2002
Cités
Introduction
Isabelle Laudier
Ingénieur civil de l’École nationale des Ponts et chaussées et diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris. Responsable de l’Institut CDC pour la recherche, elle prépare actuellement un doctorat de philosophie politique à l’EHESS de Paris ; ses travaux portent sur l’intérêt général.
Dans le dossier du nË 8 Cités, sur le thème « Le travail sans fin ? Réalités du travail et transformations sociales », était interrogée la place du travail au sein de nos sociétés contemporaines, et au-delà, dans un contexte de profondes mutations techniques, réglementaires et organisationnelles de celui-ci, sa finalité. Au travers de contributions variées abordant divers aspects de la réalité du travail aujourd’hui, ressortait de façon convergente la permanence d’un investissement humain au travail, outre les difficultés et les contradictions qu’il peut induire, outre également les nouvelles formes que cet investissement peut prendre. Les politiques publiques elles-mêmes, en réorganisant le temps de travail dans le sens de sa réduction, si elles libèrent un temps nouveau pour les individus, passent par le travail pour organiser des changements aux conséquences sociales plus larges. La centralité du travail, au sens de référent social encore actif, est donc toujours à explorer.
Ce constat nous conduit à un approfondissement, car parler de centralité du travail comporte de mul- tiples dimensions : économiques, sociales, politiques. Cette remarque n’est pas sans importance, car les évolutions économiques au cours de ces deux dernières décennies, en modifiant profondément les modalités de régulation du monde du travail, ont pu précisément affecter le contenu, ou la nature, de cette centralité. En effet, si historiquement – au sein de notre époque contemporaine – la lutte pour l’amélioration des conditions de travail s’est inscrite dans les mouvements de lutte pour l’égalité, pour une plus grande reconnaissance politique, bref d’approfondissement de la citoyenneté, on peut avancer l’hypothèse aujourd’hui d’un relâchement entre ces combats. L’intrication du travail et du politique peut sembler, sous la pression des évolutions qui caractérisent l’économie actuelle (concurrence, individualisation, flexibilité, précarité), se dénouer au profit d’un objectif d’emploi « à tout prix », important, mais dont l’analyse nous dévoile des limites.
D’où la question posée dans ce débat du lien entre travail et citoyenneté ; en d’autres termes : qu’en est-il aujourd’hui de l’accès à l’emploi, des conditions de travail et, de là, des possibilités d’expression démocratiques, ou encore de la citoyenneté ? Quatre contributions sont ici réunies, sans prétention à l’exhaustivité, mais avec la simple ambition de susciter le débat, en commençant dans le premier texte par un passage rétrospectif sur la Grèce ancienne, exemple polaire inverse du cas contemporain, mais où travail et citoyenneté n’apparaissent finalement pas si éloignés. La deuxième intervention pose la question des conséquences sociales et politiques du glissement sémantique, observé dans le discours public, du travail vers l’emploi. La troisième contribution décrit les mécanismes de la construction de la catégorie des chômeurs, qui devient cruciale, tant dans la définition des politiques publiques, du concept d’emploi, que dans le positionnement des « sans-travail » au sein de la société. Enfin, le quatrième texte nous livre un regard critique sur le discours de l’entreprise citoyenne où, par l’intégration des catégories du politique dans le champ économique, est profondément remise en cause la citoyenneté dans sa dimension politique.
Travail et citoyenneté en Grèce ancienne
CLAUDE MOSSé
ISABELLE LAUDIER. — Dans la démocratie athénienne, quelle était la réalité des citoyens participant à la vie de la cité par rapport au travail ?
CLAUDE MOSSé. — La réponse n’est pas simple, car nous ne disposons malheureusement ni de statistiques, ni de recensements pour la période d’apogée de la démocratie athénienne (V
e-IV
e siècles). Il faut donc se contenter du témoignage des textes littéraires et de quelques rares inscriptions. Parmi ces témoignages, je retiens les paroles que Xénophon prête à Socrate. Celui-ci faisait remarquer à un jeune homme lui avouant sa crainte de prendre la parole devant l’assemblée du peuple, dont dépendaient les prises de décisions concernant la vie de la cité : « Quels sont ces gens qui t’intimident ? Des foulons, des cordonniers, des charpentiers, des forgerons, des paysans, des commerçants, des trafiquants de l’agora qui ne pensent qu’à vendre cher ce qu’ils ont acheté à bas prix ; car ce sont tous ces gens-là qui composent l’assemblée du peuple. »
[1]
Une inscription énumérant les salaires versés aux ouvriers qui travaillaient sur le chantier de l’Erechtheion témoigne par ailleurs que figuraient parmi les canneleurs de colonnes, aux côtés d’étrangers et d’esclaves, des citoyens désignés par leur démotique (le nom du dème, circonscription territoriale à laquelle tout citoyen était rattaché) qui recevaient un salaire analogue.
Il est donc plus que certain qu’une grande partie des quelque trente mille citoyens que comptait Athènes à la fin du Ve siècle étaient des « travailleurs ».
I. L. — On observe donc une contradiction entre le discours des philosophes méprisant le travail et la réalité de la société grecque ; y-a-t-il une explication à cette contradiction ?
C. M. — Il est clair qu’il y a là une contradiction entre une réalité sociale et politique, conséquence d’une évolution qui, à Athènes, avait élargi le nombre de ceux qui participaient à la vie politique et le mépris affiché par les philosophes pour le travail. Il faudrait cependant nuancer ce mépris.
Le même Socrate qui conseillait à son jeune disciple de ne pas redouter une assemblée formée de gens sans éducation s’intéressait par ailleurs aux technai, au savoir technique des artisans avec lesquels, si l’on en croit Platon, il aimait à s’entretenir. Mais, à ses yeux, ce savoir technique ne permettait pas de se prononcer sur ce qui était juste et bon pour la cité. Une telle sûreté de jugement impliquait une éducation et une formation nécessairement réservée à une élite.
Pour d’autres, moins exigeants que Socrate (Platon), c’était la richesse et les loisirs qu’elle assurait, qui devait donner accès au pouvoir politique et, de fait à la citoyenneté. En étaient exclus de ce fait les pauvres – la majorité –, contraints de travailler pour vivre. Car cette nécessité les rapprochait de ceux qui par nature étaient voués au travail, les esclaves. L’esclavage était une réalité de la société athénienne, même s’il est pratiquement impossible d’évaluer le nombre des esclaves par rapport au nombre des citoyens. Ils étaient nombreux à travailler sur les grands domaines fonciers, et dans certains vastes ateliers d’armurerie ainsi que dans les mines du Laurion. De petits paysans et de petits artisans pouvaient aussi posséder un ou deux esclaves qui travaillaient à leurs côtés. De là l’idée que dans une cité idéale le travail manuel devait être réservé aux esclaves. De là aussi l’affirmation que dans une telle cité les travailleurs manuels ne devaient pas jouir de la qualité de citoyen.
I. L. — Quelles étaient les différentes analyses des métiers ? Peut-on expliquer politiquement ces nuances dans l’appréciation des différentes catégories de métiers ?
C. M. — Il importe en effet de faire aussitôt une distinction entre, d’une part, les activités artisanales et marchandes, et, d’autre part, le travail de la terre. Les sociétés grecques étaient à l’origine des sociétés essentiellement rurales. La ville était le centre de la vie religieuse et politique de la cité. Mais les citoyens étaient dans leur quasi-totalité des propriétaires fonciers, exploitant souvent de leurs mains des domaines de faible étendue. De ce fait, le travail de la terre était tenu pour digne d’un homme libre. Dans les comédies d’Aristophane, ce sont les paysans qui expriment les sentiments d’hostilité à la guerre que partage le poète. Xénophon, dans l’Économique, vante les avantages du travail de la terre qui fait des hommes vigoureux, à la peau tannée, et de bons soldats ardents à défendre le sol de la patrie.
