Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130518938
256 pages

p. 75 à 85
doi: 10.3917/cite.008.0075

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I. Dossier

n° 8 2001/4

2001 Cités I. Dossier

Le travail des femmes : une paradoxale émancipation

Françoise Battagliola Sociologue, chargée de recherche au laboratoire Cultures et sociétés urbaines au CNRS. Elle a notamment publié : Histoire du travail des femmes, La Découverte, « Repères », 2000 ; « Des femmes aux marges de l’activité, au cœur de la flexibilité », Travail, genre et sociétés, no 1, avril 1999, p. 157-177.
L’histoire des femmes est celle d’une paradoxale émancipation, selon l’expression de Francine Muel-Dreyfus [1]. Si les femmes ont toujours travaillé, les clivages entre les sexes ont perduré : à travers les recompositions des tâches, des fonctions, des métiers, ceux-ci restent affectés du signe du féminin ou du masculin, même si des secteurs d’activité ont basculé d’un sexe à l’autre. C’est dire que cette histoire ne peut être lue comme une histoire linéaire. Elle est faite d’avancées et de retours en arrière, elle est le produit de rapports de force, de confrontations, de conflits entre ses acteurs. Histoire, sociologie, anthropologie se sont nourries mutuellement pour voir les rapports entre les sexes comme le produit d’une construction sociale. Ce sont les dynamiques de ces rapports qui fondent les divisions et les inégalités entre hommes et femmes. Pour autant, les femmes de l’an 2000 ne rejouent pas la même partition que celles du XIXe siècle. Aussi l’enjeu est-il d’identifier les discontinuités, les moments de rupture, d’observer les déplacements des frontières entre le masculin et le féminin, objets de définitions socialement constituées et d’un travail symbolique jamais achevé de légitimation [2].
 
