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P.U.F.

I.S.B.N.9782130525554
192 pages

p. 139 à 144
doi: en cours

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n° 12 2002/4

 
Commentaires sur La nouvelle judéophobie [1] de Pierre-André TAGUIEFF et La faute des Juifs. Réponse à ceux qui nous écrivent tant [2] de Guy KONOPNICKI
 
 
Lucien Jaume
Voici deux ouvrages que l’on pourrait classer dans la rubrique des « passions françaises », pour reprendre la notion de T. Zeldin – surtout en ce qui concerne La faute des Juifs, par G. Konopnicki –, mais nos deux auteurs savent que les effets observés en France ont des sources bien au-delà de l’espace français ou européen. Pourquoi parler de « passions » ? Parce que l’on touche à cette zone où le politique s’ancre le plus intensément, et aussi le plus obscurément, dans les expériences psychologiques de chacun, dans les appartenances et sous-appartenances sociales les plus fortes. Il s’agit des relations entre le politique, le religieux et l’espace laïque, en ce qui concerne, vu de France, les Juifs, d’une part, et Israël, de l’autre. Relations devenues encore plus névralgiques après les attentats du 11 septembre et la spirale de violence qui se développe en ce moment (mars 2002) entre Israël et les Palestiniens.
Chacun à sa façon, nos deux auteurs prennent à bras le corps ce qu’on pourrait appeler un complexus de discours, de clichés et d’affects, afin de nous inviter à raison garder, tandis que les passions grondent. Du côté de Taguieff, il s’agit d’une poursuite de ses recherches précédentes sur le racisme (antisémite notamment), en tant que ce racisme est non pas « de retour », mais se produit sous une forme différente de l’antisémitisme classique ; il naît comme « judéophobie » (terme que Taguieff préfère cette fois), nourrie par la mouvance islamiste (dont Ben Laden n’est que l’élément le plus spectaculaire), encouragée par la sympathie envers les souffrances palestiniennes, et faisant des progrès à gauche ou à l’extrême gauche, ou encore dans les formes de l’anti-mondialisation, le tout puissamment soutenu par une ambiance de repentance généralisée, où, de façon caractéristique, les politiques et les institutions se mettent à utiliser le vocabulaire du religieux (le « repentir ») : ainsi se noue un troc, une compensation passionnelle, entre le remords envers la conduite militaire française en Algérie et le rejet exaspéré d’Israël, voire des Juifs, de façon à se « rapprocher », à se réconcilier avec le monde arabe. L’hostilité, en France notamment, peut se porter vers les Juifs eux-mêmes lorsque ceux-ci continuent à être solidaires non de Sharon mais de l’État d’Israël, présenté comme persécuteur, assassin d’enfants (les deux Intifada), « entité sioniste » dans la langue de certains mouvements palestiniens. Taguieff défend la thèse que le renouveau de l’antisionisme porte avec lui, à l’échelle planétaire, une forme autre d’antisémitisme : la « judéophobie ». Ce à quoi le pousse son intransigeance véhémente et sa globalité : le sionisme, c’est le Mal.
Dans cette nouvelle configuration, l’attitude « antijuive » (comme dit également l’auteur) n’est plus à droite (à la droite extrême), elle se répand à gauche (gauche chrétienne, tiers-mondiste, anti-mondialisation), gauche gouvernementale éventuellement, désireuse de trouver un terrain d’entente avec le refus explosif des beurs de nos banlieues. Encore une fois, l’hostilité envers l’identité juive vraie ou supposée relève ici des affects et non d’une pensée politique effective (qui ferait, par exemple, un bilan critique du sionisme dans son histoire) ; pour Taguieff, les dangereux écarts des vingt dernières années risquent dès lors de trouver des débouchés inattendus : par exemple, les délires politico-religieux de Garaudy (qui cherche le nouveau Christ dans un islam des pauvres en révolte) ou les appels à la « tolérance » chez certains négationnistes, mais aussi, moins spectaculaire et apparemment plus anodin, le remplacement de l’eschatologie révolutionnaire par une ouverture à « la religion des personnes subissant majoritairement l’oppression » (formule du rédacteur en chef du Monde diplomatique, cité par Taguieff, p. 100). Pour satisfaire un besoin de compassion (n’est-ce pas là, au fait, un thème revenu d’Amérique ?), la haine vise ensemble l’américanisme et le capitalisme ; donc, selon cette rhétorique, Israël, « État capitaliste et juif ». D’après Taguieff, se met en place une machine à la fois accusatrice et auto-absolutrice (le passé colonial français, dans notre cas) qui pourrait engendrer de graves conséquences. L’intérêt de ce livre est de nous donner un dossier, savamment instruit, sur les causes multiples qui font que l’Occident européen (il parle peu de l’Amérique) risque d’émousser ses perceptions et son jugement critique vis-à-vis d’un islamisme qui a proclamé son refus de la démocratie, de la séparation de l’État et de la religion, et, bien entendu, de tout pluralisme.
