Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130518938
256 pages

p. 21 à 33
doi: 10.3917/cite.008.0021

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I. Dossier

n° 8 2001/4

2001 Cités I. Dossier

Centralité du travail, plein emploi de qualité et développement humain  [1]

Dominique Meda Ancienne élève de l’École normale supérieure et de l’École nationale d’administration, agrégée de philosophie. Coauteur de Politiques sociales, sous la direction de Marie-Thèrèse Join-Lambert, FNSP/Dalloz, 1993 (2e éd., 1997), elle a notamment publié : Le travail, une valeur en voie de disparition, Aubier, 1995, rééd. Champs-Flammarion, 1998 ; Travail, une révolution à venir, avec Juliet Shor, 1997 ; Qu’est ce que la richesse ?, Aubier, 1998, rééd. Champs-Flammarion, 2000 ; Le temps des femmes. Pour un nouveau partage des rôles, Flammarion, 2001.
Nous sommes sans doute aujourd’hui au plus haut point des sociétés fondées sur le travail. Mais c’est là le résultat d’une histoire et d’une construction, et non un fait de nature. Nous vivons avec une idée « moderne » du travail qui s’est construite au cours des siècles, chacun rajoutant une « couche » de signification différente des précédentes. Il n’y a pas une catégorie de travail, une essence du travail qui aurait perduré identiquement au travers des siècles, imperturbablement dotée des mêmes significations, et aucun concept n’a plus varié à travers l’histoire, sauf à ne le penser que comme la simple présence « opposante » de l’homme dans le monde.
Il faudra attendre le XIXe siècle pour voir le travail chargé des multiples fonctions que lui assigne par exemple Marie Jahoda [2]. Le travail, outre sa fonction manifeste – apporter un revenu –, remplirait, selon cet auteur, cinq fonctions indispensables : « Il impose une structure temporelle de la vie ; il crée des contacts sociaux en dehors de la famille ; il donne des buts dépassant les visées propres ; il définit l’identité sociale et il force à l’action. » Il faudra aussi attendre cette époque pour que se développe la croyance, quasi mythique, selon laquelle le travail constitue pour l’homme l’une des plus hautes formes d’expression.
Il ne s’agit ici pas de soutenir que le travail n’aurait pas existé à un moment puis aurait brutalement fait son apparition, mais bien plutôt que, si les hommes ont toujours dû se confronter à la nature pour survivre et ont toujours transformé leurs conditions de vie, ces activités, d’une part, n’ont pas toujours été rassemblées sous une catégorie unique et, d’autre part, n’ont pas toujours été au fondement de l’ordre social. Comprendre le concept de travail comme le résultat d’une construction mais aussi d’une certaine illusion devrait nous permettre, aujourd’hui, non seulement de le reconnaître comme un bien premier fondamental auquel tout individu doit avoir accès, mais aussi de comprendre qu’il ne peut pas épuiser l’ensemble des manières pour l’être humain de s’exprimer ou de mettre le monde en valeur.
Cela milite en faveur de la substitution d’une philosophie de l’activité à une philosophie du travail ou de la centralité du travail. C’est certainement la voie la plus prometteuse pour obtenir un « plein emploi de qualité » capable de fonder, pour les hommes et les femmes, une véritable « conciliation » des différentes activités qui leur incombent, au-delà d’une division sexuelle des rôles devenue anachronique.
 
L’INVENTION DES SOCIÉTÉS FONDÉES SUR LE TRAVAIL
 
 
Trois types d’approches différentes nous confirment qu’avant le XVIIIe siècle on ne peut parler d’une catégorie de travail homogène et correspondant à ce que l’époque moderne a construit.
