Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525530
192 pages

p. 11 à 13
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 10 2002/2

2002 Cités

Présentation

Jean-Pierre Cléro Agrégé de philosophie, est professeur des Universités à la Faculté des lettres et sciences humaines de Rouen ainsi que chargé de cours à l’Université de Paris X - Nanterre. Auteur de plusieurs ouvrages sur Hume (La philosophie des passions chez D. Hume, Klincksieck, 1985 ; David Hume. Une philosophie des contradictions, Vrin, 1998) et de traductions de Bentham (Fragment sur le gouvernement ; Manuel des sophismes politiques, LGDJ, 1996 ; De l’ontologie et autres textes sur les fictions, Le Seuil, 1997), il s’intéresse désormais essentiellement à l’utilitarisme classique et moderne ainsi qu’à l’accompagnement de cette doctrine par une « théorie des fictions ». Christian Lazzeri Professeur à l’Université de Franche-Comté. Ses derniers ouvrages parus sont : Droit, pouvoir et liberté. Spinoza critique de Hobbes (PUF) ; Politiques de l’Intérêt (avec D. Reynié) ; Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté ; Spinoza, puissance et impuissance de la raison (PUF).
Il est ordinaire qu’un repérage de doctrine donne lieu à quelques hésitations et à quelque perplexité sur les limites de celle-ci ; l’identité de l’utilitarisme est devenue des plus délicates, particulièrement en France où l’on recherche pratiquement l’utilité, comme dans toutes les démocraties modernes, mais où les contours de la notion font problème sur le plan théorique – ce qui est paradoxal, puisque ce courant s’est précisément caractérisé par le refus de séparer la théorie de la pratique.
Pourtant, sur le plan historique, les choses paraissaient relativement claires, au départ. L’utilitarisme sous ce vocable, est vieux de deux siècles. Sans le vocable, en revanche, il a été dénoncé durant tout le XVIIIe siècle, dès ses premières décennies, par Berkeley, qui attaque le calcul infinitésimal de Leibniz et de Newton pour la confusion qu’il prétend repérer, en leurs travaux, du vrai avec l’utile ; Hegel, qui ne cite pas une seule fois Bentham, n’en repère pas moins l’utilité comme la valeur essentielle au XVIIIe siècle [1], celle qui condamne toutes les autres valeurs à une sorte de satellisation et qui relègue même celles qui sont les plus sacrées au statut de fictions [2]. Au XIXe siècle et durant une grande partie du XXe siècle, l’utilitarisme, qu’il s’agisse de celui de Bentham, de Stuart Mill, de Sidgwick, se présente comme une recherche et une organisation du bonheur social envisagé de façon hédoniste. Or, aujourd’hui, les références hédonistes et même eudémoniste sont devenues beaucoup moins nettes ; la notion de plaisir n’est plus considérée comme un phénomène ultime et indépassable : c’est tout juste si la notion de préférence, d’emblée moins substantielle et plus différentielle, ne l’a pas supplantée. La référence à Bentham est devenue chétive ; elle n’a plus de valeur qu’historique et a perdu, du moins, tout caractère de caution obligatoire. Si bien qu’on se demande ce qui reste d’utilitariste chez ceux qui, à présent, s’en réclament pourtant encore, même dans les pays anglo-saxons où cette identité fait l’objet d’une revendication plus fréquente que chez nous.
Si la notion de plaisir est réfutée ou battue en brèche dans son caractère fondamental par la psychanalyse, encore qu’il ne faille pas exagérer l’influence de ce type de psychologie sur l’utilitarisme anglo-saxon – le monde de la psychanalyse anglais et américain et le monde, beaucoup plus peuplé, de l’utilitarisme semblant s’ignorer l’un l’autre –, la dimension de calcul, de lois réglant l’utilité et les préférences, ne permet pas d’envisager beaucoup plus nettement les contours de l’utilitarisme. Certes un travail de nature logique et ontologique peut bien se développer pour justifier ce qui rend possibles les calculs et les lois (les commensurabilités de plaisirs différents entre eux, de douleurs entre elles, de plaisirs et de douleurs, de l’avenir et du présent ou du passé, de ce qui est ressenti par un individu avec ce qui est ressenti par un autre) ; les problèmes sont traités par analyse de leur contenu en les supposant résolus et en déterminant les éléments qui sont requis pour les mieux résoudre ; les solutions sont construites, avec des notions complètes ou adéquates, comme eût dit Leibniz ; c’est dire que l’ensemble des relations qui les constituent est déterminé, de sorte qu’on évite de convoquer des notions au contenu proliférant, lesquelles ne donnent lieu qu’à une approche intuitive confuse. On aura reconnu l’attitude préconisée par R. M. Hare, qui s’efforçait de n’introduire dans les considérations morales « que celles qui étaient fondées sur la logique philosophique et établies par ses procédures ordinaires » [3].
