumières en formulant deux propositions :
l’instruction ne nous délivre pas de la barbarie et
on n’arrache pas les convictions pour installer la raison. Derrière ce qui se présente comme un procès des deux siècles écoulés, Kambouchner n’a évidemment aucun mal à pointer les approximations et les formules journalistiques. Il précise également combien cette dénonciation politico-morale conduit en fait à une disqualification pure et simple de la visée enseignante : dans l’école de Meirieu, le problème n’est pas qu’on y enseigne rien, c’est bien plutôt qu’on n’y enseigne plus du tout ! Le livre se termine par une série de contributions philosophiques et politiques qui sont autant de propositions pour une refondation de l’école : elles balisent en tout cas la seule voie possible pour ceux qui s’intéressent à la question éducative, celle qui tient compte des changements sans renoncer aux principes, celle qui s’inspire des solutions anciennes dans une visée de refondation et non de restauration.
Le travail de Denis Kambouchner est, on l’aura compris, fondamental : il marque le retour des philosophes dans le champ des questions éducatives et annonce, de leur part, une attitude offensive et raisonnée qui contrastera avec le repli frileux et incantatoire de naguère. Mais on peut reprocher à Kambouchner l’absence dans son livre, notamment dans ses dernières pages consacrées à la culture, de la philosophie politique. Et si les changements qui affectent l’école étaient, en partie au moins, l’effet de recompositions politiques essentielles qui frappent les sociétés démocratiques contemporaines ? Et si la « liquidation » progressive de l’école républicaine était le symptôme d’un mouvement plus large de « dé-républicanisation » de la société française ? Cette hypothèse gouverne le livre de Brigitte Frelat-Kahn
L’école en France et la pensée libérale. Largement inspirée par les travaux de Marcel Gauchet et lectrice attentive des écrits politiques de Benjamin Constant, Brigitte Frelat-Kahn décrit un « devenir-libéral » de la société française et de son école. Ou plus exactement, elle repère une tension entre l’idéal constructiviste du rationalisme français dont l’école serait l’incarnation et une tentation libérale qui, peu à peu, gagne les esprits et s’installe dans les faits – « tension entre le volontarisme d’une institution publique et l’individualisme de rapports sociaux privatisés »
[9]. Un libéralisme ordinaire s’impose progressivement à l’école : mentionnons par exemple les mouvements de décentralisation et de déconcentration, les difficultés nouvelles du service public. Mais, et c’est là que le bât blesse, ce libéralisme au quotidien est clandestin ou honteux parce qu’il ne s’appuie pas sur une philosophie libérale digne de ce nom. D’où une école ébranlée et, ici encore, une éducation en quête d’elle-même. Précisons enfin qu’il faut entendre par libéralisme dans le livre de Brigitte Frelat-Kahn non pas le triomphe sans partage de l’idée de marché mais bien plutôt l’avènement d’une société des individus : le libéralisme chez Frelat-Kahn est un libéralisme politique et anthropologique ; il se caractérise par deux traits principaux, la lutte de l’individu contre l’autoritarisme et la proclamation de la liberté comme bien. Si bien que, dans cette perspective, l’expression « démocratie des individus » acquiert une signification très précise, présente dans un article de Louis Dumont intitulé « La catégorie politique et l’État à partir du XIII
e siècle » : « La conception de l’
universitas, c’est-à-dire du corps social comme un tout dont les hommes vivants ne sont que les parties, appartient évidemment aux conceptions traditionnelles de la société. (...) À partir de ce stade, l’évolution va consister dans un affaiblissement progressif de cette conception en faveur d’une autre, celle de
societas, ou association pure et simple. »
[10] Le livre de Brigitte Frelat-Kahn est un livre important et ambitieux. Si l’on peut rester perplexe à la lecture des passages inspirés de Rorty, si l’on peut contester sa vision du « constructivisme français », si l’on peut enfin s’interroger sur cette hypothèse d’un devenir libéral qui achèverait le processus pluri-séculaire d’émancipation de l’individu – Brigitte Frelat-Kahn ne le dit pas mais Marcel Gauchet le proclame en partant d’une lecture très contestable de Tocqueville –, il n’en demeure pas moins que, pour penser l’école et ses avatars aujourd’hui, le détour par la philosophie politique s’avère indispensable.
