Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525530
192 pages

p. 119 à 129
doi: 10.3917/cite.010.0119

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n° 10 2002/2

2002 Cités

Démocratie et pouvoir médiatique  [*]

Yves Charles Zarka Directeur de recherche au CNRS, où il dirige le Centre d’histoire de la philosophie moderne et le Centre Thomas-Hobbes. Il enseigne également la philosophie politique moderne et contemporaine à l’Université de Paris I - Panthéon-Sorbonne. Il est notamment l’auteur de La décision métaphysique de Hobbes. Conditions de la politique (Vrin, 1987 ; 2e éd., 1999), Hobbes et la pensée politique moderne (PUF, 1995 ; 2e éd., 2001), Philosophie et politique à l’âge classique (PUF, 1998), La questione del fondamento nelle dottrine moderne del diritto naturale, Naples, Editoriale Scientifica, 2000 ; L’autre voie de la subjectivité (Beauchesne, 2000), Figures du pouvoir : Études de philosophie politique de Machiavel à Foucault (PUF, 2001 ; 3e éd., 2001) ; Quel avenir pour Israël ? (en collab. avec S. Ben-Ami et al., PUF, 2001) ; Hobbes, the Amsterdam Debate (débat avec Q. Skinner, OLMS, 2001). Il a, également, récemment publié : Raison et déraison d’État (PUF, 1994) ; Jean Bodin : nature, histoire, droit et politique (PUF, 1996) ; Aspects de la pensée médiévale dans la philosophie politique moderne (PUF, 1999) ; Comment écrire l’histoire de la philosophie ? (PUF, 2001) ; Machiavel, « Le Prince » ou le nouvel art politique (PUF, 2001) ; Penser la souveraineté à l’époque moderne et contemporaine (en collab. avec G. Cazzaniga, Ets Vrin, 2002).
 
