Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525554
192 pages

p. 117 à 134
doi: en cours

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n° 12 2002/4

2002 Cités

Retour sur la nouvelle judéophobie

Pierre-André Taguieff Philosophe, politologue et historien des idées, directeur de recherche au CNRS (Cévipof, Paris) et enseigne à l’Institut d’études politiques de Paris. Collaborateur de nombreuses revues, françaises et étrangères, il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. On lui doit notamment, La force du préjugé (Paris, Gallimard, 1990), Les protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux (Paris, Berg International, 1992, 2 vol.), Les fins de l’antiracisme (Paris, Michalon, 1995), Le racisme (Paris, Flammarion, 1997), L’effacement de l’avenir (Paris, Galilée, 2000), Du progrès (Paris, Librio, 2001) et Résister au bougisme (Paris, Mille et une nuits / Fayard, 2001). Il vient de publier, en janvier 2002, La Nouvelle judéophobie (Paris, Mille et une nuits / Fayard).
Traiter, au début du IIIe millénaire, de l’émergence d’une idéologie antijuive aux dimensions planétaires, en prenant la société française comme illustration privilégiée, c’est à l’évidence s’engager, avec la gravité requise, dans une tâche aussi difficile que risquée. Car le simple énoncé de cette thèse peut paraître provocateur, voire scandaleux, tant est forte et répandue la conviction que l’ « antisémitisme » est désormais chose du passé, et qu’il ne peut s’observer que comme une survivance. Il nous faut donc commencer modestement par tenter de convaincre les incrédules qu’une nouvelle vague de judéophobie balaie la planète et, d’une façon spécifique, touche la société française [1].
Avant et après l’ère de l’ « antisémitisme » au sens strict du terme, c’est-à-dire du racisme antijuif (du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe), des discours et des pratiques centrés sur le rejet plus ou moins violent des Juifs sont identifiables. Par le terme « judéophobie » (que j’emprunte à Leo Pinsker [2]), j’entends désigner, au sens fort, une haine idéologiquement organisée des Juifs en tant que Juifs, qui peut prendre la forme d’une conception antijuive du monde. La judéophobie a pris une forme religieuse dans le monde chrétien, avant d’être refondée et refondue sur la base de l’idée de race dans la seconde moitié du XIXe siècle européen, et passer de gauche à droite – plus exactement : des milieux socialistes aux milieux nationalistes – vers les années 1880-1900. On devrait réserver le terme « antisémitisme » pour référer à la judéophobie expressément raciste, née vers le milieu du XIXe siècle et tombée en désuétude après 1945, où les Juifs incarnent une race inférieure, nuisible ou dangereuse, et qui n’a constitué qu’un court épisode – un siècle à peine – dans l’histoire longue des visions et des pratiques antijuives. Mais le mot « judéophobie » peut aussi être employé pour désigner, de façon plus lâche, un ensemble inorganisé de représentations et de croyances, de préjugés et de stéréotypes, disons un imaginaire coloré d’affectivité, dans lequel la perception de l’entité plus ou moins mythique « les Juifs » est foncièrement négative.
Lorsqu’ils prétendent porter aujourd’hui, en France, sur l’ « antisémitisme », les sondages d’opinion mesurent dans l’indistinction des représentations ou des croyances antijuives diffuses et des convictions idéologiques fortes, constitutives de visions antijuives élaborées, relevant du vieil antisémitisme nationaliste (donc attribuable, de façon privilégiée, à la catégorie floue qu’est l’ « extrême droite »). Aveugles aux émergences, de tels sondages généraux ne repèrent, dans le champ de l’opinion, que des permanences, des survivances ou des résurgences, affectant les préjugés et les stéréotypes constitutifs du vieil antisémitisme. Or, il s’agit de prendre la mesure d’un phénomène idéologico-politique tout autre. Car, quel que soit le niveau d’analyse que l’on privilégie, la nouvelle judéophobie observable dans la période postnazie apparaît comme centrée sur un « antisionisme » mythique, qui traite le « sionisme » comme l’incarnation du mal absolu. La haine d’Israël, une haine absolue, appelant une lutte inexpiable, constitue la passion motrice, et donc l’indice majeur, de la nouvelle judéophobie. À l’antisionisme absolu s’ajoute de plus en plus souvent une forme plus ou moins clairement affirmée (ou assumée) de négationnisme, lequel constitue une composante majeure de la nouvelle judéophobie. Ma thèse est que cet anti-sionisme satanisateur est aujourd’hui devenu un élément important de ce qu’on appelle ordinairement l’ « antiracisme » – que la judéophobie tend en conséquence à repasser de droite à gauche (sans pour autant cesser de persister à l’extrême droite) – et qu’il fonctionne idéologiquement de pair avec un « anti-impérialisme » qui n’a cessé de sataniser les États-Unis (et, plus largement, les démocraties occidentales). Son postulat est que le « sionisme » est non seulement « une forme de racisme », mais qu’il incarne par excellence, aujourd’hui, le racisme. Dans la nouvelle configuration tiers-mondiste, néocommuniste et néogauchiste, plus connue sous la désignation de « mouvement anti-mondialisation », l’ennemi absolu tend à prendre deux visages, ceux-là mêmes qu’il possède dans la rhétorique islamiste : celui du « grand Satan » américain et celui du « petit Satan » israélien ou « sioniste » (c’est.à-dire « Juif »). Disons, pour simplifier, que, dans la vulgate néo-tiers-mondiste, l’impérialisme est toujours américain et le racisme toujours « sioniste ». Telle est la vision du monde partagée aujourd’hui par les militants du nouveau gauchisme antinéolibéral et par les guerriers des mouvements islamistes radicaux. Cette convergence inédite pourrait se traduire par une nouvelle alliance contre les démocraties libérales-pluralistes.
