Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525523
192 pages

p. 113 à 123
doi: en cours

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n° 9 2002/1

2002 Cités

L’Islam peut-il être démocratique ?

Entretien de   Mehrabodin Masstan Docteur en philosophie. Ses travaux dans le cadre du CNRS-CHPM portent sur les platoniciens de Perse et les platoniciens de la Renaissance. Elle a publié Métaphysique de l’imagination et Mallarmé et la parole de l’imâm aux Éditions d’écarts. Elle prépare actuellement son prochain essai, Pretium doloris. L’accident comme souci de soi, Pauvert, mars 2002.Avec   Cynthia Fleury Chargé d’affaires de l’ambassade d’Afghanistan à Paris depuis 1998, a été pendant plusieurs années dans les rangs de la résistance du commandant Massoud dont il fut le porte-parole.
CYNTHIA FLEURY. — Tout d’abord, le commandant Ahmad Shah Massoud étant mort, qui représentez-vous ? Quelle est la participation de l’Alliance du Nord à l’opération « Liberté immuable », menée par les États-Unis ?
MEHRABODIN MASSTAN. — Je suis chargé d’affaires à Paris pour le gouvernement légal d’Afghanistan, gouvernement reconnu par la communauté internationale et représenté sur le sol afghan par le Front uni. Je préfère d’ailleurs utiliser cette dénomination. Le Front uni représente les seules forces anti-talibanes qui se battent depuis cinq ans maintenant. Nous récusons l’expression « Alliance du Nord » dans la mesure où elle a été créée par les talibans, transmise par les organes de presse basés au Pakistan, dans le but de discréditer le Front uni et la résistance afghane, en faisant croire à l’opinion internationale qu’il ne s’agissait là que d’une force partisane, liée uniquement à la région du Nord, et non susceptible de représenter les autres régions. Or nos résistants viennent de toutes les régions. Je suis donc en contact permanent avec ce Front uni, représenté par trois figures qui étaient les anciens adjoints du commandant Massoud et qui en prennent aujourd’hui la relève : le général Fahim, chef des opérations militaires ; le Dr Abdullah, chargé des relations diplomatiques internationales ; enfin, Younès Kanoni, responsable de la politique intérieure afghane. Le président Burhanuddine Rabbani est bien évidemment toujours là pour chapeauter cette direction collégiale. En ce qui concerne le roi Mohammad Zaher Shah, il désire simplement et uniquement utiliser sa valeur symbolique pour permettre au processus de réunification de l’Afghanistan d’être plus efficace. En aucun cas, il ne cherche à récupérer le pouvoir, pour lui ou pour ses fils. Quant à la coopération entre la Résistance et les États-Unis, leurs états-majors sont en liaison constante depuis les attentats du 11 septembre. Vous comprendrez sans doute que je ne vous en dise pas plus sur les détails de leur collaboration : le secret fait partie intégrante de la guerre en cours.
C. F. — En quoi les moudjahidin issus du Front uni sont-ils moins partisans du djihad, sachant que le moudjahid est d’abord un guerrier ?
M. M. — Le djihad, dans sa version talibane et anti-américaine, n’a de djihad que le nom. Le djihad dans sa vraie acception, c’est la guerre menée par des musulmans sur une terre musulmane contre ceux qui mettent en danger la foi musulmane. La lutte des Afghans contre les soviétiques était un vrai djihad, puisque l’URSS voulait imposer l’athéisme en Afghanistan. Mais quand Ben Laden appelle à la guerre sainte sur le sol américain, il dévoie gravement le sens du mot « djihad ». Quant aux dérives possibles entre les différents mouvements de la résistance afghane, sachez que les Afghans ont aujourd’hui une opportunité historique de reconstruire leur nation et qu’ils ont, toutes ethnies confondues, la ferme intention de la saisir avec toute la sagesse possible.
