2002
Cités
La voix des femmes et l’expérience
Sandra Laugier
Ancienne élève de l’ENS (Ulm-Sèvres), agrégée de philosophie, professeur à l’Université de Picardie, membre de l’Institut universitaire de France, a publié les livres suivants : L’anthropologie logique de Quine (Vrin, 1992) ; Du réel à l’ordinaire – quelle philosophie du langage aujourd’hui ? (Vrin, 1999) ; Recommencer la philosophie – la philosophie américaine (PUF, 1999). Traductions (entre autres) : A. Gibbard, Sagesse des choix, justesse des sentiments (PUF, 1996) ; S. Cavell, Les Voix de la Raison (Le Seuil, 1996) et éditeur de : Métaphysique et jeu de langage (PUF, 2001) ; Stanley Cavell, Cinéma et philosophie (PSN, 2001).
Il est d’usage, en France, de présenter la plupart des théories féministes américaines comme grotesques, et de dénigrer de même tout ce qui peut ici s’en rapprocher – par l’accusation de « différentialisme » notamment. Un tel dénigrement est conforté par les considérables difficultés d’ordre théorique que posent beaucoup de positions féministes telles qu’elles se sont développées dans le monde anglo-saxon – pour ne citer que les débats les plus cruciaux, ou exotiques, des dernières années : idée d’un biais masculin dans la vision du monde, question et variétés du harcèlement sexuel, critique virulente de la pornographie. Les défauts considérés (trop vite) comme évidents et rédhibitoires de ces positions viennent commodément à l’appui de conceptions dites « universalistes », à cause d’une opposition systématique universalisme/différentialisme qui structure depuis un moment (pour le pire) le débat français sur le féminisme. Il ne s’agit d’ailleurs pas tant d’un débat que d’un système de repoussoir, le tigre de papier du différentialisme, et souvent d’un féminisme à l’américaine fondé sur la guerre des sexes, étant agité dès lors qu’on veut défendre une position crédible et mesurée en ce domaine. Le débat sur la parité, où partisans et adversaires de la loi rivalisaient en quelque sorte d’universalisme, l’a bien montré. De même le mépris du différentialisme chez certaines des représentantes les plus actives en France de la réflexion sur le statut des femmes, l’insistance actuelle sur des thèmes comme l’amour, la conjugalité et la famille – thèmes sur lesquels s’est repliée une certaine réflexion postféministe en France, au détriment de lutte pour la reconnaissance ou contre la domination –, ainsi que la préoccupation, omniprésente, de la préservation des liens et de la conversation entre hommes et femmes.
Tout se passe comme si des positions féministes radicales et revendicatives étaient de toute façon ridicules, périmées et réservées à des harpies frustrées, et qu’un féminisme adulte consiste à comprendre que la question fondamentale n’est plus celle de la lutte des sexes, mais celle du rapport des sexes. L’idée qui se fait jour depuis quelques années, et dont témoignent plusieurs publications par ailleurs très stimulantes
[1], est qu’un féminisme centré sur la femme n’a pas de sens – autrement dit, que le féminisme doit comprendre une fois pour toutes que le féminin ne se définit que par rapport au masculin
[2]. Ainsi semble s’instaurer l’idée que le féminisme sous sa forme agressive est devenu inadapté au moins à la France, où la civilité des rapports intergenres rende possible une négociation progressive des avantages de la femme.
Notre but n’est pas ici de défendre les positions américaines, qui sont complexes et multiples, mais de mettre en cause ces réflexes de rejet à leur égard, et d’interroger leur motivation. Il s’agit d’abord, pour nous, d’exprimer une perplexité devant les évidences acceptées d’une classe intellectuelle, hommes et femmes confondus, qui pense au fond avoir résolu la question du féminisme, ou qui s’imagine qu’en France cette question est posée de façon spécifique et se résout de façon « civilisée ». Nous appellerons « postféminisme » cette galaxie de positions, qu’il ne s’agit en rien d’unifier arbitrairement malgré leur air commun d’universalisme. Nous voulons seulement faire sentir une gêne face à un discours d’ensemble, issu de figures dominantes de la vie intellectuelle, qui semble, en dépit de ses précautions et dénégations, revenir à une référence masculine, dans son refus même d’entendre, ou au moins d’exprimer, une voix spécifiquement féminine.
UNE EXCEPTION FRANÇAISE ?
