Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525523
192 pages

p. 49 à 58
doi: 10.3917/cite.009.0049

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n° 9 2002/1

2002 Cités

Féminisme

Deux ou trois choses sur l’avenir...

Gisèle Halimi  [*] Avocate à la Cour, présidente de « Choisir la cause des femmes » et rapporteuse, pour le gouvernement, de La parité en politique (La Documentation française). Elle est l’auteure de La nouvelle cause des femmes, Le Seuil, 1997, et de Fritna, Plon, 1999.
Le terme « féminisme » n’a pas vraiment changé de sens depuis les années 1970 ; en revanche, il y a une évolution du féminisme.
Du point de vue sémantique, les choses n’ont pas vraiment changé. On sait que le terme « féminisme » est un néologisme qui date de 1860, et à l’époque ce néologisme avait une connotation inquiétante, à la croisée du médical et du politique : la féministe n’est pas faite biologiquement de la même manière que les autres femmes, elle ne fait pas de la politique comme les autres. Depuis toujours, ce terme couvre péjorativement une attitude peu convenable, indécente, à la limite vulgaire. Signe distinctif, la féministe est agressive. La connotation sexuelle est défavorable, la féministe est mal baisée, le féminisme est une compensation et non pas un choix de libération, une revendication de droit ou de liberté, c’est un comportement dans lequel on s’enferme par défaut. Cela reste encore vrai, en dépit d’une mixité beaucoup plus fréquente dans les associations. L’attitude machiste n’a pas vraiment cédé, elle s’est habillée autrement – ce qui ne veut pas dire que les esprits soient forcément asservis au système patriarcal et au machisme ; ils sont habitués et, comme le dit Péguy : « Il y a pire que les âmes asservies, il y a les âmes habituées. » Le machisme a gagné en invisibilité mais n’a pas disparu.
Quand on choisit de mettre à la tribune une femme, entre plusieurs hommes et malgré les progrès accomplis, on le fait pour « féminiser », rarement pour sa compétence. Le machisme relève aujourd’hui davantage de la tradition, de l’inconscient. Et puis les hommes veulent garder leurs privilèges ; c’est compréhensible, sinon très juste. La preuve nous en sera administrée, je le crois, lors des élections législatives.
La résistance à la féminisation du langage – titres, fonctions – est, à ce titre, édifiante. C’est que cette féminisation est très importante, elle n’est pas une revendication accessoire, une nouvelle manie. Ses adversaires masculins prétendent qu’elle ne change rien mais mènent une bataille rangée contre elle. On devrait analyser cette attitude sur le plan psychanalytique. Elle n’est pas innocente. Elle résulte d’un sentiment de dépossession.
En revanche, sur le fond et le contenu du féminisme, il y a une évolution certaine. Il faut comprendre que dans les années-phares du féminisme, les années 1960-1970, le féminisme était pour les femmes une revendication de survie. On avait la tête sous l’eau, il fallait pouvoir respirer : c’était la contraception, l’avortement, lutter contre le viol, ne pas être dans une position d’aliénation telle qu’on finissait par penser en esclave. On ne s’appartenait pas. L’expression, dans le langage courant : « Je ne m’appartiens plus » est très bonne pour ce qui concerne la femme de cette époque. On ne demandait donc que des réformes.
Ma génération a vécu le drame de l’avortement clandestin : l’absence de moyens pour l’assumer, la peur des tribunaux, le risque de septicémie, de stérilité, de mort. Et, par-dessus tout, la culpabilisation tous azimuts.
Notre combat a donc été un combat d’urgence, dont le corps était l’objet, au sens large du mot. C’est le sens de la revendication : « Mon corps m’appartient. »
Puis on a glissé vers une revendication sociale qui a coïncidé avec l’entrée de plus en plus importante des femmes dans le monde du travail. Aujourd’hui, dans la tranche d’âge entre 25 et 49 ans, 80 % des femmes travaillent. On a alors parlé de l’égalité des salaires. Le traité de Rome en 1957 estimait à 30 % l’écart des salaires hommes/femmes ; aujourd’hui l’écart moyen est de 24 % et, pour les cadres, 33 %, donc nous en sommes presque au même point. Les femmes cadres sont les plus défavorisées. L’intégration dans la lutte de la dimension sociale était une étape importante, parce que les femmes représentaient presque la moitié des actifs.
