2002
Cités
Éditorial
L’antisémitisme en France aujourd’hui
Yves Charles Zarka
Directeur de recherche au CNRS, où il dirige le Centre d’histoire de la philosophie moderne et le Centre Thomas-Hobbes. Il enseigne également la philosophie politique moderne et contemporaine à l’Université de Paris I - Panthéon-Sorbonne. Il est notamment l’auteur de La décision métaphysique de Hobbes. Conditions de la politique (Vrin, 1987 ; 2e éd., 1999), Hobbes et la pensée politique moderne (PUF, 1995 ; 2e éd., 2001), Philosophie et politique à l’âge classique (PUF, 1998), La questione del fondamento nelle dottrine moderne del diritto naturale, Naples, Editoriale Scientifica, 2000 ; L’autre voie de la subjectivité (Beauchesne, 2000), Figures du pouvoir : Études de philosophie politique de Machiavel à Foucault (PUF, 2001 ; 3e éd., 2001) ; Quel avenir pour Israël ? (en collab. avec S. Ben-Ami et al., PUF, 2001) ; Hobbes, the Amsterdam Debate (débat avec Q. Skinner, OLMS, 2001). Il a, également, récemment publié : Raison et déraison d’État (PUF, 1994) ; Jean Bodin : nature, histoire, droit et politique (PUF, 1996) ; Aspects de la pensée médiévale dans la philosophie politique moderne (PUF, 1999) ; Comment écrire l’histoire de la philosophie ? (PUF, 2001) ; Machiavel, « Le Prince » ou le nouvel art politique (PUF, 2001) ; Penser la souveraineté à l’époque moderne et contemporaine (en collab. avec G. Cazzaniga, Ets Vrin, 2002).
Le problème de l’antisémitisme est revenu au centre de l’actualité en France ces derniers mois. Ce retour ne s’est pas fait à l’occasion de la commémoration d’un événement passé ou d’un travail de mémoire, mais, comme on le sait, en raison du nombre important d’actes hostiles aux Juifs accomplis en France depuis septembre 2001, c’est-à-dire depuis le début de la seconde Intifada. Un ouvrage publié très récemment par l’Union des étudiants juifs de France et SOS Racisme,
Les Antifeujs. Le Livre blanc des violences antisémites en France depuis septembre 2000
[1], en dresse la liste. Celle-ci est significative, parce qu’elle décrit et date des actes graves et des propos racistes qui, par leur récurrence, attestent incontestablement le retour de comportements antisémites que l’on espérait définitivement rangés dans la mémoire d’un passé honteux. Cette liste fait également obstacle à toute négation facile de la réalité du phénomène, c’est-à-dire à sa réduction à une simple répétition accidentelle ou à un concours de circonstances. Cette situation inacceptable s’est beaucoup dégradée ces derniers jours avec les synagogues brûlées, les personnes agressées, et les écoles juives menacées. Fermer les yeux sur cet état de choses, ou s’en tenir à des propos d’indignation ou de compassion certes nécessaires mais insuffisants, comme l’ont fait certains politiques de droite comme de gauche, c’est évidemment s’interdire de le comprendre et, par suite, laisser se dégrader une situation grosse de dangers. L’antisémitisme est une immense puissance polymorphe de haine qui traverse l’histoire depuis plus de deux mille ans
[2]. Il s’adapte aux circonstances et aux temps et ne manque pas de laisser libre cours aux violences verbales et physiques les plus insupportables lorsque les conditions extérieures lui sont favorables
[3]. Certains feraient bien de méditer cette leçon de l’histoire. Il importe donc au plus haut point de tenter de comprendre ce qui se passe aujourd’hui en France pour tâcher d’y remédier sur les plans social et politique, pour éviter de se voir emporter par une vague qu’on aurait négligé de reconnaître à temps.