Nombreux sont les textes anthropologiques et ethnologiques se rapportant aux modes de vie des sociétés pré-économiques qui mettent en évidence l’impossibilité de trouver une signification identique au terme de « travail » employé par les différentes sociétés étudiées, « certaines d’entre elles n’ayant pas même de mot distinct pour distinguer les activités productives des autres comportements humains et ne disposant d’aucun terme ou notion qui synthétiserait l’idée de travail en général » [3]. Certaines sociétés ont une conception très extensive du travail, d’autres ne désignent par ce terme que les activités non productives. De manière générale, la recherche de moyens permettant la subsistance et la satisfaction des besoins ne s’inscrit pas dans un processus indéfini tendant à une abondance jamais atteinte mais n’occupe au contraire qu’une petite partie du temps et des intérêts des peuples considérés. D’autre part, on ne trouve nulle part, liées dans un même et unique concept, l’ensemble des notions et des significations auxquelles notre concept de travail renvoie (peine, transformation de la nature, création de valeur...). « Le travail n’est pas une catégorie réelle de l’économie tribale. » [4]
Ce « constat » est partagé en tous points par les recherches dont nous disposons sur l’époque grecque archaïque et classique [5]. Comme l’explicite Vernant : on trouve en Grèce des métiers, des activités, des tâches, on chercherait en vain « le travail ». Les activités sont au contraire classées dans des catégories irréductiblement diverses et traversées par des distinctions qui interdisent de considérer le travail comme une fonction unique. La plus importante concerne la différence entre les tâches rassemblées sous le terme de ponos, activités pénibles, exigeant un effort et un contact avec les éléments matériels, donc dégradant, et celles qui sont identifiées comme ergon, œuvre, qui consiste en l’imposition d’une forme à une matière. Dans la Grèce archaïque, la hiérarchie des activités s’ordonne selon le plus ou moins grand degré de dépendance par rapport aux autres qu’elles impliquent : en bas de l’échelle, l’activité des esclaves et du thète ; ensuite celle des artisans et mendiants (qui appartiennent à la même catégorie, celle où l’on ne vit que de la commande ou de la rétribution d’autrui). Les activités commerciales sont également condamnées : les activités qu’on appellerait aujourd’hui laborieuses – même si, rappelons-le, elles ne sont pas à l’époque rassemblées sous le même concept – ne sont pas méprisées en elles-mêmes mais en raison de la servitude à autrui qu’elles entraînent.
À la question de savoir si l’artisan (qui n’est pas un esclave – instrument animé – mais un homme et qui exerce un ergon et non un ponos) peut être un citoyen, Aristote répond clairement par la négative : esclaves et artisans sont soumis à la nécessité, sont astreints à la reproduction des conditions matérielles de vie et surtout à autrui, et donc ne disposent pas de la liberté nécessaire pour participer à la détermination du bien-être de la cité. Mais, surtout, les Grecs sont infiniment éloignés de ce que nos siècles modernes ont « inventé » : la production, l’ajout de valeur, la transformation de la nature...
Tout au long de la domination de l’Empire romain, et jusqu’à la fin du Moyen Âge [6], la représentation de ce que nous appellerons plus tard le travail ne connaîtra pas de bouleversement majeur. La classification des activités telle qu’elle est présentée par Cicéron puis la classification médiévale des arts reprendront les distinctions que nous avons vues à l’œuvre chez les Grecs. Au risque de simplifier considérablement, on peut sans doute dire que, tant que les représentations philosophiques et religieuses sont restées ce qu’elles furent jusqu’au XVIIe siècle (surdétermination de l’au-delà, mépris pour le terrestre et le mouvant en faveur de l’immobile et de l’éternel, mépris du gain, de l’accumulation et du commerce, faible valorisation accordée aux activités humaines...), le travail ne pouvait ni être valorisé ni émerger comme une catégorie homogène rassemblant diverses activités sous un unique concept. Au contraire, « l’invention du travail », qui signifie tout à la fois que l’article défini peut enfin être utilisé (le travail), que la catégorie trouve son unité et le concept son utilité, va s’opérer au cours du XVIIIe et du XIXe siècle, en trois temps, trois époques, chacune venant ajouter une couche de signification supplémentaire, sans jamais se substituer aux précédentes.