C. F. — Soyons précis : le djihad est-il une « lutte à mort » contre les athées en terre musulmane ?
M. M. — Absolument pas. Le djihad est une sorte de « légitime défense ». Il définit le cas où des musulmans, dans leur pays, se font envahir par une communauté venue imposer par la force leur athéisme, leur religion ou leur idéologie au détriment de l’Islam. À ce moment-là, le djihad devient une obligation pour chaque musulman, qu’il soit ressortissant ou non du pays envahi, de lutter contre l’oppresseur. L’Afghanistan en est un exemple parfait.
C. F. — Qu’est-ce que l’islam afghan ?
M. M. — L’Afghanistan appartient à l’Islam d’Orient, celui de Dehli et de Samarcande, souvent méprisé par les théologiens arabes. Profitant de l’isolement de l’Asie centrale coupée du monde depuis le XVIe siècle, l’Afghanistan fut sans doute le dernier pays au monde à perpétuer de manière intacte les traditions de l’islam traditionnel. C’est un Islam précautionneux, où le sacré et la ferveur emplissent chaque geste de la vie quotidienne. La guerre de 1914-1918 brisa ce sacré isolé du monde et projeta l’Afghanistan dans une modernité trop soudaine. L’invasion soviétique, dont il faut rappeler qu’elle était pour le peuple afghan une irruption extraordinairement violente d’un athéisme forcené et arrogant, poussa beaucoup d’Afghans à adopter des positions trop tranchées, ce qui permit aux extrémistes, afghans ou non, d’établir progressivement leurs bases sur notre sol. L’islam afghan traditionnel est tout sauf totalitaire : il est respectueux des gens et des traditions. Autrefois, les croyants non musulmans et les athées avaient droit de séjour en Afghanistan. Athées, juifs, chrétiens, hindous, bouddhistes peuvent et doivent vivre sans danger en terre d’islam. Par exemple, nous étions sincèrement fiers de nos statues bouddhistes de Bâmyân ; raison de plus pour considérer le talibanisme comme totalement étranger à la mentalité afghane. N’oubliez pas que les milices talibanes en Afghanistan regroupent plus de 35 nationalités différentes...
C. F. — Vous parlez de la première guerre mondiale qui aurait projeté l’Afghanistan dans une modernité soudaine. Déplorez-vous cette modernité ?
M. M. — Un premier pas vers la modernité avait été mené dans ces mêmes années par le roi Amanullah. Ce que je déplore, ce n’est pas l’avancée moderne mais la précipitation des responsables afghans à l’égard des populations, sans doute plus conservatrices. Ils ont suscité alors un phénomène de « réaction ». Le roi Amanullah, considéré au départ comme un héros national, comme le libérateur de l’Afghanistan du joug anglais, s’est vu ainsi renversé parce que l’opinion publique afghane l’avait perçu comme décalé par rapport à la réalité de l’Afghanistan. La modernité est plus que souhaitable mais la méthode doit relever d’une étude des situations en place.
C. F. — Comment posez-vous les relations entre islamisme et démocratie ? Celui-ci est-il compatible avec la démocratie ? Comment éviter les dérives terrifiantes d’un gouvernement de mollahs qui est d’abord un gouvernement contre la population civile ?
