Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525530
192 pages

p. 17 à 36
doi: en cours

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n° 10 2002/2

2002 Cités

L’utilitarisme contemporain, une théorie générale des valeurs

Jean-Pierre Cléro Agrégé de philosophie, est professeur des Universités à la Faculté des lettres et sciences humaines de Rouen ainsi que chargé de cours à l’Université de Paris X - Nanterre. Auteur de plusieurs ouvrages sur Hume (La philosophie des passions chez D. Hume, Klincksieck, 1985 ; David Hume. Une philosophie des contradictions, Vrin, 1998) et de traductions de Bentham (Fragment sur le gouvernement ; Manuel des sophismes politiques, LGDJ, 1996 ; De l’ontologie et autres textes sur les fictions, Le Seuil, 1997), il s’intéresse désormais essentiellement à l’utilitarisme classique et moderne ainsi qu’à l’accompagnement de cette doctrine par une « théorie des fictions ».
« I hope that we shall end up seeing that theory is relevant to practice. » [1]
R. M. Hare, Sorting out ethics, Oxford, Clarendon Press, 1997, p. 40.
Si l’on s’en tenait à la majorité des publications qui portent sur les questions morales, juridiques et politiques, en langue française, pour se faire une idée de l’utilitarisme, on obtiendrait une figure singulièrement difforme où pullulent tant de contradictions qu’il faudrait se demander comment cette famille de pensée peut être aussi vivace et féconde dans les pays anglo-saxons. Son principe fondamental, classiquement formulé comme « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre » – justement attaqué du point de vue logique [2] et désormais commué en une recherche maximale d’utilité pour un groupe donné, ce groupe s’étendît-il à l’humanité entière –, est dénoncé par ses adversaires, tantôt comme la règle d’une doctrine utopique du bonheur, issue des Lumières [3], tantôt comme un principe de calcul, réaliste certes, mais réducteur, voire cynique. L’utilitarisme aurait, au nom de la compatibilité recherchée des plaisirs et des peines, complètement sous-estimé la part d’irrationalité en l’homme et soumis les individus, politiquement et socialement, à une raison étriquée, sans Idée, vassalisée par les intérêts. On pourrait certes invoquer les plaisirs pour contrer cette image désastreuse, mais on tomberait alors sur la critique que, ainsi retaillés par le calcul, ils manquent de vivacité. La mesquinerie de l’utilitarisme parvient à son comble lorsque la doctrine, du moins dans la filiation de Bentham, nie qu’il existe des actes désintéressés, voit l’intérêt infiltrer et dominer les actes mêmes de donner et d’aimer, tramer la justice et profaner les actes les plus sacrés, puisque dans son souci, au moins apparent, de monétariser en général les valeurs il assigne un prix à la charité même. Si bien qu’à la plainte des adversaires de l’utilitarisme de voir l’homme ainsi simplement réduit à ses douleurs et à ses plaisirs, dont les benthamiens refusent parfois d’admettre qu’il en est de supérieurs à d’autres, s’ajoute ordinairement et contradictoirement, chez ces critiques, celle de voir s’introduire une complication extrême dans le psychisme humain qui, par les voies tortueuses de l’intérêt individuel frénétiquement recherché, parvient à se donner assez souvent la figure du désintéressement. Les habiletés utilitaristes ne parviennent toutefois pas à masquer la faute impardonnable : elles font peser une menace sur la dignité de l’homme et tout particulièrement sur sa « personne », pilier de la morale, de l’éthique, du droit et de la politique, et dont l’attaque est toujours le prélude au totalitarisme, s’effectuât-il, comme dans le fameux brave new world, au nom du welfare state.
On pourrait laisser passer ce genre de propos si on ne le trouvait que dans les considérations ordinaires et les simples affirmations de convictions ; le plus grave est qu’on le trouve aussi, sous des formes voisines, dans des publications que leurs auteurs veulent scientifiques et où l’on attendrait un autre débat. L’excuse ordinairement invoquée par les adversaires de l’utilitarisme, pour justifier leurs critiques contradictoires, c’est que cette doctrine est devenue aujourd’hui l’idéologie dominante de nos sociétés [4], qu’elle revêt donc de multiples formes et se trouve en position d’accueillir toutes sortes de contradictions. L’excuse ne convainc guère, car la diversité de l’utilitarisme philosophique n’a pas grand-chose à voir avec le polymorphisme des contradictions vulgaires. Certes il ne s’agit pas de nier l’extrême variété des positions scientifiques de l’utilitarisme, directement liée aux efforts pour lever les équivoques du principe d’utilité, voire celles de la notion même d’utilité, tantôt tenue pour la valeur suprême, tantôt pour l’étalon de toutes les valeurs ; tantôt comme l’équivalent du bonheur entendu comme somme de plaisirs, tantôt comme s’en distinguant. Il se pourrait d’ailleurs que chaque division essentielle de la doctrine fût solidaire de quelque tentative pour en lever une difficulté réelle. C’est ainsi qu’on oppose souvent un utilitarisme de l’acte à un utilitarisme de la règle ; un utilitarisme de la quantité à un utilitarisme de la qualité ; un utilitarisme du plaisir à un utilitarisme du désir, voire de la volonté rationnelle ; c’est ainsi, enfin, qu’on hésite sur l’élément qui sert d’appui aux calculs utilitaristes : Est-ce l’individu ? Est-ce le groupe, de quelque taille soit-il ? Faut-il prendre en compte des unités très différentes, comme des organisations de passions, lesquelles définissent des sujets divers ? Ces problèmes théoriques ne sont pas purement ontologiques : ils ont des conséquences politiques considérables sur l’attitude que l’on doit avoir à l’égard du contrat en politique par exemple, sur le type de lois qu’il convient d’écrire. Mais, sans vouloir minimiser la redoutable force polémique de l’utilitarisme, nous ne voulons perdre ni trop de place ni trop d’énergie à réfuter des objections, qui peuvent se trouver vraies localement, adressées à l’encontre de telle position prise par tel auteur ; nous voudrions, sans souci d’être exhaustifs, énoncer quelques idées simples qui nous paraissent caractériser aujourd’hui l’utilitarisme anglo-saxon et l’utilitarisme français, si tant est que celui-ci jouisse désormais du moindre degré de liberté à l’égard de celui-là. L’utilitarisme nous apparaît moins comme un faisceau de doctrines que comme un ensemble de méthodes pour parvenir à une théorie générale des valeurs ; c’est même parce qu’il met en jeu de multiples méthodes qu’il donne lieu à tant de diversité doctrinale au sein d’une même famille en plein essor.
 