Le travail, facteur de production
Le XVIIIe siècle est clairement celui où le terme de « travail » trouve son unité. Il va devenir possible de dire « le » travail à partir du moment où un certain nombre d’activités, qui étaient jusque-là régies par des logiques irréductiblement diversifiées, vont devenir suffisamment homogènes pour pouvoir être rassemblées sous un seul terme. À bien lire Smith [7], et ses contemporains ou ses disciples, le travail, c’est une unité de mesure, un cadre d’homogénéisation des efforts, un instrument permettant de rendre différentes marchandises et différentes actions comparables. Son essence, c’est le temps. La notion de travail trouve son unité, mais au prix de son contenu concret : le travail est construit, instrumental, abstrait. Instrument de la comparabilité de toute chose, le travail devient en même temps, dans la philosophie smithienne, le fondement et le ciment de l’ordre et du lien social : dans une société qui doit être tout entière tendue vers la recherche de l’abondance, le rapport qui lie les individus est fondamentalement celui de la contribution des individus à la production, et de la rétribution, dont le travail est la mesure.
Mais même s’il devient le fondement de l’ordre social, le travail n’est pourtant en aucune manière « valorisé », « glorifié ». Il reste chez Smith et ses contemporains synonyme de peine, d’effort, de sacrifice, comme Marx le reprochera plus tard à Smith. Le XVIIIe voit donc l’invention du concept de travail comme « ce qui produit de la richesse » ou, comme on dirait aujourd’hui, « facteur de production ».
Le travail, essence de l’homme
Sur ce premier niveau, le XIXe siècle ajoute une dimension essentielle. Le mouvement qui consiste à transformer le monde, à le civiliser et à l’humaniser, et simultanément qui transforme l’individu en lui permettant de mettre au jour ses potentialités, de les extérioriser, ce que les Allemands de l’époque appelleront culture ou formation (Bildung) et qui un jour ne s’appellera plus que travail, c’est là l’invention propre au XIXe siècle. Que ce mouvement soit celui de l’Esprit, de Dieu ou de l’Homme, c’est lui dans tous les cas qui mène la tâche d’humanisation du monde.
C’est à ce même moment, à l’époque même où se développent des conditions de travail inhumaines et où fleurissent les discours sur le paupérisme, que se met en place une véritable idéologie du travail. Celui-ci apparaît à la fois comme une authentique liberté créatrice, le symbole de l’activité humaine, dont l’exercice complet est entravé par les conditions d’organisation de la production mais qui, un jour, permettra la fondation d’un ordre social plus juste fondé sur l’apport de chacun à la production (un ordre des capacités), et comme le moyen d’une œuvre collective réelle.
Le travail devient synonyme d’œuvre (dans l’objet que je fabrique, je mets quelque chose de moi-même, je m’exprime par son intermédiaire) et est simultanément œuvre collective (en m’exprimant, je livre en même temps une image de moi-même aux autres). Comme l’indique Marx, lorsque le travail ne sera plus aliéné et lorsque nous produirons de manière libre, alors nous n’aurons plus besoin du médium de l’argent, les biens ou services que nous produirons nous dévoileront les uns aux autres tels qu’en nous-mêmes : « Supposons, écrit Marx, que nous produisions comme des êtres humains (...). Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre. » [8] Il y a là une indication très importante sur la société imaginée par le XIXe siècle et en particulier par Marx : la production et par conséquent le travail sont rêvés comme le lieu central où s’opère l’alchimie du lien social dans une philosophie de l’interexpression et de la reconnaissance. Marx réussit à faire la synthèse de l’économie politique anglaise et de la philosophie allemande de l’expression, et s’inscrit dans une philosophie de l’humanisation : ce n’est plus seulement l’abondance matérielle que poursuit l’humanité, mais l’humanisation, la civilisation du monde. Dès lors, on peut sans doute soutenir que sur la sphère de la production se sont fixées soudainement toutes les attentes et toutes les énergies utopiques : d’elle viendra non seulement l’amélioration des conditions de vie matérielles mais aussi la pleine réalisation de soi et de la société. Parallèlement, chez Marx comme chez Proudhon, L. Blanc et l’ensemble de la pensée socialiste mais aussi libérale, le travail est devenu synonyme d’activité humaine pleinement humaine : l’activité propre de l’homme s’appelle travail et le travail est l’activité fondamentalement humaine.