M. M. — Pour nommer la nébuleuse violente qui s’étend du Maghreb à l’Indonésie, le terme d’ « islamisme » est extrêmement contestable. Étymologiquement, le mot « islamisme » laisse entendre que l’islam est responsable, voire coupable, de l’existence des extrémistes. Or ces extrémismes sont vus par nombre de musulmans comme des fous qui salissent l’islam. Par quoi remplacer ce terme, alors ? « Intégrisme » et « fondamentalisme » ne valent guère mieux, car on peut tout à fait respecter l’intégrité et les fondements de l’islam sans être extrémiste. D’autre part, le terme d’ « extrémisme » est lui-même contestable : quand les talibans assassinent sans raison les Afghans musulmans, il ne se situent pas aux « extrêmes » de l’espace musulman, ils lui sont totalement extérieurs. Quant au mot « terrorisme », il est un piège pour la réflexion, puisqu’il range le talibanisme avec les autres terrorismes, basque, irlandais, corse, sans prendre en compte l’immense différence entre, d’une part, des mouvements minoritaires qui se font entendre de manière violente certes, mais isolée, et, d’autre part, une idéologie qui s’étend sur le monde musulman d’Alger à Jakarta. C’est pourquoi le terme de « totalitarisme » semble le plus adapté : il indique que le talibanisme, le « hamasisme », le « hezbollaisme » font partie d’une famille politique où l’on retrouve également les staliniens et les nationaux-socialistes allemands. Le totalitarisme est un système de pouvoir qui vise l’hégémonie planétaire en instaurant la terreur, la famine et l’abolition de toute trace de civilisation, de toute forme de société civile. Le sort réservé par les talibans aux femmes afghanes, aux bouddhas de Bâmyân, aux artistes, aux musiciens et, plus récemment, aux New Yorkais, est de nature évidemment totalitaire. Un autre avantage du terme « totalitaire » est qu’il fait de la fausse théologie talibane une pure idéologie politique et la déconnecte du monde musulman traditionnel.
C. F. — Préférons alors le terme d’ « islam », mais la question reste la même. Lorsqu’on lit la sourate IX, 29-30 [1], ou toute autre qui commande au djihad, on peut s’interroger sur la compatibilité entre islam (et non islamisme) et démocratie.
M. M. —  Que je sache, la Torah et, par extension, la Bible chrétienne contiennent également des passages fort sévères pour les incroyants ou les idolâtres, et cela n’empêche pas les États-Unis d’être démocratiques, alors que leur président et leurs tribunaux prêtent serment sur la Bible. Il appartient aux individus modérés et civilisés de savoir lire un livre sacré en s’inspirant de ce qu’il a d’humain et de pacifique, et de rester vigilants sur les débordements auxquels mène une lecture fanatique toujours possible. De même, La Marseillaise contient une phrase terrifiante : « Qu’un sang impur abreuve nos sillons », et ce n’est pas pour autant que vous égorgez systématiquement les immigrés sur votre sol. L’Histoire nous livre toutes sortes de mots d’ordre symboliques, qu’il est sage de ne pas trop respecter.
C. F. — Le président américain prête effectivement serment, sur la Bible, de respecter la Constitution des États-Unis. On dit parfois, un peu par provocation, que les États-Unis sont une théocratie, mais en réalité Dieu est l’ultime garant de la démocratie, celui à qui le président et son peuple devront rendre des comptes s’ils mettent à mal cette démocratie. Cela dit, vous évoquez la nécessité d’abandonner la lecture fanatique ; pourquoi n’entend-on pas alors cette voix, qui prône l’exégèse systématique, s’opposer aux « littéralistes » ? Qu’attendez-vous pour livrer une autre lecture du Coran ?
M. M. — Avant l’arrivée des talibans, l’Afghanistan ne pratiquait pas ce type de lecture. On a rarement vu des mains coupées ou quelque autre atrocité, sur nos terres. C’est là une ignorance et une manipulation de la religion auxquelles nous assistons aujourd’hui.
C. F. — Que reste-t-il aux sociétés civiles afghanes pour pouvoir s’en sortir, puisque, en asservissant la moitié de la société civile, à savoir les femmes, les talibans détruisent le dynamisme des sociétés qui contraint les États à se démocratiser ?