La motivation de nombreuses postféministes est de sortir d’un discours féministe revendicatif et centré sur la femme, associé au féminisme américain, pour envisager les rapports entre sexes : d’où deux problématiques dominantes, complémentaires quoique bien différentes, celle de l’égalité citoyenne (les femmes sont par définition égales de l’homme, par leur statut de citoyen français, et n’ont donc pas à revendiquer de droits spécifiques puisqu’elles les ont, ces droits) et celle de la famille et de la conjugalité (renouvelées, notamment par la reconnaissance de l’homosexualité). Le point commun à ces deux problématiques est leur récusation, ou leur contournement, de l’idée centrale dans le féminisme, d’une oppression (ou d’une domination) masculine. La femme a les mêmes droits que l’homme en principe, reste à les faire mieux respecter dans les faits
[3]) ; le couple et la famille, domaines depuis toujours méprisés et négligés par la réflexion féministe, sont des lieux où s’inventent l’égalité et la reconnaissance mutuelle
[4]. Le féminisme en tant que doctrine de la domination doit être dépassé par la réflexion (post)féministe, comme l’a été, un peu plus tôt, le marxisme par la réflexion politique libérale devenue dominante. Le parallèle n’est pas étonnant : comme l’a bien vu depuis longtemps la juriste américaine Catharine MacKinnon, les enjeux initiaux du féminisme ne sont pas étrangers à ceux du marxisme, au sens où l’un et l’autre partent du constat d’une oppression et d’une injustice radicale, à laquelle il faut apporter explication et remède. Le féminisme n’est pas, comme on l’entend constamment en France, affaire d’égalité, mais d’
inégalité. D’où le ton de MacKinnon dans l’un de ses premiers essais : « Le marxisme et le féminisme produisent des explications de la façon dont des arrangements sociaux de disparité systématique et cumulative peuvent être intérieurement rationnels et pourtant absolument injustes. Tous deux sont des théories du pouvoir, de ses dérives sociales et de sa mauvaise distribution. Tous deux sont des théories de l’inégalité sociale. »
[5]
Malgré la violence souvent un peu pénible des propos de MacKinnon (qui s’est aussi illustrée à propos de la pornographie, dans
Only Words
[6]), on peut préférer ce ton au féminisme gentillet, familial et républicain, qui a cours aujourd’hui dans la classe intellectuelle française. On a bien du mal à croire maintenant que c’est le féminisme français qui a le plus fortement encouragé l’élaboration théorique du féminisme américain dans les années 1970-1980. Éric Fassin a décrit ce curieux jeu de miroirs : « La découverte américaine des féminismes français fut un rendez-vous transatlantique manqué. Elle venait trop tard : en France, on ne reconnaissait plus ce phénomène réputé français, qui semblait une invention américaine. (...) Les féministes d’aujourd’hui ne se reconnaissent plus dans le miroir que leur tend l’Amérique. »
[7]
FÉMINISME, RÉPUBLIQUE, FAMILLE
L’espoir exprimé par É. Fassin, à la fin de son article de 1993, d’une interaction culturelle entre les deux approches, française et américaine, du féminisme semble bien évanoui : là aussi, la raison en est politique. Exactement comme la figure de l’intellectuel engagé est progressivement apparue comme désuète, au profit de la figure plus conformiste de l’universitaire au service du pouvoir, la figure de la féministe engagée s’est « ringardisée », au profit de figures féminines plutôt à l’aise dans un monde d’hommes, et fréquemment soucieuses de leur bonheur privé, notamment familial. Tout cela a certainement un côté positif et libérateur (bien qu’on puisse s’interroger sur le fait que l’épanouissement des hommes ne fasse pas l’objet d’un tel intérêt), et a tourné de fait à l’avantage de bien des femmes, notamment dans le champ intellectuel. Cependant, le refoulement du féminisme radical et de l’histoire de notre féminisme – refoulement si fort qu’il s’est curieusement reporté aujourd’hui sur le féminisme américain –, un peu comme la marginalisation de l’intellectuel protestataire, risque de conduire à un conformisme néfaste, non seulement en soi, mais pour la capacité des intellectuel(les) à représenter les autres. À force d’entendre que la question de l’égalité des sexes n’a pas à être revendiquée de façon globale, mais doit être examinée au cas par cas dans les assemblées, les entreprises, les familles, ou discutée par les sociologues, les anthropologues, les spécialistes de l’éthique, on peut se demander à quoi sert, et à qui, le nouveau féminisme à la française.
Tel est l’enjeu actuel d’une réflexion sur le féminisme (et sur l’avenir
politique du féminisme) en France : quoique les problématiques liées au féminisme et à l’égalité des sexes (droits des femmes, travail des femmes, chômage des femmes, représentation des femmes, noms des métiers des femmes, images des femmes) n’aient jamais été aussi présentes, notamment dans la vie politique, elles sont détachées de toute revendication d’ensemble et de tout discours sur la domination et l’inégalité. Tout se passe comme si l’universalisme (sous la forme parfois d’une mythologie républicaine, voire nationale) ou le retour au privé (le couple et la famille, lieux où s’effectueraient les négociations intimes qui permettraient à chacun d’y trouver son compte) étaient devenus le recours essentiel des femmes en matière d’égalité. Dans ces deux domaines, de façon différente, c’est encore aux hommes que les femmes font appel, comme si le seul rapport possible au masculin, aujourd’hui, était de l’ordre de l’alliance. On a beau jeu d’ironiser maintenant sur les slogans postsoixante-huitards
[8] genre : « Une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette »
[9], c’est oublier le sens véritable de ces slogans, non pas descriptifs mais revendicatifs, comme une déclaration d’indépendance. Les féministes américaines qui, non sans violence, revendiquent l’autonomie féminine ont peut-être mieux préservé (pour des raisons, sociales et historiques, qu’il n’est pas lieu de discuter ici) cette dimension protestataire, dont le rejet devenu systématique chez un certain nombre d’intellectuelles françaises ne laisse pas d’inquiéter.