COMPORTEMENTS D’ACTIVITÉ ET NORMES SOCIALES
 
 
La Première Guerre mondiale n’a pas bouleversé les rapports entre les sexes, mais le dérèglement du marché matrimonial, l’effritement des fortunes et l’érosion des rentes ont incité les familles de la petite, voire de la grande bourgeoisie, à munir leur fille d’un bagage scolaire leur permettant d’exercer éventuellement une activité professionnelle. La scolarisation des filles se fait surtout dans les écoles primaires supérieures, mais une hausse des aspirations se fait jour, concrétisée par le décret Bérard de 1924, autorisant les filles à préparer le baccalauréat au même titre que les garçons et la progression du nombre des étudiantes. Avec l’ouverture de secteurs d’activité aux femmes, plus compatibles que la condition ouvrière avec l’image bourgeoise de la féminité, peu de jeunes filles restent alors sans expérience professionnelle. La plupart arrêtent de travailler lorsqu’elles fondent une famille, mais ce changement est notable car il est l’indice que désormais le travail fait partie de l’horizon des possibles d’une majorité de femmes.
Dans les générations nées dans les années 1930 émerge un autre comportement qui s’exprime dans la traditionnelle courbe à deux bosses des taux d’activité par âge : les femmes sont actives avant la naissance de leurs enfants, s’interrompent le temps de les élever puis reprennent un emploi : l’activité professionnelle cesse alors de rimer avec célibat et la part des femmes mariées dans la population active ne cesse de croître à partir des années 1950. Mais, à cette période du baby-boom, fortement marquée par le familialisme, un consensus s’établit autour de la discontinuité de l’activité professionnelle des femmes, solution à la nécessité de la « conciliation des rôles » fortement encouragée par la politique familiale après 1945. Avec l’allocation de salaire unique conjuguée aux allocations familiales, l’aide aux familles est subordonnée à deux critères : l’activité ou l’inactivité professionnelle de la mère et la progressivité des prestations à partir du deuxième enfant. Cette politique a exercé un effet certain d’incitation au retrait du marché du travail sur les mères, elle a aussi contribué à cristalliser une norme sociale, celle de la mère au foyer. Ce qui a été perçu comme une spécificité de la main-d’œuvre féminine – sa discontinuité – apparaît ainsi comme le produit d’une construction sociale [3].
Paradoxalement, cette « spécificité » de la main-d’œuvre féminine se dissout alors que la crise de l’emploi commence à se faire sentir : dans les générations nées au cours des années 1950, qui entrent sur le marché du travail dans les années 1970, l’augmentation des taux d’activité féminins se poursuit à tous les âges, se traduisant par une contribution de plus en plus importante des femmes à la population active : près de la moitié des actifs sont aujourd’hui des actives et, entre 25 et 50 ans, 80 % des femmes sont présentes sur le marché du travail [4]. Comme si des évolutions progressives engendraient un basculement des normes sociales, s’impose ainsi un modèle de comportement qui implique le cumul de l’activité professionnelle et de l’activité familiale.
La force de ce modèle se confirme lorsqu’on désagrège la catégorie des inactifs (ni étudiants, ni retraités) au sein de laquelle dominent largement les femmes. Si la position d’ « homme au foyer » n’existe pas, peut-on pour autant considérer les inactives comme des « femmes au foyer », ayant coupé tous liens avec le marché du travail et exerçant leur activité au sein de la sphère domestique pour la famille ? Activité, inactivité, chômage représentent autant de catégories de classement de la population qui ont leur histoire et leurs conventions. Avec le développement de la précarité et du chômage de masse, les frontières entre ces catégories tendent à se brouiller et se constituent aux marges des zones de flou, notamment occupées par les femmes [5]. Ces marges sont d’autant plus importantes que la définition du chômage la plus fréquemment utilisée dans les statistiques d’État est particulièrement restrictive [6]. La population des inactives s’alimente ainsi à celles des chômeuses découragées – chômeuses ayant suspendu leurs démarches infructueuses pour retrouver un emploi – et à celle des chômeuses révélées – inactives souhaitant travailler mais indisponibles dans un bref délai, essentiellement pour des raisons familiales. Il s’agit en fait d’inactives contraintes ou, autrement dit, d’actives potentielles, prêtes à rechercher un emploi si la conjoncture s’améliorait ou si leurs conditions de vie le leur permettaient. Depuis 1994, des politiques sociales comme l’allocation parentale d’éducation, incitant les mères de deux enfants à se retirer du marché du travail, contribuent à gonfler l’effectif des inactives au détriment des actives et des chômeuses. En examinant à la loupe les bénéficiaires de cette mesure, on constate qu’une part importante d’entre elles ont connu des trajectoires professionnelles particulièrement marquées par la précarité et le chômage [7]. Au nom de l’universalisme, il n’y a pas, en France, de politiques d’emploi spécialement destinées aux femmes, ce sont de fait des politiques familiales qui, régulant l’accès des femmes au marché du travail, fonctionnent comme des politiques d’emploi. Mais, si ces femmes sont momentanément indisponibles pour occuper un emploi, ont abandonné des démarches coûteuses mais infructueuses, se sont saisies de l’opportunité d’un congé parental, elles souhaitent le plus souvent « retravailler », et leur lien à l’emploi demeure vivace. N’envisageant nullement leur avenir « à la maison », elles ne peuvent être purement et simplement assimilées aux femmes au foyer des générations passées. Aussi, de plus en plus, l’inactivité cesse de décrire la situation des femmes qui se consacrent à leur ménage pour englober des situations diverses aux marges de l’activité, de l’inactivité et du chômage, résultant de formes diverses d’éviction d’une partie de la population du marché du travail.
Le lien entre les femmes et l’activité professionnelle s’enracine dans les tendances longues de la salarisation de la population féminine dans un secteur tertiaire en expansion. L’élévation du niveau de formation a joué un rôle essentiel dans ce mouvement : dans tous les pays européens, les taux d’activité des femmes sont corrélés à leur niveau d’instruction. Or, depuis la fin des années 1960, les filles surpassent les garçons, qu’il s’agisse de l’obtention du baccalauréat ou de la poursuite d’études supérieures, même si les filières scolaires empruntées restent différenciées selon le sexe [8].
Plus que jamais, la détention d’un diplôme constitue un sésame pour l’emploi et la carrière. Les trajectoires professionnelles des femmes qui ont poursuivi des études au-delà du baccalauréat tendent à se rapprocher de celles de leurs homologues masculins. À l’inverse, les femmes peu diplômées sont les plus exposées aux formes de précarité de l’emploi qui se développent à la faveur du chômage et de l’inflexion des formes de gestion de la main-d’œuvre.
 