I – L’ALTERNATIVE
 
 
Dans les sociétés démocratiques, les médias sont devenus le lieu de luttes féroces d’influence et de pouvoir dont certains des enjeux principaux sont l’emprise sur l’espace public, le contrôle des productions et, en définitive, la confiscation des libertés. Ces enjeux sont le plus souvent masqués, c’est-à-dire que, paradoxalement, ils s’exercent au nom même de ce qu’ils détruisent. La prise de possession privée se fait ainsi au nom de la défense du public ; l’homogénéisation des productions, au nom de la diversité et de la concurrence ; la négation des libertés, au nom de l’une des formes les plus fondamentales de celles-ci : la liberté d’expression. Recherche du profit, connivences politico-médiatiques, soumission au plus puissant, tels sont quelques-uns des ressorts qui animent l’autre côté du miroir médiatique, le côté non immédiatement visible des médias. Cela a été souvent examiné, parfois dans un détail saisissant et avec des analyses qui mettent au jour toutes les pièces de la machine médiatique. Je reviendrai sur un certain nombre d’études sociologiques, anthropologiques, voire philosophiques, particulièrement significatives sur le fonctionnement des médias.
Bien qu’analysées et critiquées à maintes reprises, les choses restent en l’état ou, pis, se dégradent de saison en saison, voire de jour en jour. Le numéro des Dossiers du Grand Enchaîné qui a pour titre « Télés, le maillon fric : audience, pouvoir, paillettes, argent... » en donne de nouveaux exemples, avec l’ironie qu’on imagine.
Mon objectif, dans cette étude, est évidemment différent : il vise à tenter de définir les modalités selon lesquelles les médias sont devenus un pouvoir, probablement le plus grand des pouvoirs, et l’effet qui en résulte sur l’esprit démocratique : le règne de la médiocrité et la mise en place de formes rampantes de despotisme. Les médias sont en effet devenus l’un des lieux majeurs où se joue l’avenir de la démocratie. Disant cela, je ne peux pas m’empêcher de penser à l’une des idées centrales de Tocqueville qui est, comme on le sait, l’indépassable penseur de la démocratie moderne. De la démocratie en Amérique montre, en effet, que la société démocratique est constamment confrontée à une redoutable alternative entre la liberté et la servitude :
« Il y a en effet une passion mâle et légitime pour l’égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. » [1]
Si l’on prolongeait cette redoutable alternative, que Tocqueville limitait au plan politique, pour rendre compte du rôle des médias dans les sociétés démocratiques, on pourrait dire que les médias sont des agents directs du goût dépravé pour l’égalité, c’est-à-dire de l’égalité au plus bas niveau possible. C’est l’une des raisons du caractère considérable de leur audience et leur capacité à porter la démocratie vers la servitude plutôt que vers la liberté.
Pour rendre compte du rôle des médias et de leur influence sur les sociétés démocratiques, il importe d’examiner trois niveaux. Premièrement, celui des circuits économiques, des mécanismes de pouvoir et des procédures de contrôle qui mettent en place des stratégies de captation et de manipulation de l’opinion. Deuxièmement, celui proprement médiologique du mode par lequel le véhicule ou l’instrument médiatique transforme le contenu qu’il communique ou transmet. Autrement dit, les médias ne laissent pas intact ce qu’ils médiatisent, ils le sélectionnent, le modifient, le tranforment dans des proportions qu’on a peine à imaginer, et cela dans tous les domaines de la société, de la politique mais aussi de la culture (science, littérature, philosophie, etc.). Troisièmement celui de la séduction et de la capture du public, c’est-à-dire les modalités du contrôle et de l’augmentation de l’audimat. C’est ici le plan d’une analyse socio-anthropologique qui pourrait montrer comment les médias adhèrent à des tendances existantes de la société démocratique pour les porter dans le sens d’une égalisation au plus bas, au plus trivial et au plus vulgaire. Karl Popper résumait cela en une phrase : concernant la télévision, il notait en effet que « la violence, le sexe, le sensationnel sont des moyens auxquels les producteurs de télévision recourent le plus facilement : c’est une recette sûre toujours apte à séduire le public » [2].
Comme je l’indiquais plus haut, c’est l’effet des médias particulièrement sur l’esprit démocratique qui m’intéressera ici, ou encore la manière dont le fonctionnement des médias et leur empire sur l’opinion remettent en cause, plus ou moins insensiblement, les valeurs et les principes fondamentaux de la démocratie et ouvrent la voie à de nouvelles figures du despotisme.
 