Avant d’émettre des hypothèses interprétatives et de formuler plus précisément un diagnostic, commençons par un bref rappel des faits (les « incidents antijuifs » en France), tels qu’ils peuvent être établis sur la base de diverses sources d’information, qu’on fera suivre par une rapide revue critique des résultats de sondages récents. L’année 2000, en France, se signale par une brutale montée des violences antijuives recensées par le ministère de l’Intérieur sur la base des plaintes déposées : de 9 actions antijuives en 1999, on est passé à 119 l’année suivante (dont 102 en octobre 2000), tandis que, dans la même période, les menaces visant les Juifs ont connu une augmentation considérable, de 60 à 624 (dont 418 en octobre 2000). Ces données chiffrées, pour prendre toute leur signification, doivent être comparées à celles qui concernent les violences et les menaces visant d’autres groupes : de 1999 à 2000, les actions dites « racistes et xénophobes » passent de 31 à 30, tandis que les actions « antimaghrébines », dans l’Hexagone, passent de 10 à 11 (le total des actions anti-immigrés passant de 13 à 16). Contrairement à ce qui est parfois affirmé, les actions violentes anti-maghrébines ne se sont pas significativement accrues après le 11 septembre 2001, et s’élèvent à 12 pour l’année, alors qu’elles s’élevaient à 34 en 1991 et à 15 en 1995. En 2001 sont recensées 115 menaces antimaghrébines, pour 58 en 2000, mais 251 en 1991 et 454 en 1995 [3]. De 1991 à 2001, la baisse des actions violentes et des menaces visant les Maghrébins est un phénomène significatif. Voilà qui met en évidence la spécificité de la récente hausse des violences et des menaces antijuives en France. Ces chiffres ne fournissent cependant qu’une information approximative sur la réalité des comportements antijuifs, car les victimes, intimidées, voire terrorisées par les violences subies ou promises, n’osent pas toujours se déclarer – aussi est-on en droit de supposer qu’une enquête de victimisation permettrait d’établir un bilan des « incidents antijuifs » considérablement plus inquiétant. La peur de représailles, en particulier dans les « quartiers sensibles » (qui passent de 106 en 1991 à 818 en 1999), empêche nombre de victimes de porter plainte. Car ces violences et ces menaces ne sont pas observables sur l’ensemble du territoire français : elles sont, pour l’essentiel, confinées à certaines zones péri-urbaines (ou à certains quartiers de grandes villes). Des enquêtes ont établi que souvent des « jeunes issus de l’immigration » y étaient impliqués [4]. Et leur multiplication est corrélée avec le déclenchement de l’Intifada al-Aqsa, à la fin de septembre 2000, puis avec les attentats anti-américains du 11 septembre 2001 et leurs conséquences (la guerre contre les talibans et les organisations islamistes). Selon d’autres sources (associations juives, organisations antiracistes), les estimations varient de façon significative. À suivre les estimations fournies par le CRIF, dont le « Service de protection de la communauté » a comptabilisé sans distinctions fines les « actes d’hostilité » à cibles juives commis du 9 septembre 2000 au 20 novembre 2001 à Paris et en région parisienne, le nombre de ces derniers s’élève à 330 (350 recensés à la mi-janvier 2002). L’UEJF a, de son côté, dénombré 405 « actes de nature antisémite » du 1er septembre 2000 au 31 janvier 2002 [5]. Les variations considérables des données chiffrées viennent notamment du caractère insuffisamment rigoureux des définitions présupposées des « actes d’hostilité » ou des « actions violentes », catégories aux contours flous. Du 11 septembre au 15 novembre 2001, le ministère de l’Intérieur a enregistré pour sa part 14 actions violentes à caractère antijuif (17 jusqu’à la fin décembre 2001), ce qui porte à 29 le nombre des actions antijuives pour l’année 2001 (24 en 1991, 1 en 1998). Quant aux menaces recensées (ne comprenant ni les injures ni les graffiti), elles sont au nombre de 171 (143 en 1991, 74 en 1998). Mais, pour retourner un argument politiquement correct sur l’évolution générale de la délinquance, on peut faire l’hypothèse que ces chiffres pourraient mesurer surtout une faible mobilisation policière liée aux fortes réticences des pouvoirs publics à reconnaître la réalité de ces violences ciblées. Quoi qu’il en soit, de 1999 à 2001, les « actions » antijuives ont été multipliées par trois tout comme les menaces. Après une baisse relative dans les sept premiers mois de l’année 2001, les violences antijuives ont ainsi repris, certes à un moindre niveau qu’entre octobre et décembre 2000. Ces données chiffrées, lues comparativement, permettent donc d’indiquer une tendance : ce qui est indubitable, c’est la forte hausse des « actions » et des menaces antijuives en 2000 et 2001. En mars et avril 2002, les menaces et les agressions se sont multipliées au point de passer du dénombrable au quasi-innombrable. C’est au mois d’avril 2002 que la flambée de judéophobie a atteint son paroxysme : les services de police ont alors recensé 119 actes et 448 menaces à caractère antijuif. Les pouvoirs publics n’ont pas tardé à réagir avec la fermeté requise, provoquant une baisse du sentiment d’impunité et corrélativement une diminution du nombre des violences antijuives. Sans pour autant faire disparaître leurs conditions de passibilités sociales, politiques et médiatiques.
L’évolution de l’opinion, mesurée par les sondages (et des sondages dont les questions ne permettent d’évaluer que la persistance du vieil antisémitisme), n’est pas moins significative, même si elle porte sur la population française en général, et ne fournit donc pas d’informations spécifiques sur les représentations des Juifs dans l’univers des « jeunes des banlieues » ni, plus précisément, chez les « jeunes issus de l’immigration ». En octobre 2000, selon un sondage Louis Harris, 34 % des personnes interrogées répondaient affirmativement à la question : « Les Juifs ont-ils trop de pouvoir en France ? » (avec une proportion de 12 % de « sans réponses »), alors qu’elles étaient 20 % en 1988 et en 1991 (avec un taux de « sans réponses » avoisinant 30 %, expression de l’autocensure sur la question), mais déjà 31 % en novembre 1999 à faire cette réponse [6]. Le même sondage établissait que 23 % des personnes interrogées refusaient d’approuver l’affirmation : « Les Juifs sont des Français comme les autres. » Un sondage réalisé par la Sofres pour Le Nouveau Mensuel en mai 2000 indiquait que 45 % des personnes interrogées jugeaient que les Juifs avaient « trop d’influence » dans le domaine économique et financier (32 % dans les médias et 31 % dans le monde politique). Un sondage auprès d’un échantillon national de jeunes âgés de 15 à 24 ans, réalisé par la Sofres pour l’UEJF du 28 janvier au 1er février 2002, indique que 22 % d’entre eux estiment que les Juifs ont « trop d’influence en France » dans le domaine économique et financier, 21 % prononçant le même jugement pour le domaine des médias et 18 % pour le monde politique [7]. On ne sait pas pour autant ce que pensent spécifiquement sur les mêmes questions les « jeunes issus de l’immigration ». Enquête idéologiquement interdite. Par ailleurs, si l’on considère que le négationnisme constitue l’une des formes idéologiques les plus flagrantes de la judéophobie contemporaine, on est en droit de s’inquiéter devant un autre résultat du même sondage : 51 % des jeunes interrogés sur les négationnistes déclarent qu’ « il n’est pas normal de condamner ces personnes car chacun est libre de penser ce qu’il veut » (58 % des 15-17 ans font la même réponse, et 71 % des jeunes proches du PCF). La question portait précisément sur les « personnes qui disent que l’Holocauste et les chambres à gaz n’ont pas existé » [8]. L’idéologie de l’hypertolérance et du pluralisme doxique radical touche ainsi la moitié des jeunes interrogés, qui se disent indignés non pas par le caractère antijuif des thèses négationnistes, mais par la condamnation de ces dernières. Position qu’on peut situer entre celle de Noam Chomsky (laisser Faurisson affirmer librement ses « thèses ») et celle de Jean-Marie Le Pen, que j’ai proposé de caractériser comme dubitationniste (« Je ne sais pas si les chambres à gaz ont existé », « Les historiens en débattent », etc.). Il reste à mesurer précisément – ce que ne fait pas ce sondage – l’adhésion aux « thèses » négationnistes. Telle est donc la « tendance » qui fait rage chez de nombreux jeunes : contre le sionisme au nom de l’antiracisme, pour le négationnisme au nom de la liberté d’expression.
