2001
Cités
I. Dossier
Les supermarchés du loisir
Véronique Chesneau
Véronique Chesneau est chargée de cours à l’Université Paris X - Nanterre. Doctorante en sociologie, elle termine actuellement la rédaction d’une thèse intitulée Ambivalence d’un modèle culturel dans une perspective socio-anthropologique. Le cas de Disneyland Paris. Ces travaux ont déjà donné lieu à des publications : Une socio-anthropologue dans les coulisses de Disneyland Paris, dans Socio-anthropologie, no 2, 1997, et Violence et conflictualité, approche sociologique, « Trimestre » du Monde, 3e trimestre 1996.
Une des grandes mutations induite par la société industrielle réside, à n’en pas douter, dans le passage du travail au loisir. L’un ne se définit que par rapport à l’autre, et déjà Rousseau notait : « Si l’indolente oisiveté n’engendre que la tristesse et l’ennui, le charme des doux loisirs est le fruit d’une vie laborieuse. » En effet, les fatigues de la vie moderne, si elles restent subies, sont tolérées en contrepartie d’un accès à un temps libéré dont la durée n’a cessé de croître au cours du siècle dernier. Ainsi, même si le loisir n’est pas une valeur centrale ouvertement revendiquée, son volume et son rôle social sont devenus prépondérants : aujourd’hui, en France, la durée du temps libre dans un cycle de vie allongé a dépassé, depuis les années 1980, la durée du temps de travail avec ou sans chômage.
Ce temps libéré, mis au service de la distraction et de la détente, explique le développement de multiples formes de loisirs. Parmi elles, la fréquentation d’un parc de loisirs est devenue en quelques années l’une des plus populaires : 30 millions de visiteurs se sont rendus dans un parc de loisirs français en 2000, contre 1 million en 1987
[1]. Alors que les projets de parcs de loisirs à thème se multiplient en France, cet engouement, spectaculaire et récent, s’appuie sur le succès populaire des trois principaux parcs français : Disneyland Paris, Futuroscope et Astérix
[2], ainsi que sur un ensemble de quelques 70 parcs récréatifs.
Loin de se limiter aux seuls enjeux économiques, le phénomène des parcs de loisirs n’est pas anodin et illustre parfaitement l’évolution ambivalente de notre société de loisirs. Ainsi, tandis que l’individu gagne un temps libéré des contraintes du travail et donc un degré potentiel d’émancipation, il semble perdre, d’un autre côté, sa créativité et céder à une nouvelle aliénation : celle du loisir industriel. Le loisir ne serait-il ainsi devenu qu’une compensation au travail se limitant à la consommation de biens industriels ? L’offre de loisirs, et notamment celle proposée par les parcs d’attractions, ne serait-elle qu’un produit standardisé d’une société de consommation arrivée à maturation ?
Dans cette perspective, Disneyland Paris retiendra tout particulièrement notre attention. Ce parc à thèmes, qui a drainé plus de 100 millions de visiteurs depuis son ouverture, est le plus représentatif de l’évolution du loisir vers un modèle de consommation de masse d’un produit culturel standardisé.
Les parcs de loisirs apparaissent ainsi comme le résultat d’une offre d’un bien de consommation adapté aux caractéristiques de la vie moderne. Ce produit de grande consommation s’appuie sur un habile mélange entre l’implacable aseptisation du loisir offert et la référence constante au monde du rêve qui puise sa justification dans cette part d’imaginaire faisant de chacun de nous des enfants de Walt Disney ou d’Astérix. Le succès des parcs à thèmes réside dans l’adéquation entre cette offre et la demande de loisirs de nos contemporains. L’étude du profil des visiteurs de ces nouveaux supermarchés du loisir montrera que l’individu, pressé mais nostalgique de son passé, adhère pleinement à ce passage du loisir récréatif au loisir de consommation, au prix – sans doute – d’une certaine aliénation.
I – DU PARC DE LOISIRS AU SUPERMARCHÉ DU LOISIR
Le besoin de divertissement est consubstantiel au labeur. Il apparaît depuis toujours comme le moyen institutionnel par lequel la plupart des membres des sociétés humaines ont entrepris, de diverses façons, de satisfaire quelques-uns de leurs besoins.
Le loisir connaît toutefois une évolution singulière dans la période contemporaine. Il est, selon Dumazedier, la caractéristique et la spécificité des sociétés modernes et industrielles : « Le loisir n’est pas l’oisiveté, il ne supprime pas le travail, il le suppose. Il correspond à une libération périodique du travail à la fin de la journée, de la semaine, de l’année ou de la vie de travail. »
[3]
La civilisation industrielle moderne accentue non seulement le besoin général de loisir, mais en modifie profondément le sens et l’organisation au point de favoriser l’émergence des parcs à thèmes.