II – UN AIR DE LIBERTÉ
 
 
Je voudrais, avant même d’entrer dans cette analyse, lever une équivoque possible. Je ne dis pas que les médias, en eux-mêmes et en général, font courir un risque à la démocratie. En revanche, ce que je dis, c’est que les médias doivent être soumis aux principes de la démocratie, non l’inverse. Autrement dit, ce ne sont pas les médias en général que je critique, mais leur constitution en pouvoir, et même en pouvoir illimité, leur domination de l’espace public, leur fonctionnement autoréférentiel qui affecte et dégrade les libertés individuelles et collectives, aussi bien que les œuvres de la culture (science, littérature, philosophie, etc.), plus largement ce que j’appelle l’esprit de la démocratie. Pour prendre toute la mesure de cette différence, je vous propose de faire un détour, de revenir un instant à la fin du XVIIIe siècle, c’est-à-dire à l’époque de la constitution d’un espace public où l’enjeu principal était la libre circulation d’idées à travers la liberté de la presse. Le médium (ici la presse, c’est-à-dire l’impression de livres, de gazettes ou de journaux) était alors subordonné à l’exigence de libre circulation des idées. Si l’on considère, parmi beaucoup d’autres, le texte de Malesherbes La liberté de la presse, on pourra, à partir de lui, comprendre comment les médias pourraient être un instrument de liberté, ce qu’ils ne sont évidemment pas aujourd’hui, au début du XXIe siècle. Le texte de Malesherbes fut publié à la fin de l’année 1788, quelques mois avant le début de la Révolution française. Malesherbes y définit ce qui, selon lui, est la position qu’il convient de prendre au moment de la convocation des États généraux. Malgré la prudence de son éditeur qui cherche à en atténuer la portée, ce texte définit la liberté du médium au nom de la liberté de penser et de la liberté tout court. Malesherbes fait reposer sa défense de la liberté de la presse sur ce qu’il appelle un grand principe qui s’exprime dans cette magnifique formule : « La liberté fait éclore la vérité. » [3]
Son argumentation comporte essentiellement quatre moments. Le premier souligne comment « la discussion publique des opinions est un moyen sûr de faire éclore la vérité, et c’est peut-être le seul ». Le second consiste à montrer que cette discussion publique est impossible sans un médium particulier : la liberté de la presse. Celle-ci seule, en effet, permet de répandre « sur toute une nation les lumières qui autrefois n’éclairaient qu’un petit nombre de sages » [4]. Le troisième revient à attester que l’impression joue un rôle direct dans la constitution de l’espace public : « L’impression offre un champ plus vaste ; c’est une arène où chaque citoyen a droit d’entrer ; c’est la nation entière qui est juge, et quand le juge suprême a été entraîné dans l’erreur, ce qui est souvent arrivé, il est toujours temps de le rappeler à la vérité. » [5] Le quatrième dégage de ce qui précède que la liberté de la presse permet d’universaliser la capacité à manifester la vérité. Celle-ci n’est plus l’apanage de quelques philosophes ou auteurs illustres : « Les gens de lettres ne sont plus, comme autrefois, un petit nombre d’hommes privilégiés qui avaient seuls le droit de parler au public [...]. Dans le peuple même, dans la classe des artisans dont presque aucun ne savait lire dans le siècle passé, il s’est trouvé des talents littéraires dont on a été surpris. » [6]
J’arrête ici ce détour par le XVIIIe siècle pour revenir à l’analyse de l’empire des médias sur l’esprit démocratique, c’est-à-dire d’abord sur la forme et le contenu des œuvres.
 