M. M. — Effectivement, en empêchant les femmes de travailler, les talibans ont provoqué en Afghanistan une catastrophe sociale, laquelle a eu pour conséquence une catastrophe humanitaire. Sachez qu’avant l’arrivée des talibans la moitié des fonctionnaires de Kaboul étaient des femmes. Leur éviction a considérablement accéléré l’effondrement des fragiles structures étatiques afghanes. Cet effondrement, du reste, était prévu et voulu par les talibans. De même, la plupart des boulangeries étaient tenues par des femmes : en empêchant ces dernières d’exercer leur métier, les talibans ont rendu possible la famine en cours. Le Pakistan, qui a entièrement téléguidé l’aventurisme taliban, savait qu’en enfermant les femmes chez elles il précipiterait le pays dans un chaos social considérable. Il s’est servi de coutumes rurales pachtounes, telles que le port du tchadri, et les a étendues de manière étatique à l’ensemble du territoire afghan. Le Pakistan avait pour obsession de faire fuir l’élite afghane, les diplômés, les intellectuels, et s’est servi de coutumes ancestrales locales pour organiser l’écrasement de la haute culture afghane : ainsi, il faisait croire au monde entier que cette « nouvelle préhistoire » était le fruit de la mentalité afghane. Le retour des femmes dans la vie sociale est une des premières urgences dans les mois à venir. Mais il ne faut pas croire que ces femmes, enfermées dans leurs tchadris, se sont laissé faire sans réagir : elles ont résisté, créé des réseaux clandestins, facilité le travail des opposants aux talibans. Les Afghanes ne sont pas différentes des Afghans : elles sont courageuses. Leurs témoignages ont permis de faire comprendre à l’Occident l’horreur du pouvoir taliban. J’espère que l’Histoire leur réservera une place prépondérante dans la prise de conscience planétaire apparue en 2001. Enfin, rappelons que les victimes des talibans ne se limitent pas à la population féminine : les hommes et les jeunes garçons ont horriblement souffert, eux aussi. Les femmes sont le symbole mondial du drame afghan, elles n’en sont pas le résumé.
C. F. — On entend effectivement des histoires relatant la force active des femmes, notamment dans les pays frontaliers, mais le serpent se mord la queue à partir du moment où l’on se réfère au texte coranique [2] et que l’on voit que ce sont elles, ces forces actives, qui sont les plus spoliées, notamment par les traditions pachtounes. Sachant que les membres du futur gouvernement transitoire seront issus, en grande partie, des élites pachtounes, sachant que ces dernières ont été la base de l’association talibane, n’y a-t-il pas danger, encore une fois, pour la démocratisation ? On voit mal comment des coutumes datant du VIIe siècle peuvent être une base saine à la démocratie et non un frein.
M. M. — Je ne peux pas dire que cela soit un frein. C’est à nous, Afghans, de connaître et de maîtriser notre société en faisant évoluer ces traditions pachtounes, qui sont, il est vrai, assez dures dans certaines de nos régions. Avec des moyens matériels, on peut faire évoluer la situation. Par exemple, dans le milieu rural, les pachtouns, et quelques autres ethnies également, sont extrêmement conservateurs. Mais dès qu’on leur permet de s’ouvrir au monde urbain, ils se modèrent presque naturellement. D’autre part, l’idée de démocratie est bien plus ancienne que l’islam : peu importe qu’une idée soit moderne ou antique, du moment qu’elle est juste, conforme aux intérêts de l’humanité entière. Quant au sort réservé aux femmes dans le Coran, on pourrait citer quelques passages de la théologie juive ou chrétienne qui ne sont guère plus cléments. Encore une fois, la religion n’est pas un bloc monolithique : l’essentiel est dans l’usage qu’en font les humains de notre époque.
C. F. — Peut-on considérer que le djihad, ou plutôt l’islam des talibans, est une guerre de civilisation contre l’Occident, qu’il est la modalité de l’islamisme politique, et que son instrument principal est le terrorisme ?
M. M. — Ben Laden et le Mollah Omar essaient de nous faire croire que le djihad est une guerre de l’islam contre les juifs, les chrétiens et les athées. C’est un gigantesque mensonge. L’islam afghan est un islam très pieux, très respectueux des traditions musulmanes. Que les croyants d’Afghanistan aient été fouettés, égorgés, lapidés par les talibans en dit long sur la vraie nature du talibanisme : il est dirigé contre le monde entier, contre tous les humains civilisés, contre les doux, les modérés, les tolérants, quelles que soient leurs religions ou leurs opinions politiques. Le talibanisme est un nihilisme, rien de plus. Il ne trouve son plaisir et son efficacité que dans l’anéantissement de tout ce qui ne lui ressemble pas.