« Incendies de synagogues et d’écoles juives, agressions physiques, insultes, graffitis antisémites, menaces de mort, jets de pierres... ; 405 actes à caractère antisémites ont rythmé la vie de la communauté juive de France entre le 1
er septembre 2000 et le 31 janvier 2002. »
[4] Cette énumération semble nous faire revenir aux années noires de la première moitié du siècle passé. Cependant, je crois que l’antisémitisme d’aujourd’hui est très différent de celui d’hier. Deux éléments parmi beaucoup d’autres suffisent à le prouver. Premièrement, au tournant du XIX
e au XX
e siècle, l’antisémitisme était l’
œuvre de publicistes et de journalistes, mais aussi de politiques et de doctrinaires (de la pseudo-science des races). Autrement dit, il occupait une place importante dans l’espace public littéraire, scientifique et politique. Des propos antijuifs pouvaient être non seulement librement publiés, mais également proférés au Sénat ou à l’Assemblée nationale en toute impunité pour leurs auteurs
[5]. Deuxièmement, l’antisémitisme était lié à un nationalisme xénophobe. Il s’alimentait d’une idéologie de la guerre des races (l’Aryen contre le Sémite) sans merci. Il était également lié à un patriotisme opposé à la figure du juif conçu comme apatride et étranger radical, ennemi intérieur et force menaçante conspirant pour soumettre la France à une puissance extérieure et occulte. Or l’antisémitisme n’a aujourd’hui aucun de ces deux caractères : il n’occupe pas librement l’espace public (bien qu’il puisse prendre une forme masquée), il n’est pas lié, du moins pour celui que j’analyse en ce moment
[6], à un nationalisme exacerbé. À l’inverse, l’antisémitisme nouveau
[7] s’exprime à travers des actes illégaux commis le plus souvent par des individus qui exècrent toute figure du nationalisme français. Il est en effet souvent (mais non exclusivement) le fait de jeunes issus de l’immigration maghrébine qui s’identifient à la cause palestinienne parce qu’ils se sentent exclus de la société française, bien qu’ils y soient nés et y aient grandi. Et, pourtant, cet antisémitisme qui est une sorte d’Intifada à la française n’est pas absolument nouveau. Il reprend les thèmes ou, plus exactement, les fantasmes les plus traditionnels de la haine des Juifs : il reste donc, du moins virtuellement, ouvert à un antisémitisme latent qui a toujours existé dans certaines parties de la société française. Les ouvrages de Pierre-André Taguieff
[8], Raphaël Draï
[9] et Guy Konopnicki
[10] sont très éclairants sur ces questions.
Plusieurs facteurs interviennent dans la constitution de cette nouvelle figure de l’antisémitisme en France. Certains sont généraux, d’autres sont plus spécifiques à la société française.
Parmi les facteurs généraux, le premier tient au changement considérable apporté par la création de l’État d’Israël en 1948. L’antisémitisme ne peut plus être, après cette création, ce qu’il était avant. Le sionisme a en effet modifié l’image traditionnelle du Juif, et, en retour, l’antisémitisme s’est adapté à cette nouvelle configuration en prenant une dimension politique. Le second concerne le développement d’une idéologie de la délégitimation de l’État d’Israël dont les premières manifestations coïncident avec le premier moment de son existence. Cette délégitimation qui défigure la réalité historique a pris trois formes : l’islamique (liée à l’idéologie de la terre islamique dont il faut chasser tout ce qui ne relève pas de l’islam), la coloniale (avec la lecture du conflit israélo-palestinien à travers le modèle de la guerre d’Algérie) et, la dernière en date, sans doute la plus odieuse, l’antiraciste. Je n’insisterai ici que sur la troisième forme de délégitimation, la plus récente, parce qu’elle rend le conflit israélo-palestinien imaginairement transposable dans n’importe quelle autre partie du monde. Cette délégitimation soi-disant anti-raciste comporte deux facteurs. Le premier consiste à travestir le sens des catégories qui ont défini jusqu’à présent l’histoire juive : l’exil, la diaspora, le génocide, le droit de retour, etc. Le révisionnisme historique conjugue ici ses efforts avec la transposition imaginaire de ces catégories sur une histoire mimétique du peuple palestinien. Le second consiste dans ce que j’appellerai le complexe de Durban, c’est-à-dire l’inversion incantatoire de tout sens historique : l’inversion du sionisme en racisme, de l’État d’Israël en État nazi et des Juifs du monde entier en coupables des « péchés d’Israël ». C’est sur cette base que se constitue ce que P.-A. Taguieff appelle très justement « le monstre idéologique qu’est un “antiracisme antijuif” ».
