Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525547
192 pages

p. 117 à 118
doi: 10.3917/cite.011.0117

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n° 11 2002/3

2002 Cités

Humeur

Faut-il en rire ou en pleurer ?

Jean-François Mattei Membre de l’Institut Universitaire de France, est professeur à l’Université de Nice-Sophia Antipolis où il dirige la formation doctorale de philosophie. Directeur de la collection « Thémis-Philosophie » aux PUF, il est l’éditeur des volumes III et IV de l’Encyclopédie philosophique universelle (PUF, 1992 et 1998) et a publié notamment : L’étranger et le simulacre. Essai sur la fondation de l’ontologie platonicienne, PUF, 1983 ; L’ordre du monde. Platon, Nietzsche, Heidegger, PUF, 1989 ; Platon et le miroir du mythe. De l’Âge d’or à l’Atlantide, PUF, 1996 ; La barbarie intérieure. Essai sur l’immonde moderne, PUF, 1999 ; Heidegger et Hölderlin. Le quadriparti, PUF, 2001 ; Philosopher en français. Le langage de la philosophie et les langues nationales, PUF, 2001.
La mode est à la mort. Celui qui exalte aujourd’hui la vie gêne, par son inconvenance, ceux qui sont occupés à lever les amarres. C’est sans doute un effet d’époque. Il vaut mieux, à tout prendre, rire dans les cimetières que pleurer dans les maternités. L’art contemporain, cette fashion victim, a réussi à faire les deux. De Platon à Nietzsche et de Michel-Ange à Van Gogh, la création passait pour une œuvre de vie ; elle signe désormais un pacte avec la mort. Non pas la belle mort, cette euthanasie de l’art annoncée par Hegel au profit du concept ; la mort laide, sur laquelle on jette, pour finir, quelques pelletées de terre, la kakothanasie.
Pour les artistes classiques, le marbre survivait à la cité ; pour les modernes Érostrates, l’artiste doit survivre à l’œuvre. Mais le destin a de méchantes ruses. Alors, on le précède – c’est l’idée fixe de toutes les avant-gardes – et l’on détruit l’œuvre, à peine éclose, mieux encore, on l’enterre sous une couronne de regrets éternels. Il fallait oser, non pas laisser mourir l’art, qui s’en remet toujours, mais l’enterrer, mort ou vif, qu’importe, afin que l’on n’ait plus ce cadavre exquis sous les yeux. Car elle dérange l’œuvre, faite de remords et de beauté, elle dérange ceux qui n’ont de cesse de la souiller, de la démembrer, de la dissoudre, pour ne plus entendre, tout bas, sa douce langue natale. Il fallait donc lui ôter son dernier souffle, on n’ose plus dire son aura, et la porter enfin en terre, dans la joyeuse compagnie des vers et des immondices. Il fallait fermer la porte des musées pour ouvrir celle des cimetières.
Patrice Quéréel s’y est risqué. Le président de la Fondation Duchamp a inauguré le 25 mai 2002 le premier Cimetière mondial de l’art – en novlangue, le PCMA – près de Rouen, à quelques sonneries de glas de la cathédrale. Puisque l’on enterre les hommes, les chiens et les chats aussi, ou même les singes, le chimpanzé de Sunset Boulevard que veillait Gloria Swanson, pourquoi ne pas couvrir de terre les œuvres d’art, bobines de films muets d’abord, pour vider les cinémathèques, peintures de la Renaissance ensuite, pour libérer les pinacothèques ? L’artiste croyait avoir un droit de vie sur son œuvre, comme Pygmalion ; en l’absence d’Aphrodite, il s’octroie à sa guise un droit de mort. Les fossoyeurs étaient donc tous présents, ce jour-là, aux funérailles de l’art. Les artistes, très dignes, portaient le deuil, les pinceaux en berne et les ciseaux en sautoir ; les critiques, inquiets de leur avenir, crispaient leurs doigts sur leur plume. Que pourraient-ils dire de l’art après son enterrement – sa résurrection ? Tous rendaient en commun un dernier hommage au néant. Au même moment, et en un autre monde, l’Allemand Ha Shult honorait à sa façon d’autres tombeaux sans âge : il déposait une armée de statues d’ordures devant les Pyramides, faute de les ensevelir sous les sables du temps.
Ainsi va la mort. Nietzsche attendait de l’art, ce puissant flux de vie, qu’il nous enseigne le sens de la terre. Il voulait que la pensée sorte de chez elle et, oublieuse de l’idée, prenne l’odeur d’un champ de blé, au soir, lorsque la pluie s’est retirée. Nous n’avons plus de ces délicatesses. Quand nos enfants visiteront les cimetières, ces nouvelles nécropoles de l’art, ils croiront sentir, sous le parfum de l’ordure, l’odeur de la mort. Détrompons-les dès maintenant. À l’image de l’argent, qui est aujourd’hui comme hier l’ultime juge, serait-ce pour estimer La fontaine de Duchamp, l’art n’a pas d’odeur.
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