III – LA NÉGATION DE L’œUVRE DANS LE PRODUIT
 
 
En parlant jusqu’ici des médias en général et sans spécification, j’ai pu donner l’impression que je mettais les différents organes qui les composent sur le même plan. Or il importe de faire des distinctions : la presse, la radio et la télévision n’ont pas le même statut. Ces divers moyens diffèrent à la fois par les contenus qu’ils peuvent véhiculer, par leur audience et donc par leur capacité à agir sur l’opinion. Mais on ne peut pas non plus établir des distinctions absolument tranchées. D’abord, sur le plan des réseaux d’influence et des mécanismes de pouvoir, ce sont souvent les mêmes acteurs médiatiques que l’on repère dans la presse, à la radio et à la télévision. Journalistes, politiciens, hommes de culture ou de pseudo-culture circulent d’un organe à l’autre, d’un espace à l’autre et constituent une caste fermée qui ne conçoit de débat qu’entre ses membres, lesquels promeuvent mutuellement leurs productions (livres, films, émissions diverses, etc.), quelque insignifiantes qu’elles soient. Cette caste médiatico-politico-culturelle ne se reproduit que par cooptation. C’est elle qui conjugue la révérence des puissants, la prudence devant l’argent, le conformisme et les connivences, ainsi que Serge Halimi l’a montré sans concession dans son ouvrage Les nouveaux chiens de garde [7]. Ensuite, il faut remarquer que, parmi les médias, la télévision est devenue très rapidement hégémonique, c’est elle qui donne le ton. Enfin, les médias comportent un certain nombre de modalités de fonctionnement qui leur sont communes.
Si l’on considère le dernier aspect, on s’aperçoit aisément que les médias ne laissent pas l’objet qu’ils médiatisent intact. Autrement dit, le moyen de communication ou d’information agit sur le contenu de ce qui est communiqué, et sur l’information qui est transmise.
Je vais examiner deux modalités de ce processus : a / la transformation de l’œuvre en produit ; b / la réduction de la culture au divertissement.
A / La transformation de l’œuvre en produit
La transformation de l’œuvre en produit n’est pas autre chose que la transposition sur les œuvres culturelles d’une détermination constitutive de la société capitaliste : le règne de la marchandise ou la transformation de toute valeur en marchandise. Lorsque Guy Debord analysait la société du spectacle dans l’ouvrage du même nom [8], il soulignait à juste titre que ce qui est au fondement de cette société, c’est la marchandise. Le chapitre 2 de ce livre s’intitule, du reste : « La marchandise comme spectacle. » C’est dans la mesure où elle transforme toute valeur (qu’il s’agisse d’une chose, d’une personne, d’une capacité, etc.) en marchandise que la société de marché tend à en produire un double. Or il va de soi que les médias, en particulier la télévision, jouent un rôle fondamental dans le dédoublement spéculaire de la marchandise, c’est-à-dire dans la constitution de la marchandise/spectacle. L’emprise des médias sur les œuvres de l’esprit est directement liée à leur transformation en simple produit. Précisons : les œuvres littéraires, musicales, picturales, etc., sont aussi des produits. Elles n’existent pas dans un vacuum économique. Elles ont un coût et doivent être vendues. On peut même aller plus loin et considérer la commercialisation d’une œuvre comme un élément décisif de sa diffusion et de sa vie. Il n’en reste pas moins que la dimension de produit est une détermination extérieure à l’œuvre. L’œuvre a un auteur, son importance ne dépend pas de sa réception au moment de sa parution, ni du chiffre de sa diffusion. En revanche, un produit est le résultat d’une chaîne de fabrication, il a un coût, il doit être vendu à un certain nombre d’exemplaires pour être rentable. Or, lorsque la logique du produit impose des contraintes à l’œuvre comme telle, alors elle en modifie fondamentalement la condition. Celle-ci se trouve alors niée dans le produit. L’effet des médias renforce cette logique du produit, contre la logique de l’œuvre. C’est ainsi que la poésie n’est plus éditée et, plus généralement, qu’il y a un abandon de secteurs entiers de la vie de l’esprit, soutien quasi exclusif à des produits dont on attend une large diffusion, fabrication artificielle du best-seller, etc.
B / Réduction de la culture au divertissement
L’empire des médias sur les œuvres culturelles tend à ramener celles-ci à une fonction de divertissement. Je ne dis pas du tout que le divertissement est en lui-même néfaste pour les œuvres culturelles, ou qu’il faille rejeter le divertissement, ce qui serait absurde. Ce que je dis, c’est que, lorsque le divertissement devient une règle ou une norme par laquelle on évalue toutes les œuvres, alors il en résulte un très grand appauvrissement culturel. En effet, ni la littérature, ni la poésie, ni, à plus forte raison, la philosophie n’ont pour fonction première de divertir. Et si l’on ajoute à cela que le divertissement doit intéresser le plus grand nombre de gens, on comprend que dans certains cas, celui du divertissement télévisuel par exemple, le contenu approche parfois du degré zéro de l’intelligence et de la culture, comme j’ai essayé de le montrer dans le no 7 de Cités qui concerne précisément l’ère du divertissement [9]. On voit donc comment, sur les deux points que je viens d’analyser, les médias modifient le contenu même de ce qu’ils médiatisent et produisent un appauvrissement culturel [10].
 