À ces deux facteurs généraux s’ajoutent des facteurs particuliers à la société française. Ils sont liés aux conséquences actuelles de la guerre d’Algérie, ce qu’on pourrait caractériser comme l’effet retour de la décolonisation. Outre la tendance à interpréter le conflit du Proche-Orient dans les termes d’une guerre coloniale, il y a en effet l’insuffisante intégration à la société française d’une partie de la population issue de l’immigration, même au niveau de la seconde, voire de la troisième génération. Celle-ci se trouve particulièrement accessible au discours de l’intégrisme islamique dont l’antisémitisme est un élément central. C’est ainsi que certains peuvent non seulement s’identifier, comme défavorisés, à la cause palestinienne mais, en outre, croire qu’ils la servent en mimant l’Intifada d’Al-Aqsa dans une Intifada interne à la France.
Or ce qui me paraît devoir être combattu, c’est précisément le mécanisme qui alimente ce mimétisme, lequel est une haine des Juifs mais aussi un rejet des principes de la République. Les propos indignés des principaux dirigeants de l’État, actuellement en campagne électorale, n’y changeront rien, puisqu’ils ne se traduisent même pas par l’arrestation des auteurs des actes antisémites. Derrière les bonnes paroles et les déclarations d’inten-tion, il y a un grand laxisme que l’on a vu également se manifester en d’autres occasions ces derniers mois. Plus fondamentalement, les sources du mimétisme antisémite continueront à produire leurs effets tant qu’une dénonciation sans réserve ne sera pas effectuée des bombes humaines utilisées comme armes de guerre et idéalisées en martyrs, alors que leur seule réalité consiste en meurtres barbares qui visent à tuer pour tuer enfants, femmes, hommes simplement parce qu’ils sont de telle ou telle appartenance, juive en l’occurrence, éventuellement autres dans d’autres circonstances et tant que l’on continuera à laisser trop souvent se répandre toutes sortes de fausses rumeurs, comme les médias en véhiculent presque tous les jours, même si c’est pour les démentir peu après. Les actes antisémites en France remettent en cause la sécurité des personnes et des biens, la liberté civile et la liberté de culte, la teneur du lien social, c’est-à-dire les fondements mêmes de la République.
Un dernier mot, pour conclure : l’idée de tolérance des religions avait permis au XVIIe siècle de surmonter des conflits confessionnels en définissant les conditions de la coexistence civile des religions ; il faudrait de toute urgence définir les conditions d’une tolérance des communautés et même d’une tolérance des peuples, dont l’élément central serait la reconnaissance et le respect réciproque des droits, pour rétablir le sens de la coexistence intra-étatique et interétatique.
[1]
Paris, Calmann-Lévy, 2002.