2. Le système scolaire : état des lieux
La sociologie de l’éducation occupe actuellement une place très importante dans l’univers bigarré des sciences de l’éducation. Innombrables sont les travaux qui, peu ou prou, font de l’école un objet d’investigations et d’analyses. Aussi convient-il de saluer la publication récente d’un volume
L’école, l’état des savoirs. Remarquablement composé et réunissant les meilleurs spécialistes, le livre dirigé par Agnès Van Zanten est un outil précieux et indispensable pour qui s’intéresse à l’école aujourd’hui. Mentionnons, parmi tous les articles, les textes plus spécifiquement consacrés au rôle du chef d’établissement dans la mesure où, nous semble-t-il, les transformations qui affectent cette profession sont symptomatiques de mouvements plus généraux. Plus précisément, l’article de Jean-Louis Derouet intitulé « L’administration de l’éducation nationale : l’école de la République face au nouveau management public » décrit un changement de modèle de référence : « L’ancien modèle était caractérisé par l’image de la pyramide : les décisions sont prises au sommet, elles sont transmises par les différents échelons de la hiérarchie et les établissements sont de simples unités d’exécution. Le nouveau modèle part au contraire des établissements. Ce sont eux qui décident, à partir d’un cadre national progressivement déréglementé, du “bien commun” local. Le système se construit ensuite à partir d’une série de conventions entre des établissements autonomes et d’autres partenaires : les collectivités territoriales, les entreprises et même leur hiérarchie. Cette dernière ne garderait alors son pouvoir de contrôle que pour les cas de dérives exceptionnels et se redéfinirait comme un service d’audit et de conseil. »
[11] Ce changement de modèle, qui est presque un changement de monde, s’inscrit dans le travail de réforme de l’État et débute par un constat : il est dorénavant impossible de donner une définition unique de l’intérêt général et il importe donc de promouvoir une nouvelle conception de l’action publique formalisée par le paradigme de la gouvernance. Cette gouvernance renvoie à la notion de réseau et à celle de régulation. D’où l’idée d’un nouveau management public qui fera du chef d’établissement à la fois un chef d’entreprise et un négociateur et de l’établissement un lieu de débats et de constructions de compromis locaux entre de multiples partenaires, qui vont des parents d’élèves au recteur en passant par les municipalités, les collectivités territoriales, les entreprises. Ainsi Jean-Louis Derouet est-il en train de décrire une évolution libérale – au sens économique du terme cette fois – du système éducatif : le management public emprunte ses concepts, ainsi que l’ont bien montré Luc Boltanski et Ève Chiapello dans un livre récent
[12], à l’univers marchand de l’entreprise. Cette question de la dérive libérale traverse d’ailleurs l’ensemble de l’ouvrage dirigé par Agnès Van Zanten. Car, si le « devenir libéral » de l’école frappe les techniques administratives, il s’attaque également à la définition même des savoirs. Françoise Ropé, dans un article magistral qui reprend ses grands travaux précédents
[13], montre combien le glissement terminologique du savoir vers la compétence est lourd de significations : « Chacun est en mesure de constater l’usage inflationniste de la notion de
compétences, fortement associée aux notions de performance et d’efficacité dans la sphère éducative et dans celle du travail. »
[14] Or, Françoise Ropé remarque à juste titre que ce glissement accompagne un mouvement général où l’on remet en cause le système des qualifications dans les entreprises au nom de l’adaptabilité et de l’employabilité des individus : on glisse à l’école, dit-elle, d’une logique disciplinaire vers une logique des situations dans laquelle on privilégie l’exécution d’une tâche. Ajoutons enfin que cette « tendance lourde » du système éducatif trouve son point archimédien dans la pratique de l’évaluation. Claude Thélot, dans un livre écrit avec Philippe Joutard
[15], affirme la nécessité d’une culture de l’évaluation au sein de l’Éducation nationale. Faute de quoi ce souci de l’efficacité sera pris en charge par des organismes extérieurs et cette lacune précipitera la privatisation du service public. Il s’agira désormais non seulement d’évaluer les politiques publiques mais surtout d’évaluer les résultats du service rendu. D’où l’idée d’une « déclinaison » des missions de l’école en objectifs évaluables, d’où l’idée, outre l’évaluation des élèves, d’une évaluation institutionnelle des établissements, d’où l’idée enfin d’une évaluation des pratiques pédagogiques – ce qui est visé ici est évidemment l’évaluation renouvelée des enseignants autour des notions de mérite et d’efficacité. Inutile de dire combien cette vision est en l’occurrence inquiétante : elle relève, politiquement, d’une approche purement technocratique de l’école – l’élève est un usager pour Thélot – et elle risque philosophiquement, au nom de la défense du service public et de la vertueuse égalité des chances, de favoriser l’installation d’une gigantesque société du contrôle, de la surveillance et finalement de l’autosurveillance. L’enfer peut souvent être pavé de bonnes intentions !
