2002
Cités
Du sexe sans génération à la génération sans sexe
Françoise COLLIN
Professeur au Centre parisien d’études critiques, philosophe. Elle a fondé et dirigé, en 1973, Les Cahiers du Grif. Ses dernières publications sont : Le différend des sexes, Pleins feux, 1999 ; L’homme est-il devenu superflu ? Hannah Arendt, Odile Jacob, 1999, et Les femmes de Platon à Derrida, anthologie critique, chez Plon, 2000.
S’il est une « révolution » sociale contemporaine dont les effets directs ou indirects constituent un enjeu majeur de ce début de XXIe siècle, ce n’est pas – comme on aurait pu l’attendre – celle des classes qui a occupé la conscience politique internationale et nationale pendant plusieurs décennies, mais celle des sexes. Chaque jour, certains des thèmes propres au mouvement féministe des années 1970 (alors marginal et considéré comme intempestif, voire aberrant) prennent place dans le débat commun, sont relayés par les médias et l’opinion publique, et font l’objet de mesures institutionnelles ou juridiques portant sur la réduction du temps de travail, la compatibilité entre travail professionnel et travail familial, la discrimination professionnelle, les violences sexuelles, l’utilisation pornographique ou publicitaire du corps des femmes, la transmission du nom du père, le caractère unisexué du pouvoir et de la représentation, ces mesures révélant autant de failles dans l’ambition démocratique. Or celles ou ceux qui se saisissent de ces thèmes, et y consacrent leur réflexion ou leur action, oublient souvent – ou veulent ignorer – le rôle déterminant que leurs prédécesseur(e)s ont joué, dans l’indifférence sinon l’hostilité générale. Sociologues et historiens semblent même vouloir lui dénier la qualité d’événement. Ainsi, la dette symbolique est souvent oblitérée. On recueille aujourd’hui dans des lois et des livres ce qui, imaginé à vif, fut alors stigmatisé comme une folie.
Mon propos n’est toutefois pas ici d’inciter au « devoir de mémoire », mais de montrer, sur un point précis, comment la pensée et l’action féministes des années 1970 ont été le déclencheur ou le symptôme d’une des questions centrales de notre temps, celle de la génération et de son rapport aux sexualités.
Je n’élis pas ainsi un thème parmi d’autres, mais celui-là même qui a été à l’origine du mouvement contestataire quand les femmes, scandant dans les rues les slogans « un enfant si je veux, quand je veux » ou « mon corps est à moi » se sont regroupées autour de la question du droit à la contraception et à l’avortement, revendiquant la maîtrise de leur fécondité ainsi que l’autonomie de leur sexualité par rapport à celle-ci.
Un effet majeur de la revendication féministe a été de permettre à toutes les femmes de dissocier pour la première fois (du moins de manière publique) la sexualité et la génération. Il s’agissait de pouvoir renoncer à la maternité ou de n’avoir que des maternités heureuses parce que volontaires (« désirées » était le terme). Il s’agissait ainsi d’autonomiser la sexualité par rapport à la génération
[1] – l’hétérosexualité rejoignant en ce sens l’homosexualité – mais non la génération par rapport à la sexualité.
Or les données de ce problème, tel du moins qu’il avait été formulé par les femmes, se sont peu à peu reformulées en raison de la précipitation des avancées scientifiques et/ou de leurs applications dans le social. La question qui se pose désormais est de savoir si ces avancées constituent un prolongement de la revendication initiale des femmes ou si elles viennent au contraire, en semblant les poursuivre, les récupérer pour les détourner de leur sens.