[2]
Il y avait des formes d’antijudaïsme avant le christianisme ; cf. Jules Isaac,
Genèse de l’antisémitisme, Paris, Calmann-Lévy, 1956 ; Georges Nataf,
Les sources païennes de l’antisémitisme, Paris, Berg International, 2001. Cependant, c’est le christianisme qui a été l’une des principales sources des thèmes dominants de l’histoire de l’antijudaïsme. Pour l’histoire récente, on pourra consulter l’anthologie réalisée par Paul Airiau,
L’antisémitisme catholique aux XIXe et XXe siècles, Paris, Berg International, 2002, ainsi que, de Georges-Élia Sarfati,
Le Vatican et la Shoah ou comment l’Église s’absout de son passé, Paris, Berg International, 2000. Il importe cependant de noter que cette forme d’antijudaïsme est en très net déclin depuis que les papes Jean XXIII et Jean-Paul II ont supprimé de l’enseignement de l’Église toute référence aux thèmes traditionnels du « peuple déicide » et autres notions centrales de l’antijudaïsme. Mais il va de soi que d’autres courants idéologiques ou politiques (la doctrine de la pureté du sang, la pseudo-science des races, le nationalisme xénophobe, la théorie politique du complot, l’identification des Juifs et du pouvoir de l’argent, etc.) sont intervenus dans l’histoire passée et récente de l’antisémitisme jusqu’à ce sommet de barbarie qu’a été l’effroyable conception et mise en
œuvre de la « solution finale » par les nazis.
[3]
Pour ne s’en tenir qu’à la France, il suffit de se souvenir du développement de l’antisémitisme depuis la publication en 1886 de
La France juive d’Édouard Drumont jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale et de son rôle, d’une part dans l’affaire Dreyfus, d’autre part dans la formation de l’idéologie et de la pratique du régime de Vichy. Cf., entre autres, Zeev Sternhell,
La Droite révolutionnaire. Les origines françaises du fascisme, Paris, Le Seuil, 1978, Pierre Birnbaum,
Le mouvement antisémite. Un tour de France en 1898, Paris, Fayard, 1998, et Pierre-André Taguieff,
La couleur et le sang. Doctrines racistes à la française, Paris, Mille et Une Nuits, édition revue et augmentée, 2002.
[4]
Les Antifeujs, op. cit., p. 31.
[5]
Je recommande très vivement la lecture d’un ouvrage tout à fait extraordinaire de Michaël Prazan et Tristan Mendès France,
La Maladie no 9, Paris, Berg International, 2001. Cet ouvrage fait l’historique d’une rumeur qui s’est diffusée, à la fin de l’année 1920, selon laquelle la ville de Paris était victime d’une épidémie mortelle, véhiculée par les juifs d’Europe orientale. Le plus accablant de cette histoire, ce n’est pas que la presse s’en soit emparée, mais plutôt le fait que
La Maladie no 9 ait donné lieu à un débat au Sénat au cours duquel certains élus étaient intervenus pour soutenir la thèse du danger que les Juifs d’Orient, inassimilables à la civilisation occidentale et porteurs d’un virus mortel, faisaient courir à la société française. Cf. également Marie-France Rouart,
L’antisémitisme dans la littérature populaire, Paris, Berg International, 2001.
[6]
Il va de soi que mon analyse serait différente s’il s’agissait d’étudier le discours de l’extrême droite.
[7]
Je ne vois personnellement aucune raison de ne pas utiliser ici le terme d’ « antisémitisme ». Depuis sa formation, d’abord en allemand puis en français, dans le dernier quart du XIX
e siècle, le terme est défini à partir d’un emploi péjoratif et raciste de « sémite » pour qualifier par excellence, voire exclusivement, le Juif. C’est bien le sens que lui donnent aussi bien Édouard Drumont dans
La France juive, en 1886, que les doctrinaires de la pseudo-science des races. Même si la mythologie de la « guerre des races » ne saurait en aucune façon fournir une grille d’interprétation aux comportements antijuifs du début du XXI
e siècle, il n’en reste pas moins que la notion d’antisémitisme reste adéquate pour désigner, comme elle l’a fait depuis près d’un siècle et demi, des actes de haine et d’hostilité à l’égard des juifs considérés non comme des individus qui partagent une confession commune, mais comme une ethnie, un peuple ayant des traits communs bien qu’il ne réside pas sur un territoire unique.
[8]
La nouvelle judéophobie, Paris, Mille et Une Nuits, 2002.
[9]
Sous le signe de Sion. L’antisémitisme nouveau est arrivé, Paris, Michalon, 2002.
[10]
La faute des juifs, Paris, Balland, 2002.