En effet, tout se passe comme si les femmes françaises, sous les dehors d’une maturité plus grande due à la qualité de leurs relations avec les hommes et à leur capacité d’assumer leurs désirs (aux deux sens), étaient restées, d’une certaine façon, en admiration devant le modèle masculin. La référence extatique à l’universalisme, par exemple, comme l’ont bien vu certaines (Marie-Jo Bonnet
[10], à propos du refoulement de la relation femme-femme), n’est souvent que le masque d’une fascination pour le masculin au niveau duquel on veut se « hisser ». C’est ce que montrerait, au-delà de toute discussion sur le fond (linguistique et social) de l’affaire, la sensation de dévalorisation suscitée – chez les femmes elles-mêmes – par la féminisation des noms de métier prestigieux. Par exemple, une femme citée par Bonnet : « Je tiens X pour une artiste à part entière, je dirais même un grand artiste, car l’utilisation du féminin est réductrice... lorsqu’on dit une artiste, d’une certaine façon, on descend d’un cran. » On ne peut que reprendre ici le commentaire ironique de l’auteur : « C’était en décembre 2000. Et voilà pourquoi votre fille est muette. »
[11] Une pharmacienne, à la même époque, écrivait au
Monde pour se plaindre de sa nouvelle dénomination, au motif que « la pharmacienne, c’est la femme du pharmacien ». Ce qui surprend dans ce désir de « rester au niveau des hommes », c’est moins ce qu’il trahit d’admiration pour les figures masculines, que d’un mépris fondamental, et certainement social (d’accord pour parler de bouchère ou de boulangère, pas d’écrivaine ou de professeure), pour d’autres femmes.
On a parfois l’impression que le discours universaliste à la française est prétexte à une survalorisation du masculin, comme norme à atteindre, et que, une fois atteinte, on ne veut surtout pas laisser d’autres femmes approcher. Les argumentations universalistes, croyant refuser les particularismes et la ghettoïsation, semblent oublier le sens même de la revendication d’égalité qui est leur point de départ. Là encore, malgré la référence fréquente à la « République », c’est la politique qu’on oublie, à savoir la nécessité de parler et d’agir pour toutes les femmes – comme si, en refusant de se préoccuper des femmes en particulier, on évitait au fond de s’en soucier en général. La question qui reste donc à poser est celle de cette nécessité, pour la femme qui est en position de le faire, d’exprimer la voix des femmes. Toute l’ambiguïté de l’universalisme est là, mais aussi le problème politique du féminisme. La femme qui arrive à une position de pouvoir et refuse violemment l’idée que ce soit en tant que femme ne se donnera certainement pas pour tâche de parler pour les (au nom des) autres femmes. Et voilà pourquoi, là encore, votre fille...
QUESTIONS ÉPISTÉMOLOGIQUES
L’acceptation implicite de la prédominance masculine, révélée dans les deux domaines hétérogènes que nous venons rapidement d’évoquer, est souvent associée à la qualité des rapports entre hommes et femmes en France. Il y a là, évidemment, un air d’exception française – car on sait bien que les hommes et les femmes sont plus égaux ici qu’ailleurs, de même qu’il n’y a pas chez nous de problème généralisé de harcèlement sexuel, ou que les femmes n’ont pas besoin d’être des harpies vindicatives pour faire valoir leurs droits. Heureuse exception française, qui s’accompagne d’un état comparativement lamentable de la représentation des femmes en politique, et d’une pesante domination masculine dans le monde intellectuel et institutionnel ! Outre la prétention qu’il y a à penser la France systématiquement supérieure et plus évoluée (du fait de son héritage littéraire et culturel) dans ce genre de domaine, on peut se demander pourquoi le respect dont sont entourées, dans le monde intellectuel, les théories politiques ou philosophiques américaines exclut quasi systématiquement la réflexion féministe américaine. Il s’agit peut-être encore d’un simple retard, et il est vrai que beaucoup de théories américaines aujourd’hui en vogue étaient encore peu connues il y a une vingtaine d’années. Mais les critiques actuelles du féminisme américain, jusque chez les féministes, incitent à penser autrement et à s’interroger sur les motivations profondes d’une telle ignorance. Bien sûr, on va le voir, les études féministes américaines ne sont pas exemptes de défauts, ni d’un conformisme et d’une langue de bois universitaire qui en sont peut-être l’élément le plus irritant, et qui ont permis leur reconnaissance institutionnelle en tant que domaine spécifique dans les universités. On peut leur faire des objections très fortes, notamment dès lors qu’elles s’aventurent sur un terrain culturaliste radical en invoquant l’idée d’un biais masculin dans le système entier de nos connaissances et croyances, dont il faudrait inverser le courant par une vision féminine. Mais il nous semble qu’on aurait intérêt à s’interroger aussi sur les raisons d’une telle approche.
L’idée d’un biais masculin généralisé dans la connaissance est, comme l’a remarqué la grande philosophe américaine Cora Diamond dans « Knowing tornadoes and other things »
[12], très forte : au sens où elle va bien au-delà d’un simple constat de l’exclusion de fait des femmes du processus historique de constitution de la connaissance, ou du caractère sexiste, ou inséparable d’une situation de subordination féminine, de nombre de théories et conceptions de la nature humaine (selon certaines, Aristote, Descartes et l’épistémologie contemporaine). Toutes ces approches pourraient être discutées, comme toute thèse sur le contexte social de la connaissance : de ce point de vue, nombre de théorisations féministes ne sont que des variations sur le thème, florissant depuis les années 1960, du caractère localisé, social, et « dépendant du contexte », de toute connaissance ou vision du monde. C’est un thème dont les prolongements philosophiques se sont multipliés, que ce soit dans les approches historiques de la science (Kuhn), dans l’idée de « seconde nature » (McDowell), voire dans les argumentations dites transcendantales et dans une lecture vulgarisée de Wittgenstein (Winch). Notons que des figures centrales de l’épistémologie féministe, comme Sandra Harding, ont fait leurs premières armes dans l’étude du holisme épistémologique et de la thèse dite Duhem-Quine, qui affirmerait, dans cette lecture radicale, la dépendance, non seulement des connaissances, mais de toute
expérience, par rapport à un cadre ou un schème conceptuel accepté
[13]. La conquête de la légitimité institutionnelle des études féministes en philosophie passait très certainement par cette orientation épistémologique, qui les intégrait à un débat plus général, et bien balisé, sur la
locatedness de la connaissance
[14]. Mais une telle orientation se devait d’être dépassée et radicalisée sur son terrain même, finalement assez banal : les thèses féministes se sont progressivement chargées d’une argumentation supplémentaire, fondée sur l’affirmation d’une irréductibilité de l’expérience féminine, qui ne serait absolument pas prise en compte, non seulement dans l’élaboration du savoir, mais aussi dans les notions mêmes de connaissance, d’objectivité et de neutralité. C’est sur ce point que les théories féministes, on va le voir, confinent au non-sens mais aussi et paradoxalement soulèvent un point intéressant, comme l’ont bien vu, entre autres, Cora Diamond, Annette Baier et Alice Crary.