Cependant, Marx demeure cohérent : il sait fort bien que le travail n’est pas encore cette liberté créatrice ou du moins qu’il ne l’est qu’en soi, pas encore en réalité. Il ne deviendra tel, premier besoin vital, que lorsque nous produirons librement, c’est-à-dire lorsque le salariat aura été aboli et que l’abondance aura été atteinte. Alors, le travail ne sera plus peine, souffrance ou sacrifice, mais pure réalisation de soi, pleine puissance d’expression ; alors seulement, il n’y aura plus de différence entre travail et loisir.
Le travail, système de distribution des revenus, des droits et des protections
La troisième étape a été théorisée dans le discours social-démocrate allemand, qui consiste à récupérer l’héritage socialiste (la croyance dans le caractère en soi épanouissant du travail et dans la nécessaire poursuite de l’abondance) en transformant profondément son enseignement. Au lieu de supprimer le rapport salarial, le discours et la pratique social-démocrates vont au contraire faire du salaire le canal par où se répandront les richesses et par le biais duquel un ordre social plus juste (fondé sur le travail et les capacités) et véritablement collectif (les « producteurs associés ») se mettra progressivement en place [9]. Dès lors, l’État se voit confier une double tâche : être le garant de la croissance et promouvoir le plein emploi, c’est-à-dire donner la possibilité à tous d’avoir accès aux richesses ainsi continûment produites.
Mais la contradiction par rapport à la pensée de Marx est complète car le discours social démocrate soutient que le travail va devenir épanouissant, alors même que c’est d’abord par le biais de l’augmentation des salaires et de la consommation qu’il en sera ainsi. Comme l’écrit Habermas, « le citoyen est dédommagé pour la pénibilité qui reste, quoi qu’il en soit, attachée au statut de salarié, même s’il est plus confortable ; il est dédommagé par des droits dans son rôle d’usager des bureaucraties mises en place par l’État-providence, et par du pouvoir d’achat, dans son rôle de consommateur de marchandises. Le levier permettant de pacifier l’antagonisme de classes reste donc la neutralisation de la matière à conflit que continue de receler le travail salarié » [10].
Autrement dit, la social-démocratie qui, entendue dans ce sens, nous inspire encore, se fonde sur une profonde contradiction, dans la mesure où elle pense le travail à la fois comme la modalité essentielle de l’épanouissement humain, individuel et collectif, mais sans plus se donner les moyens d’en faire une œuvre (car le travail reste hétéronome, exercé en vue d’autre chose) et surtout pas une œuvre collective où le travail serait le lieu d’une véritable coopération. Elle opère de ce fait une confusion majeure entre les deux conceptions du travail que la pensée socialiste avait toujours pris soin de distinguer : le travail réel, aliéné et dont la lutte politique doit réduire le temps, et le travail libéré, qui deviendra un jour le premier besoin vital, mais en changeant totalement de sens.
Nous vivons donc aujourd’hui avec un concept du travail qui est un « monstre », le produit de la juxtaposition et de l’assemblage non repensés de ces trois dimensions du travail : le travail comme facteur de production, comme essence de l’homme et comme système de distribution des revenus, des droits et des protections. Les contradictions entre ces trois définitions sont légion. Cet héritage non « retravaillé » explique que nous ne parvenions pas à nous accorder sur une définition simple du travail, ni à choisir entre une définition « extensive » – le travail comme activité qui permet à l’homme, outre d’obtenir un revenu, de transformer le monde, d’avoir des contacts avec l’extérieur, d’entrer dans des communautés autres que familiales, de s’exprimer... – et une définition plus « réduite » – le travail comme participation rémunérée à la production de biens et services.