C. F. — Avez-vous peur d’un embrasement de la « guerre de civilisation » si les frappes américaines ne sont pas chirurgicales et que des membres de la communauté pachtoune (formant plus de 40 % de la population afghane) soient touchés ? Que se passera-t-il ? Y aura-t-il toujours une coalition afghane, civile et militaire, prête à soutenir les États-Unis ?
M. M. — Bien entendu, si les factions totalitaires du monde musulman parviennent à mobiliser les foules pour Ben Laden et contre la civilisation, la planète peut sombrer dans un chaos qui rappellera étrangement la seconde guerre mondiale. Il y a plus d’un milliard de musulmans répartis dans des dizaines de pays : l’effet de masse serait alors difficile à contenir, et l’Occident serait condamné à se transformer en forteresse pour survivre. Mais, sur ce milliard de musulmans, combien sont prêts à mourir pour Ben Laden ? C’est une insulte faite aux musulmans que de les croire prêts à détruire l’Occident. Il y a des fanatiques en Afghanistan, en Indonésie, dans la bande de Ghaza, mais je refuse de croire qu’ils seront un jour majoritaires. Mais ils ont des AK47, ils tirent en l’air, ils font exploser des lieux publics, alors on ne voit qu’eux, on n’entend qu’eux. Que diriez-vous si les pays d’Orient croyaient qu’Adolf Hitler était le parfait symbole de l’esprit européen ? Voilà ce que nous vivons parfois, nous les musulmans.
C. F. — Je vous répondrais que j’attends du monde islamique qu’il se mobilise comme les Alliés l’ont fait en leur temps et que je ne vois pas de coalition émerger.
M. M. — Le problème est là : dans la division et la diversité du monde islamique (et non proprement arabe). La Conférence islamique en est le triste symbole. C’est, sans doute, le premier lieu à réformer. Quand je vois les princes qui siègent à cette assemblée, je suis attristé : un seul de leurs vêtements suffirait à nourrir les habitants d’une vallée afghane ! Aucune institution internationale ne représente aujourd’hui une voix unie de l’Islam, et cela n’est plus acceptable.
C. F. — L’Afghanistan est-il un foyer du terrorisme international ? Où situez-vous la clé du radicalisme islamique supranational ? En Afghanistan, au Pakistan ?
M. M. — Oui, l’Afghanistan est devenu un sanctuaire terroriste, mais cela n’est en rien conforme à l’histoire de ce pays. La présence de réseaux terroristes sur notre sol est le résultat de deux moments catastrophiques de notre passé : l’invasion soviétique, qui a attiré chez nous des milliers de volontaires étrangers, précurseurs des fameux réseaux « afghans », dont le réseau Al-Qaida ; et, d’autre part, l’établissement du pouvoir taliban par le Pakistan, qui a transformé notre pays en auberge d’accueil de tout ce que le monde peut produire de pire : les fanatiques, les fous de guerre, les désespérés, les terroristes de toutes les obédiences du Proche-Orient. Cette omniprésence d’une multinationale sanguinaire et cynique en Afghanistan est un drame de plus pour notre peuple. Nous espérons que le conflit en cours nous débarrassera de cette racaille, dont les services secrets pakistanais, l’ISI, sont en quelque sorte le parrain : depuis 1995, l’Afghanistan taliban est une dépendance paramilitaire du Pakistan.
C. F. — Sans Ben Laden, et sans la puissance symbolique du chef, que deviennent les talibans ? Y a-t-il d’autres Ben Laden en puissance ?