3. L’histoire de l’éducation
Deux ouvrages récents apportent des éclairages nouveaux sur des questions éducatives importantes. Dans son
Histoire de l’enseignement aux États-Unis, Malie Montagutelli aide à mieux comprendre les évolutions récentes des discours américains sur l’éducation et des discours français sur l’éducation américaine. Les cinq premiers chapitres décrivent la tension qui existe entre la diversité des institutions scolaires et les tentatives d’uniformisation qui culmineront entre 1830 et 1890 : « La seconde grande période de l’école américaine couvre une soixantaine d’années : c’est celle de la création de l’école de la république. Un ensemble de structures administratives est mis en place, permettant à des
common schools de fonctionner en réseaux intégrés dans chaque État. (...) Une première génération de réformateurs introduit deux principes fondamentaux : celui de l’universalité tout d’abord, selon lequel tout enfant, riche ou pauvre, a droit au même enseignement, et celui du financement public des écoles. »
[16] Mais le plus intéressant se situe dans les chapitres 6 à 11 qui décrivent en premier lieu l’école progressiste – 1890-1957, autour des travaux de John Dewey – et son déclin, puis les discussions actuelles. L’analyse des travaux de Dewey et de leurs incidences sur les réformes institutionnelles entre 1890 et 1957 mériteraient à elle seule un long examen ; nous ne pourrons nous intéresser ici qu’aux questions contemporaines. Les grands débats sur l’école s’articulent autour de deux thèmes : la recherche de l’excellence et le rôle de l’institution dans une société pluraliste, hétérogène et multiculturelle. Sur la question de l’excellence, le désarroi s’installe après la publication d’un rapport publié en avril 1983 dont le titre célèbre est
A Nation at Risk : ce rapport brosse un tableau accablant du niveau général des études et proclame sans ambages que « Le fondement que représente l’éducation pour notre société est en ce moment même érodé par une médiocrité qui va en empirant et qui menace notre avenir en tant que nation et en tant que peuple. »
[17] Du coup, une mobilisation générale est décrétée et les efforts se concentrent par exemple sur la possibilité et l’opportunité d’élaborer des critères nationaux pour l’évaluation des performances scolaires. Sur le multiculturalisme, les argumentations se construisent autour des politiques de la reconnaissance, à partir notamment de l’
œuvre de Charles Taylor. Les adversaires de la reconnaissance mettent en avant le risque d’une balkanisation de la société américaine et voient se profiler une tyrannie de la minorité.