IV – LA NOUVELLE CENSURE
 
 
Lorsqu’on passe au rapport des médias à l’opinion, on considère généralement que la pluralité des médias et la concurrence qu’ils se livrent sont des garants à la fois de la diversité de l’information et de la possibilité pour des individus de se former par eux-mêmes une opinion autonome. Est-on cependant si sûr que la pluralité et la concurrence aient nécessairement cet effet de diversification ? Je ne voudrais pas entrer ici dans le détail des explications concernant la structuration des rapports de force et du champ symbolique qui déterminent les positions des différents médias les uns par rapport aux autres. Pierre Bourdieu [11] et d’autres ont montré comment les rapports de force, qui ne sont perçus directement comme tels ni par les journalistes ni, à plus forte raison, par le public, se transposent à un autre niveau sous la forme d’une concurrence qui n’est nullement un gage de diversité [12]. Pour le dire en d’autres termes, il y a une face objective et une face subjective de la concurrence entre les médias. La face objective est économique, c’est le côté inaperçu des acteurs de la concurrence. Ces derniers ne percevront que la face subjective d’une concurrence entre journalistes et médias pour l’audience. Or cette dernière concurrence, loin de garantir la diversité de l’information, conduit au contraire à une homogénéisation des contenus et des types d’information recherchés. Autrement dit, l’audimat qui est, pour reprendre une expression de Pierre Bourdieu, le dieu caché de l’univers des médias, induit les acteurs du champ médiatique à une conduite mimétique dont les buts ne sont ni l’objectivité, ni l’exactitude, ni la profondeur, mais la recherche du scoop, du sensationnel dans la reproduction de l’identique plutôt que dans la diversification. On comprend donc comment et pourquoi les journaux télévisés ou parlés sont si ressemblants les uns aux autres, à des différences quasi imperceptibles près.
Sur le plan du rapport au public, c’est-à-dire de la formation de l’opinion, on peut dire que l’emprise des médias sur la société contribue de manière décisive à la formation d’une nouvelle censure, d’une censure douce, sans contrainte et insensible dans la plus grande part.
Pour le montrer, je reviens un instant à Tocqueville, qui montrait déjà comment la société démocratique américaine, mais on peut généraliser cette thèse à l’ensemble des sociétés démocratiques, était portée à la formation d’une opinion majoritaire, ce qu’on appelle l’opinion publique :
« La majorité a donc aux États-Unis une immense puissance de fait et une puissance d’opinion presque aussi grande ; et lorsqu’elle est une fois formée sur une question, il n’y a pour ainsi dire point d’obstacles qui puissent, je ne dirai pas arrêter, mais même retarder sa marche, et lui laisser le temps d’écouter les plaintes de ceux qu’elle écrase en passant. Les conséquences de cet état de chose sont funestes et dangereuses pour l’avenir. » [13]
Cette analyse de la formation d’une opinion dominante fait partie des explications que Tocqueville donne de l’un des vices naturels les plus importants des sociétés démocratiques, à savoir l’établissement d’une tyrannie de l’opinion. Cette conception de la formation d’une opinion dominante est doublement intéressante pour nous. Premièrement, elle montre que l’opinion publique est une norme contraignante et pourtant insensible qui s’impose à l’opinion individuelle sans qu’elle la perçoive et qui ne laisse pas de place pour la contradiction. Deuxièmement, elle est accompagnée d’une analyse de la constitution d’une nouvelle forme de la censure et d’un nouvel esprit de cour. Le caractère irrésistible et exclusif de l’opinion publique transforme celle-ci en censure insensible ou symbolique à laquelle des individus se soumettent sans s’en rendre compte. La démocratie comporte toujours cette possibilité de voir se former une tyrannie de l’opinion qui est une tyrannie impersonnelle, une tyrannie sans tyran, dont l’efficacité est beaucoup plus grande que ne le fut la persécution de l’Inquisition :
« L’Inquisition n’a jamais pu empêcher qu’il ne circulât en Espagne des livres contraires à la religion du plus grand monde. L’empire de la majorité fait mieux aux États-Unis, elle a ôté jusqu’à la pensée d’en écrire. » [14]
Cette censure démocratique ne soumet pas l’âme par l’intermédiaire des corps, elle touche directement l’âme. Elle empêche sans contraindre que certaines opinions soient déclarées ou publiées. Tocqueville y voit, comme je l’indiquais, un vice naturel de la démocratie, c’est-à-dire une tendance dont elle est porteuse et qui remet en question certains principes ou valeurs qui lui sont constitutifs, en particulier la liberté d’esprit.
La formation de l’opinion dominante instaure également un nouvel esprit de cour, désormais élargi à toutes les classes de la société, qui forge les esprits sur le même modèle.
« Aucun écrivain, quelle que soit sa renommée, ne peut échapper à cette obligation d’encenser ses concitoyens. La majorité vit donc dans une perpétuelle adoration d’elle-même ; il n’y a que les étrangers ou l’expérience qui puisse faire arriver certaines vérités jusqu’aux oreilles des Américains. » [15]
Or ces concepts – nouvelle censure, esprit de cour universalisé, adoration de soi, etc. – rendent compte des composantes constitutives de l’opinion en société démocratique et fournissent des catégories particulièrement adaptées pour rendre compte de la manière dont les médias agissent sur l’opinion et contribuent de manière décisive à sa formation.
 