I – L’UTILITARISME N’EST PAS UN ÉCONOMISME
 
 
Il faut commencer par distinguer l’utilitarisme d’un simple économisme, quand bien même il ferait une place très large aux valeurs économiques et quand les méthodes de l’économie, originalement interprétées, y joueraient un rôle essentiel. L’assimilation persistante de l’utilitarisme avec l’économisme par quelques sociologues contemporains a largement contribué à discréditer cette famille de pensée. Or l’utilitarisme est une critique des valeurs ; de toutes les valeurs, y compris des valeurs économiques.
Que certains utilitaristes se soient conduits en simples chantres d’une idéologie dominante est une évidence ; mais le sens général de la recherche des plus fins théoriciens d’entre eux consiste à montrer, étant donné une valeur, comment elle implique un ou plusieurs sujet(s), un ou plusieurs objet(s), éventuellement un juge qui considère ces termes. Loin d’identifier sommairement la valeur avec le sujet ou avec l’objet, la plupart des travaux des utilitaristes présentent le jeu des affects en relation dialectique avec le sujet et l’objet. Ce n’est pas parce qu’on a fait une théorie de la production et du transfert des objets qu’on a ipso facto réalisé une théorie des valeurs. Si l’on parle, dès le départ, du plus grand bonheur pour le (plus) grand nombre, c’est parce que ce qui est pris en compte, c’est le système constitué par les états affectifs, le sujet et l’objet. Il se peut que la valeur soit appelée un « pseudo-objet » [5], il se peut qu’elle soit parfois maladroitement traitée comme subjective ; mais le point sur lequel les utilitaristes instruisent, c’est qu’ils ne réifient pas les pôles de la structure et s’intéressent à leurs articulations particulières.
En ce sens, les valeurs économiques n’échappent pas à cette règle. On n’a pas encore commencé d’en parler quand on se contente de regarder comment s’échangent les choses ; ce qui est réellement échangé consiste en sommations de plaisirs et de douleurs. Le fonctionnement des objets, des services s’effectue dans l’interdépendance avec les valeurs affectives ; les lois des uns ne sont pas séparables des lois des autres, sans que l’on puisse dire que les unes soient plus profondes et culturellement plus explicatives que les autres. Quand bien même il faudrait modifier le détail de ses opérations, la loi de la double association par laquelle Hume prétendait rendre compte des passions est, de ce point de vue, un modèle de ce qui doit être recherché en économie puisque les affects eux-mêmes ne sont qu’en rapport avec les objets et impliquent si peu un sujet qui les loge qu’ils ont eux-mêmes tendance à en fonder l’existence, les limites et la modalité. De plus, il n’y a pas plus de raison de croire à la stabilité en soi des objets économiques qu’à celle des objets de l’affectivité ou qu’à celle des sujets ; qu’une chose ait un prix, lié à divers rapports qu’elle entretient avec diverses autres choses, n’empêche nullement que ce prix en ait un aussi qui dépend de ce que le sujet en espère, en attend, si bien que l’objet de la valeur économique n’est pas plus facile à déceler que l’objet d’une passion ou d’une perception et qu’il entretient des rapports complexes avec la chose à laquelle il est lié.
Ainsi la focalisation, très française, du débat sur le thème de la réalité du désintéressement ne produit-elle qu’une fausse querelle, parfaitement stérile. On peut aussi bien penser l’économie en termes d’affectivité que l’affectivité en termes économiques, en termes de paiement et d’investissement par exemple, sans vouloir que l’une soit forcément asservie à l’autre. Chercher, à travers le don, à conserver une part qui échapperait à l’économie et faire le reproche aux utilitaristes de ne pas lui réserver cette place, est une voie sans issue. Le problème est plutôt celui de l’interaction et du mélange intime des valeurs économiques avec les autres – des valeurs affectives en particulier. On pourrait adresser un reproche comparable à Lacan lorsqu’il prétend que l’utilitarisme relève de l’ « éthique des biens » plutôt que d’une « éthique du désir » qu’il appelle de ses vœux : le souci de représenter la circulation des affects par le transfert des biens n’implique aucunement une dépendance univoque de celle-là par rapport à celui-ci et ne signifie pas que l’utilitarisme ne puisse se faire utilitarisme du désir plutôt qu’une théorie du plaisir.
C’est donc un esprit analytique de la plus fine espèce qui inspire l’utilitarisme ; non pas la volonté de tout réduire à l’économie. Autant vaudrait parler de réduire l’économie à l’affectivité. La vérité est qu’il faut construire, sans préjugé, chaque valeur, dans sa structure propre [6]. L’une des caractéristiques de cette structure, c’est sa possibilité d’être articulée à d’autres ; la construction doit tenir compte du fait qu’une valeur n’est jamais pure. Toutes les valeurs sont entremêlées ; aucune, qu’elle soit épistémologique, éthique ou esthétique, ne peut exister sans être liée, fût-ce par des attaches de concurrence, avec d’autres valeurs. Penser une valeur, c’est chercher à savoir comment elle s’articule avec d’autres valeurs. La pureté est une fiction théorique fallacieuse qui isole un processus qu’il faut, au contraire, penser dans son mode spécifique d’articulation. Une valeur n’existe que par sa façon de se différencier et de s’associer avec d’autres valeurs [7].
Avant de faire quelques pas en direction des principes et des lois qui régissent les valeurs, selon les philosophes utilitaristes, il faut considérer un autre point essentiel : l’utilitarisme s’efforçant de penser totalement et globalement une situation où sont en jeu des valeurs, sans en rester au point de vue de l’isolement abstrait, il lui faut constamment définir des hiérarchies de valeurs et des ordres de priorité. Qu’est-ce qui fait qu’une valeur doit prendre le pas sur une autre ? C’est le point où nous rencontrons l’utilité. L’utilité n’a de sens que dans la recherche de la valeur ou de l’ensemble de valeurs ordonnées qui doivent présider à la prise en compte d’une difficulté et à sa résolution. C’est aussi le point qui scandalise quelques moralistes kantiens [8], puisqu’il arrive très souvent que la solution que l’on dirait, intuitivement et même déjà conceptuellement, la plus « morale », doive néanmoins être repoussée en raison de ses conséquences. La prise en compte globale d’une situation doit se soucier des conséquences des décisions que l’on prend – comment d’ailleurs pourrait-on faire autrement, tant il est clair qu’un acte est solidaire de ses conséquences ? – et les envisager sous l’angle de valeurs qui ne sont pas forcément morales, mais qui, ultimement, relèvent plutôt, faute d’un meilleur mot et à charge de le préciser quelque peu, du bonheur de ceux qu’elles concernent.
La perspective « totale » ou « globale » que l’utilitarisme adopte sur les situations n’est pas sans relation avec la facilité qu’il a de s’élever à l’échelle et à l’aune d’une vie entière pour juger d’un événement ou d’un bien quelconques. Cette attitude est assez ordinaire chez les penseurs qui, comme Pascal ou Bernoulli, usent du calcul des probabilités. Certains problèmes ne se résolvent même qu’en prenant cette perspective. Bien sûr, on a beau jeu de dénoncer les difficultés considérables qui résultent de l’adoption d’une pareille perspective, et l’existence risque de recevoir une limitation semblable à celle d’un banal objet. Mais il s’agit moins, pour l’utilitariste, de décrire une situation que de prescrire une solution ; l’ontologie utilitariste est radicalement liée à une attitude pratique de prescription [9].
Il est impossible de soulever ici les problèmes considérables qui se posent dès lors que l’on affronte les inévitables questions touchant l’ordonnancement des valeurs ; car chaque valeur prétend, non sans légitimité, se faire juge de toutes les autres et vit comme une contradiction d’être jugée. La concurrence des valeurs, dont l’enjeu est de savoir si l’on peut en maîtriser les règles, est la raison d’être profonde de l’utilitarisme. Ainsi, l’utilité est plutôt l’indication d’un problème que le principe de sa solution.
Le fait que les valeurs économiques ne soient pas traitées autrement que les autres, mais dans le même esprit analytique, qu’elles ne soient pas plus fondamentales que les autres, encore que nombreux seraient les utilitaristes qui souscriraient au propos de J. Baudrillard, qui parlait de l’économie comme de notre destin ou de notre principe de réalité, explique que des lois qui ont cours en économie puissent aussi servir dans d’autres domaines et permettent de raisonner sur l’utilité. Mais il faut, pour cela, que quelques réquisits aient été résolus dans le principe.
 