M. M. — Pour exister, les talibans n’avaient pas besoin, au départ, de Ben Laden : le soutien logistique et militaire de l’ISI suffisait largement. Oussama Ben Laden n’était qu’un élément parmi d’autres de la nébuleuse installée en Afghanistan avec la bénédiction d’Islamabad. Il avait apporté ses réseaux, sa fortune, son savoir-faire technologique, mais aujourd’hui il est devenu une pièce maîtresse sur l’échiquier du Mal. Il fait entièrement corps avec le Mollah Omar, dont il est à la fois le beau-père et le gendre. En fait, il est celui qui dirige le mouvement taliban. D’où le fait logique que sa disparition aura pour conséquence une première éradication du phénomène taliban, car il en est le symbole fort. Quant au danger de voir surgir d’autres Ben Laden, il est d’ores et déjà réalisé : les réseaux totalitaires pseudo-musulmans sont disséminés sur la surface de la terre, les leaders sont nombreux, certains sont charismatiques, et il faudra du temps avant de les voir disparaître définitivement. Malheureusement, ces réseaux sont suffisamment indépendants les uns des autres pour qu’en éradiquer un laisse les autres perpétuer leur malfaisance. Il n’ont pas de Komintern qui dirige tout. Il y a des centaines de murs de Berlin à abattre avant de voir le monde musulman enfin libéré de leur emprise.
C. F. — Quels sont les risques de talibanisation au Pakistan ? Ce pays semble avoir, dernièrement, très vite choisi son camp, les États-Unis. Cependant on le sait coutumier du double langage. Faut-il y voir une manœuvre stratégique ?
M. M. — Indiscutablement, il y a un risque que les talibans se rabattent vers le Pakistan et y sèment un trouble majeur. Ils y ont leurs contacts, y compris au sein du gouvernement pakistanais. Rappelons qu’ils viennent du Pakistan, qu’ils ont appris la haine dans les écoles pakistanaises, qu’ils y ont également une ambassade, la dernière au monde, que Musharraf a refusé de faire fermer. Si les talibans déstabilisent le Pakistan, pays pauvre et tendu où vivent 160 millions de personnes, les Américains auront le plus grand mal à y rétablir le calme. Les résistants afghans ont accepté de collaborer avec les États-Unis pour éradiquer le talibanisme en Afghanistan. Mais, au Pakistan, il n’y a que l’ISI, professionnelle de la traîtrise et armée peu fiable, qui sera condamnée à tirer sur la foule. Il faut également dire que le peuple pakistanais n’est pas coupable de cette situation : il est victime des manigances de l’ISI et de l’image catastrophique donnée au monde par quelques milliers de fanatiques. Dans un scénario de basculement du Pakistan, le pire est cependant à craindre, car le Pakistan a la bombe atomique et rêve depuis longtemps de se lancer dans une conquête impériale. L’Afghanistan en a déjà beaucoup souffert et pourrait davantage en souffrir à l’avenir. L’Inde est également sur la liste de ses ennemis. Et l’Inde est, elle aussi, une puissance atomique...
C. F. — Avez-vous peur de la propagation d’un empire islamique anti-occidental dans les régions avoisinantes (Soudan, Syrie, Iran, Pakistan, Bangladesh, Malaisie, Indonésie, Asie centrale) ?
M. M. — Ben Laden rêve d’établir le Califat, c’est-à-dire l’unification politique du monde musulman sur un mode impérial totalitaire. Il n’est pas le seul. Mais encore faut-il que les Sunnites s’entendent avec les Chiites, que les Arabes s’entendent avec les Indonésiens... Le Califat, pour l’instant, n’est qu’un vœu faussement pieux. Mais il est efficace en tant que projet idéologique. Il a valeur de propagande : il permet à des factions irréconciliables d’avoir au moins un ennemi commun, la civilisation au sens universel du terme, et de semer le désordre de façon synergique. Dans la manipulation de cet étendard idéologique, il y a une indiscutable complicité entre Oussama Ben Laden et les services secrets pakistanais : le premier joue à l’agitateur, les autres font semblant d’être des modérateurs.