Le parc de loisirs comme divertissement moderne des sociétés industrielles
Une brève genèse
[4] de ce type de divertissement rappelle que le parc de loisirs est l’aboutissement du processus de développement ludique de nos sociétés.
Ainsi, à l’origine espace naturel, le parc créé et dessiné par les rois et l’aristocratie est une distraction : on vient visiter le parc de Versailles avec l’espoir d’entrevoir un monarque. Des parcs zoologiques (où il devient possible d’observer des animaux exotiques sans se fier aux seules observations décrites par les explorateurs) aux jardins d’agrément comme les Vauxhall Gardens à Londres avec des manèges de toute sorte, des boutiques et des restaurants, le jardin Ruggieri (1776), le Tivoli de Paris (1795) qui disparaîtra du temps d’Haussmann pour faire place au parc Monceau, le Tivoli de Copenhague (1843) ou encore le Prater de Vienne (1766), la fin du XVIIIe siècle est extrêmement propice à la floraison de parcs accueillants et populaires. Plus tard, en réaction à l’industrialisation et l’urbanisation, émergeront les premiers parcs naturels (Yellowstone, en 1872) avant tout destinés à la préservation des espaces et des espèces.
Les parcs d’attractions vont naître à cette époque. D’abord regroupements de forains, leur gestion va être concentrée au sein d’une même société ou individu et générer des flux importants de badauds. En bordure de ville, on les a parfois appelés tramway parcs, créés en bout des lignes urbaines de transports collectifs, pour rentabiliser les terrains et les lignes en dehors des heures de pointe et des jours de travail. À la fin du siècle surgissent des Lunaparks, sorte de fêtes des loges.
Enfin, l’émergence des grands cirques va inspirer le développement des parcs de loisirs, notamment le cirque russe utilisant les ménageries dirigées par des dompteurs et le cirque américain sous sa forme de chapiteau errant inspirant les parades, les défilés, les curiosités que l’on retrouve dans les parcs de Walt Disney.
Si l’idée des premiers parcs d’attractions est donc à mettre à l’actif du Vieux Continent, sa concrétisation sous forme d’un produit de consommation de masse répondant aux attentes de la société moderne est surtout le fait d’entrepreneurs américains, et plus particulièrement de Walt Disney.
La projection de l’idéal de Walt Disney en matière d’urbanisation
En 1955, Walt Disney déclarait que ce qu’il avait en tête ne ressemblait à rien de connu, ni fête foraine, ni parc classique. Disneyland serait un espace de fantaisie, joyeux, propre, reposant, sans bruit ni poussière, sans pollution. Cela ressemblerait davantage à un grand jardin public, avec des arbres, des fleurs, des fontaines et des bancs. Plutôt que des manèges, on y proposerait des attractions conçues comme des histoires, des voyages qui emmèneraient les hôtes à travers des paysages animés par les personnages les plus connus des films Disney. Dans les parcs de loisirs à thèmes, l’animation est expérimentée autrement : Disney emploie essentiellement le mot « divertissement » (entertainment), introduisant dans ses parcs le concept de spectacle vivant, dont, notamment, la parade.
Walt Disney connaissait déjà les parcs de loisirs. Il avait conduit ses petites filles à Knott’s Berry Farm ou dans les attractions foraines des faubourgs de Los Angeles, mais il voulait un projet ludique et pédagogique pour Disneyland. Une première brochure est publiée en 1954, où Walt Disney expose lui-même sa conception du parc à thèmes. L’idée de Disneyland est simple : « Ce sera un lieu où les gens trouveront leur bonheur et la connaissance ; ce sera un lieu où parents et enfants partageront des moments agréables ensemble, un lieu où les maîtres et leurs élèves découvriront des chemins plus larges de compréhension et où les plus jeunes savoureront les défis du futur. Ici, il y aura la possibilité pour vous de voir et de comprendre les merveilles de la nature et de l’humanité. Disneyland sera basé et dédié aux idéaux, rêves et réalités qui ont créé l’Amérique. Et il sera uniquement bâti pour mettre en relief ces rêves et réalités, et les utiliser comme source de courage et d’inspiration pour le monde entier... »
De la ville idéale au supermarché du loisir, lieu de rationalisation de la fête
La rationalisation de toutes les sphères de la vie sociale est la caractéristique de la modernité. Max Weber fut l’un de ceux qui s’attacheront à le démontrer. Ce processus est à l’
œuvre dans l’économie, le droit, l’administration, la science ou encore l’art, et mène à une régularité et une prévisibilité croissante des conduites. En ce sens, la rationalisation se caractérise par l’augmentation croissante du rôle de la rationalité formelle, les actions centrées sur l’adéquation moyens-fins, au détriment de la rationalité matérielle. « Calcul et choix stratégique, autonomisation et spécialisation des fonctions, universalisation et formalisation des activités sociales, tels sont les critères de la rationalisation. »
[5] L’économie moderne est dite rationnelle en ce qu’elle est dirigée par le principe de productivité. L’idée est que l’ensemble des activités sociales se libère de l’emprise de la tradition pour se définir selon une logique propre de l’efficacité et du calcul.