 
L’ILLUSION DU TRAVAIL COMME VOCATION EXCLUSIVE DE L’HOMME
 
 
Le XIXe siècle a construit le mythe du travail épanouissant et de la possible libération du travail aliéné. Il a rêvé d’une société où le travail deviendrait œuvre, premier besoin vital, et a dirigé toutes les énergies utopiques de l’époque vers la sphère de la production : « Dans la mesure où la forme de ce travail abstrait a déployé une force qui a pu tout imprégner, et qui a pénétré tous les domaines, les attentes étaient conduites à se porter elles aussi vers la sphère de la production ou, pour le dire d’une formule, à vouloir que le travail s’émancipe de ce qui l’aliénait. » [11] Le travail est devenu, au cours du XXe siècle, non seulement le moyen de gagner sa vie, d’avoir une place dans la société, une utilité et une reconnaissance, mais aussi la principale arène où s’opère la compétition entre individus, le principal moyen d’expression de sa singularité, le lieu du lien social et de l’épanouissement personnel, une fin en soi.
C’est évidemment ce qui explique le caractère éminemment tragique de l’absence de travail. Dans une société qui a fait du travail sa norme et son mythe, la source du revenu, de l’identité et du contact des individus, comment ne pas être convaincu que l’absence de travail équivaut à une sorte de mort sociale qui se traduit non seulement par une baisse du revenu disponible mais aussi par le sentiment de son inutilité sociale, de son incapacité, par le désœuvrement, par l’absence d’estime de soi ? Il ne peut en aller autrement dans une société qui a autant chargé la « barque du travail », qui a assigné au travail des fonctions individuelles et sociales aussi nombreuses – et, nous l’avons dit aussi, contradictoires. La vraie question est bien de savoir si le travail est capable d’assurer l’ensemble de ces fonctions ou s’il ne s’agit là que d’une illusion – illusion qu’ont tenté de dénoncer un certain nombre de courants critiques à l’égard du travail développés depuis une cinquantaine d’années, pointant le risque de voir nos sociétés devenir exclusivement des sociétés fondées sur le travail, c’est.à-dire de ne penser tout rapport au monde, à soi et aux autres que sous la forme du travail.
Ce risque est évidemment celui de voir la mise en valeur du monde et le développement humain (des sociétés et des individus qui les composent) réduits à la seule production. Or le travail et la production ne peuvent pas être les seuls lieux d’expression de soi, de participation à la décision politique, ni épuiser l’ensemble des relations que les individus nouent entre eux ou des actions qu’ils développent. À côté de la production, font partie de la vie individuelle et sociale – et du bien-être individuel et social – ce qu’Habermas appelait l’interaction, l’ensemble des relations et des actions développées dans la sphère amoureuse, amicale, familiale, l’ensemble des actions qui visent à participer à la détermination des conditions de vie commune, à se développer librement, à éduquer... et dont les finalités doivent absolument se démarquer des logiques « productivistes » à l’œuvre dans le travail.
C’est pour cette raison qu’il me semble nécessaire de préférer désormais à une philosophie du travail (toujours pensée comme de la centralité du travail) une philosophie de l’activité, partant de l’activité humaine comme genre qui admet des espèces irréductiblement différentes : l’activité de production – le travail –, qui permet à chacun de participer à la production rémunérée de biens et services, d’avoir une place dans la société, d’obtenir un certain type d’utilité et de reconnaissance sociale ; l’activité politique, qui permet (ou devrait permettre) à chacun de participer à la discussion, à l’élection, au débat, au choix des conditions de vie communes ; l’activité amicale, parentale, familiale, qui permet de développer des types de liens et des actions qui n’ont rien à voir avec le travail ; les activités personnelles, visant à se former ou à se développer librement... – l’idéal d’une bonne société étant de garantir à chaque individu l’accès à la gamme entière de ces activités, toutes nécessaires au bien-être individuel et social.
Un tel raisonnement ne vise donc en rien à la disparition du travail : il se situe délibérément du côté du souhaitable, pour s’interroger sur les fins de la société, concevant celles-ci comme plurielles et préférant au seul objectif d’augmentation de la production celui de développement ou de civilisation, et en déduisant, plutôt que la centralité du travail ou de la production, un développement équilibré des différentes activités nécessaires au bien-être individuel et social [12] et, derechef, la nécessité de règles permettant d’organiser cette coexistence, la poursuite par les individus de cette pluralité d’objectifs. Circonscrire la place du travail, intégrer de manière bien plus approfondie qu’aujourd’hui le travail et le reste de la vie, et les différents temps sociaux, revoir en profondeur les investissements temporels déséquilibrés que consacrent aujourd’hui hommes et femmes au travail, à l’éducation, aux soins, aux tâches domestiques, aux activités sociales et aux loisirs, est sans doute aujourd’hui la meilleure façon de parvenir, en même temps, à rendre le travail plus humain, le rapport au travail des différentes catégories sociales moins hétérogène et la société, finalement, plus riche.
