Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525554
192 pages

p. 135 à 138
doi: 10.3917/cite.012.0135

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n° 12 2002/4

2002 Cités

Sous le signe de Sion »  [1]

Raphaël Draï Professeur de sciences politiques à l’Université d’Aix-Marseille III, membre de l’UMR-CNRS Psychanalyse et Pratiques sociales. Ses dernières publications sont : Grands problèmes politiques contemporains, Presses universitaires Aix-Marseille, 2001 ; Sous le signe de Sion, Michalon, 2001 ; Science administrative, Éthique et gouvernance, Presses universitaires Aix-Marseille, 2002.
Est-il imaginable qu’un antisémitisme d’un genre nouveau, comportant une virulente composante islamiste, menace la communauté juive française et, à partir d’elle, la démocratie en France ? Pour éviter toute appréciation purement sectorielle de cette grave question, il importe avant tout de la rapporter à quelques principes intangibles. Si l’une des définitions possibles de la politique touche à l’aménagement de la vie entre personnes et groupes humains qui ne sont pas portés spontanément à se lier et à s’unir, l’une des définitions possibles de l’éthique, qui rejoint la précédente et la conforte, touche, elle, à la prévention des causes de désunion et d’affrontement entre ces personnes et ces groupes en tant qu’il importe de préserver, précisément, leur valeur humaine. Un vers d’Aragon revient, en ce sens, à la mémoire : « Pense à la guerre avant qu’elle n’entre dans la maison. » Formulation poétique de ce qu’autrement l’on nommerait en ce domaine : principe de précaution. S’il faut attendre que la violence, motivée par des considérations religieuses ou ethniques, souvent intriquées, soit devenue irréversible pour la dénoncer, la pensée n’aura fait la preuve, une fois de plus, que de ses fausses qualifications et la démocratie celle de ses vraies inconséquences. Depuis le mois de septembre 2000 et le déclenchement de l’Intifada dite des Mosquées, plus de 300 agressions, physiques et verbales, ont visé en France des personnes, des écoles, des lieux de culte pour la seule raison qu’ils étaient « Juifs » ou « Juives » et qu’à ce titre ils se trouvaient identifiés à l’ « État juif », lui-même présenté comme État-bourreau de Palestiniens sans défense, avec une prédilection pour les enfants. Les responsables de la communauté juive portent-ils plainte contre les auteurs présumés de ces agressions ? Ou bien ces plaintes sont jugées « exagérées » ou bien elles sont imputées à une propension au « repli communautaire », comme si un réflexe de défense pouvait être confondu avec une rupture intentionnelle du pacte républicain. De sorte que, si les actes de violence ainsi dénoncés font finalement l’objet de condamnations, celles-ci sont néanmoins assourdies par le sous-entendu à peine voilé que, dans ces agressions-là, au fond, les victimes ne sont pas pour rien.
En fait, il n’a pas fallu attendre très longtemps pour que la communauté juive se retrouve placée à fronts renversés et mise en cause ès qualités dans un prétendu « soutien inconditionnel » à l’État d’Israël, ce qui la marginaliserait fatalement au regard de la nation et expliquerait quand il ne le justifierait pas la montée en France de cet antisémitisme islamiste.
Face à une pareille confusion intellectuelle, dont on se demande ce qu’eût pensé un Emmanuel Levinas, ancien directeur de l’École normale israélite orientale, il importait de porter le débat dans la sphère publique par un témoignage qui se veuille à la fois politique et éthique, provenant de l’intérieur de cette communauté mais sans rien abandonner de la science politique et des autres sciences pour tenter de comprendre l’origine, les causes et surtout les conséquences de ces violences cumulées. Tel est l’objet de Sous le signe de Sion, portant en sous-titre : L’antisémitisme nouveau est arrivé. Pourquoi « nouveau » ? Imaginons ce qu’il serait advenu en Autriche par exemple si l’on avait appris, entre autres, que deux synagogues et des écoles juives y avaient été incendiées, que lors d’un défilé sur la voie publique le slogan de « Mort aux Juifs » avait été lancé ; que chaque jour des hommes et des femmes y faisaient l’objet de coups, de menaces ou d’injures sous un seul chef d’accusation : « Juif-sioniste ».
