Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130518938
256 pages

p. 241 à 245
doi: 10.3917/cite.008.0239

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VII. Les penseurs politiques contemporains

n° 8 2001/4

2001 Cités VII. Les penseurs politiques contemporains

Michael Oakeshott, ou comment repenser le conservatisme ?

Profil biobibliographique

Norbert Col Ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, Norbert Col est agrégé d’anglais, et professeur de littérature et d’histoire britanniques à l’Université de Bretagne-Sud. Il a notamment publié une édition bilingue d’Edmund Burke, Appel des whigs modernes aux whigs anciens, Presses universitaires de Rennes, 1996, et Burke, le contrat social et les révolutions, Presses universitaires de Rennes, 2001.
Michael Oakeshott (1901-1990), après des études à Cambridge (1920-1923) et à Tübingen (1926-1929), enseigna l’histoire à Cambridge (1929-1950) puis à Oxford (1950-1951), si l’on décompte trois années passées dans l’armée, de 1942 à 1945. Il fut ensuite professeur de science politique à la London School of Economics (1951-1967) et donna des conférences à Harvard en 1958 (Morality and Politics in Modern Europe, posthume, 1993). Ce sont probablement ses travaux sur Hobbes (notamment une édition du Leviathan en 1946), dont l’essentiel a été recueilli dans Rationalism in Politics and Other Essays (1962 ; édition augmentée, 1991) qui ont fait le plus, au début, pour sa notoriété auprès des spécialistes français des idées politiques. Mais Oakeshott, avec The Voice of Liberal Learning (1989), a aussi témoigné en faveur des sciences humaines que menacent, dans le cursus scolaire et universitaire, des conceptions privilégiant les connaissances directement réutilisables (on n’hésitera pas à dire « professionnalisantes », pour reprendre la langue de bois française de ces dernières années) qui justifient des entreprises rationalisantes destructrices du goût du savoir pour lui-même.
 
L’ANTI-RATIONALISME RADICAL D’OAKESHOTT : UN ENFERMEMENT CONTROLE
 
 
Il semblerait que ce soit aujourd’hui cet anti-rationalisme que l’on associe le plus volontiers à son nom. Que cela ne soit pas incompatible avec son admiration pour Hobbes – rationaliste sans faille selon une certaine vulgate – est, à cet égard, une indication de la complexité de la pensée d’Oakeshott que l’on essaiera de clarifier sans pour autant l’édulcorer.
Tout d’abord, il ne faudrait pas voir en lui un défenseur de l’irrationalisme. Oakeshott, après Coleridge [1], se contente d’attaquer les prétentions excessives de la raison triomphaliste du XVIIIe siècle avec son culte de la table rase. Cela va très loin néanmoins, comme le montre son opposition à Hayek en qui il ne voit guère qu’un rationaliste déguisé dont le refus affiché de toute planification ne fait, en définitive, que la réintroduire subrepticement [2]. L’intransigeance de telles positions s’explique par le conservatisme particulier d’Oakeshott qui se caractérise, en première analyse, par la familiarité avec ce que l’on connaît : à cet égard Hayek ne ferait que proposer une variété à peine moins évidente de pensée révolutionnaire. Si Oakeshott en restait là, les choses seraient décevantes tant la clarté de son point de vue dépendrait du rejet de toute construction conceptuelle. Or, loin de se contenter de ce conservatisme minimal de la défense de ce dont on est familier, il cherche au contraire à lui donner un fondement philosophique plus exigeant.
Ce dernier est indissociable de l’État minimal de la societas, dont les caractéristiques seront exposées plus en détail dans On Human Conduct (1975). Après avoir récusé la pertinence des composantes habituellement invoquées quand il s’agit d’expliquer ce qu’est le conservatisme, Oakeshott affirme que le conservatisme n’est envisageable que si l’on a des raisons de conserver : ces dernières naissent de la liberté que donne l’État minimal à ses sujets de vaquer en paix à leurs occupations et de faire librement les choix qui les regardent [3]. Or cette pensée de la familiarité est éminemment inapte à proposer, si elle veut rester logique, des solutions de remplacement à un État qui se donnerait comme mission de fournir un objectif commun à la société (ce qu’Oakeshott appelle universitas, ou téléocratie, et qu’il oppose à la nomocratie de la societas), et l’on retrouve l’incompatibilité entre Oakeshott et Hayek.
C’est, une fois de plus, l’économie – quelque part réduite qu’elle est au demeurant dans cette œuvre – qui donne la clé de cette opposition. Oakeshott dénonce le paradoxe d’un libéralisme économique qui, afin de s’imposer, devrait au préalable assigner à l’État une mission, celle d’instaurer la societas, tombant de ce fait involontairement dans le piège de l’universitas. C’est là accepter de se condamner à l’inaction lorsque l’État dans lequel on vit ne répond nullement aux exigences désirées de la societas. Plus que d’une limite ou d’une inconséquence, il faut voir en cela un aspect – qui n’a peut-être pas été théorisé en tant que tel – de la conception oakeshottienne de l’historiographie [4].
Oakeshott se refuse à toute prétention à embrasser l’histoire dans son ensemble. Les grands systèmes explicatifs pèchent par leur manque d’attention à ces détails qui sont la seule manière de véritablement faire de l’histoire. En outre, cette condamnation est un aspect de son refus de l’ « histoire pratique » – qui, par la vision globale qu’elle propose, se fait guide engagé et trahit sa mission – comme de l’ « histoire scientifique », voire de l’ « histoire contemplative ». Toutes trois faillissent au devoir premier de l’historien qui est de partir de son expérience, nécessairement présente, et de la traduire dans les termes du passé en se penchant sur les médiations et sur la nature spécifique des relations entre les événements : elles relient un premier événement et son subséquent et ne jouent jamais dans les deux sens car ce serait là ouvrir la porte aux errances rétrospectives [5]. Monde clos sur lui-même, l’histoire selon Oakeshott résiste aux justifications qu’on invoque d’ordinaire en croyant la défendre, et c’est peut-être l’exemple privilégié de la gratuité du savoir universitaire.
 