Cette recherche de la rationalisation appliquée à la sphère des loisirs est particulièrement achevée dans le modèle des parcs de loisirs, et notamment pour le modèle disneyen. Cette transformation du loisir rationalisé et orienté en son entier vers un processus de consommation nous amène à tenter une analogie avec ce temple de la consommation de masse qu’est le supermarché.
Un supermarché, utilisé au sens métaphorique, se définit en effet comme un lieu où l’on diffuse à grande échelle un bien immatériel ; on l’utilise d’ailleurs déjà dans des expressions telles que « les supermarchés de la culture », « du bonheur » ou « de l’art ».
Si l’on élabore un idéal type du supermarché, on peut retenir les caractéristiques suivantes. C’est avant tout un vaste espace clos et sécurisé où règne la rationalisation des moyens avec un seul objectif : inciter à la consommation. Ainsi, un supermarché propose une offre maximale de biens sur le même espace afin de répondre à l’enchaînement des réflexes d’achats. Bien entendu, la pléthore de l’offre ne suffit pas en elle-même, et c’est l’application de techniques de rationalisation du comportement qui doit encourager le consommateur à l’achat. La présentation des produits, l’organisation en rayonnage et le placement des produits à l’intérieur des rayonnages répondent à une stratégie très réfléchie. L’accompagnement publicitaire, les opérations promotionnelles, et même la présence d’animations qui tentent parfois de conférer un aspect plus festif à l’acte d’achat sont autant de techniques qui illustrent la rationalisation très avancée d’un processus pourtant synonyme, pour chacun d’entre nous, d’une grande banalité. En bref, un supermarché n’est ni un bazar, ni une foire, mais un lieu où règne l’organisation et surtout la sécurité. Le service de sécurité d’un supermarché est autant là, sinon plus, pour protéger l’espace sanctuarisé des agressions extérieures que pour lutter contre le vol ou le chapardage (dont l’acceptation est d’ailleurs planifiée d’un point de vue comptable). Là où l’insécurité règne, l’acte de consommation est fortement contrarié.
Le parc de loisirs répond, point par point, à ce processus de rationalisation. L’organisation d’un parc de loisirs, et tout particulièrement d’un parc Disney, est orientée vers l’acte de consommation et son corollaire immédiat, la sécurité.
La personne qui désire se rendre à Disney se trouve plongée dans un univers très organisé où rien n’est laissé au hasard. Dès sa venue en voiture il est pris en charge par des signalisations et du personnel. Un grand parking l’attend avec du personnel pour le placer. À partir de là, des couloirs électriques vont le soulager de la marche à faire pour se rendre dans le parc, la musique va l’accompagner, lui faisant comprendre qu’il est déjà là dans le monde de Disney. Tout est facilité pour faire entrer le consommateur dans son univers magique.
Le parc se présente, à l’image du supermarché, comme une enceinte close totalement isolée du monde extérieur et de ses turpitudes, notamment de la violence. L’imposant hôtel Disneyland dresse ses façades rose bonbon comme un rempart, dernier obstacle avant l’entrée dans le sanctuaire dont l’accès n’est soumis qu’à une simple formalité : le premier acte de consommation est l’achat du « passeport », billet d’entrée dont la dénomination peu innocente renforce l’idée de passer par une frontière. Le château fort érigé en position centrale du « royaume » apporte une dernière touche à cette organisation géographique médiévale : réfugiés derrière les murs de l’enceinte, les visiteurs sont à l’abri des « barbares ».