Un autre livre, dans le champ plus spécialisé de l’histoire de l’éducation, retient l’attention :
La question du fondement de la morale laïque sous la IIIe République (1870-1914) de Laurence Loeffel
[18]. Très attendu, le travail de Laurence Loeffel s’attaque à ce qui fut sans doute le c
œur de l’idée républicaine. La question du fondement de la morale laïque n’est pas séparable de la question scolaire et de la question religieuse. À partir du moment où la formation et l’éducation de l’enfant incombent à l’État, ainsi que l’indique par exemple un texte de Mirabeau daté de 1791, alors se pose la question de l’éducation morale. Schématiquement – il n’est pas possible de restituer toutes les finesses de ce livre important –, on passe d’une morale spiritualiste fondée sur la primauté de la conscience à une morale sociale structurée par la science. Le protestantisme libéral de Ferdinand Buisson, qui cherche à dissocier morale et religion et à construire une morale universelle non confessionnelle, est la première étape et donc le point de départ de cette histoire. Citons ici les noms oubliés de Félix Pécaut, Gabriel Compayré et Henri Marion, tous grands esprits au service d’une école républicaine en chantier. Une fois le point de départ nettement indiqué, Laurence Loeffel va étudier les déplacements que font subir à cette morale les positivismes, le solidarisme, les travaux de Durkheim, les sciences de l’éducation naissantes et les analyses de l’école de sociologie française : « La psychologie comme la sociologie marquent une rupture dans le questionnement. La première, parce qu’elle construit de nouveaux outils de l’éducation morale, contribuant ainsi à délégitimer la question du fondement ; la deuxième parce qu’elle est une reprise, à nouveaux frais, de la question des fondations de la morale. »
[19] De spiritualiste qu’elle était, la morale devient essentiellement sociale avec Durkheim et elle relève d’un traitement scientifique : « La morale est un fait social, elle a une fonction sociale ; elle doit donc constituer, comme tous les phénomènes sociaux, un objet de science. »
[20] Autour de cette morale sociale inspirée des travaux de Durkheim se fonde la possibilité d’une formation morale et sociale de l’opinion : ce compromis historique, réalisé à partir de 1920, sera le ciment idéologique de la III
e République.
Conclusion
Jamais peut-être depuis vingt-cinq ans la question scolaire n’a autant fait l’objet de débats et de polémiques. Au-delà des problèmes conjoncturels – la personnalité controversée d’un ministre, les maladresses d’une administration arrogante –, cette situation d’ébullition tient sans doute aux changements profonds qui affectent l’école, dans une situation politique d’ensemble elle aussi mouvante et instable – l’effacement de la nation, la perspective d’un État européen. Dans ce contexte, les interrogations concernent autant les missions que les structures d’organisation, les savoirs à enseigner que les définitions du rôle de l’enseignant. Mais encore faut-il que le débat ait lieu ; encore faut-il que, en lieu et place des propos vides et incantatoires – défense de l’école contre référence vaine et ridicule en faveur d’une « nécessaire réforme contre tous les archaïsmes » –, s’installe une réflexion sereine et contradictoire.
[1]
Denis Kambouchner,
Une école contre l’autre, Paris, PUF, 2000 ; Brigitte Frelat-Kahn,
L’école en France et la pensée libérale, Paris, Ellipses, 1999 ; Nico Hirtt,
Les nouveaux maîtres de l’École, Paris-Bruxelles, VO Éditions, 2000. Signalons aussi
L’École désœuvrée de Laurent Jaffro et Jean-Baptiste Rauzy, Paris, Flammarion, 1999 ; rééd. Champs-Flammarion, 2000.
[2]
Hirtt,
op. cit., chap. 7.
[3]
Philippe Meirieu et Marc Guiraud,
L’école ou la guerre civile, Paris, Plon, 1997.
[4]
Sur cette question, voir Jaffro et Rauzy,
op. cit., chap. 5.
[5]
Kambouchner,
op. cit., p. 43.
[6]
Ibid., p. 65-66.
[7]
Ibid., p. 140.
[8]
Ibid., p. 154.
[9]
Frelat-Kahn,
op. cit., p. 11.
[10]
Louis Dumont,
Essais sur l’individualisme, Paris, Esprit-Seuil, p. 71.
[11]
Jean-Louis Derouet, « L’administration de l’Éducation nationale : l’école de la République face au nouveau management public », dans Agnès Van Zanten,
L’école, l’état des savoirs, Paris, La Découverte, 2000, p. 103.
[12]
Luc Boltanski et Ève Chiapello,
Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
[13]
Françoise Ropé, Lucie Tanguy,
Savoirs et compétences. De l’usage de ces notions dans l’école et dans l’entreprise, Paris, L’Harmattan, 1994.
[14]
Françoise Ropé, « Savoirs, savoirs scolaires et compétences », dans
L’école, l’état des savoirs,
op. cit., p. 164.
[15]
Philippe Joutard et Claude Thélot,
Réussir l’école, Paris, Le Seuil, 1999.
[16]
Malie Montagutelli,
Histoire de l’enseignement aux États-Unis, Paris, Belin, 2000, p. 81.
[18]
Laurence Loeffel,
La question du fondement de la morale laïque sous la IIIe République (1870-1914), Paris, PUF, 2000.