L’IMPORTANCE DE MICHAEL OAKESHOTT
 
 
Penseur du politique, Oakeshott se refuse à la « vulgarité mentale » de l’action politique [6]. Pareillement, l’arrière-plan de son conservatisme est en marge du courant que l’on appelle d’ordinaire ainsi. C’est, à cet égard, une simplification regrettable que de voir en lui, comme le faisait un article de The Times, le 1er avril 1993, « le plus grand penseur conservateur depuis Burke ». Même si tous deux sont proches en raison de leur anti-rationalisme et de leur anti-progressisme, il faut se garder de toute lecture « hayékienne » qui leur attribuerait une croyance absolue en la nécessité de défendre des ordres autogénérés. De même que chez Burke les métaphores de l’autogénération des sociétés doivent être complétées par l’insistance sur le travail de l’intelligence humaine dans l’équilibre des institutions [7], de même, chez Oakeshott, l’importance de la loi montre-t-elle que la singularité de l’humain tient dans sa capacité à créer des artefacts.
C’est là suggérer l’originalité d’un Oakeshott profondément influencé par ce Hobbes qui généralement suscite une levée de boucliers de la part de la majorité des conservateurs [8] : ces derniers, en effet, iront bien plutôt chercher leurs références du côté d’Aristote. En outre, la lecture que fait Oakeshott de Hobbes est une lecture « libérale » [9] qui éclaire les limites de l’aliénation inconditionnelle de la liberté individuelle au souverain. Certes, cela évoque l’hostilité des conservateurs contre-révolutionnaires à l’idole nationale, mais est-ce suffisant pour faire de Hobbes et, à travers lui, d’Oakeshott des conservateurs au sens étroit du terme comme on le trouve chez Philippe Bénéton [10] ?
Le problème majeur tient au refus hobbesien de toute tradition et de tout ancrage surnaturel, avec sa conséquence, le rejet oakeshottien des « inepties » du droit naturel classique. Comment concilier cela avec le conservatisme ? Oakeshott, on l’a vu, fonde ce dernier dans le cadre formel de la societas qui permet à chacun de se livrer en paix aux occupations qui lui sont chères et qui ne peuvent s’épanouir que s’il y a stabilité, cette dernière étant indissociable d’une ingérence étatique minimale. Ce qui compte est alors une vie dans le présent comme seule immortalité possible, et ce christianisme bien particulier du jeune Oakeshott [11] explique sa lecture augustinienne de Hobbes qui réécrirait le péché originel et le Salut dans les métaphores de l’état de nature et du pacte. La supériorité, en dernière analyse, de l’individu sur la société se fonde dans cette dimension métaphysique en vertu de laquelle la spécificité humaine réside dans des choix moraux, par définition personnels, qui expliquent le refus oakeshottien de toute téléocratie. C’est là fonder un conservatisme hostile, certes comme ses autres variantes, aux dérives vers quelque sociolâtrie que ce soit, mais un conservatisme dont la marque exclusive est que ses fondements, sinon ses applications, rompent avec le droit naturel classique illustré par Leo Strauss. Devant l’ambiguïté fondamentale du conservatisme, qui date de Burke lui-même, Oakeshott est franchement dans le camp libéral, tout en refusant d’évacuer une dimension religieuse dont les traces indépassables se lisent dans la remise en jeu de la vie en société avec chaque nouvel individu. Là où le conservatisme classique insiste sur le processus acquisitif, Oakeshott récuse ce dernier car c’est un aspect des errances de l’histoire pratique qui s’imagine pouvoir tirer les leçons du passé. En un mot, l’apport majeur de la pensée sceptique d’Oakeshott est d’insister sur cette opacité centrale à l’homme : il se donne diverses métaphores, religieuses ou philosophiques, pour comprendre la situation fâcheuse (predicament) qui est la sienne, mais toutes convergent pour rappeler sans cesse que sa dignité est de se replacer en permanence devant des choix que nul ne pourra faire à sa place et qui seuls peuvent le justifier.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Experience and its Modes, 1933, Cambridge, Cambridge University Press, 1994.
·  The Social and Political Doctrines of Contemporary Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1939.
·  Rationalism in Politics and Other Essays, 1962, éd. augmentée, intr. Timothy Fuller, Indianapolis, Liberty Press, 1991.
·  On Human Conduct, Oxford, Oxford University Press, 1975 ; trad. fr. Olivier Sedeyn, De la conduite humaine, Paris, PUF, 1995.
·  Hobbes on Civil Association, Oxford, University of California Press and Basil Blackwell, 1975.
·  On History and Other Essays, Oxford, Basil Blackwell and New York, Barnes and Noble, 1983.
·  The Voice of Liberal Learning : Michael Oakeshott on Education, ed. Timothy Fuller, 1989, New Haven, Yale University Press, 1990.
·  Morality and Politics in Modern Europe, ed. Shirley Robin Letwin, New Haven and London, Yale University Press, 1993.
·  Religion, Politics and the Moral Life, ed. Timothy Fuller, New Haven and London, Yale University Press, 1993.
·  Col Norbert, Pellissier-Tanon Arnaud, « Michael Oakeshott, Analyste de l’État moderne et de sa pathologie : lecture critique de son traité De la conduite humaine », Revue de la recherche juridique : droit prospectif, no XXIII-73, 1998-2.
·  Col Norbert, « Quelques remarques sur histoire et philosophie chez Michael Oakeshott », Mentalités/Mentalités, no 15, 1, 2000.
·  Franco Paul, The Political Philosophy of Michael Oakeshott, New Haven, Yale University Press, 1990.
·  Fuller Timothy, « Authority and the Individual in Civil Association : Oakeshott, Flathman, Yves Simon », Nomos, vol. 29, ed. by Roland Kennock and John Chapman, New York, New York University Press, 1987.
·  Grant Robert, Oakeshott, London, Claridge Press, 1990.
·  Monro D. H., « Godwin, Oakeshott, and Mrs. Bloomer », Journal of the History of Ideas, XXXV, 4, 1974.
·  Spitz David, « A Rationalist malgré lui : The Perplexities of Being Michael Oakeshott », Political Theory, IV, 3, 1976.
 