Qui peut douter que d’imposantes manifestations condamnant cet antisémitisme-là se seraient spontanément produites, conduisant à la mise en cause des pouvoirs publics à Vienne et d’une société autrichienne toujours considérée sous l’emprise de ses démons ? Pendant plus d’un an, aucune de ces réactions ne s’est produite en France. Pourquoi ? Par peur face à l’importance numérique de la population musulmane ? Par complicité inconsciente avec ses extrémistes ? Car comment expliquer le nombre et la répétition de tels passages à l’acte ? Quelques explications « compréhensives » avancées à ce sujet ne résistent pas à l’examen. Ces violences, fréquemment exercées au faciès, eussent été explicables si ce que l’on nommera par commodité de langage la communauté juive et la communauté musulmane s’étaient trouvées, en septembre 2000, à couteaux tirés. Il n’en était rien. Au printemps 2000, un très important colloque s’était tenu au Centre communautaire juif de Paris pour souligner la bonne entente en terre de France entre judaïsme et islam. Faut-il mettre alors en cause la mauvaise intégration des jeunes issus de l’immigration maghrébine sur lesquels les images violentes du conflit israélo-palestinien joueraient le rôle de détonateur ?
Tant qu’à « sociologiser », autant le faire de manière rigoureuse. Tous les musulmans de France, dont beaucoup sont citoyens français, ne sont pas en mal d’intégration. Par ailleurs, la misère économique, la précarité et la hot money n’affectent pas exclusivement ces seuls milieux. En France tous les SDF et les RMIstes ne tentent pas de mettre le feu à des lieux de culte ou d’enseignement juifs. On en vient ainsi aux images du Moyen-Orient. Pour sûr, certaines étaient de nature à provoquer indignation et colère. Sauf à faire deux observations capitales à leur propos. Depuis quand les images télévisées sont-elles confondues avec le réel, surtout lorsqu’il est démontré que certaines d’entre elles sont « sollicitées » et parfois truquées ? Par ailleurs, ces images violentes percutent en France les deux populations concernées. Or, on doit relever – heureusement – qu’aucun acte criminel ni qu’aucune autre forme d’agression ne sont à déplorer contre des personnes ou des institutions musulmanes et qui seraient imputables à des « jeunes » (ou moins jeunes) de la communauté juive commotionnés par les images d’attentats-suicides commis à Tel-Aviv ou dans les rues passantes de Jérusalem Ouest. Dès lors, une interrogation, déjà formulée, devient inéluctable : Qu’est-ce qui autorise ces passages à l’acte dont cette communauté a fait et fait toujours l’objet ? Et d’ailleurs qui peut imaginer quelle ampleur cette violence antijuive par destination eût prise si les événements du 11 septembre 2001 ne s’étaient pas produits, avec l’engagement de la guerre menée par les États-Unis d’Amérique contre le terrorisme islamiste international ?
Mais dans ces conditions, entend-on dire, est-il devenu impossible de critiquer l’État d’Israël sans être aussitôt taxé d’antisémitisme ? Cet argument appellerait à lui seul une ample discussion. Nul ne met en cause le droit de critiquer l’État d’Israël. Il faut cependant ne pas confondre usage de la critique et maniement de la bombe à clous verbale. Critiquer, on le sait depuis Kant au moins, ce n’est pas sataniser ni souiller mais exercer les modalités du jugement, lequel implique nécessairement le respect de ce principe vital : celui du contradictoire. Présenter l’État d’Israël et le mouvement sioniste, comme cela fut tenté à Durban, hors de tout contexte historique, géographique et traumatologique, en entités maléfiques, colligeant toutes les tares possibles et imaginables de la condition humaine, c’est pousser la porte de la haine, laisser bien peu de place à l’argumentation critique et, par conséquent, il faut y songer aussi, ruiner la possibilité même de négociations politiques. Car, à suivre cette rhétorique du pire, rien ne saurait être discuté avec le Mal incarné. Pour rendre force au principe du contradictoire, il fallait alors analyser également la véritable stratégie de la souillure qui vise l’État d’Israël depuis plus de trois décennies, entreprise dans laquelle le droit international, notamment, est à tout le moins dévoyé, si ce n’est dénaturé par ses usages propagandistes. À cet égard, les erreurs de pensée, les faillites du raisonnement, sont celles qui se paieront sans doute le plus cher.
Pour conclure provisoirement, à force de vouloir semer l’Intifada à tous vents, y compris dans les cités en mal d’identité, il n’est pas impossible que les récoltes amères s’en fassent plus abondantes qu’on ne l’eût souhaité sur d’autres territoires que ceux de l’Autorité palestinienne. En France même, l’on aurait tort de croire que seuls les Juifs, actuellement premiers visés, seraient les seuls à en subir les retombées flambantes et peut-être sanglantes. L’antisémitisme nouveau, dans la composition duquel entrent de vieilles haines, irrédentistes, et des ressentiments plus récents qui se cherchent des catharsis à bas prix, à quoi s’ajoute démagogie médiatique de l’image-choc et vénale, cet antisémitisme-là, que masque un antisionisme ayant perdu, lui, pour le coup, tout esprit critique, apparaît comme l’un des troubles les plus préoccupants d’une postmodernité qui dérive vers les brumes autrement inquiétantes de la postdémocratie.
Mai 2002.
 
NOTES
 
[1] Sous le signe de Sion. L’antisémitisme nouveau est arrivé, Paris, Michalon, 2001.
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