II – RÉQUISITS, AXIOMES ET LOIS DE L’UTILITÉ
 
 
Le plus choquant n’est pas tellement que Bentham ait voulu appliquer les mathématiques aux éléments psychiques que sont les passions et à leurs constituants que sont les plaisirs et les douleurs, car le père de l’utilitarisme s’est parfaitement expliqué sur le principe que la « passion calcule » [10] ; mais c’est que, après avoir déclaré que le calcul est le nervus probandi de l’utilitarisme [11], il ne soit guère passé à l’acte. Or le calcul est la tâche fondamentalement dévolue au politique, au juriste, à l’administrateur, à quelque niveau de la société qu’ils se situent. S’il est, chez Bentham, de multiples réflexions critiques sur les prérequis d’un calcul, on ne trouve, pour ainsi dire jamais, sous sa plume de calcul en bonne et due forme. Les choses ont bien changé depuis le début du XIXe siècle : si l’on peut encore lire Bentham sur la question des présupposés d’un calcul, si ses positions sur les prérequis peuvent encore inspirer les modernes ou entrer en concurrence avec quelques-unes de leurs affirmations, en revanche l’intégration délibérée, par les doctrines modernes, des calculs sur la probabilité subjective, de la théorie des jeux et des théories du choix rationnel relègue l’utilitarisme classique à un archaïsme à jamais dépassé.
Une grande partie des travaux philosophiques des utilitaristes contemporains continue d’interroger ce qui est précisément calculé par les économistes, formulé par les juristes, réglé par les politiques et les administrateurs ; ils portent sur les conditions de possibilité des lois et des théories déployées pour organiser les phénomènes sociaux totaux. L’intérêt principal de l’œuvre de R. M. Hare ou de celle de J. C. Harsanyi tient au traitement d’un certain nombre de problèmes qui conduiraient au scepticisme théorique, sinon pratique, s’ils n’étaient pas résolus. Tenant les problèmes pour résolus et les réduisant par analyse, ils se demandent ainsi comment il est possible de fonder une commensurabilité entre des désirs, entre des représentations ou entre des évaluations qui mènent à des décisions à un moment du temps, et ces désirs, représentations ou évaluations à un autre moment du temps. L’usage des probabilités bayesiennes, par exemple, implique cette commensurabilité, que le mathématicien se donne souvent d’un trait de plume ; il suppose en particulier qu’on puisse se donner la possibilité de réduire une espérance à un certain moment à une espérance du même gain en un autre temps. Ils se demandent encore comment poser une cohérence dans l’ordre des préférences de telle sorte que l’on puisse passer de considérations ordinales au système cardinal requis par l’écriture des lois économiques [12]. Trouvons-nous, sur le terrain des valeurs, l’équivalent d’une cohérence des plans dans la perspective des tableaux [13] ? Enfin, le problème se pose de savoir comment les plaisirs ou les désirs, réellement vécus ou projetés en espérances, qui paraissent affecter un individu, sont cohérents ou commensurables avec les plaisirs ou les désirs chez un autre individu (ou d’autres individus). Au cœur de l’utilitarisme, qui est sommé de résoudre ce problème de commensurabilité sous peine de disparaître, l’intersubjectivité est sans cesse débattue par les utilitaristes, qui ne doutent pas plus que le sens commun de l’existence de cette forme de commensurabilité mais qui s’interrogent et se divisent sur sa modalité. Car il ne suffit pas d’en appeler à l’autorité d’un juge, réel ou fictif, pour lever les délicats problèmes de points de vue censés résoudre les hétérogénéités (temporelles, ordinales, intersubjectives) ; cela fait longtemps qu’on ne trouve plus trace du panoptique dans la littérature utilitariste de langue anglaise [14] et, chez Bentham lui-même, l’intérêt s’était, depuis l’origine et de façon de plus en plus insistante par la suite, déplacé vers la logique et la philosophie du langage. On trouve, dans l’Essay on Language, les audacieuses perspectives qui établissent que les signifiants, quasi séparément des représentations qui les accompagnent, jettent les ponts de la commensurabilité et la réalisent par leur matérialité même. Cette avancée symbolique et aveugle des signifiants, qui a toujours déjà réalisé la commensurabilité par ses messagers avant-coureurs, est beaucoup plus efficace que les passions qu’elle trame et qui ne font que paraître seulement réaliser imaginairement les franchissements temporels et intersubjectifs. On doit à Hare les remarquables analyses qui retournent ce qui se donne fallacieusement comme des descriptions de commensurabilités en véritables prescriptions [15] ; et à Harsanyi l’expression en termes mathématiques de processus complexes de choix, mettant en question des temps et des individus différents, qu’on aurait attribués, avant Bentham, à quelque finalisation occulte. Les mathématiques ont remplacé la providence de la main invisible.
S’il n’y a pas d’utilitarisme sans morale et sans politique, si cette philosophie sombre dans la platitude dès que manquent ces dimensions, il n’y a pas non plus d’utilitarisme sans ontologie. Toute critique de l’utilitarisme qui ne prend pas en compte la théorie des fictions, c’est-à-dire qui ne s’interroge pas sur le symbolique, sur l’articulation du réel et du virtuel, sur l’imaginaire, a toutes les chances d’être dépourvue de pertinence et peu de chances de convaincre. Il ne faut toutefois pas se cacher une difficulté à ce propos qui tient au fait que, si fortes et si adéquates que soient les analyses sur les divers fronts dont nous avons parlé, nul ne cherche plus à les unifier à présent en une théorie des fictions, comme le faisait Bentham, sans que l’on sache si cette unification est devenue impossible ou si elle est simplement contingente.
En tout cas, le souci formel et symbolique accompagne l’utilitarisme depuis le début et le distingue d’une plate idéologie du bonheur. Il explique aussi autrement que comme une provocation ce qu’on a, tant de fois et si naïvement, reproché à l’utilitarisme : de ramener les valeurs, quelles qu’elles soient, à des valeurs strictement monétaires et leur circulation à la simple circulation de l’argent. S’il est des techniciens imprudents, qui tiennent pour acquise cette réduction, si Bentham lui-même trouvait là un terrain de choix pour ironiser contre les moralistes [16], il n’est pas moins évident que l’argent est un certain type de symbole et qu’il suit très exactement le mode de fonctionnement des passions. L’argent représente des objets distincts de lui – marchandises ou services –, mais il se réfléchit aussi lui-même, de toutes sortes de façons, et s’évalue très différemment, quoique de façon fort régulière, selon l’état de la représentation, de l’objet, du sujet, du rapport de tous ces pôles du système entre eux. Si l’argent compte les valeurs, il y a aussi une valeur de l’argent, comme il y a un sentir du sentir et un intérêt de l’intérêt ; et la régularité de fonctionnement de ce « rebond » n’est pas sans rapport, d’un terrain à l’autre, et elle peut se conceptualiser grâce à ce jeu de transplantations.