DES INÉGALITÉS QUI SE CREUSENT
 
 
La dégradation du marché du travail a déplacé les frontières des inégalités entre hommes et femmes, elle a aussi approfondi les écarts entre les femmes selon leur niveau de certification scolaire. Les inégalités ne se mesurent plus seulement en termes de qualification, de salaire ou de progression professionnelle, mais en termes d’accès au marché du travail et de type d’emploi [9].
Avec la progression du chômage, l’ « emploi type » à temps plein et à durée indéterminée, qui constituait la référence sinon la norme, s’effrite. Il est remplacé par ce qu’on appelle les « nouvelles formes d’emploi » ou « emplois atypiques » : emplois aidés par l’État, intérim, contrats à durée (de plus en plus) déterminée, temps partiel. Le plein emploi fait place au sous-emploi et à l’éviction du marché du travail d’une partie des personnes souhaitant travailler. Or ce sont les femmes et, parmi elles, celles qui sont le moins dotées en capital scolaire, qui sont les plus exposées aux difficultés d’accès au marché du travail, à l’instabilité et au sous-emploi.
Au-delà de ce constat, comment expliquer la concentration des femmes dont le niveau de diplôme ne dépasse pas un CAP ou un BEP dans les formes les plus instables d’emploi ?
La croissance de l’emploi féminin s’est faite essentiellement dans des secteurs peu investis par les hommes – six catégories socioprofessionnelles regroupent 60 % des femmes, toutes situées dans le tertiaire – ; or, comme dans le commerce, les services aux particuliers ou la santé et l’action sociale, y dominent les formes les plus précaires d’emploi (emplois aidés, contrats à durée déterminée, travail à temps partiel) : se conjuguent alors féminisation et précarisation au sein de ces espaces professionnels. De même qu’au XIXe siècle le recours à la main-d’œuvre féminine a accompagné des processus de rationalisation de la production, de même à la fin du XXe siècle il autorise depuis près de trois décennies le développement, sans obstacle, d’une économie tertiaire impliquant disponibilité et flexibilité de la main-d’œuvre qui se traduit par la progression des « formes atypiques d’emploi ». Dans quelle mesure ces formes d’utilisation de la main-d’œuvre vont-elles se généraliser d’une part aux hommes, d’autre part aux diplômés ? Certains indices, comme la progression des jeunes hommes dans des entreprises de service, le recours massif au travail précaire (contrats à durée déterminée et intérim) dans les petites et moyennes entreprises de sous-traitance de certaines filières industrielles ou des diplômés dans la « nouvelle économie » le laisseraient présager.
Dans cet arsenal de la flexibilité des formes d’emploi, le travail à temps partiel, imposé par l’employeur, et l’extension du sous-emploi qui en résulte, occupe une position privilégiée. D’abord par sa croissance sans équivalent dans la population féminine alors qu’il reste marginal parmi les hommes : en 2000, un tiers des femmes contre 5 % des hommes travaillent à temps partiel [10]. Ensuite, par le fait que le travail à temps partiel est socialement construit comme une forme féminine d’emploi, contrairement à d’autres formes d’emploi atypiques. En France, le travail à temps partiel s’est développé depuis les années 1980, à la faveur de la crise de l’emploi et de politiques publiques d’exonération de cotisations sociales accordées aux employeurs (dans les années 1990). Le consensus qui s’établit autour du travail à temps partiel s’appuie sur les idées de libre choix et de conciliation entre la vie familiale et la vie professionnelle. Dans les faits, le temps partiel s’est imposé dans les emplois les plus féminisés : employées, ouvrières du nettoyage, caissières, vendeuses, assistantes maternelles, aides familiales, et il est bien difficile de démêler ce qui tient du choix ou de la contrainte. Lorsque les conditions de travail de certaines professions (horaires et rythmes de travail notamment) rendent impossible à gérer le cumul du travail domestique et professionnel et poussent les femmes à opter pour le temps partiel, peut-on encore parler de choix ? Et dans nombre de secteurs (la grande distribution, par exemple), les emplois sont créés à temps partiel. Ces « choix » effectués sous contraintes, dans des situations où l’alternative se situe entre inactivité, chômage ou emploi à temps partiel, se multiplient, comme en témoignent les enquêtes menées ces dernières années. Le fait que le recours au temps partiel ne résulte que marginalement d’un choix des femmes dicté par leur souci de se consacrer à leurs enfants apparaît clairement lorsqu’on constate que celles en âge d’avoir des enfants à charge travaillent moins souvent à temps réduit que les jeunes ou les plus de 60 ans. Le temps partiel imposé s’assortit le plus souvent d’une flexibilité des horaires de travail qui désorganise la vie familiale et complique la vie quotidienne des mères de famille plus qu’elle ne la facilite. En outre, la part des personnes employées à temps partiel et qui souhaiteraient travailler davantage ne cesse de croître.
Les définitions du travail à temps partiel varient d’un pays à l’autre et selon les organismes producteurs de statistiques, mais toutes le définissent comme un écart à la norme, dont la durée est extrêmement variable. L’unité de la catégorie de travail à temps partiel se construit surtout par sa dimension sexuée, comme le montre la confrontation des diverses formes de réduction du temps de travail et leur traitement social. Ainsi, les retraites progressives et le travail à temps partiel ne se confondent pas, alors que dans les deux cas il s’agit d’une réduction du temps de travail : les dénominations restent bien différenciées et la réduction de salaire n’est pas de même ampleur : la retraite progressive bénéficie d’une compensation salariale, alors que dans le cas du travail à temps partiel le salaire est généralement réduit au prorata de la réduction du temps de travail [11]. L’aménagement et réduction du temps de travail peut aboutir à des résultats plus caricaturaux encore : alors que les accords suscitent débats, voire conflits sociaux centrés sur la défense de l’emploi et les compensations salariales à la baisse du temps de travail, il n’est guère question du temps partiel. Aussi, dans la même entreprise, peuvent coexister des salariés qui, pour le même nombre d’heures de travail, perçoivent des rémunérations mensuelles différentes, car se référant à des statuts disparates – temps réduit dans le cadre de l’aménagement et réduction du temps de travail (ARTT) dans un cas, travail à temps partiel dans l’autre [12].
Le temps partiel, la forme la plus répandue et la plus féminisée de l’emploi atypique, apparaît ainsi comme le produit d’une construction sociale s’appuyant sur des normes et des représentations du travail des femmes largement partagées. En institutionnalisant une forme d’emploi au féminin, elle dément le mouvement de rapprochement des comportements d’activité des femmes et des hommes qui s’est fait jour depuis une vingtaine d’années.
Les femmes peu diplômées tendent ainsi à être reléguées dans des espaces dévalorisés, peu rémunérateurs et précaires du marché du travail, venant renforcer la ségrégation selon le sexe des emplois d’exécution. En revanche, la hausse des scolarités féminines depuis les années 1970 a permis à de nombreuses femmes d’amorcer ou d’accélérer la féminisation des professions supérieures. Peut-on y voir l’indice d’une marche vers l’égalité professionnelle ?
 