Alors qu’ « un enfant si je veux » (c’est-à-dire pas d’enfant si je n’en veux pas) avait éclairé les années 1970, « l’enfant que je veux » semble commander les années présentes et à venir. Il ne s’agit plus, ou plus seulement, de suspendre la vie mais de la réaliser sur commande et de la filtrer – dans le corps ou en laboratoire –, et de couper radicalement la génération de son lien séculaire avec la pratique hétérosexuelle. Les femmes voulaient le sexe sans l’enfant : la science leur propose désormais l’enfant sans le sexe, même si la loi rechigne à suivre ces avancées. Ainsi, le droit pour chacune de ne pas avoir d’enfant s’est doublé du droit pour chacun(e) d’avoir des enfants et mieux encore, d’avoir des enfants adéquats : exempts de maladies invalidantes – la détermination de ce qui est invalidant restant relativement arbitraire –, voire dotés du sexe souhaité. La place du Père Tout-Puissant est désormais celle de la Science, et les pèlerinages prennent la direction des hôpitaux. S’agit-il d’un moment de la dissolution du vieux patriarcat ou de son « relookage » ? Le nouveau maître est d’autant plus redoutable qu’il se présente comme un serviteur, traduisant le désir en demande, et contrôlant ainsi les termes de la demande.
La résistance au droit à l’avortement s’est faite au nom des droits du f
œtus défini alors comme enfant à naître : un combat de personne à personne en quelque sorte. Mais qu’est-ce qu’une personne ? Existe-t-elle avant sa naissance ou après sa mort ? La détermination de la personne est une construction juridique élaborée par le droit romain : la personne ne s’identifie pas au corps
[2] ; elle ne relève pas du simple constat. « Dans le droit romain, la personne n’existait qu’après la naissance », rappelle Jean-Pierre Baud dans une passionnante étude consacrée au statut des organes. « Mais si c’était l’intérêt du nouveau-né, le droit permettait qu’on fasse remonter l’apparition de sa personne au temps de sa conception », ajoute-t-il. Barbara Duden radicalise cette lecture dans un livre aussi curieux qu’intéressant,
L’invention du fœtus : « Le droit romain ne protège pas la vie
in utero, pas plus qu’il ne peut être question pour lui de meurtre perpétré sur cette vie. »
[3] Elle montre, par ailleurs, comment l’image photographique – l’échographie – a contribué à modifier cette lecture en détachant l’embryon de sa mère pour le constituer précocement en personne autonome, créant une véritable « police utérine ». Ainsi, sous l’effet de l’exploration scientifique, le ventre de la femme devient « un utérus public »
[4].
Jusqu’alors, dans la tradition, c’était la parole de la mère potentielle qui décrétait l’apparition en elle d’une vie nouvelle ; l’enfant se manifestait « par son premier tressaillement ». Le motif chrétien de la Visitation, qui a inspiré un certain nombre de peintres, célèbre cette annonce que se font mutuellement Marie et sa cousine Élisabeth, l’une pourtant vierge, l’autre trop vieille pour concevoir : l’enfant est attesté par la parole des femmes. Or la médicalisation de la grossesse reconduit à l’ordre du fait visible et objectivable, ce qui relevait de cette parole
[5]. La maîtrise factuelle qu’elle exerce tend à faire méconnaître la puissance symbolique, qui a toujours été celle des femmes et que toute l’histoire patriarcale a tenté de dénier par l’institution. En effet, « père et mère sont tous deux des constructions juridiques »
[6], comme le souligne Marie-Blanche Tahon, et l’assignation de la maternité à la « nature » ainsi que le déni de sa réalité symbolique effective le sont également.
On sait avec quelles difficultés la revendication des femmes au droit à l’avortement est parvenue à s’imposer, quelles résistances elle a rencontrées et rencontre encore dans les limites et les formes de son application. L’imagerie fœtale, assimilée à la photographie d’une personne, a été l’un des outils majeurs de ses adversaires – spiritualistes opportunément convertis au positivisme – préoccupés de faire identifier ce geste complexe à un assassinat.