Troisième étape : la revendication de l’égalité politique, beaucoup plus tard. Le droit de vote acquis par les femmes grâce à l’ordonnance du 21 avril 1944 n’a été revendiqué par aucun mouvement féministe français de l’époque, comme le montre Noëlle Lenoir dans sa contribution à l’ouvrage collectif (à paraître) de Pierre Avril, Les femmes dans la République. Noëlle Lenoir souligne qu’il n’y a eu aucun commentaire dans la presse d’alors, aucun écho en dépit de l’importance de la réforme, et qu’il faudra attendre 1989 pour trouver un texte à ce sujet. Il s’agit d’ailleurs d’un exposé que j’ai fait cette année-là à la Sorbonne, à l’occasion d’un colloque sur « Le principe de l’égalité des sexes dans le Préambule de la Constitution de 1946 » [1]. C’est assez extraordinaire de voir qu’il n’y avait eu aucun commentaire quand il a été acquis, et qu’il y a eu, après, presque un demi-siècle de silence. C’est ensuite qu’ont surgi tous les textes manifestes, toutes les revendications sur la parité. Je trouve assez étrange que l’égalité politique n’ait pas été revendiquée par le féminisme en tant que mouvement, et qu’elle ait été précédée, et surtout suivie, par un tel silence. Ce qu’il faut dire toutefois, c’est que, les premières fois, les femmes ont voté en masse, elles voulaient vraiment s’approprier ce droit de vote comme un pouvoir.
Si les femmes ont été privées du droit de vote pendant si longtemps, c’est parce qu’il était combattu par la droite, mais aussi par les radicaux de gauche qui étaient politiquement très puissants à l’époque. L’argument de ces derniers était que les femmes voteraient comme leur confesseur ou comme leur mari. C’était refuser le libre arbitre aux femmes, penser qu’elles ne pouvaient avoir d’opinion par elles-mêmes, qu’elles étaient incapables d’avoir une appréhension propre de la situation politique qu’elles pourraient traduire dans l’urne. C’était les mépriser.
Mais l’heure est aussi à une autocritique du féminisme. À l’époque, l’analyse que nous faisions, celle que faisait aussi Simone de Beauvoir, était erronée, le pouvoir étant considéré comme une affaire d’hommes à laquelle les femmes ne voulaient pas participer. Elles l’analysaient comme une forme de domination, un avatar en quelque sorte du patriarcat qu’il fallait laisser aux hommes. Très longtemps les féministes ont rejeté la politique, ou elles en ont parlé avec répugnance. Elles portent une large responsabilité : elles rejetaient la politique qui – il est vrai – les avait rejetées. C’est ce qui explique aussi, avec l’analyse marxiste, le considérable retard de l’égalité politique et l’attitude de celles que j’appelle « les féministes aux mains propres » (c’était avoir les mains sales que d’aller au Parlement).
La bataille de la parité a rallié tout le mouvement féministe, et les divergences n’ont porté que sur les modalités de son introduction. Françoise Gaspard, par exemple, était pour la parité mais sans modification de la Constitution. Je voulais au contraire que la parité, l’égalité citoyenne de la femme entrent par la grande porte, avec solennité, dans la Constitution. Tout le mouvement féministe, qui s’opposait sur d’autres points, s’est rassemblé pour revendiquer la parité. L’opposition à la parité vient des penseuses et des penseurs, des intellectuels, féministes ou pas – comme intellectuelles féministes, on peut citer Élisabeth Badinter ou Évelyne Pisier, mais Élisabeth Badinter n’était représentative que d’elle-même, Évelyne Pisier également. Tout le réseau pour la parité, qui comptait à peu près 102 organisations, était unanime. À cet égard, on peut parler d’un mouvement féministe relativement homogène.