 
QU’EST-CE QU’UN PLEIN EMPLOI DE QUALITÉ ? UN EMPLOI INTÉGRÉ DANS LA VIE INDIVIDUELLE ET SOCIALE
 
 
Il faut sans doute, ici, s’arrêter un instant sur le contexte nouveau dans lequel cette recherche de compatibilité s’inscrit aujourd’hui : il est en effet radicalement différent du contexte « beveridgien » de l’après-guerre [13], non seulement parce que les instruments dont l’État disposait pour tenir ensemble toutes les « manettes » permettant d’obtenir le plein emploi n’existent plus, mais encore parce que le processus de mondialisation, même remis en cause, a changé la donne en profondeur, parce que l’emploi est devenu plus flexible et aussi parce qu’il ne s’agit plus du plein emploi du travailleur masculin mais bien de celui de tous les hommes et les femmes d’une société.
Si les contraintes temporelles sont ressenties de manière aussi forte par les individus, c’est en effet non seulement parce que les contraintes de flexibilité issues du système productif se sont accrues, mais aussi parce que l’organisation sociale sur laquelle ces contraintes s’exercent s’est considérablement transformée. Parmi ces transformations, une doit retenir en priorité notre attention : la considérable augmentation, ces trente dernières années, de l’activité féminine (le taux d’activité des femmes de 25 à 49 ans s’élève aujourd’hui à 80 %, alors qu’il était de 41,5 % en 1962) et de ses modalités, puisque la majeure partie des femmes n’interrompent désormais plus leur activité au moment où elles ont des enfants, à la différence de la situation qui prévalait antérieurement.
Autrement dit, la société est composée de plus en plus de couples bi-travailleurs ou de familles monoparentales chargées d’enfants, ce qui signifie que la spécialisation qui prévalait dans les années 1960, l’homme travaillant et externalisant l’ensemble des tâches domestiques et familiales sur la femme, véritable « réservoir de temps » (ce qui signifie la gestion d’un certain nombre de tâches, une partie étant « invisible », mais surtout la prise en charge de toutes les coordinations entre les différents temps et les différents espaces sociaux), est en train de s’estomper et que les difficultés concrètes de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale devraient concerner désormais un grand nombre d’individus. Cela signifie aussi que le plein emploi des Trente Glorieuses n’est plus possible « parce qu’il reposait en grande partie sur le modèle de l’homme seul soutien de famille » [14].
Ce seul point transforme donc radicalement le contexte dans lequel doit s’opérer aujourd’hui la recherche du plein emploi : le nouveau plein emploi ne pourra plus être le même que celui des Trente Glorieuses ni en quantité ni en qualité, et cela implique de très importantes conséquences. Car il s’agit aujourd’hui, dans ce « nouveau » plein emploi, de satisfaire à la fois les aspirations des femmes à travailler et à réussir professionnellement aussi bien que les hommes tout en donnant aux hommes et aux femmes les moyens de régler autrement que par la solution antérieure de spécialisation et de division des rôles la compatibilité des diverses tâches. Cela signifie aussi que les « aspirations » à une meilleure compatibilité entre vie professionnelle, vie parentale, vie conjugale et vie sociale sont désormais partagées par de plus en plus de personnes.
On sait qu’actuellement les dysfonctionnements de cette fonction de compatibilité pèsent essentiellement sur les femmes [15] : les inégalités dans la sphère domestique et familiale expliquent en large partie les inégalités auxquelles elles sont confrontées dans la vie professionnelle. C’est en effet toujours principalement à elles qu’incombent les tâches domestiques (80 % de ces tâches sont assurées par elles [16]) et les tâches parentales (elles y consacrent deux fois plus de temps que les hommes : vingt-cinq heures par semaine, contre douze pour les hommes [17]). Cela est évidemment à mettre en lien avec leur plus faible investissement temporel dans le travail, leur sous-représentation parmi les cadres, les inégalités de salaire dont elles sont victimes...