Sous sa forme épistémologique, la thèse féministe consiste à dire que l’expérience féminine est radicalement différente de celle de l’homme – et donc que l’idée même de connaissance, fondée sur le rapport entre expérience et théorie, est biaisée. Ce type d’argumentation épistémologique (S. Harding
[15]) est souvent associé à un type d’argumentation différent, fondé sur l’idée que l’éducation dans la société patriarcale conduit nécessairement les hommes à une certaine conception, devenue ainsi dominante, de la connaissance, de la rationalité et de l’éthique (voir le travail influent de Carol Gilligan
[16]). Bref, pour sortir les théories féministes de la trivialité contextualiste, on invoquera une différence systématique de l’expérience des femmes, qui est l’argument de fond (et donc la fragilité essentielle) de toute théorie différentialiste. Au lieu de rejeter d’un revers de main cette théorie, il faudrait – et Diamond ne craint pas de le faire – se demander quel est le rapport entre expérience et connaissance : vaste problème, qu’elle réussit, dans « Knowing tornadoes », à aborder en quelques remarques.
Le défaut de la thèse d’un biais masculin n’est pas sa fragilité, ni même sa fausseté (s’il faut choisir entre dire qu’elle est vraie ou fausse, nous dirons plutôt qu’elle est vraie) : c’est sa trop grande généralité, comme le montre la disparition de tout exemple concret dès lors que la thèse se généralise. Il y a en effet toutes les chances que notre culture, et donc notre science, soient dominées par un point de vue masculin, mais qu’a-t.on dit quand on a dit cela ? Diamond renvoie, comme contre-modèle, à l’analyse que donne Baier, dans « Ethics in many different voices » et « What do women want in moral theory ? »
[17], du style spécifique de la philosophie morale telle qu’elle est abordée par des femmes (Elizabeth Anscombe, Iris Murdoch, Philippa Foot, Virginia Held, Diamond elle-même), analyse en effet précise et convaincante. C’est ce genre d’observation concrète, plutôt que des thèses générales sur le caractère « gendré » de la connaissance, qui peut apporter quelque chose au féminisme : ce que Diamond appelle une approche « épidémiologique » plutôt qu’épistémologique : « Je veux simplement noter que cette sorte d’approche de la question de savoir si les hommes et les femmes ont des modes distincts de connaissance part de l’observation des femmes et des hommes, pas de théories sur un biais masculin généralisé. Je ne nie pas qu’il y ait un tel biais, mais je trouve peu convaincants les arguments généraux qui visent à en démontrer l’existence. »
[18]
Pour arriver à dire quoi que ce soit d’intéressant sur la différence entre expérience féminine ou masculine, il faut donc partir de la description concrète, et se demander entre autres ce qu’est une expérience, et ce que nous entendons ordinairement par « expérience », et par connaissance « impersonnelle ». Il existe dans notre société des pratiques que nous considérons comme de l’ordre de la connaissance impersonnelle (par ex. le type d’information que nous attendons d’un office de tourisme) et d’autres que nous considérons comme non impersonnelles (le type de connaissance que l’on retire de la lecture de certaines œuvres littéraires, par ex.). Bref, une telle distinction existe déjà dans notre vie ordinaire et concerne d’ailleurs l’expérience aussi bien masculine que féminine. La difficulté qui n’a pas encore été résolue par le féminisme est d’articuler cette pratique et ces techniques bien connues de « non-neutralité » et de « neutralité » et sa théorie générale de la connaissance.
Le grand argument des féministes est que la connaissance, en visant à être neutre et impersonnelle, ne tient pas compte de l’expérience des femmes. C’est ce que Diamond appelle, à leur suite, le « modèle de la tornade » : pour déterminer ce qu’est une tornade, on fera intervenir des paramètres extérieurs, sans s’intéresser à l’expérience subjective, ce que c’est que se trouver dans une tornade. C’est ce modèle cognitif de la tornade qui renforce l’idée que ce que les femmes ont à dire de leur expérience ne compte pas. Mais ce point n’a pas à être affirmé de façon aussi abstraite et générale : on peut décrire précisément toutes sortes de situations où l’expérience personnelle n’est pas prise en compte, à juste titre (comme dans la production d’informations touristiques dans certains contextes, ou dans la pratique mathématique) ou de façon injuste (Diamond donne l’exemple de l’expérience de certains dresseurs d’animaux dont le savoir est objet de mépris). La question de savoir quand et comment faire confiance à sa propre expérience et à celle d’autrui est une question qui ne peut être résolue de façon globale, et fait partie de notre vie ordinaire, à tous, hommes et femmes. En affirmant l’expérience des femmes comme entièrement muette et inexprimable, on manque les possibilités de lui donner voix concrètement, et on plonge la théorie féministe dans le type même de métaphysique qu’elle prétend dépasser. De ce point de vue, et bien paradoxalement, cette théorie souffre exactement des mêmes défauts que la théorie universaliste « à la française », c’est-à-dire qu’elle ne dit plus rien, et se contente d’affirmer des principes transcendantaux.