On évoque, parfois aujourd’hui, une sorte de recul du féminisme. Je ne le crois pas. Je crois que le féminisme s’exprime différemment. Certaines féministes repenties, comme aux États-Unis, ont brûlé ce qu’elles avaient bruyamment adoré. C’est que les expériences, dans la vie privée, ont été douloureuses. Il est en effet plus facile – parce que plus consensuel – de vivre en n’étant pas féministe ; on ne peut pas en vouloir aux non-féministes. J’en veux à celles qui deviennent ce que j’appelle des « femmes-harkis », c’est-à-dire celles que les hommes propulsent contre les féministes.
Le fait véritablement nouveau concerne la mondialisation et le rapport des femmes à ce phénomène. On constate un dommage spécifique lié au statut des femmes, c’est-à-dire au genre, comme l’indique l’indice sexo spécifique de développement humain (ISDH) qui est mesuré par le PNUD depuis quelques années. L’ISDH mesure le développement dans ses inégalités hommes/femmes ou, plus exactement, les inégalités hommes/femmes dans le développement. Inégalités plus grandes et différentes de celles subies par les hommes ou révélées par l’indice général de développement (IDH). Les chiffres indiquent qu’il y a une globalisation du sous-développement lié au sexe. Sur la lutte contre l’analphabétisme, les femmes ont toujours du retard. Des systèmes mis en place à la fois nationalement et internationalement tentent de les maintenir dans leur sous-développement. Même dans notre pays, les femmes souffrent d’un sous-développement culturel, économique et politique essentiel. Le genre, qui définit la place sociale des femmes par la différence des sexes, est devenu une dimension structurelle de l’économie de marché à travers la mondialisation. Cela est inédit et va connaître des développements nouveaux. La division sexuelle du travail était organisée par le patriarcat dont le système marchand prend aujourd’hui le relais. L’histoire du travail à temps partiel, qui est un phénomène mondial, le montre bien. Le travail à temps partiel réunit tous les maux du monde : la flexibilité, l’absence de vie privée, la précarité, les licenciements. Les femmes en sont victimes en priorité car elles constituent en France les bataillons du travail à temps partiel (83 % de femmes).
La nature politique des luttes doit être comprise en un double sens, institutionnel et social, voire culturel. L’articulation de ces dimensions doit être conçue comme un jeu de synergie, de relais.
Il existe un féminisme en marge de la politique, comprise en son sens institutionnel. Aujourd’hui, féminisme ne coïncide pas totalement avec militantisme. Il existe un féminisme à l’échelle personnelle, il s’agit alors d’une revendication de dignité de l’individu : ne pas se laisser écraser, faire entendre sa voix, se battre pour ses droits, être solidaire de l’autre. Cela reste de l’ordre du privé, mais pourrait avoir un sens politique au moment des échéances électorales, lorsque par exemple il faudra appuyer les candidatures des femmes, non parce qu’elles sont des femmes mais parce qu’elles le méritent. Il y a aujourd’hui une conscience politique féministe diffuse, qui est l’acquis invisible des luttes des années 1970. Toutefois il faut maintenir la distinction entre ce féminisme solitaire et ce qu’on appelle généralement le féminisme. Il ne faut pas les confondre, même si les frontières entre le public et le privé ne sont plus aussi étanches ; le féminisme militant concerne directement le terrain politique.
Il est vrai que le mélange nouveau du privé et du public est positif. Autrefois, la ségrégation entre le privé et le public asservissait la femme à son genre. Pour la première fois dans les mouvements féministes de 68, les femmes se sont réunies entre elles pour se parler et, pour ce faire, tenaient des assemblées sans hommes. Cette époque a été une étape nécessaire et importante : les femmes sont sorties de leur mutisme et ont pris conscience que leur situation privée était partagée, voire générale. Le privé ne l’était donc plus.