Même si l’apparence de la fête est omniprésente, sa spontanéité en est, fort logiquement, réduite, voire totalement étouffée. Ainsi, à 11 heures, tous les matins la parade Disney
[6] descend « Main Street »... encadrée par de discrètes barrières de sécurité. La fête traditionnelle, carnavalesque, est souvent l’occasion de débordements ou plus simplement de laisser-aller de la part de ses participants. Le parc à thèmes, lui, offre l’expérience d’une fête aseptisée où tout est mis en
œuvre pour prévenir ces éventuels débordements : prohibition de l’alcool, rigueur vestimentaire, organisation de la circulation et des files d’attente, présence discrète mais permanente d’un personnel d’encadrement.
Cette gestion d’un espace sécurisé, que seuls les rares mais inévitables accidents viennent perturber, est la première qualité revendiquée par les auteurs du parc qui se targuaient d’avoir construit « des villes moyennes avec un taux de criminalité égal à zéro »
[7].
Si la recherche de la sécurité est permanente, c’est en réponse à la même problématique que celle à laquelle est confronté le supermarché : comment consommer lorsqu’on ne se sent pas pleinement en sécurité ? La sécurité est la première des libertés du consommateur disneyen.
Ce faisant, les éléments sont réunis pour faire du parc un temple de la consommation, un supermarché du loisir. Disneyland est ainsi un lieu de production et de consommation du temps libre, réalisant la synthèse des offres d’activités de loisirs dans un même lieu : on peut s’y divertir, s’y restaurer, y faire du lèche-vitrines, jouer... Comme les rayonnages d’un supermarché organisés avec logique et selon des techniques marketing éprouvées, les occasions de céder à la tentation de l’achat sont rationnellement organisées. Ainsi, chaque territoire
[8] a son propre décor, sa propre mise en scène, sa propre rationalité : musique, costume, attraction, restaurant, magasin, bruits, odeurs, objets. En outre, la marchandise offerte (vêtement, restaurant, jouets...) y est « culturalisée
[9], c’est-à-dire qu’elle devient une matière ludique et distinctive ».
Fruit d’une parfaite organisation, le « royaume magique » offre deux choses : du divertissement – un peu – et l’occasion de consommer – beaucoup.
II – DES « VISITEURS » AUX « CONSOMMATEURS »
Force est de constater que cette offre de loisir rencontre une véritable demande, qui coïncide avec les besoins du consommateur moderne. Un travail d’enquête nous permet de cerner le profil et les motivations de ces clients plus « consommateurs » que « visiteurs ».
Le profil du public du parc de loisirs
La place du parc à thème dans le paysage des loisirs
La multitude d’activités qui s’offre aux individus aujourd’hui produit une segmentation et une diversification toujours plus grande de leurs loisirs. Ainsi, il n’est pas contradictoire d’aller au concert et se rendre dans une discothèque, visiter un musée et visiter un parc d’attractions, faire du théâtre amateur et faire du footing. De fait, on observe toujours un fossé qui continue de séparer les Français en matière de loisirs. Certains accumulent les activités sportives et culturelles et les sorties distractives ; d’autres, en revanche, centrent leur mode de loisir sur l’espace domestique et familial.
Un parc d’attractions n’est pas considéré comme un équipement culturel comme les salles de cinéma, les bibliothèques, le théâtre, le musée ou un monument historique, mais plutôt comme une sortie. Ainsi, fréquenter un parc de loisir n’est pas assimilé à une activité culturelle mais plutôt à un loisir de proximité où le dépaysement est lié à une mise en scène de l’espace.
Si le choix des activités tournées vers la détente ou la distraction s’est diversifié ces dernières années, la fréquentation des parcs d’attractions comme Disneyland, Astérix ou le Futuroscope a fortement progressé (près de 5 millions de Français se sont rendus dans le seul parc Disneyland en 2000
[10]). L’engouement pour ces nouvelles formes de divertissement ne semble pas avoir affecté les autres sorties : en 1997
[11], près de 7 Français sur 10 sont allés dans un restaurant gastronomique et environ un quart ont assisté à une manifestation sportive ou se sont rendus dans une discothèque. L’âge apparaît bien évidemment comme un facteur discriminant, puisqu’un type de loisir particulier y correspond : aller dans une soirée karaoké ou dans une discothèque correspond à un public plutôt jeune, célibataire ou en couple sans enfant, alors que se rendre dans un parc d’attractions ou un zoo, par exemple, est davantage le fait de couples plus âgés avec enfants.
La famille est le consommateur type du parc de loisirs
Il ressort de mon enquête
[12] que la visite à Disneyland, comme dans les autres parcs de loisirs d’ailleurs, est une sortie en famille, le plus souvent et en groupe, toujours. L’unité basique est la famille, et il n’est pas rare de croiser des groupes qui arborent des signes distinctifs d’appartenance à la même cellule familiale, par exemple en portant le même tee-shirt, estampillé « Mickey » bien évidemment.