À LA CONQUÊTE DES BASTIONS MASCULINS
 
 
Quel que soit le moment où les professions se sont ouvertes aux femmes, le mode de recrutement apparaît déterminant dans leur entrée effective dans les professions supérieures. Le passage d’un recrutement par la profession à un recrutement appuyé sur les performances scolaires favorise l’entrée des filles. C’est par exemple le cas de la magistrature, ouverte aux femmes en 1946 [13], lorsque en 1958 est créée une école à laquelle on accède par concours ; les magistrates, minoritaires jusque dans les années 1960, constituent aujourd’hui la moitié des effectifs [14]. Dans une autre profession, le journalisme, anciennement ouverte aux femmes, le renouvellement de la profession conjugue une importante féminisation et la détention d’un diplôme universitaire parmi les jeunes générations, caractéristique plus accentuée encore chez les femmes que chez les hommes [15]. En ce qui concerne les ingénieurs [16], profession encore largement masculine, l’ouverture des écoles les plus prestigieuses aux filles ne s’est faite que près de deux siècles après leur fondation, s’échelonnant des années 1960 aux années 1970 (1972 pour l’École polytechnique). La part des filles s’est accrue dans ces filières « grandes écoles » mais modestement (les filles représentent 14 % des entrants à Polytechnique en 1999). En revanche, elles ont bénéficié du développement des écoles d’ingénieurs au sein des universités, plus mixtes et moins sélectives, mais menant à des diplômes reconnus et non dévalués. Par rapport à d’autres pays, l’existence en France d’un enseignement appuyé sur le primat des savoirs scientifiques généraux sur les savoirs techniques a favorisé l’accès des filles à des domaines longtemps réservés aux hommes.
L’idée que l’entrée des femmes dans une profession rime avec sa dépréciation sociale est fortement ancrée dans les mentalités [17]. Plus qu’une réalité, elle manifeste les résistances opposées par les hommes à l’ouverture à l’autre sexe de secteurs d’activité prestigieux qu’ils sont seuls à dominer. Moins que leurs compétences professionnelles, ce sont des caractères spécifiques au sexe féminin qui sont invoqués : l’émotivité, l’absence de maîtrise de soi, l’inaptitude à exercer l’autorité... Aussi, les pionnières se sont difficilement imposées et souvent au prix d’une neutralisation de leur féminité. Bousculant les habitudes d’un milieu masculin, la présence des femmes contribue à désacraliser des professions appuyées sur des vertus viriles, incorporées au cours de la formation et renforcées au cours de l’exercice de la profession. La présence importante des femmes dans certaines professions, comme celle d’enseignant ou de magistrat, rend caduque la rhétorique sur les aptitudes des femmes. Mais continue de se produire un discours spécifique sur la féminisation, jugée excessive au regard du service public (la fonction enseignante ou l’exercice judiciaire doivent-ils être principalement aux mains des femmes ?).
La mixité des professions tend cependant à être acceptée et même souhaitée. Mais elle est loin de signifier indifférenciation des métiers et des fonctions. Alors que les hommes se « réservent » des espaces professionnels, les femmes occupent des niches au sein des professions, où leur présence est tolérée, voire encouragée au nom de compétences dont elles seraient par nature détentrices. Elles remplissent des fonctions où elles restent dans l’ombre tout en valorisant leur capital de connaissance. Ainsi, les femmes ingénieurs se concentrent dans les fonctions études et recherches et investissent l’informatique. Les magistrates occupent surtout des fonctions (celles dites du « siège pur ») où elles mettent en œuvre leurs connaissances juridiques théoriques. Elles sont aussi surreprésentées parmi les juges pour enfants où le versant social, mobilisant les compétences réelles ou supposées des femmes dans le domaine de la famille et de l’enfance, supplante le versant purement juridique. Logique qu’on peut également voir à l’œuvre