Si le mode de règlement que la société avait trouvé à une époque pour organiser la compatibilité des diverses tâches, grâce à la division sexuée des rôles, ne fonctionne plus et sauf à considérer le temps à consacrer aux enfants ou à la vie sociale comme un temps mort sans aucun intérêt, la question d’un nouveau mode de règlement se pose désormais avec de plus en plus d’urgence. Un certain nombre d’enquêtes ou d’études montrent que les femmes revendiquent une pluralité d’ancrage, de modes d’expression ou de modes de réalisation : la très grande majorité des femmes revendique le fait d’être à la fois travailleuses, compagnes, mères, ... et les femmes sont donc porteuses, plus que les hommes aujourd’hui, d’une revendication de compatibilité entre les différents temps. Il importe également de remarquer que les jeunes hommes, en particulier les plus diplômés d’entre eux, commencent également à porter la revendication d’un équilibre entre leurs différents temps de vie [18] et à porter ces revendications dans les entreprises, à un moment où la pression du chômage se desserre et où les entreprises embauchent.
Cette situation nouvelle doit nous faire réfléchir sur le plein emploi à venir et sur la nécessité qu’il soit mieux intégré qu’actuellement dans le reste de la vie. Du fait de ce nouveau contexte, il devient en effet de plus en plus nécessaire que la nouvelle norme d’emploi soit en quelque sorte beaucoup plus modelée de l’extérieur que par le passé, beaucoup plus la résultante d’un compromis véritablement construit entre les entreprises et les salariés : il devient de moins en moins en moins supportable – et il deviendra de moins en moins supportable à mesure que le chômage diminuera, que les personnes seront plus qualifiées, donc mieux armées dans les négociations et à mesure qu’hommes et femmes travailleront vraiment sur les mêmes durées et selon les mêmes modalités – que les entreprises continuent d’édicter souverainement des normes temporelles ne prenant pas en considération les besoins diversifiés des salariés, les autres dimensions de leur vie.
Dès lors, si notre idéal est bien celui d’un plein emploi de qualité pour tous, la solution est sans doute à chercher du côté d’une nouvelle norme du temps de travail, plus courte pour les hommes et les femmes, permettant aux deux parents, hommes et femmes, de s’investir également dans la vie professionnelle, la vie parentale, la vie sociale et la vie personnelle, et le chemin à parcourir est peut-être plus long pour les hommes que pour les femmes. Car, comme le suggère une grande figure du féminisme hollandais, dont les propos me semblent pouvoir expliquer pourquoi les pays du Nord entretiennent avec le travail un rapport plus équilibré : « Si nous voulons émanciper les femmes de la sphère domestique, il nous faut d’abord émanciper les hommes du travail. » [19]
 
NOTES
 
[1] Les idées présentées ici ont déjà été développées, sous une forme proche, dans Le travail, une valeur en voie de disparition, Champs-Flammarion, 1998, dans « La fin de la valeur travail ? », Esprit, no 8, 1995, dans « Le plein emploi de qualité, une figure du bien commun ? », L’économie politique, septembre 2000, et dans l’Encyclopédie des ressources humaines, à paraître, 2001.
[2] M. Jahoda, Wieviel Arbeit braucht der Mensch ?, Weinheim, 1983 ; M. Jahoda, Braucht der Mensch die Arbeit ?, in F. Niess, Leben wir um zu arbeiten ? Die Arbeitswelt im Umbruch, Köln, 1984.
[3] M.-N. Chamoux, « Sociétés avec et sans concept de travail : remarques anthropologiques », Sociologie du travail, hors-collection, 1994.
[4] M. Sahlins, Âge de pierre et âge d’abondance, Gallimard, 1976, et Au cœur des sociétés : raison utilitaire et raison culturelle, Gallimard, 1991.