Quoi qu’il en soit, le stéréotype négatif de la puissance et de la domination juives circule de nouveau en France. En matière de sentiments défavorables aux Juifs, l’autocensure est en baisse. La judéophobie diffuse est de moins en moins honteuse [9]. Ce constat doit être cependant corrigé par d’autres données de sondage, montrant la forte acceptabilité des Juifs par rapport aux « Arabes » vivant en France : de novembre 1999 à octobre 2000, ceux qui se disent en accord avec le jugement qu’il y a « trop de Juifs en France » passent de 21 % à 19 % des personnes interrogées (21 % en novembre 1991), tandis que le jugement qu’il a « trop d’Arabes » recueille l’adhésion réitérée de 63 % des personnes interrogées (70 % en novembre 1991). Concernant les Juifs, ce n’est donc pas le nombre qui fait vraiment problème (même si un Français sur cinq juge que les Juifs sont trop nombreux en France), c’est, pour environ le tiers de la population française, le « pouvoir excessif » qui leur est attribué [10]. Mais cette thématique ne constitue pour l’essentiel qu’une composante de la nouvelle configuration antijuive, la composante qu’on peut considérer comme un héritage du vieil antisémitisme, la seule que retiennent certains spécialistes des sondages, adeptes de l’adage d’obédience positiviste ainsi formulable : « L’antisémitisme, c’est ce que mesurent mes sondages. »
Jamais, depuis la Libération, les préjugés et les stéréotypes antijuifs n’ont circulé dans autant de secteurs de la société française en rencontrant aussi peu de résistance intellectuelle et politique [11]. Jamais non plus, depuis l’automne 2000, les incidents antijuifs ne se sont à ce point multipliés sans provoquer de grandes manifestations consensuelles de style antiraciste. On est en droit de s’interroger : En quoi l’incendie criminel de telle synagogue ou de telle école juive est-il moins « grave » ou « mobilisateur » que la profanation du cimetière juif de Carpentras ? On sait que, en octobre 2000, les premiers auteurs d’actions antijuives arrêtés par la police étaient des « jeunes issus de l’immigration », et surtout des individus n’ayant aucun lien avec l’ « extrême droite ». À la suite de ces premières enquêtes suivies d’arrestations, rendues publiques, le silence a régné, comme par l’effet d’une censure. Tout se passe comme si la gravité des actions violentes n’était reconnue qu’en référence à l’appartenance politique (l’extrême droite) et à l’origine ethnique ( « européenne » ) de ses auteurs. C’est l’identité sociopolitique de ces derniers qui les rend coupables ou quasi innocents (excusables, en tout cas). Lors d’une manifestation propalestinienne organisée à Paris, place de la République, le 7 octobre 2000, à l’appel de multiples associations, des cris « Mort aux Juifs ! » ont été lancés dans un contexte de nazification frénétique d’Israël, des Israéliens et des Juifs en général – on lisait, sur une affiche : « Stop au terrorisme juif hitlérien ! 1 Palestinien mort = 1 000 inhumains (Juifs) morts. » Face à l’État d’Israël, traité comme une entité mythique et répulsive, la reductio ad Hitlerum est de rigueur. Est-il besoin de souligner que, pour une organisation « antiraciste », manifester en faveur de la cause palestinienne, c’est postuler qu’Israël conduit une politique « raciste » ou incarne un « État raciste » ? Appel à la haine, au nom d’un « antiracisme » dévoyé.