C’est en cela que l’ouvrage rejoint celui de Konopnicki. Ce dernier met à la poste une sorte de lettre ( « Réponse à ceux qui nous écrivent tant » ), brillante et pleine d’ironie, pour appeler à la réflexion ceux-là mêmes par qui il s’estime fréquemment interpellé : ce sont souvent des amis ou des anciens compagnons de route politiques. Se présentant comme un juif laïque parfaitement à l’aise dans la République française, Konopnicki rappelle son parcours de jeunesse chez les communistes et son refus désormais d’avaler ou de proférer des énormités. Lui aussi parle depuis une position de gauche et, encore plus explicitement, s’adresse à la gauche : non, Israël n’est pas une « création artificielle », pour peu que l’on se serve du savoir historique, pas plus que l’unité de la nation juive – qui était réelle en Russie avant Lénine et Staline – ne résulte de la Shoah ; l’immense diversité qui fait actuellement la réalité d’Israël (pays ouvert sans formalités à tout réfugié juif qui en fait la demande) ne rend pas pour autant illusoire la réalité identifiable d’une nation, parce que, affirme l’auteur, elle a la propriété de se reformer par la culture. Si le sionisme a été « une extraordinaire aventure nationale et intellectuelle » (p. 104) et non le contrecoup de la persécution nazie, l’antisionisme pourrait bien cacher un glissement vers l’antisémitisme (la « faute des Juifs »), dont Konopnicki estime qu’il est une pulsion toujours latente en France et ailleurs. À la différence de Taguieff, l’auteur perçoit davantage un retour des vieilles passions, alors qu’il n’y a plus en France, depuis le MRP, un seul parti de confession chrétienne, et que le motif religieux ne semble donc plus déterminant.
Puisque, écrit Konopnicki (p. 27), « nous sommes interpellés comme tels », il faut répondre en disant « nous » : il ne se veut pas un Français « d’origine juive », mais « un Juif français », ce qui signifie à la fois un intérêt vif pour le devenir d’Israël et un sentiment de pleine appartenance à la « communauté des citoyens », pour reprendre le concept de Dominique Schnapper. Envers ceux qui seraient quelque peu agacés, Konopnicki est prêt à admettre que, après le grand silence sur la Shoah (y compris d’ailleurs dans sa famille), on a beaucoup glosé sur ce thème dans notre pays, et, avec un trait d’humanité souriante que je trouve fort beau, il demande qu’on l’excuse d’avoir sursauté, il y a quelque temps, à la proposition de manger un pithiviers ou d’être mal à l’aise quand il lit Drancy sur un panneau indicateur. Un certain 2 novembre 1942, sa famille a quitté le camp du même nom. L’auteur demande qu’on se souvienne mais qu’on n’exploite pas les affects nationaux : ne pas confondre, dans l’attitude envers les Juifs sous l’Occupation, le gouvernement de Vichy et le peuple français, ne pas céder à l’inquiétante « déculpabilisation » récemment prônée par deux essayistes juifs (cf. p. 141), ne pas assimiler la conduite du gouvernement Sharon avec l’histoire et l’existence d’Israël, ne pas tabler sur un supposé vote beur, en alimentant ainsi ce que Spinoza aurait appelé des passions génératrices de tristesse. En outre, ne craignant pas de doucher ses amis de la gauche idéologique, l’auteur écrit que la société de consommation, la liberté des mœurs et Coca-Cola ne doivent pas être la « honte » dont les esprits vertueux (qui vivent dans cette même société) prétendraient préserver les Palestiniens. Les jeunes Palestiniens, observe-t-il, « sont les plus américanisés des Orientaux » (p. 66).
Deux ouvrages, donc, qui, dans un style différent, veulent nous mettre en garde contre une sorte de rumeur (qu’on se souvienne de la « rumeur d’Orléans » jadis) : la malédiction renouvelée ou nouvelle, qui s’attacherait à un peuple susceptible d’être aussi persécuteur qu’il a été persécuté. Si je puis émettre une observation plus réservée, il me semble que chez nous l’insécurité, le passage à l’acte et l’hostilité même sont le fait de segments de la société plutôt que l’expression d’un groupe « judéophobe » installé dans l’opinion publique. Taguieff a pris soin de relever tous les actes antijuifs recensés depuis deux ans, il nous rappelle aussi que, dans les enquêtes d’opinion, l’idée selon laquelle « les Juifs ont trop de pouvoir » est en progression (20 % des sondés en 1988 et 1991, 31 % en 1999 et 34 % en 2001). Nous devons donc rester vigilants, donner à connaître ces deux livres qui font réfléchir et conduisent tout naturellement à relire Spinoza sur ce que peut être l’exploitation de la haine et des passions en politique.
 