Il est un fait que la famille demeure une valeur première dans nos sociétés, de sorte que le loisir familial est en grande partie dépendant des valeurs familiales : valeurs d’échange, de solidarité, etc. C’est chez les familles d’âge moyen que les valeurs familiales semblent définir la nature des activités de loisirs pratiquées. Expérimentée différemment selon les groupes sociaux, l’intégration que revêt le loisir, avec l’arrivée du mariage et des obligations familiales par exemple, prend la forme de loisirs familiaux et de rencontres de parenté. Le temps libéré devient alors surtout occupé par des activités familiales.
Une des clés essentielles du succès des parcs de loisirs réside donc dans le fait qu’il s’agit de l’un des rares loisirs réalisable avec la totalité de la famille. Se rendre dans un parc permet à la famille de remplir ses obligations familiales tout en se divertissant.
Cette adéquation entre une offre et une demande de loisir familial est confirmée par la satisfaction et la récidive des visiteurs. Plus de 40 % des sondés se sont rendus plus de cinq fois dans le parc et 80 % y sont déjà retournés au moins une fois. Plus de 75 % envisagent de s’y rendre à nouveau et 80 % des personnes interrogées déclarent apprécier le parc. Disneyland est d’ailleurs leur parc préféré devant Astérix et le Futuroscope (selon les chiffres fournis par Disney, le pourcentage de visiteurs ayant déjà visité le parc au moins une fois a continué à progresser pour atteindre 40 % du total).
D’autres facteurs expliquent le succès de Disneyland. Le bouche-à-oreille et la réputation de la qualité Disney jouent un rôle important (75 % des personnes interrogées connaissent plus de 10 personnes dans leur entourage qui se sont déjà rendues dans le parc).
Enfin, le caractère prégnant de la culture Disney, même s’il est difficile à mesurer, ne doit pas être sous-estimé. Ainsi, près de 45 % des personnes interrogées ont vu un film ou un dessin animé Disney au cours de l’année et la moitié possèdent, chez eux, des dessins animés, surtout s’ils sont en charge de famille. Rappelons qu’au niveau national Disney est le premier distributeur de films en France : en 2000, plus de 21 millions de spectateurs sont allés voir un film produit par Disney.
Notons enfin que, si les rapports aux loisirs dépendent de la position de l’individu dans le cycle de vie, ils dépendent aussi de ses ressources socioculturelles et financières. Le revenu moyen des personnes interrogées se situe au-delà de 15 000 F mensuels et par ménage. En matière de loisir, la CSP (Catégorie socioprofessionnelle) est discriminante et la fréquentation d’un parc de loisirs tel que Disney est sans doute révélatrice d’un habitus de classe.
Fréquenter un parc de loisirs est avant tout un temps de consommation
Dans cette course au temps qui se réduit à un temps de consommation, le temps libre est de moins en moins un temps pour soi, source d’épanouissement. Certes, l’idée que tout devient objet de consommation n’est pas nouvelle ; cependant peu de loisirs ont cette particularité de se réduire essentiellement à un temps de consommation. La fréquentation d’un parc, réponse à une offre de loisirs parfaitement ciblée et rationalisée, nous amène imperceptiblement à passer d’une aliénation par le travail à une aliénation par le loisir.
L’anticipation des bénéfices liés à l’émergence du temps libéré par la réduction du travail industriel est un thème récurrent chez de nombreux penseurs sociaux du XIXe siècle. Malgré l’orientation parfois fort différente de leurs pensées, tous voyaient dans ce temps gagné sur le travail la possibilité pour chacun d’assurer un développement meilleur de son individualité et une participation plus active à l’essor de la société démocratique. Ainsi, Auguste Comte assimilait temps libre et accession à la connaissance en toute condition sociale et à tout âge. Proudhon, lui-même, partageait cette opinion : chaque travailleur ordinairement soumis aux impératifs de l’entreprise allait pouvoir se livrer à ce qu’il appelait des « compositions libres », qu’elles soient manuelles, artistiques, scientifiques ou sociales. Marx, enfin, faisait découler de l’appropriation collective de la machine la conquête d’un temps libre, « espace du développement humain », qui, en retour, finirait par humaniser le travail. Les attentes étaient réelles, mais leurs concrétisations semblent aujourd’hui discutables.
Les contraintes de temps engendrent une rationalisation de son temps libre
Malgré les aspirations des individus, il semble que la vie quotidienne et son lot de contraintes soit un obstacle à une réalisation de l’individu par les loisirs.