Ces menaces et ces violences antijuives, attribuées publiquement à des « milieux issus de l’immigration » dans le rapport d’activité annuel (2000) de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (rendu public le 21 mars 2001), n’ont donc pas provoqué une mobilisation antiraciste et « républicaine » comparable – même de très loin – à celles que l’extrême droite, par des propos insultants ou des actes violents, avait provoquées vers les années 1980 et 1990. Le CRIF a dû finalement prendre l’initiative d’appeler à une manifestation le 7 avril 2002, qui a montré la mobilisation massive des Juifs de France contre les violences antijuives et en solidarité avec le peuple israélien meurtri par les attentats terroristes. Dans certains milieux antiracistes, on se contente de diluer les agressions antijuives dans le flot montant de la délinquance, en affirmant qu’elles sont « l’œuvre de voyous isolés » (déclaration de Mouloud Aounit, président du MRAP, en janvier 2002). Mais ces isolés font masse, et sont motivés par les mêmes convictions idéologiques, aussi sommaires soient-elles. Certains d’entre eux, à l’instar de Khaled Kelkal en 1995, et de Zacarias Moussaoui ou de Yacine Akhnouche aujourd’hui, s’avèrent faire partie de réseaux islamo-terroristes internationaux. Les attentats terroristes antijuifs des années 1980 (l’attentat devant la synagogue de la rue Copernic, le 3 octobre 1980 ; la fusillade meurtrière dans le restaurant Goldenberg, rue des Rosiers, à Paris, le 9 août 1982) étaient dus à des commandos palestiniens venus du Proche-Orient, alors que les violences antijuives d’aujourd’hui sont le fait de « jeunes » de nationalité française, nouvelles figures du Lumpenproletariat, le plus souvent des petits délinquants ou des désœuvrés endoctrinés par les « réislamisateurs » professionnels, sur fond de propagande propalestinienne incessante. L’intimidation « antiraciste » et israélophobe est telle en France que certains Juifs eux-mêmes, terrorisés à l’idée de pouvoir être soupçonnés de sympathie pro-Sharon ou de « racisme anti-Arabes », en viennent à nier autant le caractère antijuif que la gravité de l’Intifada des banlieues : « J’ai honte d’être Juif quand j’entends des personnes hurler à l’antisémitisme pour quelques caillous [sic] jetés par des beurs pas très malins » [12], confie l’un d’entre eux, à l’évidence sous-informé. C’est là une manière d’être « de gauche » en s’affirmant d’une parfaite « correction politique ». Les auteurs de pogroms, dans la Russie tsariste ou sous le IIIe Reich, étaient-ils plus « malins » ? En 2002, en France, on rencontre ainsi des gens qui se sentent coupables d’être Juifs et s’efforcent désespérément de se faire pardonner de l’être, par la surenchère idéologique (on « comprend » l’agresseur, voire l’ennemi, ou l’on s’identifie à lui). Certains vont jusqu’à varier sur un énoncé du type : « Les victimes d’hier sont devenues les bourreaux (ou les assassins) d’aujourd’hui. » Stade suprême de la haine de soi, moteur passionnel de la culture pénitentielle contemporaine : en s’affirmant comme « Juif » ( « en tant que Juif, je... » ), on fait l’aveu public de sa culpabilité comme tel, alors même que des synagogues et des écoles juives sont attaquées et/ou incendiées. Il s’ensuit que la dénonciation des actes antijuifs devient impossible, sous peine de passer pour « raciste », « arabophobe » ou « islamophobe », « beurophobe » ou xénophobe anti-Maghrébins. Plusieurs dirigeants politiques ont cru pouvoir moduler un refrain unique : « La France n’est pas un pays antisémite » (ou « La société française n’est pas antisémite »), ce qui revient à nier confortablement une thèse que personne ne soutient telle quelle. L’indignation rétrospective et la condamnation commémorative viennent camoufler l’apathie face au présent, marqué par la multiplication des « incidents antijuifs ». L’indemnisation des Juifs spoliés sous le gouvernement de Vichy joue ainsi, dans la conjoncture, le rôle d’un facile alibi, qui permet de détourner l’attention des citoyens en la fixant sur le passé. La thèse objectivement fondée est la suivante : dans certains secteurs de la société française, les attitudes et les conduites antijuives sont en hausse par rapport à la décennie précédente.
À entendre depuis les années 1980 certains démagogues « antiracistes », les « quartiers sensibles », baptisés « quartiers de relégation », ne seraient peuplés que de victimes et d’ayants droit. Simultanément, les démagogues néogauchistes avaient fait croire aux « jeunes des quartiers » qu’ils étaient les nouveaux damnés de la Terre. Et leur identification à la cause palestinienne, facilitée et entretenue par une médiatisation globalement « antisioniste » du conflit israélo-palestinien, vient à la fois les inciter à agir contre « les Juifs » et à légitimer leurs actes de violence, comme si ces derniers illustraient le prolongement de l’Intifada djihadiste en France. Le sentiment d’impunité et la culture de l’excuse convergent pour donner aux « jeunes » responsables des attaques antijuives l’assurance qu’ils ont un droit à la violence ciblée contre ceux qu’ils imaginent être des ennemis. Et des ennemis haïssables, sur lesquels sont projetés les attributs du colonialiste et de l’impérialiste, voire du raciste.
Le « Juif sioniste » ainsi perçu est en même temps imaginé sur le modèle du Français colonialiste, type répulsif que diffuse le discours manichéen sur la guerre d’Algérie. Israël coupable, la France coupable, l’Occident coupable : ces rengaines tiers-mondistes et anti-impérialistes se renforcent les unes les autres. Le peu de réactions des pouvoirs publics aux violences antijuives, jusqu’à la fin mars 2002, a eu pour effet de suggérer que ces dernières étaient acceptables ou, du moins, tolérables. D’où la normalisation, dans certains quartiers, des stigmatisations et des agressions. Ces « jeunes » se donnent un droit à l’expression directe de leurs préférences et de leurs rejets, modelés sur des slogans empruntés à la propagande palestinienne autant qu’au discours islamiste radical. Cette islamisation diffuse, porteuse d’une culture de la victimisation et du ressentiment, reste à étudier précisément. Mais, dans une démocratie pluraliste, le silence sur l’envers du décor relève de l’obscurantisme. Le « Tout va bien » de certains acteurs politiques est pure démagogie. Le souci de ne pas « stigmatiser les jeunes » est louable, mais les jeunes délinquants qui brûlent les synagogues et agressent des Juifs en tant que tels doivent être recherchés, arrêtés et condamnés sans faiblesse.
Il importe donc de s’interroger sur cette apparente « banalisation » des attitudes et des comportements judéophobes en 2000 et 2001. De la considérer sans affolement mais avec une inquiétude méthodique, en ce qu’au silence plus ou moins complaisant a succédé au début de l’année 2002 un doute sceptique, voire une négation pure et simple des faits. Jusqu’à ce que l’évidence saute aux yeux de tous, lors du triste week-end de Pâques (30-31 mars 2002), durant lequel trois synagogues ont été attaquées.