Il est indiscutable que l’utilitarisme s’est caractérisé en récusant l’intuitionnisme qu’il combat chez ses adversaires ; et l’on comprend très bien qu’une attitude logique, qui est mise en œuvre pour venir à bout des problèmes moraux, soit conforme à une famille de philosophies qui accorde le primat à l’activité humaine. L’homme est responsable de ses notions et de leurs articulations, comme il a la responsabilité de l’ensemble du monde ; il fabrique son bien et son mal, mais aussi la vérité qu’il compose avec les éléments dont il a strictement besoin pour résoudre les questions dont il traite. Il ne feint pas d’être débordé par des notions qu’il ne contrôlerait pas, à la façon dont on a pu dire, par un jeu d’inversion spéculaire, que nous n’avons pas le langage mais que c’est le langage qui nous a ; que c’est l’être qui parle en nous mais que ce n’est pas nous qui parlons l’être ; l’ontologie utilitariste n’implique aucun dépassement de nos actes, mais elle requiert plutôt une conscience exacte de nos actes pour penser les choses. Toutefois cette « pudeur » ontologique, par laquelle le penseur refuse de feindre d’en dire plus qu’il ne sait, est-elle typiquement utilitariste ? L’attitude logique devant les problèmes moraux, la recherche précise du sens des mots, la volonté de détecter exactement ce qu’ils recouvrent, sans feindre un incontrôlable « surplus », caractérisent-elles en propre l’utilitarisme ? Les auteurs utilitaristes paraissent le penser, comme Hare lorsqu’il montre que « l’exigence d’universaliser nos prescriptions engendre l’utilitarisme » [4] ; mais est-il convaincant [5] ?
On trouverait la même difficulté avec le conséquentialisme : l’utilitarisme en est nécessairement un ; mais faut-il dire, à l’inverse, que le conséquentialisme est nécessairement une attitude utilitariste ? Peut-être mais à condition de donner un sens très relâché à l’utilitarisme. Ainsi, aucun des traits précédents (recherche du plaisir, du bonheur, introduction systématique de la logique pour résoudre les problèmes moraux, conséquentialisme) ne caractérise en propre l’utilitarisme. C’est ce qui explique son étrange statut en France jusqu’à notre époque et l’étonnant chassé-croisé des positions quand il s’agit de prendre parti à son propos. On reconnaît comme utilitaristes des positions qui sont seulement historiques, mais qui n’ont plus aucune actualité et ne sont plus réellement défendues par personne, en raison de l’insuffisance de leurs théories du plaisir et du bonheur ; en revanche, les intuitionnistes s’entendent curieusement, quoique par une alliance contre-nature, dans leur rejet de ce qu’ils appellent l’utilitarisme, avec les logicistes, comme Hare appelle ceux qui sont prêts à faire jouer à la logique un rôle décisif en morale, les premiers parce qu’ils trouvent que les utilitaristes sont trop logiciens et les empêchent de se livrer en toute bonne conscience au dogmatisme de leurs convictions, les seconds parce qu’ils ne le sont pas assez et paraissent trahir la cause de la logique dès lors qu’ils qualifient leur travail logique d’utilitariste. C’est ainsi qu’ils préféreront disséquer et éparpiller les positions utilitaristes en une multitude de thèses séparées qui font perdre toute unité à la doctrine, si toutefois elle en a jamais eu une. Bref, au moins dans notre pays, l’utilitarisme n’a guère le choix qu’entre un passé révolu et la dispersion qu’il connaît présentement.
Délaissant délibérément l’intuitionnisme pratique, le projet des quatre articles qui suivent est de refuser l’enfermement de l’utilitarisme dans l’étau constitué par les deux positions précédentes qui finissent par l’exclure sur deux modes différents ; et de prendre, au contraire, les deux bornes, historiques et logicistes, comme délimitant un terrain que les auteurs, qu’ils soient favorables à l’utilitarisme ou qu’ils ne le soient pas, qu’ils soient engagés dans un certain type d’utilitarisme ou dans un autre, ont cherché à sillonner et à sonder sur quelques points privilégiés. C’est d’ailleurs leur seul point commun, car, sur tout le reste, les auteurs ont manifesté des positions qui les engagent individuellement et n’ambitionnent pas de présenter une espèce de synthèse des travaux qu’il est possible de produire sous le vocable d’ « utilitarisme ».
Les articles qui forment l’essentiel de ce dossier de Cités relèvent en effet de statuts et d’objectifs différents et doivent être reconnus dans leur diversité comme une sorte d’échantillon de la pluralité des débats aujourd’hui autour de l’utilitarisme classique et contemporain. La contribution de Jean-Pierre Cléro tente de prendre la mesure des différences qui séparent l’utilitarisme des classiques, de Bentham à Sidgwick, de celui des penseurs contemporains en faisant observer que les approches utilitaristes contemporaines ne peuvent plus se réduire aux formes de l’eudémonisme ou de l’hédonisme du XVIIIe siècle. Elles se fondent sur une notion plus abstraite d’intérêt qui articule désormais une conception des préférences, de leur mise en ordre et des conditions de leur arbitrage qui contribue à renouveler l’approche