Manquer de temps semble être un sentiment très fort éprouvé et partagé par beaucoup de personnes. En effet, Olivier Donnat fait le constat d’un contraste fort entre une partie de la société française qui ne dispose pas suffisamment de temps pour réaliser tous ses désirs et une autre qui ne sait que faire d’un temps dont elle ne peut profiter, faute de disposer des ressources financières ou socioculturelles nécessaires. Insuffisant pour certains, ils manquent de temps pour tout faire ; trop pour d’autres, ils s’ennuient. Ainsi, en 1997, près de 4 Français sur 10 déclarent « manquer de temps pour faire tout ce dont ils ont envie dans le cadre de leurs loisirs ». En revanche, deux Français sur dix déclarent qu’ « ils n’ont parfois ou souvent rien à faire de précis ». Pour ces derniers, bon nombre sont des personnes âgées, non diplômées et isolées, mais aussi des jeunes. Près d’un tiers des 15-19 ans sont dans ce cas, ce qui traduit les difficultés actuelles d’une partie d’entre eux. Par ailleurs, le sentiment de manquer de temps augmente régulièrement avec le revenu.
L’individu est partagé entre occuper au maximum son temps libre (dont il a conscience de la rareté et de la valeur) et l’occuper au mieux (dilemme entre quantité et qualité). Le modèle du parc de loisirs répond en partie à ce besoin mais s’illustre par son caractère aliénant. Bien que la fréquentation d’un parc soit essentiellement conçue comme un acte de consommation obligatoire, le « visiteur-consommateur » accepte cet état de fait. Davantage d’individus gèrent leur temps libre de manière plus sélective et tendent à organiser leurs activités de loisir sur le même mode que leurs activités professionnelles. On rationalise aussi son temps de loisir. Ainsi, les parents sont confrontés dans leurs choix de loisirs à leurs propres besoins et obligations et les besoins-aspirations
[13] de leurs enfants. En sacrifiant à la consommation de masse, ils pensent rentabiliser au mieux leur temps libre, en cédant à la tentation facile de la consommation d’un produit qui leur permet de concilier ces impératifs : se divertir, dans un lieu concentrant de multiples activités ; en famille, dans un espace sécurisé.
Ce faisant, passer une journée dans le parc tourne, parfois, au défi, voire devient une source de stress. L’individu, étant conscient de participer à un divertissement purement consumériste et relativement onéreux, cherche avant tout à l’optimiser. L’observation
[14] in situ de groupes de visiteurs révèle que le temps fait l’objet d’une véritable rationalisation. La plupart viennent essentiellement pour profiter des attractions dont le prix est forfaitisé. Dans ces conditions, une journée dans le parc n’est pas de tout repos, les temps de pause et de récupération sont très courts. L’objectif est de rentabiliser son divertissement et non pas de se détendre. Ainsi, peu de badauds traînent dans Main Street, seule zone du parc sans attraction. Certains « fans » proposent même sur Internet des recettes pour optimiser sa journée à Disney en suivant un plan d’attaque complet (attractions à réaliser en premier pour éviter les files d’attentes, etc.). Même la pause repas est vécue plutôt comme une perte de temps au détriment des attractions... surtout si l’on doit faire la queue pour se restaurer. Seul le climat, plutôt rigoureux, de la Seine-et-Marne, suggère de plus longues pauses aux visiteurs pendant les mois hivernaux.
La gestion de la file d’attente, un symbole de la consommation
L’attente fait partie de notre expérience quotidienne. En tant qu’activité sociale, elle engendre des pratiques et des stratégies permettant d’y faire face. Prendre son tour donne lieu à des formations sociales plus ou moins formelles et organisées que nous appelons ordinairement file d’attente.
La file d’attente est le reliquat de toute opération de consommation de masse, et, dans le cadre d’un parc Disney, cette question prend un relief particulier, tant il est vrai que d’interminables files d’attente constituent le lot quotidien de tout visiteur
[15]. Au bout du compte, si l’on devait comptabiliser le temps consacré au divertissement dans les attractions, on se rendrait compte que la journée s’est essentiellement réduite à faire la queue.
Lors de l’étude de ce phénomène, l’on pourrait s’attendre, en raison du climat social apaisé et malgré la densité de population
[16], à ce que règne dans les files d’attente une ambiance chaleureuse et peut-être même, durant cette attente forcée, que quelque chose de l’ordre du lien social prenne forme.