C. F. — Quels sont les foyers de talibanisation en Europe ?
M. M. — Il y a autant de foyers de talibanisation que de contacts du réseau Ben Laden, et que de fanatiques incontrôlables prêts à se lancer dans des actions violentes spontanées. C’est à l’Occident de savoir démanteler les premiers et civiliser les seconds. Et, pour ce faire, les musulmans modérés ont un rôle essentiel à jouer : à eux de faire savoir que l’islam n’est pas une religion terroriste. La condamnation de l’Inquisition par un catholique a une valeur symbolique plus forte que si elle émane d’un athée.
C. F. — Sachant que les États comme l’Iran se sont concentrés, ces dernières années, sur l’islamo-nationalisme, cela a-t-il permis parallèlement le développement d’un militantisme radical, par-delà les frontières ? Pourquoi n’y a-t-il pas de voix unifiée représentant l’islam luttant contre ce radicalisme ? En Occident, le pape parle au nom du christianisme, voire au nom d’une morale plus fédératrice. Pourquoi la voix des modérés se fait-elle si peu entendre ? Par ailleurs, pouvez-vous poser un modèle d’État islamique ?
M. M. — Le catholicisme a une hiérarchie unitaire et un pape. Ce n’est pas le cas de l’islam qui laisse les grandes décisions se prendre localement – en ce sens, il est comparable au protestantisme. Il n’est donc pas possible d’excommunier les talibans : c’est à chaque croyant de prendre ou non position, de condamner Ben Laden, de le soutenir, ou de garder le silence. Et si tant de musulmans ont souvent hésité à condamner sans restriction les terroristes, c’est que la notion d’umma, de communauté musulmane, est un concept puissant : en dénonçant un musulman, certains d’entre nous ont peur de dénoncer leurs frères et, par extension, l’islam lui-même. Mais il leur suffit de compter les victimes musulmanes des talibans pour comprendre que se déclarer contre le totalitarisme pseudo-musulman peut sauver des vies musulmanes. Sous cet aspect, le terrorisme fanatique des dernières années constitue une période clé dans la formation d’un islam démocratique : elle a poussé beaucoup de musulmans modérés à choisir leur camp. Les premières victimes des talibans, ce sont les musulmans. Puis, y a-t-il un modèle démocratique universel reconnu à la fois par les Américains, les Suisses et les Japonais ? Les Anglais se reconnaissent-ils dans la figure de Robespierre ? Chaque peuple invente sa version de la démocratie, en fonction de son passé et de ses idées politiques. Il en va de même de l’islam politique : il y a autant de visages qu’il y a de pays islamiques. Cela dit, l’Afghanistan pouvait théoriquement, dans les années 1960-1979, représenter un tel modèle, même si le mot convient mal puisque nous étions alors un royaume. Cependant, aucun massacre n’était organisé. La loi du talion n’avait pas de prise sur nous.
C. F. — Pensez-vous que l’Occident ait sa part de responsabilité dans l’avènement plus que problématique de la démocratie des États musulmans ? Laquelle ?
M. M. — La responsabilité occidentale est triple. D’abord, la colonisation a rendu de nombreux musulmans agressifs vis-à-vis de l’Occident et a décrédibilisé le monde démocratique. D’autre part, les stratégies modernes de l’Occident tendent à soutenir des mouvements extrémistes pour empêcher des gouvernements orientaux de s’entendre et de former un ensemble cohérent (ainsi, Israël a largement favorisé l’émergence du Hamas pour contenir l’OLP, et les États-Unis ont favorisé celle des talibans pour servir leurs alliés pakistanais). Enfin, et c’est peut-être là le plus grave, l’Occident a sous-estimé, de façon stupéfiante, le danger totalitaire naissant dans le monde musulman. C’est en quelque sorte une tradition occidentale : l’Occident a sous-estimé le pouvoir de nuisance des bolcheviks puis il a sous-estimé celui des nazis. Résultat : des centaines de millions de morts. Il a également sous-estimé la menace talibane. Il y a deux ans, dans un interview, le commandant Massoud avait clairement dit que les talibans allaient frapper les Américains sur leur propre sol si ces derniers n’aidaient pas la résistance afghane. Les États-Unis ne l’ont pas cru, ils ont pensé que les talibans étaient impuissants parce qu’ils portaient des turbans, et la prévision s’est réalisée. Maintenant, les Américains comprennent peut-être enfin leur erreur. Mais trop tard pour les Afghans, et trop tard pour les New Yorkais.