Comment peut-on définir la nature de la lutte des femmes ? Elle est avant tout culturelle, mais il doit y avoir une synergie entre l’institutionnel et le culturel. Pour mener ces luttes, les femmes doivent instrumentaliser (au bon sens du terme) le droit (sa déconstruction/construction, sa rigueur comme son ouverture forcée vers une culture générale), l’histoire du droit, la philosophie. Cela permet des avancées. Le volontarisme, souvent méprisé, peut faire avancer quand le rapport des forces joue contre les femmes. Il faut greffer le social sur l’institutionnel pour un changement culturel. Il y a une sorte de dialectique, valable en théorie comme en pratique, entre la loi et les mœurs : la loi change les mœurs qui changent la loi. Prenons comme exemple la parité politique : celle-ci n’est pas suffisante, mais elle porte en elle un contenu symbolique permettant d’espérer une dynamique dans d’autres domaines, comme l’égalité professionnelle. Le domaine le plus difficile à toucher, et où la parité ne pénètre pas, est celui de la parité domestique. Nous sommes dans le culturel. Comme le dit très justement la sociologue cubaine Isabel Larguia, tout se passe pour les hommes comme si le travail domestique était une caractéristique sexuelle secondaire des femmes. Les chiffres (80 % des tâches domestiques sont accomplies par les femmes) sont catastrophiques et ils n’ont pratiquement pas changé. Voilà une synergie qu’il faut espérer. La parité domestique naîtra quand elle sera investie pas toutes les autres parités. Poulantzas dit que les luttes des femmes pourraient être un « effet pertinent » de l’économique au niveau idéologique et culturel [2]. On comprend bien que, lorsque l’égalité des salaires sera effective, l’économique changera, ainsi que le culturel, dans la mesure où la femme aura une autre place dans la société. Cet « effet pertinent » est quelque chose à quoi il faut réfléchir et qui est d’un intérêt bien supérieur à l’analyse marxiste traditionnelle, laquelle est d’une grande faiblesse relativement aux femmes.
Pour mettre en pratique la parité politique dans les législatives, toujours dans l’optique d’une synergie entre l’institutionnel et le culturel, j’avais proposé d’unir deux circonscriptions – parce qu’on ne peut pas les doubler, cela en ferait plus de mille – et d’élire deux candidats, un homme et une femme. Il y aurait donc une circonscription avec deux candidats, un homme et une femme, et par conséquent une parité totale. Cela ne présentait que des avantages, l’électeur de chaque circonscription ayant le choix entre deux députés, deux univers, celui de l’homme et celui de la femme, selon les problèmes. Mais cette solution n’a pas été retenue pour la raison qu’il fallait procéder à un nouveau découpage électoral. Lorsqu’il s’agit des femmes, ce genre de découpage paraît trop compliqué : la vision d’une Assemblée nationale avec autant d’hommes que de femmes fait encore peur. Pourtant, là encore, quel instrument culturel formidable, pour les mentalités, que cette Assemblée nationale avec autant d’hommes que de femmes !
Pour conclure sur ce point, je dirais qu’il existe une dynamique, même s’il y a des obstacles. Il faudrait un changement structurel des mentalités, mais on ne peut pas légiférer sur ce point. Reste donc à trouver des moyens, des dispositions qui, sous une forme apparemment anodine – le congé parental alterné et rémunéré, par exemple –, changent profondément les choses et les esprits.
Il faut penser la différence des sexes à partir de la sexualité et non à partir de la procréation, et ce, compte tenu des bouleversements liés à la procréation artificielle et aux changements de mentalité dont le Pacs est le signe.