Les modernes, non sans devanciers d’ailleurs, car sans Bernoulli et sans Bayes on ne voit pas comment des utilitaristes auraient pu avoir l’idée de leurs calculs, ont formalisé et continuent de formaliser cette « réflexion », montrant, par l’effectuation même, que les mathématiques sont autant une science de la qualité qu’une science de la quantité, qu’elles confrontent toutes les espèces de modalité et qu’elles ne réussissent pas seulement dans l’analyse de l’étendue, en dépit d’un préjugé aussi célèbre que tenace. Il faut même, sur ce point, prendre le contre-pied d’un certain nombre d’affirmations soutenues par les « utilitaristes de la qualité » qui croient pouvoir souligner que les utilitaristes de la quantité seraient très attachés à une conception des plaisirs et des douleurs qui permît leur fragmentation quasi matérielle ; or la plupart des utilitaristes ont substitué à ce morcèlement « fechnérien » des plaisirs et des douleurs la notion plus directement différentielle de « préférence » et ils tracent les courbes d’utilité, qui correspondent aux courbes d’accroissement des sources de plaisirs et de douleurs, en se fondant sur la seule préférence. C’est ainsi que la fameuse loi de l’utilité marginale décroissante, dont on trouve la première formalisation chez Sidgwick, après des formulations intuitives chez Bentham qui savait qu’on pouvait s’enrichir sans rencontrer de limites, mais qu’on ne devenait pas, sans bornes, de plus en plus heureux [17], trouve à présent des symbolisations en termes de préférence, laquelle n’implique aucune réalité absolue. La mathématisation fait subir à l’utilité, qu’elle fonde, toutes sortes d’inflexions, ce qui ne veut pas dire que la notion se simplifie et se chosifie.
L’objet de la loi de Von Neumann et de Morgenstern est directement aussi peu identifiable que ce qui est calculé par la règle de Bayes ; que dit cette loi, qui est au principe de la théorie des jeux et dont les auteurs, non sans quelque dogmatisme [18], tendent à identifier l’exercice avec le fonctionnement social dans son ensemble, mais surtout commercial et politique ? Elle explique, dans toute sa complexité possible, la variation du comportement d’un joueur ou d’un agent, aux prises ou en partenariat avec d’autres joueurs, lorsque ce qu’ils mettent en jeu pour obtenir un gain varie et lorsque varie leur situation de fortune d’origine. L’inspection a priori de ces combinaisons donne lieu à des régularités dans les probabilités des éventualités beaucoup plus grandes que celles auxquelles on pouvait s’attendre intuitivement et empiriquement. L’idée fondamentale est qu’on ne risque pas avec le même degré de probabilité des enjeux de valeurs différentes pour obtenir des gains en rapport stable avec les enjeux. Ainsi peut-on, à chance égale de gagner ou perdre, jouer 1 E pour en gagner un autre, sans pécher contre la raison, pour parler comme Pascal. Mais s’il s’agissait de jouer 1 000 E pour en gagner 1 000 autres, surtout si ma fortune n’en fait pas une somme insignifiante, je voudrais que ma chance de gagner fût nettement supérieure à un demi. On peut faire la courbe de ces espérances ordinairement plus fortes que les enjeux que je consens à avancer. Le jeu loyal se discute en termes d’utilité plutôt qu’en termes de valeurs réelles.
Ce qui fait problème dans ce type de lois et, plus généralement, dans la théorie à laquelle elles donnent lieu, c’est précisément l’identité de ce qu’elles expriment avec pourtant une incontestable objectivité. C. L. Sheng fait un procès fort injuste à M. Allais, lorsqu’il dit de « l’école française », que, à la différence de « l’école américaine », elle fait trop de cas de la psychologie [19]. En effet, le problème n’est pas de savoir s’il faut introduire plus ou moins de psychologie dans l’utilitarisme : ce n’est pas parce que l’on parle de passions ou d’intérêt que l’on parle de psychologie. L’importance des lois et de la théorie des jeux tient précisément à ce qu’elles ne requièrent pas, pour être comprises, que les passions ou les intérêts soient logés dans un ou des individu(s). La théorie laisse ouverte(s) à la problématisation l’unité ou les unités à laquelle (ou auxquelles) s’appliquent les lois, qui sont autant des lois des passions que des lois de circulation des marchandises ou de stratégie politique et militaire. Plus généralement, elle laisse ouverte aux philosophes et aux logiciens la découverte ou l’invention des définitions et des lois qui gouvernent leur système, lequel a parfois pu être posé avant les suppositions qui lui donnaient sens. Un très riche chantier logique s’est ouvert au fondement de ces édifices mathématiques, qui fait peut-être l’intérêt essentiel des recherches philosophiques de l’utilitarisme. L’un de ses plus subtils chercheurs, D. Gauthier, prend bien soin, lorsqu’il interprète la loi de Von Neumann - Morgenstern dans le cadre d’un individualisme, de préciser qu’il ne s’agit là que d’une position axiomatique, parfaitement révisable. Et, de fait, les interprétations des fondements de la théorie des jeux, qui permettent d’explorer et de poser les règles des débats concernant les valeurs, sont, pour l’heure, extraordinairement diverses.
Les travaux des utilitaristes aujourd’hui sont assimilables à un travail de schématisme qui mobilise le jeu réciproque d’une expérience des affaires humaines et d’un travail mathématique. Ils présentent les règles d’annulation, de possibilité pour des préférences d’être connectées, de transitivité, de dominance, d’invariance, de substitution, de différence unique, de corrélation positive qui permettent aux mathématiques de s’appliquer aux affaires humaines ; mais aussi l’amendement de règle qui, comme la règle de Bayes, forgée pour un individu qui prend des décisions, est révisée pour devenir applicable à des décisions collectives. Il est désormais clair que, dans cette littérature, aussi étonnant que cela puisse paraître, il ne s’agit plus guère de bonheur, surtout s’il est envisagé comme somme de plaisirs, et que l’on peut traverser de nombreuses pages sans rencontrer davantage le terme de plaisir. On est, par conséquent, loin de l’utilitarisme de Bentham et de Stuart Mill ; l’utilitarisme est plutôt devenu une théorisation de la concurrence des valeurs, une recherche de leur équilibre, de la gestion de leur éventuel conflit ou de l’opposition des forces qui les mettent en jeu, de leur ajustement stratégique. Certes, des valeurs sous-tendent cette théorisation et cette recherche, mais il serait bien difficile de dire quelles elles sont, si elles ont une stabilité, si elles se confondent avec le bonheur et quel rapport le welfare, qui semble plutôt leur finalité, entretient avec le bonheur. Croyons-nous encore au bonheur à la façon dont Pascal disait : « Les hommes recherchent d’être heureux, cela est sans exception » [20] ? Nous croyons plutôt que ce sont les autres qui veulent l’être et peut-être déjà savons-nous qu’ils ne veulent pas l’être plus que nous-mêmes. Curieusement cette certitude croissante ne compromet nullement la progression de l’utilitarisme, comme si seul le fantasme du bonheur importait à cette doctrine ; sans plus. On voit ici comment la sympathie [21] a fait et fait encore le lit de l’utilitarisme, qui lui semble pourtant si opposé [22] ; c’est paradoxalement la sympathie qui assure la symbolisation indispensable à la mathématisation.
 