Il est d’autant plus surprenant de constater qu’aujourd’hui congeler, détruire, diviser, et manipuler de mille manières des embryons à des fins d’analyse scientifique spéculative ou à des fins reproductives ou curatives est banalisé, comme si ce qui était criminel dans le chef de la mère potentielle devenait légitime dans celui des scientifiques. Comme si, dans le débat sur l’avortement, c’était non pas l’embryon qu’il fallait défendre, mais le pouvoir de la mère qu’il fallait interdire et transférer définitivement aux mains d’un pouvoir plus sûr. Il est vrai que l’embryon ainsi traité est qualifié de « pré-embryon » – et l’embryon de moins de quatorze jours, de simple « œuf ». Il peut aussi être détruit dans l’utérus maternel en cas de multifécondation artificielle, et/ou à des fins eugéniques sans contrevenir au droit ou à la morale.
Il ne suffit donc plus d’attendre un enfant, il faut encore que cet enfant soit réglementaire, sinon parfait. Désormais, pour une mère, « l’enfant, encore dans son ventre, est déjà un membre catalogué d’un groupe de patients », écrit Barbara Duden
[7]. L’avortement thérapeutique est proposé pour un nombre déterminé de cas, propres à chaque législation nationale. Là où l’ancien eugénisme, tel qu’il fut pratiqué par le nazisme, recourait à la stérilisation massive des individus suspects, le nouvel eugénisme – l’eugénisme « humaniste » qui est le nôtre –, plus éclairé et sachant que la transmission des gènes suspects ne se produit pas automatiquement dans chaque conception, résiste à la stérilisation massive et procède plutôt à l’élimination des embryons déficients. Jacques Testart souligne ainsi : « C’est bien sur l’
œuf que doit s’opérer la ségrégation. L’
œuf n’est pas seulement la cible socialement la mieux acceptable de l’eugénique, il est aussi la seule susceptible de conduire au but déclaré qui est d’améliorer l’espèce. »
[8]
C’est pourquoi la manière la plus simple et la plus efficace de procéder à l’eugénisme moderne réside dans la procréation artificielle réalisée en laboratoire, qui permet de n’implanter dans l’utérus de la mère que des embryons préalablement sélectionnés. Dans cette optique, on peut penser que les couples inféconds ne seront bientôt plus seuls à recourir aux techniques de procréation artificielle, car tous les couples soucieux de s’assurer une progéniture exempte de gènes suspects le feront : « Peu investis d’humanité, les embryons en éprouvette figurent le chaînon qui manquait encore et par où l’entreprise eugénique pourra enfin s’épanouir. »
[9]
Mais le seul fait de la discrimination possible entre embryons suspects et embryons sains crée, pour l’enfant, un droit à la normalité. Le fœtus n’a plus tant le droit à naître qu’à bien naître. L’enfant peut désormais demander des comptes sur sa naissance à ses géniteurs, à la médecine ou à la société. Le « je n’ai pas demandé à naître », qui était autrefois une boutade d’enfants s’adressant à leurs parents, est devenu une revendication juridiquement recevable. Mais, si naître affecté d’un « défaut » prévisible devient motif à contestation et à compensation, il se pourrait que tout simplement naître, être né – sans son propre consentement – puisse un jour le devenir. Car dans un monde où l’autodétermination – l’autonomie – définit de plus en plus le sujet, l’enfant naît toujours d’une contrainte : il a été mis au monde sans son assentiment. Il fait offense à la démocratie et à toute bonne société contractuelle. « J’ai été contraint à naître sans avoir été consulté » pourrait devenir un beau motif procédural.
DE L’AVORTEMENT À L’EUGÉNISME
La grande différence entre la revendication féministe à la contraception et à l’avortement, d’une part, et les pratiques eugéniques, d’autre part, est que la première se réfère à l’intention de la mère, à son incapacité ou à sa capacité d’assumer un enfant (quel qu’il soit), tandis que la seconde vise à donner un enfant à une femme ou à un couple confronté à l’infécondité, mais vise en même temps à contrôler la qualité de la reproduction humaine, à en assurer la police. Il n’y avait aucune intention de domination eugénique dans la revendication des femmes : l’eugénisme est un apport de la technoscience.