La différence des sexes se définit par la sexualité plus que par la procréation. C’est à partir de la sexualité que se sont créés tous les enfermements ; le genre, par exemple, s’est défini à partir de la différence des sexes. La procréation, formidable privilège, à ce jour, des femmes, a justifié davantage leur assujettissement. Nous avons dénoncé, dans le débat sur la parité, un universalisme républicain trompeur. Nous avons toujours dit qu’une civilisation avait besoin d’égalité, de fraternité et qu’il fallait pour cela inventer un nouvel universalisme. Celui que nous proposons part du constat de la différence des sexes. Quand on l’efface, c’est toujours au bénéfice de l’un d’entre eux. Ces deux sexes – ou ces deux moitiés de l’humanité – définissent les droits et les aptitudes à un véritable universalisme. On parlait d’un universalisme neutre, prétendument asexué, mais l’Histoire a écrit le contraire. Il a exclu les femmes de la citoyenneté. Le véritable universalisme n’est ni neutre, ni masculin, ni féminin. Il est double. Cet universalisme doit intégrer dans sa philosophie le constat indispensable de la dualité des sexes ; il englobe les deux sexes. Il faut raisonner en termes d’humanité et à partir de ces deux grandes moitiés qui constituent l’humanité, les hommes et les femmes. À l’intérieur de chacune d’entre elles, il y a toutes les catégories qu’on voudra (jeunes/vieux, Noirs/Blancs, malades/bien-portants, chômeurs/actifs, etc.). Or la procréation n’est pas ce qui sous-tend ces deux grandes moitiés, elle n’en est que le prolongement, et la procréation deviendra de moins en moins le privilège exclusif des femmes.
Les techniques de procréation représentent un accroissement de liberté pour les femmes. La volonté de la femme est en effet opérante, la femme n’est pas un objet agi. Une femme ne peut être dépossédée si elle ne veut pas l’être. La femme intervient, elle peut dire non, comme nous l’avons fait pour la loi sur la location des ventres. Une femme aujourd’hui peut mener une grossesse comme elle l’entend ou le contraire. C’est un droit que nous avons conquis. La raison féministe qu’il faut invoquer dans le débat sur les nouvelles techniques de procréation revient toujours à « mon corps m’appartient ». Le droit de procréer est une conquête récente. Le pouvoir que les femmes ont acquis sur leur corps et sur leur droit à procréer, ou à ne pas procréer, est intact. C’est un point de résistance infranchissable. En désespoir de cause ou dans des situations extrêmes qu’on évoque aujourd’hui comme de la science-fiction, il resterait aux femmes à faire agir ce pouvoir en décrétant de ne plus donner d’ovules ; faire une grève d’ovules puisque l’ovule concrétise mon droit de procréer. La science ne nous dépossédera jamais complètement.
Il ne faut cependant pas trop scinder les choses, on ne peut pas totalement séparer la sexualité et la procréation. Il y a en particulier, liée à la procréation, toute cette mystique de l’instinct maternel, de la maternité heureuse qu’il faut combattre. Comme le montre Élisabeth Badinter, l’instinct maternel n’existe pas. Il est fabriqué pour asservir les mères. C’est le pire des pièges pour les femmes.
Comment envisager les luttes des femmes françaises et les acquis de ces luttes au regard de la construction européenne ?