dans le choix des spécialités par les femmes médecins, ou encore dans les rubriques les plus féminines des journaux, centrées sur les problèmes de société ou la vie pratique et domestique, mettant l’accent sur les vies ordinaires. Ces quelques exemples [18] montrent l’action conjointe de deux mécanismes sociaux : d’une part, l’assignation des femmes à des sphères déterminées de l’action sociale témoigne de l’intériorisation au cours des processus de socialisation de modèles culturels, d’habitus qui se traduisent en termes de goût et de choix ; mais ces choix se réalisent aussi, dans un milieu professionnel déterminé, à partir de l’exclusion d’autres positions ou du prix fort à payer pour occuper les positions monopolisées par les hommes. Dans les professions évoquées, il s’agit de fonctions où s’exercent en premier lieu des relations de pouvoir et/ou d’autorité, exigeant une grande disponibilité. Ce que les magistrats désignent comme l’aspect sacerdotal de la profession, le dévouement et l’investissement qu’elle requiert, ou les journalistes l’aspect militant du métier. La concentration des femmes dans les fonctions du siège signifie que le parquet, impliquant de nombreux contacts avec les justiciables comme avec les partenaires de justice et la mise en œuvre d’une politique pénale, leur demeure fermé. Dans le cadre du journalisme, et d’une autre façon parmi les cadres, l’accès aux positions hiérarchiques les plus élevées est barré aux femmes par l’organisation du travail la plus quotidienne : horaires tardifs, déplacements... Le modèle masculin de réussite professionnelle concurrentiel et exigeant « toujours plus » d’investissement exclut une majorité de femmes, qui gèrent conjointement leur carrière et la vie de leur famille. De fait, les femmes parviennent encore rarement aux fonctions dirigeantes : si les femmes constituent un tiers des cadres et professions intellectuelles supérieures, elles ne sont plus que 3 % des numéros « un » (PDG) et 6 % des numéros deux (DG) dans les 2 000 entreprises de plus de 500 salariés ; la moitié des magistrats sont des magistrates, mais deux femmes seulement sont premières présidentes dans les cours d’appel et une seule femme procureure générale [19]. L’évaporation des femmes au fur et à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie des positions est parallèle à celle observée dans le monde politique.
En conclusion, on peut souligner que les femmes n’ont pas encore bénéficié des avantages qu’auraient pu leur procurer leurs investissements scolaires sur le marché du travail. Avec des diplômes moyens, elles sont confinées dans des secteurs qui conjuguent une faible reconnaissance sociale, des salaires peu élevés et une importante précarité de l’emploi. Lorsqu’elles sont dotées de diplômes de niveau universitaire, leurs trajectoires sociale et professionnelle se rapprochent de celles des hommes. Si elles accèdent alors aux professions supérieures, leurs chances de devenir cadre, à diplôme égal, demeurent cependant plus faibles que pour les hommes. Soulignons que l’accès des femmes aux professions supérieures s’est étalé sur presque un siècle depuis que des jeunes filles ont prétendu suivre des études universitaires et les valoriser en exerçant une profession libérale [20]. Il a suscité atermoiements et résistances de la part d’un monde masculin, dont la monopolisation des pouvoirs s’appuie sur des règles de fonctionnement qui supposent l’ « entre-soi ». Le maintien de ces espaces de l’entre-soi suppose l’assignation des femmes à la sphère domestique qui perdure même sous des formes euphémisées, comme le montrent les récentes études de l’INSEE [21]. Le noyau dur des inégalités persistantes entre les sexes se joue dans l’intrication entre la sexuation de l’univers du travail, l’attribution aux femmes du travail domestique et parental et les politiques publiques qui – qu’elles soient des politiques de l’emploi ou des politiques familiales – peuvent renforcer la division sexuelle du monde social au lieu de la combattre.
 