En revanche, artisans et commerçants sont souvent décriés. L’artisan qui vit dans l’ombre des ateliers ne saurait acquérir cette vigueur qui est celle du paysan. Par ailleurs, alors que le paysan travaille pour se nourrir et nourrir sa famille, l’artisan, lui, fabrique des objets qui ne répondent pas à sa consommation personnelle. Par là, il se place dans la dépendance d’autrui, celui auquel est destiné le produit de son travail. Le mépris pour les artisans, de ce fait, ne distingue pas entre le petit cordonnier qui fabrique des sandales à la commande et le possesseur d’une tannerie employant une vingtaine d’esclaves, tel le fameux « démagogue » Cléon, brocardé par Aristophane.
Toutefois, l’artisan, parce qu’il est possesseur d’une technè, d’un savoir, inférieur certes, mais réel, est moins méprisé que le commerçant, que l’intermédiaire qui ne produit rien, qui vend cher ce qu’il s’est procuré à bas prix. Il n’est pas indifférent par ailleurs que le commerce maritime soit majoritairement exercé par des étrangers, même si les citoyens riches n’hésitent pas à prêter de l’argent à ces commerçants avec l’espoir d’en retirer un intérêt élevé et à fréquenter ce monde de l’emporion dont le Pirée était le centre.
I. L. — Historiquement, quel fut le rôle des petits « travailleurs » dans la démocratie athénienne, notamment dans le cas des tentatives de prise de pouvoir par les oligarques ?...
C. M. — Si l’on passe du domaine de l’idéologie à celui de la réalité historique, pour autant qu’on puisse l’appréhender, force est de constater que pendant près de deux siècles ce sont des citoyens qui, dans leur grande majorité, étaient contraints de travailler pour vivre, qui participèrent efficacement à la vie politique d’Athènes.
Ce problème a fait l’objet de nombreux débats parmi les historiens. Certains ont nié la réalité de cette participation en s’appuyant sur d’évidentes constatations : le fait que, sur 25 000 à 30 000 citoyens, seule une minorité se déplaçait pour assister aux séances de l’assemblée, puisqu’un quorum de 6 000 présents était nécessaire pour le vote de certaines décisions importantes ; le fait aussi que, pour s’adresser à plusieurs milliers de personnes, il fallait être pourvu d’un certain talent oratoire et que par conséquent, en dépit de leur droit à la parole, la plupart des citoyens se contentaient d’écouter passivement les orateurs quasi professionnels qui s’affrontaient à la tribune. Tout cela n’est pas niable. Il n’en demeure pas moins que, lorsque par deux fois, à la fin du Ve siècle, les adversaires de la démocratie, à la faveur des défaites subies par Athènes, réussirent à renverser le régime et à exclure du corps civique la masse des citoyens pauvres, ils se heurtèrent à une ferme résistance.
En 411, ce furent en effet les soldats et les marins de la flotte, ces derniers recrutés parmi les citoyens trop pauvres pour se procurer la panoplie de l’hoplite, qui destituèrent les stratèges ralliés aux oligarques et en élire d’autres fidèles au régime, provoquant ainsi la chute de l’oligarchie à Athènes. En 404, ce fut un régime encore plus fermé qu’imposèrent les adversaires de la démocratie, soutenus par les spartiates. Là encore, ils se heurtèrent à la résistance du petit peuple athénien et des gens du Pirée. Après quelques mois de guerre civile, la démocratie fut rétablie. Dans le discours, rapporté par Xénophon, que prononça devant l’assemblée Thrasybule, le chef des démocrates réfugiés au Pirée, les prétentions des riches à vouloir commander sous prétexte qu’ils étaient plus intelligents et plus courageux que la masse des pauvres étaient fermement dénoncées.
Cette double mobilisation du petit peuple contre ceux qui prétendaient confisquer le pouvoir témoigne de la force du sentiment démocratique chez ces paysans, ces artisans, ces petits marchands de l’agora et du Pirée ainsi que de la valeur qu’ils accordaient à leur appartenance à la communauté civile. Il faut donc se garder de prendre pour argent comptant les professions de foi d’une élite qui prétendait priver de la citoyenneté ceux qui étaient contraints de travailler pour vivre. Lorsque, quelques années après la seconde restauration de la démocratie, un orateur en vue prétendit faire passer un décret réservant la qualité de citoyen aux seuls propriétaires de terre, il se heurta à l’opposition de l’assemblée et le décret fut repoussé. Preuve qu’à Athènes les artisans et les commerçants étaient des citoyens comme les autres.
CATHERINE LéVY
« Lorsque moi j’emploie un mot, répliqua Humpty Dumpty d’un ton de voix quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu’il me plaît qu’il signifie... ni plus ni moins.
« La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire. La question, riposta Humpty Dumpty, est de savoir qui sera le maître... Un point, c’est tout. »
Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir.
ISABELLE LAUDIER. — On observe ces dernières années un glissement, dans l’analyse des problématiques du travail, d’une rhétorique du travail vers une rhétorique de l’emploi (politiques d’aide à l’emploi, marché de l’emploi...). Selon vous, que recouvrent ces deux termes et pourquoi ce glissement ?
CATHERINE LéVY. — Travail, emploi, deux termes dont l’usage a singulièrement évolué depuis deux décennies ; bien qu’ils ne soient pas équivalents, par une sorte de glissement, petit à petit dans le langage commun, administratif et même sociologique, l’emploi s’est substitué au travail. L’emploi, en devenant un nouvel équivalent général, a pris la place antérieurement occupée par le travail, avec une ampleur directement proportionnelle à l’augmentation du nombre de licenciés, et donc de chômeurs, et à la pénurie croissante d’emplois.
La nouvelle place occupée par l’emploi dans le discours et donc dans les représentations sociales n’est pas seulement la conséquence de sa pénurie, mais bien plutôt l’expression de nouvelles logiques patronales, d’un « nouvel esprit du capitalisme »
[2]. Pourtant, les extensions des deux notions ne sont pas les mêmes : l’emploi est localisé, il est dans l’entreprise, il est lié à un revenu, à un individu, éventuellement à un statut. Le travail, si l’on veut bien entendre par là l’organisation de la production, c’est-à-dire de l’activité qui produit les marchandises (et les services), imprime sa marque à la société, est la matrice des rapports sociaux. Le travail est référé au salaire, aux salariés et ne peut être confiné dans l’entreprise. Le salarié, par son salaire même qui est aujourd’hui socialisé pour une large part, est à la fois dans et hors de son lieu de travail. L’usage actuel du terme « emploi » ne permet pas de rendre compte de la réalité sociale ; les rapports sociaux sont, avec l’équivalent « emploi », enfermés dans l’entreprise. Celle-ci, depuis quelques années, est présentée comme une entité autonome dotée d’une logique propre et détachée des réalités sociales. Dans cette représentation, elle est aussi le lieu, non plus d’un collectif de travail, mais d’individus formant un tout appelé « ressources humaines ». Et le champ du social est ainsi amputé du travail, des travailleurs, de l’organisation du travail, du salaire et de la production.
Un détour par l’histoire récente s’avère d’ailleurs nécessaire pour saisir les luttes politiques et sociales, les périodes au cours desquelles elles apparaissent, qui les utilisent et comment. Les idéologies en cours dans les années 1970, comme la « nouvelle » philosophie, avaient, en effet, préparé le nouveau paysage des années 1980. On avait assisté à un double mouvement : une modification des représentations de la classe ouvrière, d’une part, et d’autre part un aplatissement de la société qui apparaissait comme un tout homogène entièrement ébarbé des classes sociales et des conflits. Si les représentations évoluent elles aussi, souvent en retard sur la réalité, il faut se méfier des représentations qui masquent la réalité du travail et prennent la partie pour le tout. Il est certain que la classe ouvrière s’est modifiée, c’est là une évidence empirique, non seulement dans sa composition car la quantité de femmes au travail n’a cessé d’augmenter depuis un siècle, ainsi que l’arrivée d’ouvriers étrangers destinée à combler le manque de main-d’œuvre dans les emplois les plus dangereux, mais aussi dans la nature des tâches, des travaux à accomplir. Mais la classe ouvrière n’a d’ailleurs jamais constitué un ensemble homogène.