Le caractère métaphysique de ce type de thèse se révèle à sa traduction par un « doit » généralisé (la connaissance dans son ensemble
doit être dominée par un biais masculin, les hommes et les femmes doivent être égaux : peu importe ce qui se passe dans la réalité). C’est ce genre de réquisit
a priori qui est néfaste, non seulement sur le plan philosophique (car il conduit à adopter un illusoire point de vue « de côté »
[19] sur notre connaissance), mais sur le plan pratique, puisqu’il ne nous aide en rien à savoir que faire pour modifier la situation des femmes. Crary le dit clairement : « Comme la prétendue métaphysique « mâle » qu’elle veut remplacer, ce courant de théorie féministe nous décourage de porter prioritairement notre attention à une compréhension du rôle que le genre joue dans la constitution de domaines particuliers de connaissance. »
[20]
Ces problèmes suscités par cette nouvelle métaphysique de la connaissance ne doivent pas faire méconnaître la portée du propos. Dire que toute notre connaissance, tout notre langage est masculinisé, est au sens strict (tel que Diamond l’a défini à propos de Wittgenstein
[21]) un non-sens métaphysique, une tentative pour dire quelque chose sur notre langage en général, donc qui ne peut être dit. Dans la lecture de Diamond, ce non-sens ne peut absolument pas être conçu, pensé, ni même intuitionné ou « montré ». Cependant, comme toute thèse métaphysique (comme les énoncés du
Tractatus même, qui trace de l’intérieur, ou heurte, les limites du langage), il peut nous faire comprendre quelque chose dans son impossibilité même. En voyant l’énoncé comme non-sens, on voit clairement ce qui ne
peut être dit : à savoir, cette différence même dans l’expérience. On peut alors penser au type de non-sens dont traite Wittgenstein dans sa seconde philosophie, en décrivant les énoncés subjectifs du genre : « Mais personne d’autre ne peut avoir CETTE douleur ! », qui sont aussi caractérisés par notre impossibilité à en faire quoi que ce soit. Cela n’empêche pas de chercher quand même, par des voies autres, non métaphysiques, à donner sens (c’est-à-dire à trouver un usage possible) à ces énoncés. C’est ce qui nous ramène à la question précédente, celle de l’usage de l’expérience.
Il faut bien comprendre quelle est l’origine de ces problématiques féministes, devenues par la force des choses épistémologiques, voire métaphysiques. Ici aussi, l’histoire du féminisme est importante, et trop souvent refoulée aujourd’hui : elle commence avec, précisément, une expérience, une expérience de malaise (aliénation,
dislocation, selon Crary). C’est de cette expérience, celle parfois d’une injustice radicale, que veut rendre compte le premier féminisme : « Une des grandes forces du féminisme est d’aller si loin dans la tâche de rendre les expériences et les vies des femmes intelligibles (...) la mesure du succès de la théorie est celle dans laquelle elle donne sens
(make sense of) à ce qui n’en avait pas auparavant. »
[22]
Les données du féminisme, au départ, ne sont que celles-là : cette sensation d’oppression, associée à l’impossibilité de l’exprimer – non qu’elle soit inexprimable (thèse métaphysique) mais parce qu’il n’y a personne pour l’exprimer (thèse politique). Les féministes ont donc orienté leur réflexion sur la difficulté des femmes à faire valider leur expérience, et à trouver leur voix. Cette impossibilité de l’expression est une découverte très forte du féminisme qu’on a tendance à minorer aujourd’hui dans le champ français, mais qui symétriquement, dans le champ américain, s’est transformée en une thèse si abstraite qu’elle en perd sa force. Dans les deux cas, ce qui est perdu, c’est la question de l’expression concrète de la voix des femmes, comme revendication (claim). Cela revient au même de dire que les femmes n’ont pas besoin de se faire entendre en tant que telles (universalisme) et de dire qu’elles ne se sont de toute façon jamais fait entendre (différentialisme). Il est donc particulièrement intéressant de relever quelques situations où la voix des femmes s’est réellement fait entendre, et précisément pour dire son impossibilité de s’exprimer. Le non-sens apparent de cette affirmation, qui se dit exclue du langage, est précisément ce qui en fait la force de revendication.
Il n’est pas surprenant que John Stuart Mill soit parfois reconnu comme l’un des rares penseurs masculins du féminisme, lui qui s’est préoccupé de cette situation étrange, où l’on n’a pas de voix pour se faire entendre, parce qu’on ne sait plus quelle est son inclination propre, qu’on a perdu contact avec sa propre expérience : « Ainsi, l’esprit lui-même est courbé sous le joug : même dans ce que les gens font pour leur plaisir, la conformité est la première chose qu’ils considèrent (...) au point que, à force de ne pas suivre leur propre naturel, ils n’ont plus de naturel à suivre ; ils deviennent incapables du moindre désir vif ou du moindre plaisir spontané, et ils manquent en général d’opinions ou de sentiments de leur cru, ou vraiment leurs. Maintenant est-ce là, oui ou non, la condition désirable de la nature humaine ? » (On Liberty, chap. 3, § 6).