[5] Voir notamment les grands classiques que sont : P. Vidal-Naquet et J.-P. Vernant, Travail et esclavage en Grèce ancienne, Complexe, 1988 ; Mythe et pensée chez les Grecs, Maspero-La Découverte, 1974 ; pour l’Empire romain, Histoire de la vie privée, t. 1 : De l’Empire romain à l’an mil, Le Seuil, « Points », notamment l’article de Paul Veyne.
[6] Cf. J. Le Goff, Pour un autre Moyen Âge, Gallimard, « Tel », 1991.
[7] Notamment Recherches sur les causes de la richesse des nations, Flammarion, « GF » 1991.
[8] Marx, Notes de lecture, in Économie et philosophie, Œuvres (Économie), t. II, Gallimard, 1979, p. 22. Voir aussi Principes d’une critique de l’économie politique, Œuvres (Économie), op. cit., et Ébauche d’une critique de l’économie politique, in Œuvres (Économie), op. cit.
[9] Voir notamment R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1996.
[10] Habermas, La crise de l’État-providence, in Écrits politiques, Cerf, 1990.
[11] Ibid.
[12] Et notamment la substitution d’indicateurs pluriels tels que ceux présentés dans la série des Rapports sur le développement humain du PNUd à l’utilisation du seul PIB ; cf. D. Méda, Qu’est-ce que la richesse ?, op. cit.
[13] Cf D. Méda, « Le plein emploi de qualité, une figure du bien commun ? », L’Économie politique, septembre 2000.
[14] J.-C. Barbier, J. Gauthié, Les politiques de l’emploi en Europe et aux États-Unis, PUF, 1998.
[15] Cf. D. Méda, Le temps des femmes. Pour un nouveau partage des rôles, Flammarion, 2001.
[16] Voir les résultats de l’enquête Emploi du temps 1998-1999 de l’INSEE.
[17] Temps de travail, temps parental. La charge parentale : un travail à mi-temps, M.-A. Barrère-Maurisson, O. Marchand, S. Rivier, Premières Synthèses 2000.05, no 20.1, Ministère de l’Emploi.
[18] Voir par exemple Actes du Colloque « Apprivoiser les temps de vie, un nouvel équilibre pour les cadres », juin 1999, colloque organisé par le réseau européen Famille et travail. Voir aussi l’enquête menée pour la revue Autrement, « Travailler, premiers jours », mars 2000.
[19] Cité in M. Wierink, « Temps de travail aux Pays-Bas, la voix des femmes », Futuribles, novembre 1998, no 236, p. 39-66.
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Les idées présentées ici ont déjà été développées, sous un...
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[2]
M. Jahoda, Wieviel Arbeit braucht der Mensch ?, Weinheim, ...
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[3]
M.-N. Chamoux, « Sociétés avec et sans concept de travail ...
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[4]
M. Sahlins, Âge de pierre et âge d’abondance, Gallimard, 1...
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[5]
Voir notamment les grands classiques que sont : P. Vidal-N...
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[6]
Cf. J. Le Goff, Pour un autre Moyen Âge, Gallimard, « Tel ...
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[7]
Notamment Recherches sur les causes de la richesse des nat...
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[8]
Marx, Notes de lecture, in Économie et philosophie, &#...
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[9]
Voir notamment R. Castel, Les métamorphoses de la question...
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[10]
Habermas, La crise de l’État-providence, in Écrits politiq...
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[11]
Ibid. Suite de la note...
[12]
Et notamment la substitution d’indicateurs pluriels tels q...
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[13]
Cf D. Méda, « Le plein emploi de qualité, une figure du bi...
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[14]
J.-C. Barbier, J. Gauthié, Les politiques de l’emploi en E...
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[15]
Cf. D. Méda, Le temps des femmes. Pour un nouveau partage ...
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[16]
Voir les résultats de l’enquête Emploi du temps 1998-1999 ...
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[17]
Temps de travail, temps parental. La charge parentale : un...
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[18]
Voir par exemple Actes du Colloque « Apprivoiser les temps...
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[19]
Cité in M. Wierink, « Temps de travail aux Pays-Bas, la vo...
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