Sur le plan mondial, les femmes françaises sont en tête pour certains acquis, en particulier pour l’égalité politique. La parité est vraiment une exception française qui a provoqué un débat philosophique sur l’universalisme républicain. La France est le seul pays où la parité est institutionnalisée. C’est aussi parce que dans les autres pays européens les féministes ont eu affaire à des partis politiques qui les ont prises au sérieux. Des négociations ont permis aux femmes de progresser, par les quotas. En France, la misogynie politique était telle qu’on n’a envisagé aucune réforme. La preuve : la loi, dont j’ai été l’initiatrice (quota de 25 %), du 27 juillet 1982 a été annulée par le Conseil constitutionnel, à l’époque entièrement composé d’hommes, dont l’âge moyen était de 78 ans, et très conservateur. Les femmes françaises ont subi dans le passé l’universalisme de la Révolution qui les a exclues du pouvoir politique, et le déficit français de réformes explique l’exception française de la parité. Il y a eu en Europe des expériences diverses. L’expérience française de la parité entre en majesté constitutionnelle. Les luttes françaises ont abouti à des avancées qui peuvent devenir des acquis au niveau européen : l’avortement, la législation sur le divorce, le paiement des pensions alimentaires. Je me suis beaucoup battue pour une réforme qui serait à l’image de tout cela, à l’articulation de l’institutionnel et du culturel, un congé parental alterné entre le père et la mère, obligatoire et rémunéré (à la différence de celui que nous avons actuellement). Dans la proposition de loi que j’avais déposée lorsque j’étais députée à l’Assemblée nationale, les parents d’enfants jusqu’à 2 ans et ne bénéficiant pas de crèche pouvaient obtenir un congé. Durée : deux ans. La rémunération représentait 90 % de la moyenne des deux salaires la première année, et 70 à 80 % la deuxième. Cela avait l’avantage d’initier un changement de mentalité : lorsqu’elle aurait des enfants, la femme ne serait pas obligée d’abandonner son insertion économique, ce qui valoriserait et son travail et la place qu’elle a dans la société ; quant à l’homme, il découvrirait un premier rapport à l’enfant, une autre dimension du temps, un autre univers. Cela aussi changerait sa vision de l’humanité. De telles mesures peuvent être un levier pour des changements culturels et sociaux extraordinaires. Cette mesure ne serait pas très coûteuse. Mais elle n’a pas été discutée. Il y a une volonté de ceux qui nous gouvernent de ne pas changer l’ordre des choses, ou de le changer peu et avec réticence. Cette réforme radicale les rebute. Peut-être à cause de sa forte synergie.
Dans la Constitution européenne, il faudrait inscrire spécifiquement le droit à la complète citoyenneté des femmes et introduire la « clause de l’Européenne la plus favorisée ». Décider que le statut le plus égalitaire, le plus évolué pour les femmes dans un pays devient ipso facto le statut de l’Européenne. On aurait, par exemple, le congé parental suédois, le divorce par consentement mutuel (suédois et français) qui obligent les époux à devenir adultes, l’avortement français, qui est un assez bon système. Et ainsi de suite. On prend ce qu’il y a de meilleur dans chaque pays. Cela brise l’hypocrisie des dirigeants politiques qui disent vouloir faire une Europe de progrès et de totale égalité entre femme et homme. On doit parvenir à une communauté de droit. Pour ce qui est des femmes, il faut fondre les choses par le haut, profiter du statut de la voisine pour avancer.
La « Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes » (New York, 1979), dite Convention antisexiste, qui a été signée en France en 1980, puis ratifiée par le Parlement en 1983, enfin promulguée en 1984, est un instrument formidable pour l’égalité des femmes dans le droit international, mais elle n’est pas appliquée. Bien que ce texte soit juridiquement parfait, il reste lettre morte. On ne sait pas très bien pourquoi. Cette Convention pourrait être l’instrument idéal de l’égalité pour les femmes. Ce texte est supérieur à notre loi nationale en vertu de l’article 55 de la Constitution. Cela donne la mesure des résistances...
Si l’on me demandait, pour finir, ce que j’aimerais voir transmettre aux femmes des générations à venir, je répondrais : une revendication de dignité. C’est-à-dire l’exigence de toujours parfaire le lien entre le « mon corps m’appartient » des débuts des luttes féministes, et mon intelligence, ma sensibilité, mes capacités.
En somme, universaliser la réflexion et la praxis d’un féminisme de survie à un féminisme politique. Au sens le plus large du terme.
 
NOTES
 
[1] La Documentation française, 1994.
[2] Cf. Nikos Poulantzas, Pouvoir politique et classes sociales, Maspero, 1971.
[*] Article recomposé à partir d’un entretien réalisé par Anne Boissière et Michèle Cohen-Halimi.
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La Documentation française, 1994. Suite de la note...
[2]
Cf. Nikos Poulantzas, Pouvoir politique et classes sociale...
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Article recomposé à partir d’un entretien réalisé par Anne...
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