III – UTILITARISME DE LA QUALITÉ VERSUS UTILITARISME DE LA QUANTITÉ : UN FAUX DÉBAT ?
 
 
Il y a bien un utilitarisme de la qualité, mais nous voudrions montrer à quel point son opposition à un utilitarisme de la quantité est un faux débat, comme peut l’être celui de la possibilité de satisfactions désintéressées. Le débat s’est d’emblée très mal engagé lorsque Stuart Mill s’est avisé de distinguer les plaisirs supérieurs et les plaisirs inférieurs, renouant avec la théorie socratique du Philèbe, distinction qui, sous couleur de réconcilier l’utilitarisme benthamien avec les plus fines valeurs culturelles, dénie à l’utilitarisme toute valeur et oublie son sens primordialement éthique et politique. À la règle d’un juge – fût-il à l’intérieur de chacun – qui évalue ce qui est bien et ce qui est mal, l’utilitarisme substitue celle de la compatibilité des valeurs et des comportements qui leur sont liés. Il ne s’agit d’instituer le bien, de façon provisoire d’ailleurs, apagogique à coup sûr, que comme produit de cette compatibilité, qui est l’organisation de la concurrence. Notons que la notion de préférence pourrait être soumise au même genre de reprise normative que le plaisir selon Stuart Mill et qu’elle n’a pas manqué de l’être lorsque J. C. Harsanyi, par exemple, distingue entre les « préférences manifestes » et les « préférences véritables » [23]. Il est toutefois vrai que le problème paraît se poser de savoir sur quelles préférences ou sur quels plaisirs se régler pour instituer des lois ; mais précisément, il entre trop de sympathie dans nos plaisirs et dans nos préférences pour que le problème se pose de façon aussi tranchée.
Il y a plus : les plaisirs et les douleurs ne sauraient être les réquisits les plus ultimes auxquels on ait affaire pour comprendre le jeu des passions et des comportements. Freud a enseigné qu’il y avait un « au-delà du principe de plaisir » et que c’était le désir qui donnait sens, en dernier ressort, aux plaisirs et aux douleurs, les uns et les autres étant bons ou mauvais en raison de cette promotion, de ce désaveu ou de cette trahison du désir, la culpabilité se mesurant moins à partir de quelque loi morale qu’à partir du désir même [24]. D’une certaine façon, contrairement à ce que Lacan pouvait imaginer, l’utilitarisme est devenu, sinon une éthique et une politique du désir, du moins une doctrine parfaitement compatible avec elles [25]. Il se pourrait donc que les véritables problèmes de compatibilité dussent plutôt être référés aux désirs qu’aux plaisirs. D’ailleurs, un certain nombre d’utilitaristes, qui refusent d’aller jusque-là, par la crainte injustifiée de devoir jeter la mathématisation par-dessus bord, posent les problèmes d’utilité en incluant, comme le fait Sheng par exemple, le plan d’une vie dans son ensemble (life plan) [26] et non plus seulement des plaisirs et des douleurs locaux.
Quant à la perte de la mathématisation qui résulterait de l’adoption d’un utilitarisme du désir, elle est si peu à craindre, contrairement à ce qu’affirme D. Holbrook [27], que les mathématiciens eux-mêmes, pour résoudre un certain nombre de problèmes de probabilité, intègrent la notion de vie entière. Mais, au-delà même de cette considération, il est faux de croire que l’on favorise la mathématisation en préconisant un utilitarisme du plaisir, envisagé comme sensation et qu’on lui nuit en mettant l’accent sur le désir : on change simplement de mathématiques, car il existe des mathématiques de la qualité. Il est faux que seule la quantité se laisse construire ; les plus constructivistes parmi les logiciens ont créé des systèmes qui permettaient de formaliser des qualités.
La référence de l’utilitarisme au désir plutôt qu’au plaisir (comme sensation) ou qu’au sujet (comme instance de localisation des phénomènes psychiques) permettrait de nuancer une division trop tranchée, qui a cours dans les ouvrages utilitaristes contemporains et sur laquelle nous reviendrons, entre l’utilitarisme de l’acte et l’utilitarisme de la règle ; le désir peut servir de moyen terme entre l’un et l’autre.
 