Une première dimension de l’eugénisme, sa face la plus visible, celle qui s’inscrit désormais dans l’expérience de tout parent potentiel confronté à une proposition d’avortement thérapeutique légal, porte sur l’embryon en train de grandir dans le ventre d’une femme. L’autre partie de l’iceberg, la plus importante, se situe en amont : dans la procréation en laboratoire. Celle-ci confirme la disjonction désormais acquise entre sexualité et génération
[10].
Dans la « fabrication » de l’humain en laboratoire, l’eugénisme se situe au niveau de la sélection de ses composants, spermatozoïdes et ovules, mais aussi au niveau du choix de réimplantation entre plusieurs embryons de qualité inégale (selon leur potentiel génétique). Cette sélection peut s’exercer encore dans l’utérus.
La modernité qui avait permis à l’homme de maîtriser la nature – avec les effets ou méfaits en retour que l’on connaît – et derrière lesquels court l’écologie – lui permet aujourd’hui de maîtriser sa propre reproduction, ce qui nécessite la détermination de critères de l’idéal humain : quel homme potentiel, en effet, faut-il laisser vivre ou faire vivre ? Ceux ou celles – d’ « ancien régime » – qui sont nés du hasard ou de la nécessité ne peuvent désormais manquer de s’interroger sur eux-mêmes : suis-je superflu ? Quels sont parmi mes proches et mes amis, affectés d’asthme ou de dysfonctionnement rénal, par exemple, ceux qui seraient exclus aujourd’hui de la course à la vie ? Il est vrai que les non-nés ne peuvent être regrettés.
C’est tout le régime de la parenté et les statuts respectifs du père et de la mère, du biologique, du juridique et de l’éducatif, qui sont en question. Les rôles des hommes et des femmes dans la reproduction humaine sont bouleversés. Spermatozoïdes et ovules, isolés de leurs donneurs d’origine, peuvent désormais être conjugués sans eux. La parenté d’une femme seule ou d’un couple de femmes ne rencontre plus d’obstacle biologique, ni même juridique, du moins dans des pays voisins. Celle d’un homme seul ou d’un couple d’hommes nécessite encore le recours à une « mère porteuse », disposée à renoncer à l’enfant qu’elle mettra au monde (par suite d’un contrat amical ou financier). Mais on peut supposer que la prochaine ambition scientifique, pour une appropriation accomplie de la maternité – qu’on pourrait, selon les points de vue, qualifier de libération –, sera la réalisation d’un utérus artificiel.
Les rapports entre le biologique, l’éducatif et le juridique ont une complexité, qui hantait déjà la parenté adoptive mais qui s’étend désormais à des cas de plus en plus nombreux. On assiste apparemment à un renforcement du biologique aussi bien quand il s’agit d’identifier le père que quand il s’agit de supprimer l’accouchement sous X pour permettre à l’enfant de retrouver celle qui l’a porté et mis au monde, même si elle a renoncé à l’élever.
La parenté biologique devient aujourd’hui difficile à définir, en tout cas complexe. Elle se décompose en différentes séquences où peuvent intervenir de manière distincte des donneurs nommés ou anonymes, de spermatozoïdes ou d’ovules, et des mères dites porteuses. La loi tantôt suit et tantôt ne suit pas le biologique dans ces méandres.
En même temps, comme dans l’adoption, l’accent est mis sur l’importance de la parenté éducative et affective. Pourtant la compagne ou le compagnon d’une mère ou d’un père biologiques sont encore dépourvus de statut parental juridique.