En réalité, l’émergence de formes de sociabilité spontanée est plutôt rare, même s’il existe plusieurs types de files d’attente et que faire la queue pour une attraction ou pour acheter une friandise est à bien des égards une conduite différente.
Ainsi, les files d’attente des attractions ne sont jamais auto-organisées. L’organisation vient essentiellement de l’extérieur. La file d’attente n’est pas un phénomène inattendu et soudain, il est prévu et organisé par l’entreprise qui gère l’affluence et l’écoulement des queues. À l’entrée de chaque attraction un panneau indique le temps d’attente. Souvent une ou plusieurs personnes sont postées à l’entrée des attractions, mais aussi à la fin de la file pour diriger les visiteurs dans l’attraction. Les files sont matérialisées dans l’espace par des poteaux et des cordes. Cette matérialisation organise et canalise la foule, l’objectif étant de prévenir des engorgements ou des bousculades. On observe là une gestion systématique et « millimétrée » du flux de la foule. On essaie d’intégrer la file d’attente à l’attraction (elle se fond dans le décor
[17]) ; avant-goût de l’attraction, elle tend parfois à en devenir une elle-même
[18].
En revanche, les queues formées ailleurs qu’autour des attractions ressemblent plutôt à ce que l’on pourrait expérimenter quotidiennement à l’extérieur du parc. Elles sont caractérisées par le désordre apparent, elles ne semblent pas formalisées ou pré-organisées, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elles n’étaient pas prévisibles. Comme l’illustre ce compte rendu d’une file d’attente devant la boutique de confiserie Candy, elles semblent moins bien vécues et acceptées par les participants car elles symbolisent davantage le retard d’exécution d’une tâche, et donc le sentiment qu’on pourrait les éviter : « Il est 17 heures, l’odeur des barbes à papa me donne envie d’en goûter une. À l’extérieur du magasin, quelques personnes forment une queue devant la caisse dans l’attente de leur friandise (qu’on ne retrouve d’ailleurs dans aucun autre parc Disney). Le faible nombre de gourmands (4 à 5 personnes) formant cette file d’attente me laisse supposer que je vais être servie dans un bref délai. Les minutes passant, et n’ayant avancé au mieux que de quelques centimètres, je me prends à douter, pour la première fois, de la légendaire efficacité organisationnelle de Disney, ou tout au moins de la disponibilité de son personnel. L’attente semble d’autant plus longue que le froid est relativement vif. Suffisamment vif en tout cas pour voir la file d’attente (nettement allongée depuis) rythmer son impatience par quelques piétinements censés – sans doute – réchauffer ses acteurs et pour entendre fuser des : “C’est la Sibérie ici !”
« Attendre une heure et demie pour une attraction “high-tech” de 15 millions de francs est une chose, patienter une demi-heure pour une barbe à papa à 12 F (tout de même) en est une autre. Aussi les langues ne tardent-elles pas à se délier pour commenter cette situation anachronique dans ce royaume de l’efficacité : “Ah combien de temps ils mettent pour faire une barbe à papa... Bon je vais aller voir (dit-il à sa compagne)...” La situation est d’autant plus difficile à analyser que l’on ne peut voir ce qui se passe derrière la caisse et on ne comprend pas les raisons de cette attente. Après avoir regardé sa montre, une des participantes s’adressant aux enfants l’accompagnant leur demande – plutôt dépitée : “Vous en avez vraiment envie ?”
« Mon pèlerinage touche bientôt à sa fin et j’aperçois enfin derrière une vitre une seule personne préparant les barbes à papa et les encaissant là où il est possible de faire fonctionner deux appareils en même temps. Habituée à avoir tout, tout de suite (ou plutôt à être convaincue que tout ce qui est possible est mis en œuvre par le personnel pour atteindre cet objectif de satisfaction), je ne peux cacher ma surprise devant cette situation inhabituelle de sous-effectif ! Derrière moi l’impatience gagne et des remarques – volontairement audibles – viennent troubler la lente procession : “Bon, on s’en va... ah putain, il faut vraiment en avoir envie”, dit-il à sa compagne. Touchant presque au but, un petit groupe lance aux personnes qui sont sur le point de se faire servir : “Vous nous en laissez !”
« Étrangement, cette attente collective semble créer un contexte qui justifie que l’on s’adresse la parole. »
D’aucuns trouveront ce tableau empreint d’une certaine noirceur. Certes, stigmatiser la fréquentation d’un parc de loisirs comme un acte aliénant de pure consommation au sein d’un environnement froidement aseptisé que l’on n’hésite pas à qualifier péjorativement de « supermarché » peut sembler excessivement critique.