IV – UTILITARISME DE L’ACTE ET UTILITARISME DE LA RèGLE
 
 
L’utilitarisme de l’acte préconise d’agir de telle sorte que les effets de cet acte soient au moins aussi bons que ceux de toute autre éventualité, dans une alternative ; on aperçoit aussitôt la limite de cet utilitarisme qui, par son excessive souplesse, se prive de tout guide général pour agir ou en comporte un si général que c’est comme s’il n’existait pas : « Always act so as to maximize welfare expectation. » [28] Ce n’est certes pas le défaut de l’utilitarisme des règles, qui permet de définir la bonté et la nocivité des actes particuliers par référence précisément à un ensemble de règles et à des institutions susceptibles de les justifier, de les condamner ; de les dériver ou de les écarter. Le risque est alors de définir, de façon positive, ce qui est bien et ce qui est mal, et de prétendre faire la loi au fond des consciences, alors même que ce serait inutile. Il est clair que, depuis Stuart Mill qui acceptait, jusqu’à un point très avancé, le bien-fondé des positions kantiennes en éthique, un grand nombre d’utilitaristes, souvent parmi les plus authentiques, ont cherché à se mettre en accord avec telle ou telle formulation de l’impératif catégorique ; tel est, par exemple, le cas de Hare qui trouve, chez Kant, les linéaments d’un rational-will utilitarianism (utilitarisme de la volonté rationnelle) (MT, 26, 147-165).
Nous pensons, pour notre part, que l’éthique du désir que nous préconisons réduit beaucoup la différence entre les deux utilitarismes, pour la raison qu’elle se rattache, par son caractère existentiel concret, à l’utilitarisme de l’acte, mais aussi à l’utilitarisme de la règle, dans la mesure où le désir suppose, autant qu’un contenu empirique, des exigences formelles implacables, celles que nous paraissons nous imposer à nous-mêmes [29], si tant est que le désir ne soit pas une réalité plus coriace que le sujet lui-même, qui paraît l’abriter, mais qui, en réalité, dépend de lui de la façon la plus hétéronome qui soit.
La promotion du désir de préférence à la notion de personne n’a pas seulement des conséquences éthiques ; elle est aussi politique et permet de repérer la persistance d’un anticontractualisme assez répandu chez les utilitaristes ; nous ne voulons pas seulement parler de l’opposition de Bentham à Locke et à Rousseau ou de la position de Stuart Mill qui n’acceptait le contrat que comme une idée régulatrice. L’utilitarisme moderne a le plus souvent critiqué la règle du maximin, qui intime de « préférer [dans une alternative] la solution dont le plus mauvais résultat est supérieur à chacun des plus mauvais résultats des autres ». En posant en principe que « les inégalités économiques et sociales doivent être telles qu’elles soient au plus grand bénéfice des plus désavantagés », Rawls pensait préserver les personnes et la dignité humaine dont il faisait une priorité absolue, c’est-à-dire un préalable à toute négociation. Or, s’il est difficile de faire, à l’auteur de la Théorie de la justice, le reproche, qu’il était possible d’adresser aux anciens contractualistes, celui d’ignorer les réalités de la société civile ou, du moins, de les tenir en dehors de leur contrat, les utilitaristes modernes peuvent toutefois, avec une sévérité presque intacte, contester sa conception très immobiliste des choix sociaux et sa négligence du degré de probabilité qui s’attache inévitablement aux éventualités d’une alternative. Serait-il raisonnable de choisir, entre plusieurs possibles, une politique qui a peu de chances d’aboutir, sous prétexte qu’elle répond le mieux à la règle du maximin ? Cela n’équivaudrait-il pas à inscrire délibérément l’échec au cœur d’un système avec la meilleure conscience possible, puisqu’il le fait au nom de la suprématie de la personne humaine sur toutes les autres valeurs ?
 