NOTES
 
[1] Francine Muel-Dreyfus, Vichy et l’éternel féminin, Le Seuil, 1996.
[2] Pour une version plus complète, je me permets de renvoyer le lecteur à mon ouvrage : Histoire du travail des femmes, La Découverte, « Repères », 2000.
[3] Jacqueline Martin, « Politique familiale et travail des femmes mariées en France. Perspective historique : 1942-1982 », Population, no 6, 1998.
[4] INSEE, Enquête sur l’emploi de mars 2000, Résultats no 708-709. Spécifions que la population active comprend les actifs ayant un emploi et les chômeurs.
[5] Danièle Guillemot, « La population active : une catégorie statistique difficile à cerner », Économie et statistique, no 300, 1996.
[6] Cette définition au sens du Bureau international du travail comprend trois conditions : ne pas avoir travaillé (même un temps réduit) durant la semaine de référence choisie pour l’enquête auprès des ménages ; être disponible pour travailler dans un bref délai ; effectuer des démarches pour trouver un emploi.
[7] Françoise Battagliola, « Des femmes aux marges de l’activité, au cœur de la flexibilité », Travail, genre et sociétés, no 1, avril 1999, p. 157-177.
[8] Christian Baudelot et Roger Establet, Allez les filles !, Le Seuil, 1992.
[9] Margaret Maruani, Travail et emploi des femmes, La Découverte, « Repères », 2000.
[10] INSEE, 2000, op. cit.
[11] Margaret Maruani et François Michon, « Les normes de la dérégulation : questions sur le travail à temps partiel », Économies et sociétés, série AB, no 20, 1998, p. 125-153.
[12] Tania Angeloff, Le temps partiel, un marché de dupes ?, La Découverte, Syros, 2000.
[13] Par la loi du 11 avril 1946 votée par la première Assemblée nationale constituante.
[14] Anne Boigeol, « Les femmes et les cours. La difficile mise en œuvre de l’égalité des sexes dans l’accès à la magistrature », Genèses, no 22, 1996, p. 107-129.
[15] Erik Neveu, « Le genre du journalisme. Des ambivalences de la féminisation d’une profession », Politix, vol. 13, no 51, 2000, p. 179-212.
[16] Catherine Marry, « La féminisation de la profession d’ingénieur en France et en Allemagne », in Paul Bouffartiques (éd.), Les cadres : la grande rupture, La Découverte (à paraître).
[17] Marlaine Cacouault-Bitaud, « La féminisation d’une profession est-elle le signe d’une baisse de prestige ? », Travail, genre et sociétés, no 5, 2001, p. 93-115.
[18] Cf. références ci-dessus.
[19] Notes d’Iéna, Informations du Conseil économique et social, « Femmes dans les lieux de décision », no 3, décembre 2000.
[20] Cf. le no 4/2000 de la revue Travail, genre et sociétés, dont le dossier est consacré aux pionnières.
[21] Cécile Brousse, « La répartition du travail domestique entre conjoints : permanence et évolutions de 1986 à 1999 », France. Portrait social, INSEE, octobre 1999.
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