Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130518921
192 pages

p. 3 à 5
doi: 10.3917/cite.007.0003

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n° 7 2001/3

2001 Cités

Éditorial

L’homme démocratique et le divertissement

Yves Charles Zarka Yves Charles Zarka est directeur de recherche au CNRS, où il dirige le Centre d’histoire de la philosophie moderne et le Centre Thomas-Hobbes. Il enseigne également la philosophie politique moderne et contemporaine à l’Université de Paris I - Panthéon Sorbonne. Il est notamment l’auteur de La décision métaphysique de Hobbes. Conditions de la politique (Vrin, 1987 ; 2e éd., 1999) ; Hobbes et la pensée politique moderne (PUF, 1995) ; Philosophie et politique à l’âge classique (PUF, 1998) ; La questione del fondamento nelle dottrine moderne del diritto naturale, Naples, Editoriale Scientifica, 2000 ; L’autre voie de la subjectivité (Beauchesne, 2000) ; Figures du pouvoir. Études de philosophie politique de Machiavel à Foucault (PUF, 2001). Il a également récemment publié Raison et déraison d’État (PUF, 1994) ainsi que Jean Bodin : nature, histoire, droit et politique (PUF, 1996) et Aspects de la pensée médiévale dans la philosophie politique moderne (PUF, 1999).
Le divertissement a deux significations : 1 / se divertir par des amusements et des réjouissances dans des activités principalement ludiques ; 2 / se détourner de ce qui fait le sérieux de l’existence individuelle ou sociale pour se livrer à des activités légères ou frivoles.
Au premier sens, le divertissement est une façon de se retrouver, de revenir sur soi-même, de s’éprouver hors des contraintes de la vie sociale et du travail, qui objectivent et finalisent notre volonté vers des buts extérieurs [1]. Au second sens, le divertissement est une façon de se perdre, de s’oublier soi-même, de ne pas s’interroger sur son être en détournant le regard vers le dehors [2].
C’est dans la tension de ces deux sens qu’il convient de penser le divertissement. Il est à la fois une façon de se retrouver et une façon de se perdre. Considérons par exemple le rapport de l’homme démocratique, pour parler comme Tocqueville, au divertissement. La société démocratique modifie le statut du divertissement, ne fût-ce que parce que celui-ci, du moins en droit, n’est plus l’apanage d’une classe de loisir qu’on pourrait opposer à une classe de labeur. La définition que Thorstein Veblen [3] donnait du loisir, comme « consommation improductive du temps, qui : 1 / tient à un sentiment de l’indignité du travail productif ; 2 / témoigne de la possibilité pécuniaire de s’offrir une vie d’oisiveté », ne s’applique pas du tout au statut des loisirs dans une société démocratique. Dans cette société, les loisirs se pensent en relation avec le travail comme une suspension provisoire de celui-ci, selon une modalité d’alternance, et comme accessibles à tout individu, du moins en droit : les loisirs ne sont pas l’attribut d’une couche particulière de la population. Bien entendu, il n’y a pas d’égalité de fait dans l’accès aux loisirs. Bien entendu, les exclus du travail sont également exclus des loisirs. La société démocratique n’est pas sans défauts, loin de là. Mais, précisément, ces inégalités y sont perçues comme des défauts, non comme des situations normales.
Dans une sociologie des usages du temps [4] en société démocratique, il serait possible de faire une histoire de la redistribution des temps sociaux, c’est-à-dire de l’économie du rapport entre travail et loisir. Les loisirs sont liés à la revendication d’un temps pour soi, d’un usage libre du temps, par opposition à l’usage normé et contraint du temps de travail.
Mais on sait que cette liberté de l’usage du temps dans les loisirs et le divertissement en particulier est toute relative. S’est en effet mis en place, au sein même des sociétés démocratiques industrielles et postindustrielles, ce que M. Horkheimer et Th. Adorno appelaient une « technologie de l’industrie culturelle [qui] n’a abouti qu’à la standardisation et à la production en série, sacrifiant tout ce qui faisait la différence entre la logique de l’œuvre et celle du système social. Ceci est le résultat non pas d’une loi d’évolution de la technologie en tant que telle, mais de sa fonction dans l’économie actuelle » [5]. Ainsi les loisirs et le divertissement semblent-ils entrer dans une logique de la rationalité technique qui est la logique de la domination même [6]. Ce point est d’une importance majeure. On sait en effet dans quelle mesure les loisirs sont devenus l’objet d’une industrie et dans quelle mesure celle-ci façonne les désirs et les choix des individus. C’est ici que le divertissement peut apparaître comme un détournement à l’égard de soi, une façon de s’oublier soi-même ainsi que la dureté des conditions sociales dans des plaisirs de pacotille parfaitement standardisés au plus bas niveau. Pour divertir le plus grand nombre, il faut se situer au niveau de l’ignorance la plus grande, se demander ce qui pourra intéresser celui qui ne sait absolument rien. Le divertissement télévisuel aujourd’hui se situe souvent au degré zéro de l’intelligence et de la culture, c’est un divertissement de l’encéphalogramme plat [7].
Cette dérive du divertissement dans les sociétés démocratiques est liée à un autre phénomène : celui de la réduction progressive des contenus culturels à une culture du divertissement. On imagine sans peine quelle réduction peut s’ensuivre pour ces contenus ainsi reconduits à de purs mécanismes de consommation.
Mais ce processus n’a rien d’une fatalité inexorable. Qu’il me suffise de citer ici un passage de Tocqueville pour rappeler les deux tendances possibles et antagonistes auxquelles se trouve confrontée la société démocratique : « Il y a en effet une passion mâle et légitime pour l’égalité qui excite les hommes à vouloir être forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. » [8] Les sociétés démocratiques sont confrontées à cette redoutable alternative également sur le plan de la culture, des loisirs et du divertissement.
Il faut résister à ce que le divertissement ne tourne à la dépravation. Chacun aura compris à quoi je fais allusion.
 
NOTES
 
[1] Cf. ci-dessous l’article de Guillaume Le Blanc, « Existe-t-il une culture du divertissement ? », p. 21 sq.
[2] Pour l’examen de cette signification du divertissement dans l’anthropologie théologique de Pascal, cf. ci-dessous l’article de Martine Pécharman, « Le divertissement selon Pascal ou la fiction de l’immortalité », p. 13 sq.
[3] Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1970.
[4] Cf. sur ce point Alain Corbin, L’avènement des loisirs 1850-1960, Paris, Flammarion, 1995.
[5] La dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1974, p. 130-131.
[6] Ibid.
[7] C’est cela que Jean-François Mattéi a, à mon sens, raison d’appeler La barbarie intérieure, Paris, PUF, 1999. Cf. également son article ci-dessous, « Divertissement, art et barbarie », p. 35 sq.
[8] De la démocratie en Amérique, Nolla (éd.), Paris, Vrin, 1990, p. 44.
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[1]
Cf. ci-dessous l’article de Guillaume Le Blanc, « Existe-t...
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[2]
Pour l’examen de cette signification du divertissement dan...
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[3]
Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1970. Suite de la note...
[4]
Cf. sur ce point Alain Corbin, L’avènement des loisirs 185...
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[5]
La dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1974, p. 13...
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Ibid. Suite de la note...
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C’est cela que Jean-François Mattéi a, à mon sens, raison ...
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De la démocratie en Amérique, Nolla (éd.), Paris, Vrin, 19...
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