V – CONCLUSIONS
 
 
1 / La première chose qui frappe, quand on tente un survol de la famille si composite de l’utilitarisme aujourd’hui, c’est moins son affinité avec l’utilitarisme des fondateurs (Bentham, Stuart Mill) que les différences profondes qui le séparent désormais des classiques et qui rendent un certain nombre de critiques actuelles caduques, dépourvues de toute pertinence. Comment pourrait-on, à présent, reprocher à l’utilitarisme d’avoir négligé les aspects symboliques de la société, alors que les auteurs les plus intéressants de ce courant les mettent au cœur de la pensée sociale ? Comment oserait-on encore traiter l’utilitarisme exclusivement comme un calcul eudémoniste, voire un naïf hédonisme issu des Lumières, alors qu’il est une quête constante de ce qui sous-tend les valeurs, sans parvenir encore à aucune unanimité, voire à aucune clarté ?
2 / Il faut dire d’ailleurs que cette évolution était prévisible et inscrite dans les principes mêmes des fondateurs. On ne peut plus aujourd’hui écarter, d’un revers de main, comme le faisait É. Halévy, pourtant l’auteur, au début du XXe siècle, d’un des meilleurs livres et, à coup sûr, du dernier de ceux-ci en langue française, La formation du radicalisme philosophique, les recherches du volume VIII des œuvres complètes de Bentham éditées par Bowring [30]. La théorie du langage et de la logique est fondamentale pour l’utilitarisme, dès ses origines, et elle est affirmée comme telle par Bentham, avec une conscience et une intelligence, qui seront retrouvées par un Hare ou un Harsanyi ; elle fait désormais partie du meilleur du legs transmis aux modernes. Car, pour ce qui est du plaisir et du bonheur, le vrai problème est de savoir comment en rendre les fantasmes commensurables avec ceux des autres. Comment pourrions-nous garantir une telle commensurabilité si ce n’est par expérience vécue, autrement que par une pensée symbolique ou aveugle ? La véritable concupiscence est un rapport au verbe et au symbole, comme le savait déjà Pascal ; elle n’est pas un fait d’expérience.
3 / Dès lors, les tâches futures d’un utilitarisme en plein essor dans les pays anglo-saxons et, peut-être aussi, maintenant, dans les pays francophones, chez nous qui le pratiquons encore trop souvent sans le savoir, peuvent être aisément programmées.
D’abord, il faudrait reprendre la théorie des fictions et tenter de réunifier, à nouveaux frais, ce qui n’est plus aujourd’hui que l’occasion de remarques éparses ; ou, s’il est avéré que c’est pour des raisons internes que cette théorie, que l’on a cru pouvoir fédérer dans les années 1930 autour du thème du « comme si » (as if, als ob), s’est ainsi dispersée, il faudrait énoncer correctement ces raisons et formuler les systèmes logiques qui la remplacent désormais.
Ensuite, il faudrait tenter de réorganiser le rendez-vous manqué de la psychanalyse et de l’utilitarisme, en orientant celui-ci vers une théorie du désir, qui soit plus instruite et en acheminant celle-là vers une meilleure connaissance des thèmes utilitaristes [31].
Enfin, par-delà la psychanalyse, c’est à toutes les sciences humaines que l’utilitarisme peut s’adresser dans un légitime désir de les fonder. L’une des raisons profondes qui accroît la perplexité des utilitaristes à l’égard du bonheur tient précisément à cette entreprise très large, qui, quand on y pense bien, encore qu’elle s’engageât dans des voies sans issue, était déjà celle de Bentham dans Chrestomathia et de Stuart Mill dans le Système de logique, quand ils ont tenté d’élaborer un système général des sciences, plus spécifiquement des sciences humaines.
4 / Terminons par quelques mots encore sur l’usage si particulier de l’argent, qui est fait par l’utilitarisme. Il n’est que trop clair que l’argent est une figuration de la commensurabilité des valeurs ou de celle de leur usage ; ou, comme le disait déjà Bentham, qu’il est un simple instrument de mesure dans la théorie des valeurs [32]. J’entends bien qu’on ne calmera pas les ardeurs polémiques de ceux qui dénoncent dans l’utilitarisme le cas typique d’une « éthique des biens », laquelle réduit la production et la circulation de toutes les valeurs à des événements du marché. À ceux-là, il faut demander de prendre en compte trois considérations : la première est que l’utilitarisme n’est pas une conception tragique de l’existence ; il serait même, on l’a vu, assez ironique à l’égard de ceux qui, par un simple geste, prétendraient pouvoir facilement dépasser la sphère des paiements. La seconde est précisément que l’utilitarisme est un savoir des paiements, sous toutes leurs formes ; pas seulement sous leur aspect économique et monétaire. S’il est un incontestable optimisme à vouloir que tout se solde et se répare par des paiements, petit bonhomme reprenant toujours le dessus avec ses épargnes, ses assurances, ses allocations, il est aussi, chez les utilitaristes, la reconnaissance du caractère indéfini du circuit des paiements qui vaut bien la caractéristique de « fait total » du don, lequel n’apparaît, à nos yeux, qu’une partie de la sphère beaucoup plus englobante des premiers, pourvu, encore une fois, qu’on leur donne le sens élargi qu’ils méritent. Enfin, ceux qui croient pouvoir attaquer l’utilitarisme sur le point prétendument faible de son ontologie feraient bien de méditer une remarque de Hare : « Un grand nombre de problèmes que l’on appelle [pompeusement] “ontologiques” peuvent en fait se résoudre si l’on prête soigneusement attention aux mots qui les suscitent ; c’est surtout vrai en éthique » (SOE, 2). Ainsi, lorsque J. Rawls reprochait aux utilitaristes, dans sa Théorie de la justice, de ne pas prendre au sérieux la distinction et la pluralité des personnes [33], avec toutes les conséquences qui en résulteraient pour les libertés, il faudrait plutôt se demander a contrario si ce ne sont pas la fétichisation et la ritualisation superstitieuse d’un certain nombre de notions qui manquent le plus de sérieux.
 