I. L. — Comme vous l’abordez déjà dans la première question, travail et emploi correspondent à des réalités différentes et, surtout, à des visions de la société différentes. Pourriez-vous développer les conséquences de cette distinction travail-emploi sur les structures sociales ?
C. L. — La substitution, partielle, de la notion d’emploi à celle de travail demande, en effet, un examen des significations de ces termes et des réalités qu’ils recouvrent dans la période actuelle. Le travail est un objet d’étude complexe, un ensemble de réalités qui s’entrecroisent, et qu’il faut traquer dans toutes leurs manifestations et leurs effets. Le travail, c’est le temps que l’on passe au travail, le temps que l’on a passé à apprendre pour travailler, c’est aussi l’effort, le froid, les ordres, la chaleur, le statut social, la fatigue du corps, des yeux, des postures, des mouvements, l’ennui, la morale, la fierté du travail bien fait, les lieux, la lumière, les sensations, les amis, les ennemis, le contrôle social, la hiérarchie, « les doigts en ciseaux qui tiennent la gauloise de la pause », les syndicats, les machines, le bruit, les outils, le médecin, l’hopital, la grève, la foule, la rue, la ville, le paysage...
Le travail est ce qui façonne et modèle notre société. Pour rendre le monde de la production et le travail lisible ou visible, il ne s’agit pas de pointer un fait, de désigner un événement, d’autant plus inexplicable qu’il est désigné comme un élément isolé d’un puzzle, mais d’inscrire le fait, l’événement, sur un « plan d’immanence »
[3]. Un article, une photo d’un poste de surveillance ou d’une chaîne de montage ne rendent pas compte de l’entretien des machines, du grattage des tuyaux, du nettoyage des cuves, de la manutention, de la vitesse implacable de la chaîne, de la tension, de la fatigue des yeux rivés à l’écran, de l’ennui des tâches de manutention, des poignets usés des caissières des grandes surfaces, pas plus que des entreprises sous-traitantes des zones franches, des bidonvilles-cargos avec leurs matelots faméliques et leurs passagers clandestins, ou des paysans du Tiers Monde dépossédés de leurs terres. La représentation d’un poste de travail ne dit rien par elle-même ; elle ne prend sens que par l’analyse des maillons d’une chaîne qui, seule, peut rendre compte de la totalité des opérations et des relations qu’elles entraînent, ou du moins suggérer qu’elles existent.
La notion d’emploi n’autorise aucune de ces analyses. En réduisant le travail à une fonction, à un poste, elle tend à masquer la matérialité du travail et à occulter le caractère conflictuel des rapports sociaux qui le déterminent.
L’emploi autorise à classer les « demandeurs » en employables et inemployables, en fonction d’une évaluation de leurs « compétences ». Le terme de « compétence », jamais clairement défini autrement que par des savoirs, savoir-être, savoir-faire, est constellé d’exigences qui rendent de plus en plus flou le portrait de l’employable. Par contre, la qualification, appliquée au travail, ne peut certes épuiser la totalité des compétences, mais possède la vertu d’être une appellation contrôlée collectivement
[4].
L’emploi, parce que rare, devient un « bien » difficilement accessible et sous certaines conditions. Ceux qui en sont privés finissent par apparaître comme des « pauvres » ou des « exclus », par accident sans doute. Et les politiques de l’emploi interviennent pour « réduire la fracture sociale », les inégalités. Mais il ne suffit pas de créer des emplois, si ceux-ci ne sont référés à un salaire, que de manière fractionnelle ou partielle ; ils ne peuvent aucunement jouer le rôle de réducteur des inégalités. Et le travail n’est plus le creuset de l’identité sociale ni le vecteur d’un rapport social.
Les rapports sociaux, fondés sur le système de distribution des biens produits par le travail humain, sont à l’articulation de deux logiques contradictoires, au lieu où se gère l’équilibre de cette distribution. Cet équilibre est sans cesse remis en cause, réajusté en permanence en fonction des rapports de force qui s’instaurent, des affrontements à plus ou moins grande échelle. La notion de travail associée à la production capitaliste permet de comprendre comment le capital peut menacer le travailleur de « le rendre superflu »
[5], et, dans la concurrence qu’elles se font, les entreprises rivalisent « entre elles à qui pourra licencier le plus... »
[6]. Le travail, c’est aussi l’organisation des résistances, les formes qu’elles prennent, les changements qu’elles entraînent. C’est aussi la géographie et l’histoire
[7].
La référence aujourd’hui dominante à l’emploi a fini par gommer ces conflits, ces enjeux. Le mot « travail » n’est guère plus utilisé que dans des expressions comme « le coût du travail », euphémisme qui consacre un consensus sur la baisse des salaires, ou encore la « réglementation du travail » qu’il faut supprimer car elle entrave le développement. Cette terminologie tend à faire disparaître le terme « travail » au profit du mot « emploi » dont les références, dans le contexte actuel, sont essentiellement normatives. La relation entre un travail et un salaire se serait transformée en une relation entre emploi et revenu, transformation importante si l’on veut bien accepter les hypothèses de départ ; le travail salarié se lit dans l’ensemble des rapports sociaux, le revenu n’indique qu’un montant individuel de ressources, déconnecté de cet ensemble dont les sources sont différentes (rente foncière, revenus du capital, revenus de l’aide sociale et, bien sûr, revenus du travail). Si les montants des salaires horaires ont été, depuis longtemps, imposés par des luttes collectives (grèves, bourses du travail, etc.) puis garantis par l’intervention de l’État, les montants des revenus alloués aux chômeurs en fin de droits (aux allocations) n’ont fait l’objet d’aucune négociation. Un revenu minimum a été institué par l’État, qui affirme ainsi un droit. Il s’agit d’un droit à une garantie de revenu minimum exigible par tout résident
[8] au chômage de longue durée, mais d’un droit conditionnel ; en effet, il faut, pour l’obtenir, signer un contrat impliquant des obligations « individualisées ».
Le travail, comme enjeu de conflits, portant sur l’organisation du travail, le montant des salaires, les conditions de travail, etc., a produit, au cours de l’histoire, des bouleversements dans le salariat. L’emploi – dans sa représentation actuelle – ne peut donner lieu à de tels bouleversements. Il se traduit essentiellement par une revendication purement quantitative : l’emploi pour tous. La prime pour l’emploi concrétise ce glissement ; elle entérine une forme de droit individuel au revenu subordonné à l’occupation d’un emploi et, ce faisant, relègue le droit au travail au second plan. Elle évacue aussi la dimension politique portée par la revendication du droit au travail.
I. L. — Ce dernier point est très important et permet d’introduire une troisième question, qui nous ramène au fil directeur de ce débat « Travail et citoyenneté ». En effet, pourriez-vous nous rappeler cette dimension politique essentielle inhérente au droit au travail, qui se trouverait distendue aujourd’hui dans le droit à l’emploi ? Droit au travail, droit à l’emploi : qu’en est-il ?
C. L. — Le droit au travail s’intègre au sein des droits que l’on appelle sociaux et qui, dans l’histoire de la société française, ont été le résultat de mouvements puissants, parfois insurrectionnels, et de concessions des classes dirigeantes accordées pour maintenir la paix sociale ; l’école est l’une des versions les plus élaborées de la mise en œuvre d’un droit social. Les étapes de la formalisation des différents droits sociaux peuvent être retracées depuis 1789, les révolutions et les grèves du XIXe siècle, 1936, la Libération, etc. Ces droits sociaux vont porter sur les retraites, les accidents du travail, la journée de travail, la sécurité sociale...