Commentaires sur le livre Sous le signe de Sion. L’antisémitisme nouveau est arrivé [3] de Raphaël DRAï
 
 
Michel Abitbol
Tel un volcan en éruption permanente, le conflit du Moyen-Orient ne cesse de déverser au loin ses laves brûlantes, enterrant sous les décombres des accords d’Oslo les derniers espoirs de compréhension entre Arabes et Israéliens. Beaucoup plus violente et plus meurtrière que la première « guerre des pierres » des années 1980, la deuxième Intifada est aussi la plus « religieuse » des confrontations ayant opposé Juifs et Musulmans en Palestine... et dans le monde. Déclenchée par la visite « sacrilège » d’Ariel Sharon sur le Parvis des Mosquées, à Jérusalem, elle est aux yeux de ses principaux protagonistes du Hamas et du Jihad islamique la réplique contemporaine de la bataille menée par le Prophète contre les Juifs d’Arabie, il y a plus de quatorze siècles. Aussi, tous les moyens sont bons, pour réduire l’ennemi, jusqu’au plus suprême d’entre eux : l’arme du jihad et son cortège d’actions sacrificielles et d’attentats-suicides dirigées contre des civils innocents. Elles sont légitimes et licites – proclament sur toutes les chaires des mosquées l’ensemble des chefs religieux de la région, intégristes et modérés à la fois, y compris le très « officiel » Shaykh Tantawi de l’Université islamique al-Azhar du Caire.
Ne faisant aucune distinction entre sionisme et judaïsme, ni entre l’État d’Israël et les communautés juives à travers le monde, les organisations terroristes musulmanes d’inspiration intégriste s’attaquent ainsi à des cibles israéliennes aussi bien qu’à des institutions juives, comme l’attentat perpétré contre la synagogue d’Istanbul en 1986 et celui contre le siège des communautés juives de Buenos Aires, en 1994. Attaques meurtrières auxquelles ont fait écho, ces dernières semaines, les attentats perpétrés contre des synagogues et d’autres établissements juifs en France.
De facture essentiellement islamique, ce « nouvel antisémitisme » vise donc, à l’instar de l’antisémitisme « classique » européen, les Juifs du monde entier, et non seulement l’État d’Israël. C’est ce que met en avant dans son dernier ouvrage Raphaël Draï qui en démonte les principaux rouages. Témoignage personnel très poignant d’un membre engagé de la communauté juive autant qu’analyse percutante du grand désarroi des Juifs de France face aux derniers développements du conflit israélo-arabe par l’un des politologues les plus en vue de l’Université française, cet ouvrage part d’une interrogation : Par quels mécanismes – psychologiques, politiques et culturels – l’antisionisme qui, au départ, était une critique « légitime » de l’État d’Israël, de son idéologie et de sa politique, est devenu, ces dernières années, un véritable antijudaïsme se retournant contre les Juifs et Israël, au point de réhabiliter à leur adresse tout ce que le « vieil » antisémitisme inhibait et disqualifiait ? La thèse de l’auteur est d’une grande limpidité : cessant progressivement de se conformer aux critères convenus de tout débat politique litigieux, la critique anti-israélienne s’est muée, ces dernières décennies, en « une stratégie de la souillure », le peuple « déicide » devenant désormais un peuple « politicide », dont les victimes absolues sont des Palestiniens réfugiés, faibles et démunis de tout, subissant, en tant que « Juifs des Juifs », le joug insupportable de leurs arrogants voisins sionistes – surtout quand ils ont à leur tête Ariel « Caïn » Sharon – qui se voient de la sorte diabolisés sous les traits honnis de « colons » racistes et impérialistes assoiffés de sang et de gains territoriaux faciles. Islamisé et enrichi à l’occasion de références coraniques sur la « perfidie » des Juifs et leur haine historique vis-à-vis de l’Islam et des Musulmans, ce discours a fini par s’imposer à l’ensemble de l’opinion musulmane. Et non seulement à elle : car, puisant dans le même temps une partie non négligeable de ses stéréotypes antijuifs dans la vaste littérature antisémite ayant eu cours en Europe – depuis La France juive de Drumont jusqu’aux thèses négationnistes de Faurisson et de Garaudy en passant par les Protocoles des Sages de Sion et Mein Kampf d’Hitler –, il a été adopté aussi par une bonne partie de l’opinion occidentale, bien contente d’en découdre avec ce « peuple d’élite sûr de lui et dominateur » – qui, de film en film, d’ouvrage en ouvrage et de conférence en conférence sur la Shoah, ne finit pas de renvoyer aux Européens l’image peu flatteuse du rôle qu’ils ont joué dans la destruction des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Certes, l’auteur est loin de penser que tous les critiques de la politique israélienne dans les territoires – présentée, on se demande bien pourquoi, par l’ensemble des médias français comme étant l’œuvre d’un seul homme, l’ « abominable » général Sharon de Sabra et Shatila – sont des antisémites invétérés, mais force est de constater avec lui que le camp des pro-Israéliens se réduit comme peau de chagrin, ces jours-ci, en France. D’où le sentiment de solitude et de grand désarroi qui pointe à chaque page de cet excellent opuscule.
 
NOTES
 
[1] Paris, Fondation du 2 mars et Mille et une nuits, 2002, 234 p.
[2] Paris, Balland, 2002, 191 p.
[3] Paris, Michalon, 2001, 255 p.
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[2]
Paris, Balland, 2002, 191 p. Suite de la note...
[3]
Paris, Michalon, 2001, 255 p. Suite de la note...