Si le trait peut être nuancé, il n’en demeure pas moins que le constat critique de ce mode de loisirs demeure et que l’affichage de « l’envers du décor » permet d’apporter un point de vue contrasté par rapport à l’angélisme affiché de ses promoteurs, mais également par rapport à certaines analyses sociologiques qui n’attribuent au loisir que des caractéristiques positives en ne s’intéressant que (trop) brièvement à l’aspect consommatoire du phénomène.
En tout état de cause, les parcs de loisirs, qui n’en demeurent pas moins d’extraordinaires machines à fabriquer des rêves et vendre du divertissement, semblent se réserver un bel avenir commercial, modifiant sans doute profondément le paysage des loisirs.
[1]
François Bostnavaron, « Les parcs à thèmes font rêver les collectivités locales »,
Le Monde, 17 novembre.
[2]
Respectivement, 12, 2,8 et 2,5 millions de visiteurs en 1999 ;
ibid.
[3]
Joffre Dumazedier,
Sociologie empirique du loisir. Critique et contre-critique de la civilisation du loisir, Paris, Le Seuil, 1974, p. 25.
[4]
Robert Lanquar,
Les parcs de loisirs, PUF, coll. « Que sais-je ? », n
o 2577, 1991.
[5]
Michel Lallement,
Histoire des idées sociologiques, t. 1, Paris, Nathan, 1993, p. 217.
[6]
Les parades Disney sont organisées deux à trois fois par jour et mettent en scène les personnages des dessins animés Disney. Elles sont très appréciées des tout-petits. Très différentes des parades brésiliennes, elles symbolisent le règne de l’ordre. Ici la fête est organisée et ordonnée, laissant peu de place à la participation collective.
[7]
Robert Lanquar,
op. cit., p. 109.
[8]
Le parc Disneyland est organisé en cinq thèmes différents : Main Street, Frontierland, Adventureland, Fantasyland, Discoveryland.
[9]
Jean Baudrillard,
La société de consommation. Ses mythes et ses structures, Paris, Denoël, 1970.
[10]
Les Français représentent 41 % des visiteurs du parc Disneyland suivis des habitants du Bénélux (17 %), des Britanniques (15 %), des Allemands (10 %), des Espagnols (4 %), des Italiens (3 %) et des Scandinaves (2 %). De 10 millions de visiteurs à l’ouverture en 1992, la fréquentation du parc depuis 1997 se stabilise autour des 12 millions. Ils étaient 12,6 millions en 1997, 12,5 les deux années suivantes et 12 millions en 2000. Disney compte sur l’ouverture du deuxième parc en 2002 consacré au cinéma et à l’image (Studios Disney) pour augmenter la fréquentation, passant ainsi à 17,5 millions pour atteindre près de 20 millions au cours des années suivantes (source : AFP).
[11]
Olivier Donnat,
Les pratiques culturelles des Français. Enquête 1997, Paris, La Documentation française, 1998.
[12]
Cette étude quantitative est fondée sur l’exploitation d’un questionnaire, articulé autour de 140 questions et dont l’objectif est de cerner les pratiques culturelles des clients du parc Disneyland Paris. Cette étude est menée dans le cadre de ma thèse de doctorat et s’appuie sur le dépouillement d’une centaine de formulaires. Les résultats doivent donc être considérés comme partiels, mais les tendances dégagées n’en sont pas moins révélatrices.
[13]
P. Henri Chombart de Lauwe
, Pour une sociologie des aspirations. Éléments pour des perspectives nouvelles en sciences humaines, Paris, Denoël-Médiations, 1969.
[14]
Même si la référence au terrain est une étape incontournable pour le sociologue, il n’a pas la même importance pour le socio-anthropologue. À ce sujet, nous renvoyons le lecteur à l’ouvrage de Pierre Bouvier,
La socio-anthropologie, Paris, Armand Colin, 2000.
[15]
Contrairement aux premières années d’exploitation du parc Disneyland Paris, où les périodes de basse saison étaient peu fréquentées, une meilleure répartition des visiteurs tout au long de l’année pérennise le problème des files d’attente.
[16]
Les jours à très haute fréquentation, le parc Disneyland Paris peut accueillir jusqu’à 65 000 personnes.
[17]
La file d’attente d’Indiana Jones est un bon exemple de ce souci du détail.
[18]
Nous pensons ici à l’attente qui précède l’attraction mettant en scène Michael Jackson dans un film en 3 dimensions. Avant l’attraction, on nous projette un petit film publicitaire de Kodak.