Si le droit à l’emploi est une revendication récente, le droit au travail est en débat depuis 1789, quand « la Révolution tend à rien moins que la suppression de la pauvreté et au remplacement de toute charité privée par un ambitieux système d’assistance publique »
[9]. Le détour historique s’impose car existent, dès cette époque, tous les ingrédients qui alimentent les débats actuels.
Montesquieu et les physiocrates avaient déjà invoqué, plusieurs années auparavant, le fait que le droit de secours en faveur des pauvres était un facteur favorable pour le développement de l’économie. Dès 1790, La Rochefoucault-Liancourt propose dans son plan de travail « les secours en travaux pour les pauvres valides et les pensions à domicile pour les non-valides »
[10]. Cette formule se transforme, avec la Législative, en un droit : « Tout homme a droit à sa subsistance par le travail s’il est valide, par des secours gratuits s’il est hors d’état de travailler »
[11] ; la réflexion sur les « citoyens indigents » s’enrichit de textes de loi qui dissocient « criminalité » et « pauvreté » ; la notion de mendicité disparaît et « afin de ne pas avilir les dernières classes du peuple », le « soin des infortunés et des criminels » ne peut être confié aux mêmes personnes. Ce sont les décrets de la Convention qui organisent la réalité des « secours publics » et qui en font « une dette sacrée » de la société à l’égard des « citoyens malheureux ». Elle met en
œuvre « un revenu minimum » de 10 sous par jour pour les malades (+ 6 sous par enfant de moins de 10 ans) ; puis, avec le reflux thermidorien apparaît la « moralisation » des secours qui ne doivent être accordés qu’aux « vrais indigents », et la protection du droit individuel s’élabore contre le droit social. Si, à aucun moment, la Révolution ne remet en cause le droit de propriété, Robespierre affirme que « la première loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister (...), la propriété n’est instituée ou garantie que pour la (société) cimenter »
[12]. Il s’agit d’assurer un revenu d’existence à tout citoyen, mais un revenu qui est un « droit » et qui, par cette nature, se distingue de l’aumône. C’est en 1793-1794 que les « ateliers de travail » sont créés pour permettre aux femmes dont les maris sont engagés dans l’armée révolutionnaire de vivre avec un salaire, sans avoir recours à l’aumône ; elles sont 4 000, à Paris, à travailler dans ces ateliers d’État qui fabriquent des munitions. C’est le premier moment où le droit social apparaît dans la construction d’un programme politique, mais ce droit n’est pas, contrairement à ce qui se passe en 1848, exigible
[13]. En effet, dès le premier jour, le gouvernement provisoire de février 1848 « s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail (...) et du travail à tous les citoyens »
[14]. L’ensemble des positions de l’époque montre la diversité des contenus du « droit au travail ». Louis Blanc et les socialistes reprennent l’idée de la Convention selon laquelle le droit au travail, la sécurité qu’apporte salaire et le rejet de l’assistance sont les conditions de la liberté. Mais son application nécessite la remise en cause du droit de propriété ; en effet, pour que les chômeurs aient un travail, ils se proposaient de « nationaliser » les Compagnies de chemins de fer ; c’était le but de la constitution des ateliers nationaux. C’est l’échec de la nationalisation qui a dénaturé ces derniers. Pour les libéraux
[15], le droit au travail représente donc une attaque directe du droit à la propriété. Lamartine et les républicains modérés conçoivent le droit au travail comme un droit supplétif ; l’État n’intervient qu’en cas de défaillance
[16] : « Nous entendons, par “droit au travail”, le droit de ne pas mourir de faim, non pas le droit à tout travail, mais le droit à l’existence. »
Les droits sociaux vont s’articuler sur cette idée que la société se doit de réparer une inégalité de départ et s’inscrire dans notre histoire à la faveur des mouvements et des luttes sociales et politiques. C’est donc le principe de redistribution qui devient, dans la pratique, le garant de l’égalité. Principe mis en œuvre en 1944, par exemple, avec la création des services publics qui devaient garantir cette égalité d’accès aux droits.
Le droit au travail est un droit reconnu mais non exigible dans l’organisation économique actuelle ; il a toujours comme corollaire, dans les revendications ouvrières, le « droit au chômage ». En effet, si le « travail » est un droit exigible, il remet en cause le propriétaire de ce travail, donc la propriété de l’employeur ou encore le capital. Le droit au chômage (aux allocations de chômage) pourrait être interprété comme la contrepartie de la reconnaissance du droit au travail qui permet de préserver le droit à la propriété privée. Ce qui est reconnu et exigible, c’est le droit à l’existence en l’absence de travail. C’est sans doute dans ce sens qu’il faut envisager l’apparition du droit à l’emploi qui est mentionné dans les Constitutions de 1946 et 1958. Mais, dans les dernières années, la substitution de l’emploi au travail a modifié aussi le contenu du droit à l’existence ; les différents gouvernements ont affiché des objectifs de « plein emploi » et ont mis en pratique des politiques « actives de l’emploi » qui donnent un autre sens au droit à l’emploi et au revenu. Ce droit est, de nos jours, devenu conditionnel. En effet, le revenu « minimum » et les allocations de chômage sont conditionnés par une obligation d’activité. Ce droit à l’emploi et donc à un revenu et à l’existence, que l’on peut intégrer à la catégorie des droits sociaux, est donc fondé sur un contrat (contrat d’insertion, contrat d’activité) individuel entre le « sans-emploi » et l’institution. Dans quelle mesure sa conditionnalité en fait encore un droit ? Dans quelle mesure l’individu, en situation de demandeur dans l’espace de l’échange marchand et non devant la justice, peut-il exiger un droit ?
La dernière mesure liée à la notion d’emploi, la prime pour l’emploi, s’éloigne encore de la conception selon laquelle le droit à l’emploi est une garantie collective que l’État s’engage à promouvoir à travers ses politiques. La prime pour l’emploi entérine l’idée que le travail est d’abord soumis aux impératifs de l’économie de marché, que l’État s’interdit désormais de réguler. La prime pour l’emploi ne garantit pas le droit au travail, mais le droit à un revenu d’assistance pour ceux qui travaillent. Il ne s’agit plus de garantir des conditions de travail et de salaire acceptables pour les salariés, mais de suppléer ou d’organiser les défaillances les plus criantes des rapports marchands. Avec la prime pour l’emploi, l’emploi – sous quelque forme que ce soit – devient une fin en soi au lieu d’être d’abord, comme cela a été le cas jusqu’à présent, la forme sous laquelle s’est progressivement constitué un statut salarial permettant de concrétiser le droit au travail.
« Emploi et chômage : quelles statistiques pour quel travail ? »
PIERRE CONCIALDI
ISABELLE LAUDIER. — Parmi les indicateurs qui rythment le débat public, la statistique du chômage occupe une place de premier plan. Cette statistique, en tant que construction comptable, dépend d’un certain nombre de définitions et de critères, qui résultent de choix particuliers. Pouvez-vous nous développer la logique de cette comptabilisation ?
PIERRE CONCIALDI. — La statistique officielle du chômage, « le » chiffre du chômage qui nourrit régulièrement les commentaires, correspond au nombre de « demandes d’emploi en fin de mois » (DEFM) enregistrées à l’ANPE. Jusqu’en 1975, on parlait des « demandes d’emploi non satisfaites » (DENS). Cette terminologie qui mettait en exergue les manques engendrés par le chômage n’a pas survécu à l’explosion du chômage. La dénomination platement administrative retenue aujourd’hui rend cependant bien compte de la réalité de cette statistique. L’indicateur du chômage suit en effet les variations d’une catégorie administrative dont les effectifs évoluent sous l’influence de trois facteurs : les règles administratives qui contribuent à la définition de cette catégorie, les comportements des chômeurs et les pratiques d’enregistrement de ces demandes par l’office de placement.