logique et linguistique liée à la commensurabilité des préférences individuelles, en continuité, sur ce point, avec la théorie classique des fictions. Mais l’utilitarisme se veut aussi présent dans les sciences sociales et, bien sûr, dans l’éthique et la politique, ainsi que le concevait la tradition utilitariste. Le premier cas est illustré par l’article de Pierre Demeulenaere qui analyse plusieurs variantes de la théorie du choix rationnel comme modèle explicatif en sciences sociales. Il vise à montrer que la « rationalité » dans la conception du choix rationnel ne peut être interprétée de façon uniforme comme une stratégie de maximisation d’avantages qui peut s’avérer restrictive dans bien des cas de choix où l’on peut être rationnel sans avoir forcément à maximiser des avantages dans des calculs coûts-bénéfices. Cela se repère souvent dans les occurrences où l’on a affaire à des choix normatifs constitutifs de croyances morales, sans que l’on doive toujours présupposer l’existence d’un intérêt de l’agent. De son côté, Catherine Audard réactive la discussion entre la tentative utilitariste, dérivée des travaux d’Harsanyi, qui cherche à constituer une raison publique comme alternative à la conception rawlsienne en montrant que la critique adressée par Rawls à l’utilitarisme n’est pas assurée d’en venir à bout. Il n’est pas certain, en effet, que l’utilitarisme soit nécessairement opposé au constructivisme et à l’autonomie des citoyens dont Rawls fait l’emblème de sa conception de la raison publique. Cela provient du fait que l’utilitarisme place le choix de cette raison dans la continuité des choix individuels « internes » et non pas dans la raison publique « impersonnelle » que défend Rawls et qui peut, en vertu de cette même caractéristique, se retourner contre l’autonomie individuelle qu’il défend dans le cadre de sa théorie de la justice. C’est à une autre interprétation de l’utilitarisme que convie Christian Laval en privilégiant non son versant politique, mais son versant économique et le mode sur lequel celui-ci tend à devenir le critère dominant pour évaluer nombre d’institutions publiques, dont celle de l’école. Ce type de critère s’applique à plusieurs niveaux pour évaluer la finalité et les performances du système scolaire. Le premier, et sans doute le plus courant, consiste à définir la finalité des fonctions éducatives par les tendances économiques et sociales des sociétés de marché débouchant sur la mise en valeur du couple bien-être/réussite professionnelle appelé à justifier les dotations publiques de l’école. Mais un tel critère de calcul est amené, en second lieu, à s’étendre jusqu’à la relation pédagogique elle-même. Il s’agit alors d’appliquer à l’acte d’apprentissage la forme d’un calcul coût-bénéfice, complétée dans les courants « pédagogistes » contemporains par l’appel à un rapport d’offre et de demande selon lequel l’offre éducative doit toujours se conformer à une demande de l’enfant susceptible de pouvoir trouver en lui les mobiles et les pouvoirs de la recherche de connaissances. Mais, plus radicalement encore, l’entretien avec Alain Caillé présente une position critique à l’égard de toute forme d’utilitarisme considéré dans l’ensemble de ses variantes. Il s’agit, selon lui, d’une anthropologie simplifiée susceptible de réduire les sujets humains à une somme plus ou moins déterminée d’intérêts de possession, instrumentaux et fonctionnels. C’est à une telle anthropologie qu’il oppose des formes de socialisation que l’on pourrait définir par la présence d’un « intérêt-pour-autrui » exprimée par la philia, la sympathie, l’amour et l’obligation sociale irréductible du service et du don telle que la définissaient Durkheim et Mauss. Or, de la même façon que l’utilitarisme développe un double versant, explicatif et éthique, il en va de même pour ces types de motivations sociales sur lesquels il devient possible de fonder une conception spécifique de la liberté.
 
NOTES
 
[1] Il la présente comme la vérité de l’Aufklärung. Voir Phénoménologie de l’Esprit, Paris, Aubier, 1941, t. II, p. 296.
[2] Phénoménologie de l’Esprit, t. II, p. 117.
[3] Moral thinking, Oxford, Clarendon Press, 1981, p. 7.
[4] Ibid., p. 111.
[5] Il est frappant que, dès la phrase suivante, Hare ajoute, loyalement d’ailleurs mais sans apparemment se rendre compte qu’il affaiblit sa première affirmation : « Et nous voyons aussi comment, en principe, l’unanimité peut être atteinte par notre méthode de raisonnement, dès lors que chacun se représente pleinement la situation de l’autre » (ibid.).
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Il la présente comme la vérité de l’Aufklärung. Voir Phéno...
[suite] Suite de la note...
[2]
Phénoménologie de l’Esprit, t. II, p. 117. Suite de la note...
[3]
Moral thinking, Oxford, Clarendon Press, 1981, p. 7. Suite de la note...
[4]
Ibid., p. 111. Suite de la note...
[5]
Il est frappant que, dès la phrase suivante, Hare ajoute, ...
[suite] Suite de la note...