V – UN POUVOIR SANS LIMITES
 
 
Si les médias ont un poids décisif sur la formation de l’opinion, c’est qu’ils sont devenus un pouvoir et sans doute le plus grand des pouvoirs dont les conséquences peuvent être funestes pour la démocratie. Je crois que la thèse centrale de Karl Popper dans son texte sur la télévision reste plus que jamais d’actualité :
« La démocratie consiste à soumettre le pouvoir politique à un contrôle. C’est là sa caractéristique essentielle. Il ne devrait exister dans une démocratie aucun pouvoir politique incontrôlé. Or la télévision est devenue aujourd’hui un pouvoir colossal ; on peut même dire qu’elle est potentiellement le plus important de tous, comme si elle avait remplacé la voix de Dieu. Et il en sera ainsi tant que nous continuerons à supporter ses abus. La télévision a acquis un pouvoir trop étendu au sein de la démocratie. Nulle démocratie ne peut survivre si l’on ne met pas fin à cette toute-puissance. » [16]
Ce que Popper dit de la télévision peut très bien être étendu à l’ensemble du pouvoir médiatique. La question majeure est donc la suivante : Les médias sont-ils nécessairement un pouvoir ? Si ce n’est pas le cas, comment se sont-ils constitués en pouvoir sans contre-pouvoir, en pouvoir sans limites ?
Je crois qu’on peut très bien concevoir un fonctionnement des médias qui les ramène à leur vocation initiale de communication, d’information et de critique de la vie publique. Lorsqu’on envisage les médias dans leur fonction première, qui est instrumentale, il est possible de leur restituer toute leur positivité comme organes susceptibles d’éveiller des débats et d’en montrer les enjeux en vue d’éclairer l’opinion. Or les médias deviennent un pouvoir lorsqu’ils se détournent de cette vocation initiale d’information et de critique pour devenir autoréférentiels, c’est-à-dire lorsqu’ils recherchent avant tout autre chose l’accroissement de leur audience. C’est par ce biais que des médias deviennent un pouvoir qui tend à s’accroître sans cesse. Les médias assument ainsi de moins en moins leur fonction d’expression du débat public où la société s’informe et s’entend elle-même. D’instances critiques, ils deviennent des instances de pouvoir. Loin de constituer un élément décisif pour la vie publique, culturelle et démocratique, ils conduisent à un délitement de l’esprit démocratique. Les médias deviennent ainsi un quatrième pouvoir différent des trois autres car sans freins. S’il y a une distinction et une limitation réciproque – du moins en droit – des trois pouvoirs traditionnels, le législatif, l’exécutif et le judiciaire, le pouvoir médiatique est, quant à lui, sans freins, sans véritable instance de contrôle, de sorte qu’il n’existe aucune limite à son emprise. La moindre remise en cause de ce pouvoir sans limites est immédiatement stigmatisée comme relevant d’un esprit de dictature, anti-démocratique et liberticide.
Tocqueville montrait, on l’a vu, que l’opinion publique est un juge absolu : tous les pouvoirs lui sont subordonnés. Or, comme les médias exercent un pouvoir sur l’opinion, c’est-à-dire sur le juge absolu, on comprend qu’ils voient le plus grand des pouvoirs capable de faire et de défaire les réputations, de condamner, d’exécuter la sentence et de la donner en spectacle, et tout cela dans une autocélébration aussi dérisoire qu’insupportable. Les médias ne parlent que d’eux-mêmes, ne glorifient qu’eux-mêmes dans un vertige d’auto-adoration qui leur fait oublier leurs véritables fonctions. Telles sont les conséquences de leur pouvoir sans freins [17].
On comprend, à partir de là, la manière dont les médias peuvent permettre la mise en place de formes rampantes de despotisme. Premièrement, par l’action et la manipulation de l’opinion. Deuxièmement, par le fait que toute personnalité politique ou autre qui peut assurer une augmentation des tirages ou de l’audience peut prétendre parvenir aux plus hautes fonctions de l’État. On a connu de tels phénomènes dans plusieurs pays démocratiques : en France, aux États-Unis ou, tout dernièrement, avec Silvio Berlusconi, en Italie. Ce sont à la fois les institutions et l’esprit démocratique qui peuvent être atteints par la puisance des médias. Ce qu’on entend aujourd’hui sous le terme de « gouvernance » devrait éveiller les plus grandes craintes à cet égard.
 