Trois critères généraux sont retenus pour classer les demandeurs d’emploi : être sans emploi, en rechercher un et être immédiatement disponible pour l’occuper. Les règles administratives qui précisent les conditions d’application de ces critères aboutissent aujourd’hui à la construction de huit catégories de demandeurs d’emploi. Mais tous ces demandeurs ne sont pas pour autant des « chômeurs ». Sont d’abord exclus du baromètre du chômage ceux qui sont en stage ou en formation, les chômeurs en maladie, ainsi que ceux qui occupent un emploi « régulier » (les contrats aidés comme les CES étant inclus dans cette catégorie d’emploi). Parmi les demandeurs restants, l’indicateur officiel exclut également ceux qui recherchent un emploi à temps partiel ou un emploi temporaire pour ne retenir que les personnes qui recherchent un emploi à temps plein à durée indéterminée. Seule une catégorie, parmi les huit existantes, est ainsi retenue pour la confection de l’indicateur « officiel » de chômage et présentée comme centrale dans les analyses.
Ces règles ont évolué dans le temps et il serait fastidieux de dresser le catalogue de ces « petits arrangements » avec les statistiques. Parmi les exemples les plus significatifs, on peut citer la création des dispenses de recherche d’emploi (DRE) en 1985. Ces chômeurs âgés (de plus de 57 ans et demi ou de plus de 55 ans sous certaines conditions) sont dispensés de recherche d’emploi et disparaissent des statistiques. Plus récemment, une distinction a été établie en 1995 entre les personnes qui exercent une « activité occasionnelle ou réduite » de plus ou moins de 78 heures, écartant du baromètre du chômage celles qui ont travaillé plus de 78 heures dans le mois et qui ne sont plus considérées comme « immédiatement disponibles ».
Les comportements d’inscription des chômeurs dépendent étroitement de leurs attentes par rapport à l’office de placement. Jusqu’en 1938, par exemple, les femmes dont le mari travaillait ne pouvaient tout simplement pas s’inscrire au chômage et, si elles avaient droit à une indemnité, c’était leur mari qui la percevait ! On comprend que la modification de cette législation ait fait augmenter les effectifs de chômeuses
[17]. Ces avantages matériels sont aujourd’hui réduits. Avec les réformes de la Sécurité sociale et la généralisation depuis une vingtaine d’années de l’accès à certaines prestations (maladie, famille), l’ANPE a perdu un de ses principaux facteurs d’attraction. Restent deux autres motivations non négligeables : le besoin de reconnaissance administrative du statut de chômeur, ou l’aide attendue dans la recherche d’emploi. Ceux qui doutent – à tort ou à raison – de l’efficacité de l’ANPE n’iront probablement pas s’inscrire. Il en est de même pour ceux que l’on nomme les « travailleurs découragés » et qui n’ont guère d’espoir rapide de retourner à l’emploi. Enfin, la démarche d’inscription peut être aussi plus ou moins aisée. Après la création de l’ANPE en 1967, le développement des implantations de l’Agence s’est traduit par une croissance très rapide du nombre de chômeurs enregistrés, suscitant une polémique sur le « vrai » chiffre du chômage. Plus récemment, le transfert des inscriptions des demandeurs de l’ANPE vers les ASSEDIC a donné naissance à un débat de même nature. Certains ont ainsi souligné que les chômeurs non indemnisés – notamment parmi les jeunes ou les femmes qui reprennent un emploi – pourraient être freinés dans leur démarche d’inscription, ne voyant pas quel intérêt il y aurait pour eux à aller d’abord s’inscrire à l’ASSEDIC avant de se présenter à l’ANPE comme l’exige désormais la procédure
[18].
Enfin, les pratiques d’enregistrement des demandes et de gestion de la liste des demandeurs d’emploi sont plus difficiles à analyser et à cerner avec précision. On sait cependant que les programmes de convocation massive des chômeurs de longue durée
[19] se traduisent par une augmentation du nombre de radiations administratives et aussi par une diminution du nombre de chômeurs de longue durée. Les chômeurs qui ne répondent pas à la convocation de l’ANPE sont en effet radiés et leur durée du chômage remise à zéro, même s’ils se réinscrivent très rapidement.
Ces règles, ces comportements et ces pratiques évoluent donc avec le temps et c’est au confluent de ces diverses logiques que se construit la catégorie administrative du chômage. L’attention se porte souvent sur les changements de nature réglementaire parce qu’ils sont les plus visibles et qu’ils nourrissent assez facilement le soupçon de « manipulation » qui pèse sur le chiffre du chômage. Les comportements des demandeurs d’emploi font aussi l’objet de débats qui reprennent l’image récurrente du chômeur « volontaire », nourrissant les discours sur les « faux chômeurs ». Au cours des dernières années notamment, ce sont les pratiques d’enregistrement des demandeurs d’emploi qui ont suscité une polémique. Ce débat est parti du constat que la proportion de demandeurs d’emploi à la recherche d’un emploi atypique (temps partiel, emploi temporaire) a grimpé en flèche depuis quatre ans, passant de moins de 12 % à plus de 25 %, alors que depuis le début des années 1980 elle avait oscillé entre 8 % et 12 %. Cette évolution est d’autant plus surprenante qu’aucune modification des règles de comptage des chômeurs n’est intervenue au cours de cette période. Par ailleurs, on s’explique mal pourquoi les salariés se seraient soudain mis à plébisciter ces emplois précaires, alors même que la situation de l’emploi s’est améliorée. Faute d’arguments économiques convaincants, les causes de ce changement – qui a permis d’afficher une baisse spectaculaire du chômage – ne peuvent tenir qu’aux pratiques d’enregistrement des demandes d’emploi de l’ANPE qui ont d’ailleurs été dénoncées par les syndicats de l’Agence
[20].
En résumé, il est clair que le baromètre du chômage reflète la vision administrative de ce phénomène, c’est-à-dire la vision que l’administration se fait et veut donner à voir de la question du chômage. Des améliorations sont sans doute possibles pour éviter les dérives régulièrement observées dans la construction du chiffre. Les critères, nécessairement conventionnels, pourraient d’ailleurs faire l’objet de discussions et de négociations avec les acteurs sociaux ; la création d’une instance de contrôle pourrait permettre de préserver les statisticiens des pressions du pouvoir politique.
I. L. — Comme vous le soulignez – mais cela est vrai de toute statistique –, la construction des indicateurs de chômage n’est pas neutre. Elle oriente les politiques publiques et façonne nos représentations sociales. Comment cette catégorie des chômeurs a-t-elle émergé ?
P. C. — Les polémiques qui naissent autour de la construction de la catégorie des chômeurs restent en effet souvent stériles parce qu’elles laissent supposer que c’est la variabilité des critères et des processus de classification qui constitue, en tant que telle, un problème. Or le problème majeur ne réside pas dans le caractère mouvant de ces définitions, même si cette malléabilité peut être gênante, surtout lorsqu’elle n’est qu’un pur artifice destiné à dissimuler la réalité du chômage. La question de fond est de savoir si l’indicateur du chômage donne une mesure pertinente du phénomène que l’on cherche à appréhender et, plus précisément, de la façon dont les acteurs sociaux et la société dans son ensemble se représentent cette question. Car la question du chômage est d’abord un enjeu de société. L’analyse historique montre que cette représentation n’est pas immuable ; elle débouche aussi sur le constat d’un brouillage des frontières entre travail et non-travail qui, sans disqualifier la notion même de chômage, la rend moins pertinente pour poser dans toute leur étendue les problèmes actuels. Ce qui invite à concevoir de nouveaux indicateurs.