Ainsi que l’écrit très justement Agnès Fine : « Ces coparentalités posent le problème de la définition même de la catégorie parentale. Qui est parent ? Celui qui donne ses gènes ou celui qui donne naissance ? Celui qui prend soin de l’enfant et l’élève ? Celui qui lui transmet ses biens ?... de sorte que l’on note une fragmentation du rôle parental tel que nous l’envisageons dans les sociétés occidentales. »
[11]
Derrière une revendication commune à la maîtrise féminine de la fécondité, la maternité, depuis les années 1970, a été l’objet d’un débat fondamental au sein du féminisme. Pour les unes, dans la ligne de ce qu’on peut lire dans Le deuxième sexe, la maternité, librement consentie ou non, reste un obstacle à l’accès des femmes à la position d’individu et de citoyen. Elle est responsable de l’ « arraisonnement des femmes » à travers la « contrainte à l’hétérosexualité » (Adrienne Rich) comme norme de reproduction sociale. Le devenir humain des femmes serait en un sens, dans cette optique, leur devenir homme. Car si Simone de Beauvoir affirme : « On ne naît pas femme on le devient », elle ne redouble pas cette affirmation d’un « on ne naît pas homme, on le devient », comme si homme s’identifiait à humain. Et il est vrai que la définition acquise de l’individu et du citoyen – faite aux mesures du masculin – semble méconnaître ou rejeter dans l’obscurité du privé – assimilé au domestique et, de ce fait, confié aux femmes – la question de la génération.
Pour d’autres, la maternité a été et est, au contraire, une dimension humaine fondamentale propre aux femmes. Elle constitue un outil critique en vue d’une redéfinition générationnelle de l’humain et du citoyen dans une démocratie qui en avait fait l’économie jusqu’alors.
La transformation des enjeux et des formes de la parenté, sur le plan de l’expérience, de la science et du droit, semble étendre et extrapoler ce débat. On assiste aujourd’hui à une même divergence d’optiques au sein des mouvements gays. Les uns valorisent une socialité nouvelle « hors la loi » qui « rejette la notion de personne », prêchent « pour une communauté dans laquelle l’autre ne serait plus ni respecté ni violenté en tant que personne, mais deviendrait une simple possibilité d’exploration à la fois insignifiante et précieuse pour la recherche des plaisirs narcissiques », comme l’exprime Léo Bersani
[12]. Les autres réclament pour l’homosexualité, les droits du couple et de la parenté jusqu’ici réservés aux hétérosexuels. L’alternative est présente sous des formes différentes mais similaires parmi les lesbiennes, pour lesquelles l’accès à la maternité ne demande cependant pas d’autre démarche qu’une insémination artificielle, interdite encore en France mais couramment pratiquée dans des pays voisins.
Dans la société actuelle, on assiste donc à une dévalorisation du désir de génération et, en même temps, à une demande obstinée de génération, confrontée aux complexités techniques de la fécondation artificielle et/ou aux résistances de la législation.
Pourtant jusqu’ici, et malgré les artifices de la technoscience, la dissymétrie des rôles sexués dans la parentalité ne s’est pas effacée et elle continue d’infléchir les modalités relationnelles entre les sexes. Jusqu’ici, en effet, c’est encore d’une femme que naît un enfant, et non d’un homme, ce qui crée une dissymétrie entre leurs rôles, tant pour eux-mêmes que dans l’imaginaire de leur enfant. La perspective hypothétique du clonage pourrait permettre à une femme de se reproduire sans intervention masculine, mais non l’inverse.
Cette brève évocation problématique de l’évolution de la question de la génération, depuis le temps de la revendication des femmes à la libre maternité, peut paraître troublante : elle s’inscrit dans le cadre d’une réflexion individuelle et collective éthico-politique, qui marque un retard certain devant les bouleversements scientifiques et sociaux actuels et à venir. Le slogan des femmes : « Un enfant si je veux » a pris des sens inattendus et inentendus. La structure traditionnelle de la parenté est bouleversée. S’agit-il, comme certains s’en effrayent et comme d’autres s’en réjouissent, d’un effondrement de l’ordre symbolique ? N’est-ce pas plutôt un effondrement de l’ordre symbolique traditionnel au profit d’un ordre encore incertain mais à venir, et qui, dans l’attente de sa constitution, ressemble à un désordre ? Cet ordre nouveau va-t-il effectivement vers l’indifférenciation des rôles paternel et maternel jusqu’ici répartis entre hommes et femmes, entraînant plus radicalement l’indifférenciation des rôles masculin et féminin et des identités sexuées ?