NOTES
 
[1] Oakeshott, Rationalism in Politics and Other Essays, p. 99.
[2] Ibid., p. 26.
[3] Ibid., p. 425-427.
[4] On la trouvera surtout dans « Historical Experience », Experience and its Modes (1933), « The Activity of Being an Historian », 1958, Rationalism in Politics and Other Essays, p. 151-183, et dans On History and Other Essays (1983).
[5] Quelque discrétion qu’observe Oakeshott sur ses dettes envers ses prédécesseurs, on reconnaîtra ici l’influence de Herbert Butterfield, The Whig Interpretation of History (1931).
[6] Oakeshott, Religion, Politics and the Moral Life, p. 93.
[7] Burke, An Appeal from the New to the Old Whigs, 1791, éd. et trad. Norbert Col, Appel des whigs modernes aux whigs anciens, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1996, p. 195 et postface, p. 274.
[8] Voir les jugements hostiles de Joseph Vialatoux, Leo Strauss et, à un moindre degré, de Jacob Laib Talmon.
[9] Cette dernière, mutatis mutandis, a été menée dans toute sa rigueur par Franck Lessay (Souveraineté et légitimité chez Hobbes, Paris, PUF, 1988).
[10] Philippe Bénéton (Le conservatisme, Paris, PUF, 1988) en arrive à restreindre le conservatisme aux contre-révolutionnaires comme Bonald et de Maistre. Si la tradition anglaise, héritée de Burke et représentée entre autres par Disraeli, prend sa place dans ce courant de pensée, cela s’explique par le caractère fort peu doctrinal de son libéralisme alors que le conservatisme américain, trop marqué par la pensée des Lumières, n’est qu’un conservatisme en trompe-l’œil.
[11] Oakeshott, Religion, Politics and the Moral Life, p. 37.
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[2]
Ibid., p. 26. Suite de la note...
[3]
Ibid., p. 425-427. Suite de la note...
[4]
On la trouvera surtout dans « Historical Experience », Exp...
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[5]
Quelque discrétion qu’observe Oakeshott sur ses dettes env...
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[6]
Oakeshott, Religion, Politics and the Moral Life, p. 93. Suite de la note...
[7]
Burke, An Appeal from the New to the Old Whigs, 1791, éd. ...
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[8]
Voir les jugements hostiles de Joseph Vialatoux, Leo Strau...
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[9]
Cette dernière, mutatis mutandis, a été menée dans toute s...
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[10]
Philippe Bénéton (Le conservatisme, Paris, PUF, 1988) en a...
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[11]
Oakeshott, Religion, Politics and the Moral Life, p. 37. Suite de la note...