Mais il faut aussi tenir compte d’un obstacle d’un ordre tout autre, qui relève de la représentation-écran. Ce qui empêche en effet certains milieux « antiracistes » de reconnaître clairement la réalité de la vague judéophobe, c’est l’emprise persistante d’une idée toute faite : la conviction que la xénophobie anti-immigrés (ou le « racisme anti-Arabes ») a remplacé l’ « antisémitisme », ou encore la thèse que, dans la posture de la « victime du racisme », le « Sémite » arabe a pris la suite du « Sémite » juif. C’est là supposer une nécessaire relation de succession entre l’ « antisémitisme » et le « racisme anti-Arabes », en faisant jouer un type de transfert d’identité historique et de substitution victimaire analogue à celui qu’opère la propagande palestinienne et tiers-mondiste, dans laquelle il est affirmé que « les vrais Juifs persécutés d’aujourd’hui, ce sont les Palestiniens », et que ces derniers sont victimes d’un « génocide » commis par les « sionistes » [13]. La vérité est tout autre : reconnaître la montée de la judéophobie, cela n’implique nullement de nier l’existence de l’arabophobie. À l’idée fausse du caractère successif des deux phénomènes, il faut substituer la thèse, conforme à l’observable, de leur coexistence. Voilà qui complique le tableau et empêche – ou devrait empêcher – les lectures manichéennes. En outre, certains observateurs de bonne foi croient pouvoir nier l’émergence d’une nouvelle judéophobie en soutenant que les « incidents antijuifs » sont commis par de jeunes délinquants non encadrés ni idéologisés, et ne correspondent à aucun mouvement de masse politiquement organisé. Il y a là une lourde erreur d’analyse : les actes antijuifs sont bien commis aujourd’hui en référence à une configuration idéologique qui leur donne un sens en les justifiant, une configuration composite où des fragments de discours islamiste de style djihadiste s’entrecroisent avec un parti pris propalestinien et, plus largement, proarabe. Et qu’il n’existe pas, dans la France contemporaine, un parti de masse diffusant et organisant politiquement les passions antijuives, cela n’implique nullement que celles-ci ne soient pas largement inscrites dans l’imaginaire social. Elles ne sont certes plus portées par un ou des partis politiques, comme dans le vieil antisémitisme nationaliste de l’Europe moderne, elles sont colportées et entretenues par une multitude d’associations ainsi que par les nouveaux moyens de communication (cassettes audio et vidéo, internet, etc.), qui diffusent la propagande islamiste. L’antisémitisme que je dirai « classique » dérivait principalement, en chaque nation, de facteurs et de sources idéologiques endogènes. La nouvelle judéophobie se constitue et se développe comme un mouvement planétaire, transnational. L’antisémitisme classique trouvait sa relative unité et sa légitimation ultime dans une commune référence à certains aspects antijuifs du christianisme. La nouvelle judéophobie planétaire trouve ses nourritures psychiques et ses justifications idéologiques dans certaines interprétations fondamentalistes et djihadistes de l’islam. La sous-estimation des dangers représentés par les réseaux islamistes transnationaux vient à l’appui de la minimisation, voire de la négation des manifestations de judéophobie. En outre, par l’effet d’une extension abusive de la vigilance antiraciste, toute critique de l’intégrisme islamique est immédiatement dénoncée comme manifestation d’islamophobie. Le terrorisme intellectuel règne. Même après le 11 septembre 2001, l’aveuglement d’une grande partie des milieux de l’extrême gauche tiers-mondiste et « antimondialisation », mais aussi d’une partie de la gauche (Verts et communistes d’abord), sur la réalité menaçante de l’islamisme, principal vecteur international des stéréotypes antijuifs, n’a point cessé. Tragique aveuglement, fondé sur un cliché misérabiliste : l’islam, « religion des pauvres ». Lequel fait couple avec le cliché constituant la justification moralisante la plus répandue des violences terroristes : le terrorisme comme « arme des pauvres », ultime recours des « humiliés ». Au nom des « pauvres », tout est permis. Les « humiliés » ont tous les droits, y compris celui de tuer (en se tuant éventuellement).
Une nouvelle vague de judéophobie, d’extension planétaire, est aujourd’hui observable, qui se fonde sur un amalgame polémique entre Juifs, Israéliens et « sionistes », fantasmés comme les représentants d’une puissance maléfique. Des islamistes de toutes obédiences aux nouveaux tiers-mondistes radicaux, on dénonce inlassablement l’ « impérialisme américano-sioniste ». Certains croient pouvoir préciser leur dénonciation de l’ennemi absolu en désignant un « complot sioniste » ou un plan de « conspiration mondiale » réalisé par les « judéo-croisés » (cliché récurrent dans le discours islamiste). Dans le discours dit « antisioniste », le « sionisme » et les « sionistes », objets de dénonciation démonisante, constituent des entités mythiques, des constructions polémiques, n’ayant plus grand-chose à voir avec l’histoire du mouvement national juif, avec le projet sioniste tel qu’il s’est défini puis réalisé par la création de l’État d’Israël. L’adepte de l’antisionisme absolu ne critique pas, il diabolise, en assimilant polémiquement Israël aux deux figures historiques d’État raciste offertes par l’histoire du XXe siècle : le régime nazi et le régime sud-africain d’apartheid. Cet amalgame est à la fois un mode d’illégitimation radicale et un appel au démantèlement, à l’élimination. C’est pourquoi l’antisionisme éliminationniste constitue le noyau dur de la nouvelle judéophobie planétaire.
Pour les nouveaux antijuifs – conscients ou non, déclarés ou fuyants –, tous les malheurs du monde s’expliquent par l’existence d’Israël. Celle-ci incarne par excellence la causalité diabolique. Le principal thème d’accusation des nouveaux judéophobes, porté notamment par les milieux islamistes transnationaux et certains héritiers néogauchistes ou néocommunistes du tiers-mondisme, est que le « sionisme », loin d’être un nationalisme respectable comme le nationalisme palestinien, est un « colonialisme », un « impérialisme » et un « racisme ». Donc un nationalisme illégitime, situé au principe d’un État-nation lui-même illégitime. L’antisionisme glisse ainsi de la libre critique de la politique d’un État à la négation du droit à l’existence de l’État d’Israël.
Lors de la conférence prétendument « antiraciste » de Durban, en Afrique du Sud (qui s’est tenue du 31 août au 8 septembre 2001), lors de cette très attendue conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance, des accusations de « racisme », d’ « apartheid » et de « génocide » ont été lancées contre Israël, ainsi démonisé. Dans le cadre d’une rencontre internationale organisée par l’ONU sur le thème de la lutte contre le racisme, durant plus d’une semaine, le « sionisme » a été dénoncé sur la base d’un amalgame avec le « racisme » et la « discrimination raciale », et les Juifs expressément criminalisés, par exemple à travers ce slogan diffusé par tracts : « Un Juif, une balle. » À Durban, l’israélophobie a fait rage, dans une atmosphère frénétiquement palestinophile. Une brochure largement distribuée durant la conférence, Racisme, sionisme et Israël, publiée par l’Union des avocats arabes, commence ainsi : « Israël est le parfait exemple d’un racisme complexe et étendu. Cet État est en effet l’incarnation de ce racisme spécifique qui fonde le sionisme et fait d’Israël le dernier avatar d’une sombre histoire qui fut le témoin des souffrances endurées par l’humanité, suite à l’agressivité du racisme et à son abjecte discrimination entre les hommes. » À Durban s’est tenu un pogrom symbolique, au nom de l’antiracisme et de la tolérance. Les accusations et les injures antijuives y ont toutes convergé vers un appel à la destruction de l’État d’Israël. Il y a là de quoi alerter et inquiéter ceux qui luttent avec sincérité contre toutes les formes de racisme et de xénophobie.