Les travaux historiques sur l’émergence de la catégorie chômeur
[21] ont montré que la situation de la main-d’
œuvre excédentaire n’a reçu le nom de « chômage » qu’à la fin du XIX
e siècle. Jusqu’à cette époque, la notion de chômage désigne une réalité qui n’a guère de rapport avec notre conception moderne. Le terme de « chômage » recouvre « toute privation involontaire et passagère de travail, quelle qu’en soit la cause : maladie, accidents, “manque d’ouvrage”, jours fériés, etc. »
[22]. Le « chômeur » n’est donc pas une notion donnée « naturellement » et de toute éternité. Il se conçoit par contraste avec une situation « normale » de salarié employé de façon stable par un patron dans un établissement. Et cette situation ne devient justement « normale » qu’avec le développement de la grande industrie au tournant du siècle et la stabilisation de la main-d’
œuvre.
Depuis qu’elle a pris son acception moderne, la notion de chômeur n’est cependant pas restée figée comme en témoignent les réflexions et les textes régulièrement élaborés par les statisticiens du travail réunis dans les conférences organisées sous l’égide du Bureau international du travail (BIT). Si l’on résume à grands traits ces évolutions, trois grandes étapes peuvent être distinguées.
Au début du XX
e siècle, les discussions menées dans les conférences internationales débouchent sur des définitions dont les contours se cristallisent progressivement autour de deux critères : la référence au travail salarié et la qualité de travailleur. Selon la définition adoptée par le BIT en 1925, « le chômage est la situation de tout travailleur qui, pouvant et voulant occuper un emploi soumis à contrat de travail, se trouve sans travail et dans l’impossibilité, par suite de l’état du marché du travail, d’être occupé dans un tel emploi »
[23]. C’est cette conception qui a inspiré dans une large mesure la définition retenue dans les recensements successifs jusqu’à la seconde guerre mondiale. Cette définition exclut notamment du champ des chômeurs les travailleurs indépendants qui représentaient à cette époque plus de 40 % de l’emploi. Elle se concentre sur les salariés (employés et ouvriers) ayant une
profession et sans emploi le jour du recensement
[24]. Le chômage apparaît dans cette représentation comme une période temporaire
[25] et involontaire dans le parcours des personnes exerçant habituellement une activité salariée.
C’est au lendemain de la seconde guerre mondiale que les critères élaborés par le BIT vont donner une représentation sensiblement différente du chômage. La définition adoptée en 1954 entérine ce changement. Aux travailleurs privés d’emploi s’ajoutent en effet les non-travailleurs. Le champ des chômeurs s’élargit potentiellement à l’ensemble des citoyens, puisqu’il inclut aussi « les personnes à même de travailler qui n’ont jamais eu d’emploi auparavant ou qui avaient cessé de travailler volontairement et sont en quête de travail rémunéré »
[26]. Cette représentation est nourrie par les conceptions keynésiennes alors largement dominantes selon lesquelles l’État doit se donner les moyens d’assurer les équilibres macroéconomiques et de promouvoir le plein emploi. Sur le plan économique, le chômage apparaît désormais non seulement comme un épisode individuel dans la vie des travailleurs mais, de plus en plus, comme le symptôme d’une régulation macroéconomique défaillante. Sur le plan social, cette conception du chômage traduit, au moins implicitement, l’expression d’un droit au travail pour tous. La période de forte croissance et de quasi-plein emploi qui suit la guerre, le développement considérable de l’emploi salarié
[27], la participation de plus en plus massive des femmes au marché du travail vont permettre à cette représentation de s’enraciner dans la conscience sociale. Cette affirmation du droit au travail deviendra aussi de plus en plus explicite dans les textes élaborés par l’OIT
[28].
Avec la crise et la croissance du nombre de chômeurs, cette représentation du chômage va être mise à mal. Le développement d’un chômage de masse s’est accompagné de la multiplication des emplois atypiques (temps partiel, CDD, intérim, stages...). Les politiques d’emploi mises en place par les pouvoirs publics ont aussi contribué au développement de ces « nouvelles formes d’emploi ». Ces politiques sont d’ailleurs étroitement liées aux chiffres du chômage. Non seulement ces derniers constituent souvent leur objet même, par le traitement dit « statistique » du chômage, mais ils sont aussi, en amont, des indicateurs d’alerte et fournissent, en aval, des données de référence pour l’évaluation de ces politiques.
Ainsi, depuis la fin des années 1970, la diversification des formes d’emploi, la montée de la précarité et de la flexibilité, la multiplication des situations intermédiaires entre l’emploi stable et l’inactivité, déstabilisent à la fois la norme traditionnelle d’emploi et celle, corrélative, de chômage. Les frontières entre chômage, emploi et inactivité se brouillent et le « halo »
[29] du chômage ne cesse de s’élargir comme en témoignent la multiplication des catégories de demandeurs d’emploi (cf.
supra) et la référence de plus en plus fréquente dans les commentaires et les analyses à des termes comme « emplois d’insertion », voire « petits boulots ». À la fin des années 1980, l’ex-CERC évoquait ainsi la multiplication des « quasi-emplois »
[30]. Dans le prolongement de ces tendances a émergé dans les années 1990 une figure nouvelle, celle du « chômeur-travailleur ». Aujourd’hui, près d’un tiers des demandeurs d’emploi ont exercé, selon l’euphémisme consacré, « une activité occasionnelle ou réduite » et cette proportion s’est littéralement envolée dans les années 1990
[31].
I. L. — Comme vous venez de le développer, au travers de la place qui est faite aux chômeurs sont interrogées non seulement les notions d’emploi et de travail, mais aussi nos représentations sociales. On retrouve là un enjeu politique qui nous ramène à l’articulation entre travail et citoyenneté. Qu’en est-il sur ces divers points dans les débats actuels ?
P. C. — La dernière Conférence internationale des statisticiens du travail (CIST) en 1998 a débouché sur des propositions qui marquent une étape dans l’évolution de la représentation du chômage. Constatant que « la répartition de la population active entre deux catégories et deux seulement – chômage et emploi – est devenue aujourd’hui intenable »
[32], le BIT propose d’abord une nouvelle définition et des critères de mesure du sous-emploi liés à la durée du travail qui prolongent et affinent les propositions formulées antérieurement sur cette question
[33].
Mais l’innovation conceptuelle la plus intéressante porte sur la notion d’emploi inadéquat. Selon la résolution adoptée, « les indicateurs de situation d’emploi inadéquat décrivent des situations de travail qui diminuent les aptitudes et le bien-être des travailleurs par rapport à une autre situation d’emploi ». Concrètement, les situations d’emploi inadéquat pourraient regrouper toutes les situations où des personnes sont pourvues d’un emploi mais souhaiteraient en changer, pour diverses raisons : mauvaise utilisation des qualifications professionnelles, engendrant des phénomènes de surqualification ou de sous-qualification ; nombre d’heures de travail excessif ; faiblesse des revenus attachés au travail ; horaires de travail variables et mal commodes ; emploi précaire ; services sociaux inadéquats ; difficultés de transport pour se rendre au travail, etc. L’intérêt de ce concept est qu’il invite à un complet renversement de perspective permettant de sortir de la dichotomie stérile entre le « mauvais chômage », d’un côté, et le « bon » emploi, de l’autre. La représentation du chômage et, corrélativement, de l’emploi reste en effet largement dominée par une vision purement quantitative et macroéconomique de ces questions. Or, s’il faut se réjouir du fait que la question du plein emploi figure à nouveau à l’ordre du jour des projets politiques
[34], cet objectif ne peut pas être celui d’un plein emploi « à tout prix » ou d’un plein emploi « au rabais ». Il doit se construire par rapport aux besoins et aux aspirations des travailleurs, et des indicateurs d’emploi inadéquat pourraient précisément constituer une information utile pour nourrir ce débat. Malgré sa référence ambiguë à l’emploi
[35], le concept d’emploi inadéquat constitue un levier pour promouvoir le droit au travail.