VI – POUR EN SORTIR
 
 
Pour empêcher les médias de parvenir à des conséquences funestes sur la démocratie, il faut qu’une réflexion collective et un débat public puissent s’ouvrir. Il est possible de concevoir des solutions constitutionnelles, juridiques et législatives susceptibles de ramener les médias à leur véritable vocation. Tout cela est, cependant, d’autant plus difficile qu’il faut que la démocratie lutte contre des tendances qui lui sont naturelles.
On retrouve donc la redoutable alternative de la démocratie soulignée par Tocqueville : il faut que l’esprit de liberté l’emporte sur les tendances à la servitude.
 
NOTES
 
[1] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, éd. Eduardo Nolla, t. I, première partie, chap. III, Paris, Vrin, 1990, p. 66.
[2] Karl Popper, « Une loi pour la télévision », in Karl Popper et John Condry, La télévision : un danger pour la démocratie, Anatolia Éd., 1994, p. 27.
[3] Malesherbes, Mémoires sur la liberté de la presse, Genève, Slatkine Reprints, 1969, p. 276.
[4] Ibid., p. 266.
[5] Ibid., p. 267.
[6] Ibid., p. 269.
[7] Paris, Le Seuil, 1997.
[8] Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Gérard Lebovici, 1971 (la première édition date de 1967).
[9] Y. C. Zarka, « L’homme démocratique et le divertissement », in Cités 7, Paris, PUF, 2001.
[10] Cf., sur ce point, Thomas De Koninck, La nouvelle ignorance, Paris, PUF, 2000, et Jean-Jacques Wunenburger, L’homme à l’âge de la télévision, Paris, PUF, 2001.
[11] Pierre Bourdieu, La télévision, Le Seuil, 1988, p. 45 sq.
[12] Ibid., p. 46.
[13] De la démocratie en Amérique, op. cit., II, VII, p. 194.
[14] Ibid., p. 201.
[15] Ibid., p. 200.
[16] Karl Popper, op. cit., p. 35-36.
[17] Cf. les analyses développées à propos du conflit israélo-palestinien in Quel avenir pour Israël ?, entretien de S. Ben-Ami avec Y. C. Zarka, J. A. Barash et E. Yakira, Paris, PUF, 2001.
[*] Une partie de cet article est parue dans Le Monde du 31 janvier 2002.
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[3]
Malesherbes, Mémoires sur la liberté de la presse, Genève,...
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[4]
Ibid., p. 266. Suite de la note...
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Ibid., p. 267. Suite de la note...
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Ibid., p. 269. Suite de la note...
[7]
Paris, Le Seuil, 1997. Suite de la note...
[8]
Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Gérard Lebovic...
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[9]
Y. C. Zarka, « L’homme démocratique et le divertissement »...
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[10]
Cf., sur ce point, Thomas De Koninck, La nouvelle ignoranc...
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[11]
Pierre Bourdieu, La télévision, Le Seuil, 1988, p. 45 sq. Suite de la note...
[12]
Ibid., p. 46. Suite de la note...
[13]
De la démocratie en Amérique, op. cit., II, VII, p. 194. Suite de la note...
[14]
Ibid., p. 201. Suite de la note...
[15]
Ibid., p. 200. Suite de la note...
[16]
Karl Popper, op. cit., p. 35-36. Suite de la note...
[17]
Cf. les analyses développées à propos du conflit israélo-p...
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