Le vieil antisémitisme européen était un racisme spécifique, dirigé contre les Juifs, considérés comme une « race » inférieure ou nuisible, étrangère et ennemie (les Juifs y figuraient en tant que représentants modernes par excellence d’une prétendue « race », les « Sémites », faisant couple et antithèse avec les « Aryens »). La nouvelle judéophobie planétaire, qui émerge à la fin des années 1960 dans le monde arabo-musulman (après la guerre des Six Jours, de juin 1967), et suppose donc l’existence de l’État d’Israël érigé en ennemi absolu, consiste à retourner contre les Juifs l’accusation de racisme. C’est là son noyau dur, en même temps que l’indice de sa nouveauté idéologique. Pour qu’une telle configuration antijuive puisse fonctionner, il faut et il suffit que l’antiracisme soit érigé en norme consensuellement reconnue, ce qui s’est accompli précisément vers les années 1950 et 1960, à la suite des premières Déclarations de l’Unesco respectivement dites « sur la race et les préjugés raciaux » (18 juillet 1950) puis « sur la race et les différences raciales » (4-9 juin 1951). Cette instrumentalisation massive de l’antiracisme à des fins antijuives a été légitimée et internationalisée par la Résolution 3379 votée le 10 novembre 1975 par l’Assemblée générale des Nations Unies, assimilant le sionisme à « une forme de racisme et de discrimination raciale » (cette Résolution ne sera révoquée que le 16 décembre 1991). Les « sionistes » sont traités comme des « nazis » et des usurpateurs, totalement étrangers à la Terre sainte, terre célébrée comme strictement palestinienne ou arabo-islamique. D’où la volonté d’effacement de l’histoire juive qu’on trouve au cœur de l’enseignement-endoctrinement opéré par les manuels scolaires de l’Autorité palestinienne, publiés et utilisés alors même qu’était enclenché le processus de paix. Les élèves palestiniens de la classe de cinquième pouvaient par exemple y apprendre qu’Abraham « était un Musulman monothéiste et non un des idolâtres ». Et aussi être assurés de leur victoire finale : « Rappelle-toi : le résultat final inévitable sera la victoire des Musulmans sur les Juifs. » Quant au grand communicateur Ben Laden, au milieu des années 1990, on ne s’étonnera pas de l’entendre ainsi préciser le message : « L’ennemi juif ne s’est pas installé dans son pays d’origine. (...) Mais c’est un ennemi qui a violé la terre islamique sacrée. (...) Le devoir légitime à l’égard de la Palestine est celui du djihad, mené par la Oumma pour libérer ce territoire. » En 1989, l’islamiste algérien Ali Belhadj avait dit l’essentiel sur la question : « Notre relation avec les Juifs ne peut être que la guerre, le djihad : point final. » Il convient d’ajouter que, lorsqu’un fanatique islamiste tel que Ben Laden lance aux « croyants » le commandement : « Tout Juif est une cible et doit être tué », il peut aussitôt citer à l’appui de son propos le verset 191 de la sourate 2 du Coran : « Tuez-les partout où vous les trouvez. » Et l’on ne saurait corriger ni caviarder la parole même de Dieu... La formule arabo-islamique de la « solution finale » de la question juive a été trouvée par le lumineux ministre syrien de la Défense, Mustapha Tlass : « Si chaque Arabe tuait un Juif, il ne resterait plus de Juifs » (déclaration faite sur la chaîne de télévision LBC, 5 mai 2001).
L’islamisation croissante de la cause palestinienne a de graves conséquences. Tout d’abord, elle transforme un conflit politique en un conflit religieux (ou pseudo-religieux) interminable, en une forme de « guerre des dieux ». Ensuite, elle rend concrètement impossible la création d’un État palestinien indépendant à côté de l’État israélien, en ce que l’objectif de la lutte palestinienne redevient la « libération » de toute « la Palestine », ce qui implique la destruction de l’État d’Israël. Après la longue parenthèse historique de la racialisation du discours antijuif (l’antisémitisme au sens strict), le théologico-religieux est donc revenu saisir la judéophobie. Non plus sous sa classique, mais sous sa forme islamiste, depuis que la religion musulmane s’est mondialisée tout en se radicalisant par une politisation proliférante. L’islamisation de la cause palestinienne, entre la première (décembre 1987) et la seconde Intifada (début d’octobre 2000), aura facilité la convergence des tiers-mondistes et des islamistes. Dans ce contexte, on trouve des circonstances atténuantes au terrorisme des « islamikazes » palestiniens et, simultanément, on se montre totalement insensible devant les massacres d’innocents commis par ces derniers en Israël. Corrélativement, les ripostes israéliennes les plus légitimes, même soigneusement ciblées et visant des terroristes clairement identifiés, sont dénoncées avec indignation comme scandaleuses ou cruelles. Les images télévisuelles témoignent de cette inégalité de traitement : les attentats anti-israéliens, aussi sanglants soient-ils, sont médiatiquement traités comme s’ils étaient des phénomènes naturels (entre la météo et les chiens écrasés) – quand ils ne sont pas expressément justifiés en tant qu’inévitables effets de la politique israélienne « criminelle » –, alors que les caméras s’attardent avec complaisance sur les tanks israéliens (la puissance impitoyable et sans visage) face à de fragiles « enfants palestiniens » lanceurs de pierres (de temps à autre, furtivement, on croise cependant des guerriers d’Allah encagoulés et surarmés). Les commentaires sont préfabriqués et les images idéologiquement orientées : à suivre leurs suggestions, les enfants israéliens seraient moins « innocents » que les enfants palestiniens. Esquissons une comparaison. En octobre 2000, la mort filmée en direct du jeune Mohamad (le 30 septembre), attribuée précipitamment – avant toute enquête – à un tireur israélien, passait et repassait sur toutes les chaînes de télévision, portant à son comble la compassion propalestinienne. Les téléspectateurs sont ainsi soumis au goutte-à-goutte perpétuel de l’endoctrinement médiatique, lequel se modèle sur la propagande palestinienne. L’antifascisme/ antiracisme culturel fonctionne. Dans la soirée du 6 février 2002, un simple communiqué informe que « trois personnes dont un bébé » (en fait, un soldat, une mère et sa fille de 11 ans) ont été tuées par un kamikaze palestinien qui avait réussi à s’introduire dans une colonie juive (Hamra) – et l’on passe à un autre fait divers. Certains journalistes ont glissé dans leurs commentaires qu’il s’agissait d’un « bébé-colon » ! Au nom de la « juste lutte » contre le « colonialiste sioniste », un permis rétrospectif de tuer est ainsi délivré. Ces commentaires et ces images traduisent le mythe manichéen en vogue : le Méchant « sioniste » contre l’Innocent palestinien, le fort sans pitié contre le faible opprimé, le dominant contre le dominé, le « raciste » face à sa victime sans défense.