C. F. — Quelle est selon vous la nouvelle géostratégie politique à adopter ?
M. M. — Abandonner la fameuse Realpolitik qui vous pousse systématiquement dans les bras de vos adversaires et dont Michael Barry dit qu’elle est « la politique la plus irréaliste qui soit ». Pendant des années, les Américains ont « sous-traité » le problème afghan par l’intermédiaire des Pakistanais qui les ont menés à la situation actuelle.
C. F. — De quelles façons faire pression sur les talibans et tous ceux qui soutiennent les gouvernements radicaux islamiques ?
M. M. — La première : ne jamais chercher à dialoguer avec les talibans car ils sont l’ennemi du dialogue. Ils ne sortent jamais de leur logique. Il ne faut pas croire au dialogue avec les talibans et l’Europe a cherché à dialoguer avec ces gens-là. La seconde : mener une forte pression sur le soutien taliban, principalement pakistanais. On bloque ainsi leur source de financement et de logistique. Il faut fermer ces milliers d’écoles coraniques qui ne sont en vérité que des succursales paramilitaires talibanes. Enfin, la dernière : aider la résistance afghane à mener son combat pour un État libre.
C. F. — Pour conclure, étant donné que l’objectif de Ben Laden s’appuie sur un fond idéologique simple, à savoir une position anti-incroyants, anti-sionistes, qu’il entend mener une guerre sainte contre les chrétiens et les juifs installés en terre musulmane, spécialement aux alentours des lieux saints, qu’il menace la sécurité et la sûreté américaines tant que les terres palestiniennes ne sont pas restituées, pensez-vous que la question d’Israël soit un prétexte ou la clef de voûte du problème islamique ? Faut-il et comment renationaliser la question israélo-palestinienne ?
M. M. — Disons les choses comme elles sont : Ben Laden ne s’intéresse absolument pas au sort des Palestiniens. Brandir la Palestine comme un slogan lui permet simplement, d’une part, de rallier les musulmans arabes traumatisés par le sort réservé à la mosquée Al-Aqsa et à leurs frères palestiniens et, d’autre part, de conférer à son discours une tonalité antisémite qui interpelle malheureusement beaucoup de fanatiques. J’insiste sur le fait qu’Oussama Ben Laden ne défend personne : il a des ennemis – les humains – et des complices – les talibans –, et c’est tout. D’ailleurs, les leaders totalitaires n’ont pas d’amis : Hitler est mort presque seul, Staline croyait vivre entouré de traîtres. Dans le totalitarisme, il n’y a pas de place pour les grands sentiments : il n’y a ni amitié, ni amour. Dans cette ombre-là, la lumière de la compassion est impossible.
 
NOTES
 
[1] « Tuez ceux qui ne croient pas en Allâh ni au dernier jour, et qui n’interdisent pas ce qu’Allâh et Son Apôtre ont interdit, et quiconque ne pratique pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils aient payé le tribut de leurs propres mains et qu’ils soient humiliés. « Les juifs disent : “’Ozaïr (Esdras) est fils de Dieu.” Ce sont là les paroles de leurs bouches : ils imitent ce que disaient ceux qui étaient incroyants avant eux. Qu’Allâh leur fasse la guerre ! Car ils sont menteurs ! »
[2] Entre autres, les sourates IV, 38 sur l’infériorité des femmes et la supériorité des hommes ; la sourate XXXIII, 57 sur le port du voile, et toutes ses références perpétuelles à la polygamie, à la répudiation, à l’humiliation en public, à la flagellation, à l’association systématique et perverse entre la femme et la provocation sexuelle.
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[2]
Entre autres, les sourates IV, 38 sur l’infériorité des fe...
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