Comme l’a dit Diamond, il s’agit d’une situation qui n’est pas propre à la femme, et qui résume toute situation d’aliénation, mais on y trouve aussi un désir (« désirable », conclut Mill) de sortir de cette situation de perte de la voix, de reprendre possession de sa parole. C’est certainement une tâche du féminisme que de rendre compte de ce sentiment de dépossession, et de décrire puis d’encourager ce désir de repossession, que Stanley Cavell a appelé : perfectionnisme. C’est aussi sa tâche, encore plus complexe, et de montrer comment ce sentiment est bien quelque chose qui appartient aux femmes, qu’elles ne sont pas une classe opprimée, si l’on ose dire, comme les autres. Les difficiles rapports du féminisme et du marxisme
[23] tournent autour de ce point, sur l’idée d’une répression particulière de la parole des femmes. Cavell cite, dans
Conditions nobles et ignobles
[24], à propos du perfectionnisme, Marx et son évocation d’une sphère dans la société qui « ne prétend à aucun droit particulier, parce qu’elle n’est l’objet d’aucune injustice particulière mais de l’injustice en général ». Cela n’empêche pas, ajoutons-le tout de suite, de s’intéresser aux injustices particulières, et cela ne résout certainement pas la question complexe de savoir si les femmes peuvent réellement constituer une classe ou « sphère ». Mais le problème n’est certainement pas dépassé, contrairement à ce que laisse entendre aujourd’hui le discours sur la « mixité ». (Sans même évoquer le terrible sort de ces femmes qui, dans d’autres sociétés que la nôtre, sont privées de tout droit, et qui n’ont que d’autres femmes pour parler pour elles.) Bien sûr qu’on aimerait se dire qu’on est arrivé aujourd’hui, dans les pays civilisés dont le plus civilisé sur ce plan serait la France, à un état de mixité et de coexistence des sexes qui est une chance, comme la paix et le confort, à laquelle toute culture devrait aspirer. Mais n’y a-t-il pas là une illusion dont l’égoïsme devra un jour exploser aussi, devant l’inégalité radicale entre les situations des femmes elles-mêmes ? Et en affirmant la fin du féminisme, sous prétexte que certaines sont arrivées à un certain confort dans leurs rapports avec les hommes, ne risque-t-on pas de trahir celles (et ceux) qui n’ont pas de voix dans leur histoire ? C’est ce que Cavell, dans
Conditions nobles et ignobles, reproche aux théories politiques libérales : de ne pas laisser la possibilité d’une revendication absolue, qui serait purement et simplement celle d’une voix.
Le retour au privé qui caractérise maintenant un certain nombre de discours postféministes sur les relations entre genres est fondé sur une illusion, celle de la séparation des enjeux du public et du privé. Ce dernier n’est pas une sphère séparée, hors du public : dans le privé même se définissent les enjeux du public. La force de cette thèse de Cavell est qu’elle pose encore ces enjeux privés comme politiques, sans tenter de penser ou de pacifier la relation politique sur le fondement de ces rapports privés. C’est en imposant la question d’une justice politique dans le
privé que Cavell instaure une réflexion sur la condition féminine. Cette réflexion n’a rien d’abstrait, car il la fonde sur une lecture attentive du cinéma américain, d’abord avec la comédie, puis avec le mélodrame. Il est très important de mettre ces deux exemples en parallèle. Cavell s’est d’abord intéressé aux comédies hollywoodiennes classiques dites « du remariage », qui mettent en scène la séparation puis la réconciliation d’un couple, qu’il étudie dans
À la recherche du bonheur
[25]. Une des leçons que l’on peut tirer de ce genre est la prodigieuse richesse de la
conversation par laquelle les femmes et les hommes de ces films parviennent à surmonter les obstacles à la vie de couple, et à instaurer un rapport d’égalité rendu possible par la rupture préalable. Ce point a été utilisé de façon brillante par Irène Théry, pour mettre en évidence un modèle idéal de la relation de couple, le « mariage-conversation », fondé sur le concept de remariage à l’
œuvre dans
À la recherche du bonheur.
La force de cette
hypothèse du remariage est non seulement de permettre une autre lecture du mariage moderne dans son ensemble, mais de renverser la question classique aujourd’hui de l’égalité et de la différence des sexes. L’énigme de l’égalité n’est pas qu’elle arase la différence des sexes, mais à l’inverse qu’elle ouvre aux femmes et aux hommes saisis par l’amour la possibilité inédite d’une libre altérité
[26].
Cavell met cependant en évidence, dans la comédie et dans son double, le mélodrame, l’expression (qui prend exactement la forme de la revendication) d’une injustice générale, non particulière, qui ne peut donc être réglée à partir des conventions existantes. La relation de couple s’avère déterminée par un contrat qui
pose deux individus égaux, mais où reste à surmonter l’inégalité de parole qui est constitutive de cette égalité donnée. Il ne s’agit alors pas tant de penser l’égalité dans la dissymétrie
[27] acceptée de la vie du couple, que de concevoir cette égalité comme exigence politique.