Dans ce traitement médiatique hautement idéologisé de l’information sur le conflit israélo-palestinien, il y a incontestablement une permanente incitation à la haine contre Israël : si une bonne part des milieux « antiracistes » ne s’étaient pas massivement transformés en groupes de militants propalestiniens, ils auraient pu trouver, dans ces actes de propagande d’une violence inouïe, de quoi nourrir leur indignation. Nul n’ose se demander publiquement pourquoi les hauts responsables de l’ « Autorité palestinienne » envoient cyniquement les enfants de leurs pauvres provoquer les soldats israéliens au risque de faire des « martyrs ». La réponse tiendrait en quelques mots : pour les besoins de la propagande palestinienne. On néglige étrangement le fait que les actes de terrorisme « aveugle », dont l’objectif est de tuer le maximum de membres d’un peuple ou d’une nation, visés en tant que tels, illustrent parfaitement la catégorie de « racisme » : les victimes de ces actes de violence criminelle sont sélectionnées en raison de leur origine ou de leur appartenance ethno-nationale. Des Israéliens sont tués en tant qu’Israéliens, et non pas en tant que soldats ennemis, des Juifs sont visés et tués en tant que Juifs, qu’ils soient des nouveau-nés, des adolescents ou des vieillards. Le terrorisme « aveugle », qui suppose une vision essentialiste de l’ennemi (tous les Israéliens, tous les Juifs, tous les « sionistes », etc.), est devenu une pratique artisanale du racisme d’extermination. Mais le meurtre « bricolé » des Juifs d’Israël n’est pas moins planifié que le meurtre industriel des Juifs d’Europe naguère. Il s’agit à la fois d’éliminer systématiquement le maximum de Juifs et de terroriser ou de décourager les autres, pour provoquer leur départ. On combine l’extermination et l’expulsion, l’assassinat systématique et le nettoyage ethnique, pour « libérer » la Palestine de toute présence juive, condition requise pour la repeupler grâce aux vertus du « droit au retour » des réfugiés palestiniens. Par leurs assassinats de masse dont les victimes sont des civils israéliens, les islamikazes palestiniens commettent des crimes de guerre, scandaleusement non reconnus comme tels par les experts de la « communauté internationale », voire transfigurés en actes de courage « anti-impérialistes ». Le refus de condamner les attentats-suicides aveugles, tuant des civils, revient à lancer dans l’espace public une autorisation de tuer. Transfigurer ces massacres terroristes en actes de « résistance », c’est inciter au meurtre. Les familles sont amenées à participer à l’endoctrinement et à l’embrigadement décidés et mis en place par l’Autorité palestinienne et ses supplétifs islamistes. Quoi de plus effroyable que de voir des parents se féliciter de fournir à la Cause sacrée leurs enfants voués au meurtre suicidaire, d’entendre des mères célébrer leurs enfants « martyrs » passés, présents et à venir !
Au début des années 1970, le snobisme gauchiste incitait à faire le voyage en Chine ; au début des années 2000, les nouveaux gauchistes « branchés » font le voyage en Palestine. Arafat a remplacé Mao. Et José Bové voyage beaucoup. Nul ne rappelle que le problème politique fondamental au Proche-Orient tient à l’absence de démocratie pluraliste et de laïcité dans les pays arabes – dictatures sanguinaires ou ploutocraties tribales, autoritaires et obscurantistes –, et non pas à l’existence d’Israël. Nul n’ose dire tout haut ce que tout le monde sait (à l’exception des « idiots utiles »), à savoir que la palestinophilie mystique est l’opium des masses arabo-musulmanes. Nul ne se risque à dire simplement que « le roi est nu » : le prétendu « président Arafat » n’est qu’un démagogue roublard doublé d’un dictateur. Rien n’est plus étranger à la bureaucratie militaro-policière et corrompue mise en place par l’OLP que la démocratie pluraliste et l’État de droit. Dans les médias, le glissement est perpétuel entre les critiques – par définition légitimes – de la politique de l’actuel gouvernement d’union nationale en Israël, dirigé par Ariel Sharon, dont les stratégies et les perspectives sont certes souvent inscrutables, et la négation du droit à l’existence d’Israël, dont la naissance même est dénoncée par ses ennemis comme son « péché originel » [14]. Dans le discours militant dit « antisioniste », on ne rencontre jamais une critique politique argumentée des orientations de l’actuel gouvernement israélien, on ne trouve que des accusations hyperboliques, comme celles que résume un tract-affiche diffusé lors d’une manifestation parisienne dirigée contre la venue d’Ariel Sharon en France : « SHARON – Sioniste Horrible Assassin Raciste Oppresseur Nazi » (juillet 2001).
Les tueurs-suicidaires et leurs commanditaires sont exonérés de toute responsabilité dans les attentats terroristes aveugles, attribués en dernière analyse à « la politique criminelle de Sharon ». Le ressassement sloganique règne. Toute analyse critique des situations d’affrontement est suspendue, seules se déversent dans les médias l’indignation à sens unique et la dénonciation édifiante.
C’est au nom de l’antiracisme, de l’anti-impérialisme et de la défense des « droits du peuple palestinien », sous le ciel rhétorique des droits de l’homme, que la nouvelle judéophobie se déploie et se légitime. La défense des droits de l’homme se transforme subrepticement en défense exclusive des droits de l’homme palestinien, érigé en victime absolue. Dans le chaos mondial de ce début du IIIe millénaire, on ne compte plus les peuples opprimés ou martyrisés, ni les minorités persécutées, voire en cours d’extermination. Mais qui se mobilise pour défendre les chrétiens du Soudan islamiste ou les Tibétains écrasés par la Chine communiste ? Qui descend dans la rue pour condamner les épouvantables massacres commis par les islamistes algériens ? Les Palestiniens incarnent le peuple-victime privilégié, l’unique objet du parti pris compassionnel dans les limites du politiquement correct contemporain. Le supposé « sans espoir » vivant dans un « camp de réfugiés » (soigneusement préservé par l’Autorité palestinienne) de Cisjordanie est transfiguré en principal porteur de l’espoir des hommes, il incarne la promesse de l’humanité radieuse de l’avenir. Les Palestiniens constituent le seul peuple où l’on rencontre une masse de réfugiés « de père en fils » depuis un demi-siècle, masse disponible pour l’action terroriste et motif permanent d’indignation à usage externe (apte à déclencher l’angélisme compassionnel des intellectuels occidentaux, inépuisable réserve d’ « idiots utiles »), et, à ce double titre, instrument cyniquement préservé de la stratégie des dirigeants palestiniens (après l’avoir été, dès la fin des années 1940, pour les dictateurs du monde arabe). La « christification » du « peuple palestinien », la centration pathétique sur les « enfants palestiniens » martyrs et la dénonciation frénétique de l’imaginaire « génocide » dont le « peuple palestinien » serait la victime permettent de recycler conjointement les vieilles accusations de « déicide » et de « meurtre rituel », pour mettre en scène le motif suivant : les « Juifs sionistes et racistes » commettent un « palestinocide » rituel, conforme à leur nature et à leurs traditions.