NOTES
 
[1] « J’espère que nous finirons par considérer que la théorie est pertinente en pratique. »
[2] Von Neumann et Morgenstern font remarquer que « ce principe directeur ne peut pas être formulé par l’exigence de maximiser deux fonctions (ou plus) en même temps » (Théorie des jeux et comportement économique, Université des sciences sociales de Toulouse I, année universitaire 1976-1977, p. 13).
[3] Ce diagnostic est celui de Lacan, dans le VIIe livre du Séminaire (L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 9 s.). À titre de philosophie du plaisir, qui tente d’éluder le poids de la culpabilité, l’utilitarisme a historiquement échoué.
[4] On peut lire cette appréciation chez A. Caillé, au début de son article « Utilitarisme et anti-utilitarisme », in Recherches et rencontres, Genève, Droz, 1993, no 4, p. 115-125. On la trouve aussi chez C. Champetier dans son Homo consumans. Archéologie du don et de la dépense, Paris, Le labyrinthe, 1994, p. 11.
[5] C’est ainsi qu’elle est traitée par C. L. Sheng, dans A Utilitarian General Theory of Value, Amsterdam / Atlanta, Rodopi / GA, 1998, p. XI, 10, 33. Nous adopterons désormais l’abréviation UGTV pour désigner cet ouvrage.
[6] La référence au constructivisme de Carnap est fréquente chez Hare, particulièrement dans Sorting out Ethics.
[7] On trouve chez Sheng une intéressante critique de l’opposition du caractère intrinsèque d’une valeur et de son caractère extrinsèque. Cette opposition manque de clarté et de pertinence. Voir UGTV, p. 77-78.
[8] Ces moralistes oublient d’ailleurs qu’il existe des aspects dans le kantisme qui le rapprochent de l’utilitarisme. Hare le montrait encore récemment dans Sorting out Ethics, en particulier dans le chap. VIII qui conclut l’ouvrage : « Could Kant have been an utilitarian ? » ?Nous citerons désormais ce livre en recourant à l’abréviation SOE, suivie du numéro de la page.?
[9] Cette opposition de la description et de la prescription court tout le long de l’œuvre de R. M. Hare. On voit, par l’exemple d’autres auteurs utilitaristes comme D. Holbrook, l’auteur de Qualitative Utilitarianism (New York / London, University Press of America / Lanham, 1988), qu’un effort d’ontologie qui voudrait se couper d’une réflexion politique ou économique n’aboutirait qu’à poser des problèmes artificiels et à ne rien comprendre des points les plus cruciaux. ?Nous citerons désormais le livre de D. Holbrook par les initiales QU.?
[10] An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, chap. XIV, éd. Harrison, Oxford, Blackwell, 1967, p. 298.
[11] « Sans le calcul, le principe d’utilité pourrait flotter inutilement sur l’océan des mots avec les autres fantômes de l’imagination » (Deontology, éd. A. Goldworth, Oxford, Clarendon Press, 1983, p. 30, 40, 50 et 58).
[12] Les auteurs de La théorie des jeux insistent avec beaucoup de finesse sur ce point : ordonner des préférences ne fournit pas « en soi une base de comparaison numérique des utilités pour une personne, ni de quelque comparaison que ce soit entre différentes personnes » (p. 20).
[13] N’est-ce pas d’ailleurs une telle rationalité dramatique que nous découvrons à l’œuvre dans l’agencement des rôles, tel que le conçoit B. Saint-Sernin dans Genèse et unité de l’action ?
[14] C’est à peine si l’on trouve encore le nom de Bentham dans la littérature utilitariste anglo-saxonne contemporaine ! R. M. Hare et J. C. Harsanyi se réfèrent beaucoup plus à Bayes qu’à Bentham. Ce sort n’est d’ailleurs pas tout à fait juste, comme on le verra par la suite. Ainsi, on peut noter, dès à présent, que, dans ses passionnants Essays on Ethics, J. C. Harsanyi peut même écrire un chapitre sur le comportement politique (political behavior), dont la critique des idéologies relève du Handbook of Political Fallacies, sans que la moindre allusion ne soit faite à Bentham.
[15] Voir, par exemple, MT, 97.
[16] Qu’on lise le texte de Bentham qu’on trouvera dans le premier volume de La formation du radicalisme philosophique d’É. Halévy, Paris, PUF, 1995, p. 307 : « Si, ayant une couronne dans ma poche, et n’ayant pas soif, j’hésite entre acheter une bouteille de bordeaux pour me désaltérer, ou la dépenser pour donner le moyen de vivre à une famille que je vois sur le point de périr, faute d’assistance, ?...? tant que j’hésite, les deux plaisirs de la sensualité d’une part, de la sympathie, d’autre part, ont exactement la valeur de cinq shillings, sont exactement égaux pour moi. »
[17] Voir La formation du radicalisme, vol. I, p. 305.
[18] Théorie des jeux et comportement économique, p. 36. Les auteurs ne se contentent pas d’affirmer une grande similitude entre les processus sociaux et économiques et la théorie des jeux ; « pour les problèmes économiques et sociaux, les jeux remplissent – ou devront remplir – la même fonction que les divers modèles géométrico-mathématiques ont assurée avec succès dans les sciences physiques ».
[19] C. L. Sheng renvoie évidemment à l’article écrit dans un numéro spécial par M. Allais dans les Annales des Mines, Dumas, 1955. Voir UGTV, 69-73.
[20] La Pléiade, p. 1184-1185, frag. 370.
[21] Le fait de s’imaginer à la place d’autrui, sans qu’on puisse s’en défendre.
[22] Ramenant presque toutes les morales à des morales de la sympathie, Bentham les avait traitées comme des adversaires de l’utilitarisme (voir Works, Bowring, I, 6-11).
[23] C. L. Sheng conteste cette distinction, non sans raison (UGTV, 36, 54).
[24] C’est du moins la thèse soutenue par Lacan dans le VIIe livre du Séminaire. Lacan redonne un sens profond à la culpabilité en éthique.
[25] En ce sens, pour retourner certaines rubriques de Lacan contre leur auteur même, l’utilitarisme relèverait moins d’une éthique des biens (dont il voit le prototype dans les conceptions éthiques d’Aristote) que d’une éthique du désir. En outre, ce que Lacan appelle la jouissance, qui implique le désir de dépasser le principe de plaisir, peut bien être interprété comme une version psychologique de la loi de l’utilité marginale décroissante.
[26] Cette notion, qui fait l’objet des deux derniers chapitres du livre A Utilitarian General Theory of Value, est évidemment conforme à celle de mode d’existence que l’on trouve dans l’utilitarisme millien.
[27] Qui ne regretterait pas cette perte d’ailleurs (QU, 90). D. Holbrook oppose la Desire Theory of Pleasure à la Sensation Theory of Pleasure, affirme que la dernière seule est mathématisable et peut prendre la forme d’un quantitative hedonism, mais qu’elle est absurde.
[28] Brandt, A Theory of the good and the right, p. 273. « Agis toujours comme si tu devais maximiser ton espérance de bien-être. »
[29] Dans le VIIe livre du Séminaire (p. 363-365), Lacan se sent et se situe légitimement plus près de Kant que de quelque sentimentalisme. Le désir est moins un sentiment que l’envers d’une loi.
[30] É. Halévy parle imprudemment de la longueur et de l’inutilité des manuscrits sur le langage. Voir La formation du radicalisme philosophique, Paris, PUF, 1995, vol. II, p. 257, n. 24.
[31] On ne peut plus se contenter de réciter les objections de Lacan, qui reprochait à l’utilitarisme de mésestimer la culpabilité. On trouve, chez les utilitaristes d’aujourd’hui, par exemple chez R. Brandt, dans A Theory of the Good and the Right (p. 272-273), qu’un rôle important est attribué à la guilt, précisément à une culpabilité définie à partir du désir. Vraie à l’époque où Lacan conduit son VIIe Séminaire, cette appréciation est devenue aujourd’hui extrêmement contestable. Il appartient aux gens de notre génération de la rectifier.
[32] Voir, sur ce point, l’Appendice II sur le calcul des peines et des plaisirs du Ier vol. de La formation du radicalisme philosophique, p. 307-309.
[33] Théorie de la justice, Paris, Le Seuil, 1987, p. 53.
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