Les femmes, qui marchaient dans la rue dans les années 1970, ne savaient sans doute pas qu’elles donnaient le départ, bon gré mal gré, à un bouleversement aussi radical du domaine de la génération, bouleversement radical, qui laisse cependant intact le fait que des humains décident de faire être d’autres humains, qui leur succéderont et dont ils ont la charge. L’humanité ne se décline pas seulement dans sa réalité synchronique – ceux qui vivent ensemble – mais dans sa réalité diachronique – ceux qui se succèdent – et désormais de moins en moins par hasard mais en raison d’une décision de faire être la vie humaine. Quelles que soient les modalités biologiques, symboliques et juridiques de la parenté à venir, demeure le fait inécusable d’une responsabilité constitutive dans la transmission. L’injonction du sens se fait entendre dans les interstices de la manipulation scientifique, les revendications contradictoires des uns et des autres, et les bricolages de la parenté. À moins que, rendus immortels par les avancées scientifiques, les humains n’aient plus pour souci que leur propre durée : ils incarneraient et annexeraient seuls l’humanité.
À partir de l’élan donné par le mouvement féministe, la tâche qui s’impose au présent et au proche avenir est de se confronter à cette question des rapports générationnels, qui est le grand impensé de la modernité démocratique. Celle-ci, en effet, s’était débarrassée de ce problème grâce à la coupure du privé et du public des hommes et des femmes, cautionnée par la loi patriarcale. L’hétéronomie générationnelle interroge à nouveaux frais le problème de l’autonomie ainsi que la définition de l’être-ensemble. L’hypothèse d’une génération qui ne soit plus issue d’un rapport sexuel bouleverse et bouleversera certainement l’imaginaire humain d’une manière imprévisible. Mais quelles que soient aujourd’hui ou demain ses formes et leur articulation juridique, elle engage un mode de rapport humain dissymétrique qui fait appel à la responsabilité plus qu’à la liberté. Car ainsi que l’écrivait Kant « comme le produit est une personne et qu’il est impossible de se faire une idée de la production par une opération physique d’un être doué de liberté, c’est au point de vue pratique une idée tout à fait juste et même nécessaire que de regarder l’acte de procréation comme celui par lequel nous avons mis une personne au monde sans son consentement, l’y amenant d’autorité, acte qui confère aussi aux parents une obligation, celle de faire en sorte – dans la mesure de leurs forces – que leurs enfants soient satisfaits de l’état qui est le leur »
[13].
[1]
Les féministes homosexuelles ont souligné le caractère « désintéressé » de leur solidarité avec la revendication de la contraception et de l’avortement.
[2]
Jean-Pierre Baud,
L’affaire de la main volée, une histoire juridique du corps, Seuil, 1993, p. 66.
[3]
Barbara Duden,
L’invention du fœtus, Descartes & Cie, 1996, p. 75.
[4]
Ibid., p. 123-125.
[5]
Ibid., p. 104-105.
[6]
Marie-Blanche Tahon,
La famille désinstituée, Presses de l’Université d’Ottawa, I995.
[7]
B. Duden, p. 35.
[8]
J. Testart,
Le désir du gène, Flammarion, « Champs », 1994, p. 95.
[9]
Ibid., p. 96.
[11]
Agnès Fine, « Vers la reconnaissance de la pluriparentalité ? », in
Esprit, « L’un et l’autre sexe », mars-avril 2001, p. 45 ; v. aussi « Maternité et identité féminine », in
Maternité. Affaire publique, affaire privée, Bayard, 2001.
[12]
Leo Bersani, à propos de Gide, in
Homos, Odile Jacob, 1998, p. 152-153.
[13]
E. Kant,
Métaphysique des mœurs, « Doctrine du droit », § 28.