Voilà ce qu’il s’agit de penser et de combattre : le monstre idéologique qu’est un « antiracisme » antijuif. La « nouvelle judéophobie », centrée sur l’antisionisme absolu impliquant la démonisation d’Israël, des « sionistes » et du « sionisme » et, par extension, des Juifs, ne constitue donc pas une résurgence du vieil antisémitisme, mais une émergence. Ce qui n’exclut pas la réinscription de vieux motifs d’accusation (complot, mensonge, meurtre rituel) dans la nouvelle synthèse antijuive, où ils prennent un nouveau sens et subissent certaines métamorphoses idéologiques. L’abbé Pierre, le « saint homme » le plus aimé des Français, symbolise, à travers ses déclarations de 1996 [15], la relative continuité entre l’antijudaïsme chrétien et la nouvelle judéophobie, à base d’antisionisme démonologique et de négationnisme. Quoi qu’il en soit, une nouvelle formation antijuive est en cours de constitution et de diffusion planétaire. Ce qui est le plus inquiétant, c’est qu’elle est en passe de sortir de la marginalité et de la clandestinité, en s’habillant de rhétorique « antiraciste » et « anti-impérialiste », pour devenir une cause idéologiquement noble. La judéophobie à visage antisioniste tend à devenir un droit de l’homme parmi d’autres.
Faut-il rappeler aujourd’hui que la judéophobie n’est pas moins intolérable que l’arabophobie ou l’islamophobie ? Il faut tout faire pour sortir du labyrinthe de ces haines mimétiques. Pour prévenir d’éventuels affrontements intercommunautaires. En commençant par appliquer fermement, en France, les principes républicains, qui garantissent la sécurité, l’égalité de traitement et la liberté des citoyens.
 
NOTES
 
[1] Dans ce texte qui a servi de base à plusieurs conférences prononcées de janvier à mars 2002, je reviens sur les thèses présentées et développées dans mon livre La nouvelle judéophobie (Paris, Mille et une nuits, janvier 2002).
[2] Voir Leo Pinsker, Auto-émancipation, traduit de l’allemand par André Néher, Jérusalem, Département des Publications de l’Agence juive, 1956 (1re édition allemande, Berlin, 1882), p. 37-39.
[3] Voir : Commission nationale consultative des droits de l’homme, 2001. La lutte contre le racisme et la xénophobie. Rapport d’activité, Paris, mars 2002, p. 27-45, 481-490.
[4] Ces violences antijuives sont « à mettre essentiellement à l’actif de milieux issus de l’immigration qui ont trouvé là un exutoire à leur mal-être et à leur sentiment d’exclusion » (Commission nationale consultative des droits de l’homme, 2000. La lutte contre le racisme et la xénophobie. Rapport d’activité, Paris, La Documentation française, mars 2001, p. 38).
[5] Voir Union des étudiants juifs de France -SOS Racisme, Les Antifeujs. Le Livre blanc des violences antisémites en France depuis septembre 2000, Paris, Calmann-Lévy, 2002.
[6] Voir Nonna Mayer et Guy Michelat, « Sondages, mode d’emploi : xénophobie, racisme et antiracisme en France : attitudes et perceptions », in Commission nationale consultative des droits de l’homme, 2000. La lutte contre le racisme et la xénophobie, op. cit., p. 96-100.
[7] Les Antifeujs, op. cit., p. 204.
[8] Ibid., p. 228.
[9] Le noyau dur des antijuifs convaincus demeure cependant stable : de 1988 à 2000, 10 % seulement des personnes interrogées se disent « tout à fait d’accord » avec le jugement stéréotypé que « les Juifs ont trop de pouvoir ». Voir Nonna Mayer et Guy Michelat, art. cité, p. 97-99.
[10] Plus précisément, on note qu’entre 1988 et 2000 l’adhésion au stéréotype du pouvoir excessif des Juifs en France est passée de 19 à 27 % chez ceux qui se disent « plutôt de gauche », et de 30 à 50 % chez ceux qui se disent « plutôt de droite » (Nonna Mayer, « Nouvelle judéophobie ou vieil antisémitisme ? », intervention dans le cadre d’une table ronde organisée à Paris le 19 mars 2002).
[11] La vague de judéophobie touche également, en Europe de l’Ouest, la Belgique et la Grande-Bretagne, bien qu’avec une moindre intensité. Voir Nicolas Zomersztajn, « Le malaise des Juifs : Mythe ou réalité ? », Regards [Bruxelles], n° 514, 5-11 février 2002, p. 32-35 ; « Rendez-vous avec Jo Wagerman : “L’antisémitisme s’est banalisé en Grande-Bretagne” », Tribune juive, no 1527-1528, 25 mars 2002, p. 20-21.
[12] Déclaration de Roger Salamon, professeur de santé publique à Bordeaux, lors d’un meeting organisé à Paris, le 13 février 2002 (Le Monde, 19 février 2002, p. 8).
[13] La substitution va le plus souvent de pair avec une hiérarchisation, qu’illustre cette déclaration d’un haut responsable de l’OLP, Farouk Qaddoumi, le 29 août 2001 : « Les pratiques israéliennes contre les Palestiniens dépassent l’Holocauste en horreur. » Les nazis d’aujourd’hui seraient les Israéliens ; les Juifs d’aujourd’hui seraient les Palestiniens. De nombreux clichés de propagande dérivent de ce couple d’assimilations polémiques.
[14] Voir Dominique Vidal, avec Joseph Algazy, Le péché originel d’Israël, Paris, Les Éditions de l’Atelier / Les Éditions Ouvrières, 1998. Dominique Vidal est journaliste au Monde diplomatique.
[15] Voir mon livre La nouvelle judéophobie, op. cit., p. 192-193.
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