Il y a là un enjeu politique majeur. Car le travail est dans les sociétés contemporaines une composante primordiale du lien social. Cependant, la force du lien social créé par le travail ne réside pas, de façon intrinsèque, dans le travail considéré de façon abstraite. Elle dépend toujours des formes concrètes que prend le travail et, singulièrement, du statut commun aujourd’hui associé au travail. La multiplication des formes dégradées d’emploi depuis vingt ans a contribué à éroder ce statut. Une mesure comme la prime pour l’emploi, en entérinant cette transformation, accentue et prolonge ce processus qui va à rebours de toute notre histoire sociale. L’évolution de la notion de chômage montre en effet que le travail n’est plus seulement aujourd’hui un gagne-pain ; il participe à la construction d’une identité sociale reconnue et constitue un des vecteurs essentiels de la citoyenneté. Lutter contre le chômage et les « mauvais emplois », c’est finalement promouvoir une démocratie politique et sociale qui reste, à bien des égards, embryonnaire.
L’idéologie de l’entreprise citoyenne et du travail citoyen
YVON PESQUEUX
ISABELLE LAUDIER. — Nous entendons de plus en plus souvent parler des concepts d’entreprise citoyenne et de travail citoyen. Que recouvrent exactement ces termes ?
YVON PESQUEUX. — Dans la mouvance de l’éthique des affaires, la figure de l’entreprise citoyenne est aujourd’hui une affirmation revendiquée par les milieux d’affaires. Il s’agit de la traduction de l’expression de
corporate citizenship qui constitue une manière de qualifier les politiques de responsabilité sociale de l’entreprise (trilogie de l’équilibre financier, de la perspective environnementale et de la responsabilité « sociétale »). En France, le thème de l’entreprise citoyenne a été mis à l’ordre du jour à la fin de la décennie 1980 par le CJD
[36], une des composantes du CNPF
[37] de l’époque (le MEDEF
[38] aujourd’hui), tant au niveau de son Congrès annuel qu’à celui d’un manifeste. Dans cette référence à l’entreprise citoyenne, le travail citoyen constitue une référence centrale, et c’est au continuum entreprise citoyenne - travail citoyen qu’il importe surtout de s’intéresser. Que recouvre donc en effet cette expression, « travail citoyen » ?
Il est d’abord nécessaire de se poser la question de savoir en quoi l’entreprise peut revendiquer le qualificatif de « citoyenne » en liaison avec la constitution d’un travail citoyen. Il ne manquerait plus, en effet, qu’une entreprise ne soit pas citoyenne ! L’expression « entreprise citoyenne » est nouvelle, corrélative du « moment libéral » qui émerge dans la décennie 1980 et dont la légitimité est aujourd’hui affirmée et revendiquée. Elle recouvre, pourrait-on dire, un projet politique, à la fois concerté et émergent, de régulation du monde par les dirigeants des entreprises multinationales. Ce projet s’exprime, par exemple, au travers de l’affirmation de l’évidence nécessaire et incontournable de la mondialisation. Cette affirmation est celle d’un « client du monde » ayant vocation à figurer un « citoyen du monde ». C’est aussi la primauté accordée à la représentation d’un monde fait d’organisations dont l’entreprise serait l’archétype et où les catégories de gestion de l’entreprise privée auraient vocation à s’appliquer partout (les services publics en particulier, qui auraient ainsi vocation à être privatisés ou, à défaut, gérés comme des entreprises). Cette visée dominante conduit à la première figuration d’un travail citoyen. Il est, à ce titre, le travail efficient au service de ce client du monde dont le travailleur est lui-même partie prenante. Travailler dans cette perspective est faire œuvre de civisme dans une cosmologie où les catégories du marché vont venir servir de référence.
À l’utopie d’un marché universel et équitable vient correspondre celle d’un travail citoyen. Et là intervient l’assimilation – articulation centrale du discours – de l’économique et du politique qui conduit à affirmer implicitement que bien travailler pour l’entreprise (et, donc, dans le sens de ses intérêts) est constitutif du travail citoyen : à travail citoyen, marchandise citoyenne ; à marchandise citoyenne, entreprise citoyenne ; et à entreprise citoyenne, marché universel. Le subterfuge consiste à dire que l’entreprise va s’occuper du salarié et rendre crédible que l’entreprise puisse ainsi effectuer des investissements collectifs (le statut d’actionnaire ne constitue-t-il pas une autre composante de la citoyenneté ?) en investissant pour son développement privé. Là où, à l’État, correspond le citoyen et à l’entreprise l’actionnaire, c’est la confusion entreprise - citoyenneté qui permet d’ouvrir l’espace discursif du travail citoyen dans les catégories classiques du masquage idéologique.
I. L. — Que recouvre alors l’expression « travail citoyen » ?
Y. P. — Partons d’abord du constat qu’il s’agit bien d’une utopie utile visant à légitimer un projet d’accomplissement dans le travail au service des intérêts privés. Le discours sur l’entreprise citoyenne émerge en France à la fin de la décennie 1980, décennie pouvant être qualifiée d’ « épouvantable » en termes de chômage et de précarisation de l’emploi salarié. Travailler dans l’entreprise et pour l’entreprise ne devient-il pas alors un signe de citoyenneté ? Le manifeste pour l’entreprise citoyenne va alors pointer emploi et employabilité comme présupposés d’un travail citoyen et largement disserter sur les garanties à apporter aux travailleurs les plus vulnérables. En revanche, à la fin de la décennie 1990, ce discours de l’entreprise citoyenne et, en continuum, du travail citoyen, va apparaître en contrepoint de la primauté accordée à la valeur financière. Le travail citoyen est ainsi celui qui permet de maximiser la valeur financière dont on en fait le signe tout en faisant semblant de prendre garde aux plus défavorisés. Difficile autrement, à ce moment-là, de légitimer un accomplissement dans un travail dont les fruits sont destinés « à d’autres ». En effet, le laminage des niveaux de rémunération et des régimes sociaux est corrélatif de plus-values financières majeures, et le subterfuge des fonds de pension (au service du salarié) comme celui de l’activisme du salarié - actionnaire peuvent difficilement servir de contrepoids. Le travail citoyen peut alors servir de refuge discursif, l’effort de productivité ayant fait l’objet d’exhortations tout au long de la décennie 1980 dans le contexte de la gestion de la qualité. Le travail citoyen offre donc un relais salutaire à la domination financière en permettant de fonder cette quête continue des gains de productivité. Au-delà de l’exploitation, il offre la possibilité de supporter une demande de soumission dans l’univers d’une utopie de légitimation en éteignant les aspects pouvant donner prise à la construction d’une critique. Entreprise citoyenne et travail citoyen éloignent ainsi du questionnement sur les fondamentaux de la conscience professionnelle. Le bon ouvrier – le bon opérateur, devrait-on dire – est celui qui adhère ou, en d’autres termes, celui qui obéit aux injonctions de qualité et de productivité. Mais cette obéissance attendue pose la question de ses motifs. Or la citoyenneté se réfère aux droits de l’homme et à la justice.
I. L. — Vous évoquez plus haut la confusion de l’économique et du politique qui permet le déroulement du discours sur le travail citoyen. À l’instant, vous introduisez une contradiction possible sur l’usage du terme de « citoyenneté ». De quelle citoyenneté est-il donc ici question ?