Avec ces films, on a un exemple, particulier et spectaculaire, de prise de parole de la femme. Les héroïnes des comédies du remariage, incarnées par Katharine Hepburn, Rosalind Russell ou Irene Dunne, revendiquent leur égalité, parce qu’elles le peuvent, qu’elles
ont la parole, celle que vient de leur donner le cinéma parlant : « Les premières années de la Crise sont aussi les premières années d’une nouvelle phase de l’histoire du cinéma, les années de l’avènement du son. Le genre ainsi projeté demande la création d’une nouvelle femme, ou la nouvelle création d’une femme, ce que j’appelle une recréation de l’humain. (...) Cette phase de l’histoire du cinéma est indissociable d’une phase dans l’histoire de la conscience des femmes. Vous pourriez même dire que ces deux histoires contribuent, à ce moment-là, à se créer mutuellement. »
[28]
On voit ici
que Cavell inscrit l’histoire de Hollywood dans le cadre même de l’histoire du féminisme, de l’histoire de la « conscience des femmes », et de leur prise de parole, de la mise en évidence de leur expérience : « Le génitif [
des femmes] exprime à la fois la conscience qu’ont des femmes aussi bien les femmes que les hommes, et la conscience que les femmes ont d’elles-mêmes et de tout le reste. En parlant de la conscience des femmes qui s’exprime dans le genre du remariage, je pense aux deux (...). On peut comprendre nos films comme autant de paraboles d’une phase dans le progrès de la conscience, phase où le combat a pour enjeu la réciprocité ou l’égalité de conscience entre une femme et un homme. »
[29]
La comédie de remariage n’a donc pas pour seul objet le couple, mais bien la reconnaissance de la femme
[30], et il s’agit d’un combat parfois violent, comme le montre un des films les plus étonnants de la série,
Adam’s Rib (G. Cukor, 1948), où les deux protagonistes s’affrontent au tribunal. Cavell parle, à ce propos, de « bataille pour la reconnaissance », et il faut bien cela pour donner la parole à la femme, lui rendre son expérience crédible et expressible, à elle-même, et à autrui, par la projection cinématographique
[31] : « Quatre ou cinq ans après la mise au point de la technique du parlant, le cinéma a trouvé avec le genre du remariage une de ses formes définitives (...). Et justement, à la même date, il y avait un groupe de femmes dont l’âge et le tempérament étaient propices pour que puisse se constituer parfaitement le genre ; à cette date, donc, s’est produite la conjonction d’une phase de l’histoire humaine (une phase du féminisme) et de la nature d’une transformation que le cinéma fait subir à ses sujets humains. Cette conjonction s’est réalisée sur la question de la création nouvelle d’une femme »
(ibid.).
Il s’agit bien de l’émergence d’une femme nouvelle comme, à la Renaissance, celle d’un homme nouveau : de l’invention
de la femme, même si c’est à travers la question du couple. L’invention de cette femme, et la mise à l’écran de son expérience, est inséparable de l’autre genre exploré par Cavell, le mélodrame « de la femme inconnue »
[32], qui est centré sur la femme, son individualité perfectionniste et sa solitude. Dans la comédie, la transformation de la femme s’accomplit sur le mode de la relation à autrui. Dans le mélodrame, elle s’accomplit par la prise de parole, dans toute sa radicalité et sa violence individuelle. On peut penser à ce moment, dans
Gaslight (
Hantise, Cukor, 1944), où l’héroïne incarnée par Ingrid Bergman prend la parole et, armée d’un couteau, simule la folie pour terroriser son mari (Charles Boyer) – et il n’est pas un hasard que le film soit construit sur la négation de la voix de l’héroïne (d’abord cantatrice, puis réduite au silence) et de son
expérience (ce qu’elle voit et entend, et qui est nié de façon à la rendre folle).
Le mélodrame nous montre, sous une forme tragique, non seulement le mariage en négatif, mais, de façon remarquable, la nécessité d’un accomplissement hors du mariage – pas une négation ni un échec, mais l’exploration d’une autre voie, sceptique, de recherche du bonheur ; comme dit énigmatiquement l’héroïne de Now Voyager (I. Rapper, 1942) : « Ne demandons pas la lune, nous avons les étoiles. »
« L’héroïne du mélodrame, telle qu’elle nous est montrée, ne se trouvera pas elle-même dans ce que ces comédies nous apprennent qu’est le mariage, mais par conséquent dans quelque chose de moins, ou peut-être bien de plus, que cela. »
[33]
Comme le montrent encore maintenant ces films, et certains de leurs héritiers plus récents (dans le cinéma américain, mais aussi asiatique), la question pour la femme de trouver sa voix, une voix dans son histoire et pour son expérience, n’est certainement pas résolue. Certes, on a sans doute besoin aujourd’hui (d’un point de vue sociologique) d’une réflexion sur les rapports entre sexes, la famille, l’amour, etc., et l’on peut être tenté de la substituer à la revendication féministe. Mais (d’un point de vue politique) cela ne doit pas faire oublier le sort d’autres femmes, qui n’ont pas la parole, ni faire oublier que la nôtre sera toujours inadéquate tant qu’existeront ces injustices et ces silences, ni faire oublier la menace toujours présente de la méconnaissance et de l’inexpressivité – qu’attestent les théories américaines, par-delà leurs difficultés et contradictions. Les revendications spécifiques des femmes afro-américaines, exclues des avancées obtenues par le féminisme, ont joué aux États-Unis un rôle de révélateur (cf. le titre ironique
All the Women are White, all the Blacks are Men)
[34] dont on aurait bien besoin ici, quoiqu’on ne voie pas encore ce qui pourrait y correspondre. À moins que n’émerge, au sein de la réflexion sur les nouvelles familles et les nouveaux liens, une prise de conscience véritable des inégalités qui accompagnent ces changements. L’
inégalité entre femmes est peut-être un des enjeux cruciaux des années à venir : c’est aussi en ce sens que, malgré les dénégations des postféministes, le féminisme est, toujours, une affaire de femmes.