Y. P. — C’est en effet la question. Est-ce celle de l’accompagnement de ce que demande la justice comme institution du fait des conséquences liées à la consommation de tel produit, des circonstances de sa commercialisation, de l’exposition inégale aux messages publicitaires ? C’est bien en droit qu’apparaît le plus clairement la notion de responsabilité. être citoyen, c’est être responsable – juridiquement, politiquement et civiquement –, éthiquement, pourrait-on dire, en reprenant le discours dominant. C’est ainsi qu’il devient possible de revenir au thème de la responsabilité sociale de l’entreprise. L’entreprise citoyenne et responsable serait ainsi celle qui déclare offrir les conditions de développement d’un travail « citoyen », dans et en dehors d’elle-même, à partir des catégories du libéralisme communautarien, c’est-à-dire en reconnaissance et respect des spécificités des communautés (de genre, de religion, de race, de mœurs...). C’est ce qui autorise le traitement différencié de ces catégories qui fait que nous ne naissons pas tous, dans notre action dans l’entreprise, libres et égaux en droit au sens universel du terme mais libres et égaux au regard des critères de ces communautés, « objectifs » pour certains d’entre eux et de choix pour d’autres (cas des politiques de quotas réservés à certaines de ces catégories, mais aussi inégalité de traitement entre catégories supérieures, moyennes et inférieures de salariés, par exemple).
L’entreprise citoyenne et responsable est aussi celle qui adresse les catégories d’un travail citoyen hors de l’entreprise. C’est un travail citoyen qui vise des communautés. Il s’agit d’autoriser les salariés à accompagner les éléments de politique de responsabilité sociale de l’entreprise vis-à-vis de ces communautés sur la base d’un traitement essentiellement curatif en aidant les catégories les plus défavorisées, qu’elles soient dans un pays développé ou dans un pays en voie de développement, du fait de la multiplication des sous-traitances. Il s’agit aussi de prendre en compte l’impact de l’activité d’entreprise sur les communautés locales et distinguer ainsi entre les parties prenantes « contractuelles » (clients, fournisseurs, actionnaires... et, enfin, salariés) et les parties prenantes « diffuses » (les autres), et fonder, par le relais du travail citoyen (avec des « garanties sociétales » « vérifiées » par des organismes « indépendants »), la notion de licence to operate. Il s’agit également de communiquer là-dessus avec toute l’ambiguïté de la hiérarchie qui s’établit entre action et communication. S’agit-il de communiquer sur l’action, d’agir pour communiquer, voire de communiquer en minimisant l’action ? Le déplacement du discours de l’entreprise vers cette notion de citoyenneté et le recours au travail citoyen marquent alors l’envahissement du champ politique par ces catégories au point d’ailleurs que les principes démocratiques finissent même par induire la comparaison avec ceux de l’entreprise si l’on se réfère au concept de gouvernement de l’entreprise. N’oublions pourtant pas que le gouvernement de l’entreprise est celui des actionnaires, par les actionnaires, pour les actionnaires – catégorie dont il serait intéressant de comparer la teneur à celle de citoyen.
Entreprise citoyenne et travail citoyen construisent un discours qui fonctionne au point d’induire la création des éléments de réalité allant dans le sens de ce discours. Mais il masque aussi, en même temps, le rapport aux faits (comme le renouvellement des modes d’exploitation des travailleurs, par exemple). Une certaine conception de la citoyenneté se pose comme ce qui est au service du citoyen. Mais au service de qui se trouve donc le travail citoyen dont il est question ici ?
C’est pourquoi il faut enfin souligner que si toutefois conception de la citoyenneté il y a, il s’agit d’une conception américaine qui nous est en quelque sorte « exotique » mais que nous ne considérons pas comme telle. Cette affiliation conduit à la disparition en force des visions multiples de la citoyenneté qui existent en Europe. Cette perspective d’ordre idéologique vient renforcer l’emprise d’un discours économique ayant pris le terme de « citoyenneté » pour masquer la disparition de la dimension politique de la citoyenneté qui en est pourtant le fondement.
[1]
Mémorables, III, 7, 6.
[2]
Titre de l’ouvrage de L. Boltanski et E. Ciapello.
[3]
G. Deleuze et F. Guattari,
Mille plateaux.
[4]
Cf. M. Stroobants, in
Les mots du pouvoir, 1994.
[5]
G. Labica, in
Précarisation du travail et lien social, Paris, L’Harmattan.
[6]
Marx,
Travail salarié et capital.
[7]
Pour Jean Jaurès, « le travail est le lieu de l’histoire ».
[8]
Sous certaines conditions de durée de résidence dans le pays, etc.
[9]
J. Godechot,
La Révolution française, 1988, cité par B. Gibaut,
Révolution, mutualité : au conflit de deux libertés, 1989.
[10]
B. Gibaud,
op. cit.
[11]
Texte de Bernard, député de l’Yonne, responsable du Comité sur l’organisation générale des secours publics.
[12]
Seul Marat propose, dès 1790, un plan de réforme agraire, c’est-à-dire, selon M. Vovelle, « le droit pour l’opprimé à partager par la force le superflu du riche ».
[13]
Cf. les travaux de J. Bart, historien du droit.
[14]
Texte de Louis Blanc.
[15]
Dufort dit, en 1848 : « Quand un droit est reconnu constitutionnellement, il est immédiatement exécutable. Je ne sache pas que vous puissiez introduire dans notre constitution un droit en ajournant l’époque où il sera garanti. À défaut, vous préparez l’insurrection. »
[16]
Cf. l’intervention d’A. Lyon-Caen reproduite dans les Actes du séminaire sur le travail du laboratoire G. Friedmann, 1996.
[17]
Pierre Villa, « Chômage et salaires en France sur longue période »,
Économie et statistique, n
o 282, février 1995.
[18]
CERC-Association,
Chiffrer le chômage, des enjeux de société, Les Dossiers de CERC-Association, n
o 1, 1997.
[19]
Comme le programme « 900 000 chômeurs de longue durée » en 1992 ou plus récemment le programme « Nouveau départ » mis en place à partir de 1997.
[20]
Alexandre Garcia, « Les astuces de l’ANPE pour gonfler ses offres et améliorer le nombre de chômeurs placés »,
Le Monde du 31 mai 2001.
[21]
Robert Salais, N. Baverez, Bénédicte Reynaud :
L’invention du chômage, Paris, PUF, 1986 ; Christian Topalov,
Naissance du chômeur 1880-1910, Paris, Albin Michel, 1994.
[22]
Maurice Comte, « Trois millions de chômeurs », in
La cité des chiffres, Paris, Autrement, 1992.
[23]
Maurice Comte,
loc. cit.
[24]
Pierre Villa,
loc. cit.
[25]
Les chômeurs de très longue durée (1 an à 2 ans selon les recensements) sont retirés de la statistique.
[26]
Maurice Comte,
loc. cit.
[27]
La part de l’emploi salarié dans l’emploi total a augmenté d’environ 20 points entre 1950 et le milieu des années 1970. En 1975, plus de quatre emplois sur cinq sont des emplois salariés.
[28]
Jacques Freyssinet, « Plein emploi, droit au travail et emploi convenable »,
La Revue de l’IRES, n
o 34, 2000.
[29]
Michel Cézard, « Le chômage et son halo »,
Économie et statistique, n
o 193-194, 1986.
[30]
« Les salaires des jeunes sont affectés par la progression des “quasi-emplois” »,
CERC-
Notes et graphiques, n
o 4, juin 1988.
[31]
Pierre Concialdi, « Des chômages de plus en plus “invisibles” »,
La Note de CERC.Association, n
o 10, juin 2001.
[32]
« Du nouveau pour les statistiques du travail »,
Revue internationale du travail, vol. 138, n
o 1, 1999.
[33]
Les statisticiens du travail firent pour la première fois référence à la notion de sous-emploi lors de leur II
e conférence en 1925. Ils en proposèrent en 1957 une première définition, successivement revue en 1966, en 1982, puis, enfin, en 1998.
[34]
Cf. Le rapport de Jean Pisani-Ferry :
Plein emploi, Rapport du Conseil d’analyse économique, Paris, La Documentation française, 2000.
[35]
Cf. la contribution de Catherine Lévy dans ce même numéro.
[36]
CJd : Centre des jeunes dirigeants.
[37]
CNPF : Centre national du patronat français.
[38]
MEDEF : Mouvement des entreprises de France.