[1]
C’est l’impression qui ressort d’un certain nombre de contributions du dossier passionnant rassemblé par Irène Théry, « L’un et l’autre sexe »,
Esprit, mars-avril 2001, et de l’entretien « Conversation sur le féminisme »,
Esprit, « Splendeurs et misères de la vie intellectuelle » (II), mai 2000.
[2]
Voir « Conversation sur le féminisme », où C. Habib revendique avec un brin de provocation l’idée, qu’elle attribue à Rousseau, d’un féminin relatif au masculin.
[3]
Voir l’article de N. Heinich, « Les contradictions actuelles du féminisme »,
Esprit, mars-avril 2001, p. 214.
[4]
I. Théry,
in « Conversation sur le féminisme »,
Esprit, mai 2000, p. 93.
[5]
C. MacKinnon,
Toward a Feminist Theory of the State, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1989, p. 3-4.
[6]
Only Words, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1993, brillant pamphlet où MacKinnon utilise la théorie du performatif pour critiquer ceux qui défendent l’existence de la pornographie au nom de la liberté d’expression.
[7]
« Dans des genres différents : le féminisme au miroir transatlantique »,
Esprit, novembre 1993, p. 99-100.
[8]
C. Habib, I. Théry, « Conversation sur le féminisme », art. cité, p. 97.
[9]
C. Habib, « C’est une manière de mettre hors jeu le rapport au masculin. Quand on cherche à définir le féminin en soi, indépendamment de l’autre sexe, on va aller le chercher dans le rapport entre femmes. (...) J’ai peut-être brossé un tableau apocalyptique du différentialisme, mais je crois fermement qu’il part d’une faute de raisonnement : définir le féminin en dehors du rapport au masculin. »
[10]
« La relation entre femmes : un lien impensable ? »,
Esprit, « L’un et l’autre sexe ».
[12]
New Literary History, 1991, n
o 22, p. 1002. Voir, de Cora Diamond, « Le cas du soldat nu »,
Cités, n
o 5.
[13]
Voir S. Harding (ed.),
Can Theories be refuted ?, Dordrecht, Synthese, Reidel, 1976.
[14]
Pour un exemple, voir l’introduction au très universitaire
Cambridge Companion to Feminism in Philosophy, M. Fricker et J. Hornsby (eds), Cambridge, Cambridge University Press, 2000.
[15]
S. Harding, M. B. Hintikka (eds),
Discovering Reality : Feminist Perspectives on Epistemology, Metaphysics, Methodology and Philosophy of Science, Dordrecht, Reidel, 1983 ; et S. Harding,
The Science Question in Feminism, Ithaca, New York, Cornell University Press, 1986.
[16]
Carol Gilligan,
In a Different Voice, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1982.
[17]
Moral Prejudices, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1994.
[18]
C. Diamond, p. 1004.
[19]
Voir, pour cette expression, J. McDowell, « Non-cognitivism and rule following », 1983, trad. franç. in
Archives de philosophie, « Wittgenstein, 1951-2001 », octobre 2001 ; et S. Laugier, « Pourquoi des théories morales ? L’ordinaire contre la norme »,
Cités, n
o 5.
[20]
Alice Crary, « A question of silence : Feminist theory and women’s voices »,
Philosophy, 2001, 76, p. 371.
[21]
Voir
The Realistic Spirit, Cambridge, Mass., The MIT Press, 1991.
[22]
M. Frye,
The Politics of Reality : Essays in Feminist Theory, Freedom, Ca., The Crossing Press, 1983.
[23]
Voir C. MacKinnon,
op. cit.
[24]
Conditions nobles et ignobles, la constitution du perfectionnisme moral émersonien, trad. franç. par C. Fournier et S. Laugier, Combas, L’Éclat, 1993.
[25]
Cf. le texte de Cavell dans ce numéro, et
À la recherche du bonheur, trad. franç. par C. Fournier et S. Laugier, Paris, Éditions de l’Étoile / Cahiers du cinéma, 1993. Voir aussi
Stanley Cavell, cinéma et philosophie, M. Cerisuelo et S. Laugier (éd.), Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001.
[26]
I. Théry, « L’énigme de l’égalité. Mariage et différence des sexes dans
À la recherche du bonheur »,
Esprit, juin 1999, et in
Stanley Cavell, cinéma et philosophie, op. cit.
[27]
I. Théry, p. 143.
[28]
À la recherche du bonheur, op. cit., p. 23.
[30]
Voir, sur cette question de la reconnaissance, A. Crary, art. cité, et C. Diamond, « Losing your concepts »,
Ethics, 98, janvier 1988.
[31]
S. Cavell,
La projection du monde, trad. franç. par C. Fournier, Paris, Belin, 1999.
[32]
Voir S. Cavell ici même, et
Contesting Tears, the Hollywood Melodrama of the Unknown Woman, Chicago, Chicago University Press, 1997.
[33]
S. Cavell,
Contesting Tears, introduction.
[34]
Voir les remarques de Virginia Held,
Feminist Morality, Chicago, University of Chicago Press, 1993, p. 41-42.
Je remercie Alice Crary et Élise Domenach.