Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130525554
192 pages

p. 63 à 80
doi: en cours

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n° 12 2002/4

2002 Cités

Éthique protestante et éthos démocratique

Franck Lessay Ancien élève de l’ENS, agrégé d’anglais et professeur de littérature et de civilisation britanniques à l’Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris III. Ses dernières publications sont : Figures de la royauté en Angleterre, de Shakespeare à la Glorieuse Révolution (sous la dir. de F. Laroque et de F. Lessay, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1999) ; Esthétiques de la nouveauté à la Renaissance (sous la dir. de F. Laroque et de F. Lessay, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001) : Innovation et tradition de la Renaissance aux Lumières (sous la dir. de F. Laroque et de F. Lessay, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2002).
« Le propre de l’hérétique, c’est-à-dire, de celui qui a une opinion particulière, est de s’attacher à ses propres pensées ; et le propre du catholique, c’est-à-dire de l’universel, est de préférer à ses sentiments le sentiment commun de l’Église : c’est la grâce qu’on demandera pour les errants. »
Bossuet, Histoire des variations des Églisesprotestantes, préface.
« (...) la conscience erronée doit procurer à l’erreur les mêmes prérogatives, secours et caresses que la conscience orthodoxe procure à la vérité. »
Pierre Bayle, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : Contrains-les d’entrer, II, VIII.
Commençons par un triple constat qui paraît difficilement récusable. Les pays protestants ont accédé à la démocratie avant les autres pays chrétiens. Tous, à l’exception d’une Allemagne partiellement catholique, ont échappé aux expériences totalitaires du XXe siècle [1]. Il n’en est aucun, de nos jours, qui ait un régime non démocratique. Il y a là, assurément, un paradoxe. Aucun des Réformateurs n’affichait la moindre sympathie envers la démocratie, telle qu’on pouvait la comprendre en leur temps. Leur acceptation des structures politiques peu libérales de leur siècle ne fait aucun doute. Luther comme Calvin était convaincu de l’institution divine de l’autorité. De l’Écriture, selon le premier, « il ressort avec certitude et suffisamment de clarté que c’est la volonté de Dieu que le glaive et la loi temporels soient maniés afin de châtier les méchants et de protéger les gens de bien » [2]. Si le monde n’était peuplé que de vrais chrétiens, incapables d’injustice envers quiconque, « point ne seraient nécessaires ni utiles les princes, rois, seigneurs, glaives et lois » [3]. Mais, « étant donné que tout le monde est méchant et qu’il se trouve à peine un vrai chrétien entre mille êtres humains, ils s’entre-dévoreraient, en sorte qu’il n’y aurait personne capable de montrer aux femmes et aux enfants comment se nourrir et servir Dieu ; et le monde deviendrait un désert » [4]. Aussi la soumission au prince s’impose-t-elle. Rejeter son autorité, comme font les paysans révoltés d’Allemagne, est sacrilège : c’est vouloir l’empêcher d’ « exercer la fonction du glaive, crime incomparablement plus grave que celui de l’assassin » [5] ; face à ces impies criminels, « il faut que le prince et seigneur songe qu’il est le ministre de Dieu et le serviteur de Sa colère » [6] ; l’autorité doit alors « foncer hardiment et frapper en toute bonne conscience, frapper aussi longtemps qu’elle aura un souffle de vie » [7]. Imbu des mêmes principes, Calvin ne craint pas d’affirmer que les rois « ont mandement de Dieu » et qu’ils « représentent sa personne » parmi les hommes : ils sont les « vicaires », les « lieutenants » du Seigneur [8], dont ils tiennent une « charge très saincte, veu qu’ilz font mesmes et exécutent l’office de Dieu » [9]. Chacun d’entre eux agit en « Père du païs, lequel il gouverne, pasteur du peuple, gardien de paix, protecteur de justice, conservateur d’innocence » [10]. Aussi convient-il de leur obéir fidèlement, quand même ils se comporteraient « injustement et violentement », car ceux qui agissent de la sorte « sont élevez (de Dieu) pour punir l’iniquité du peuple » [11].
Ce qu’Ernst Troeltsch désigne comme l’ « ancien et authentique protestantisme luthérien et calviniste » apparaît ainsi « entièrement circonscrit par la culture ecclésiastique du Moyen Âge » [12] : il subordonne le politique, le social, le juridique, l’économique aux critères supranaturels de la Révélation. En dépit des différences qui séparent ses deux branches fondatrices, il s’efforce de maintenir un commun idéal hérité du Moyen Âge, celui d’une culture façonnée par l’Église, même si elle prend une orientation bibliocratique. Il ne pose d’ailleurs pas la question des rapports entre l’Église et l’État dans les termes institutionnels modernes : dans ces deux instances, il ne voit pas des organismes distincts, mais deux fonctions différentes s’exerçant au sein d’un même corps social, le corpus christianum. Dans la vision de la société qu’il dessine, « l’ordre religieux s’étend à tout l’ensemble de la vie » [13]. Aussi semble-t-il légitime à l’historien allemand de considérer que le protestantisme, dans son mouvement premier, n’est « d’abord qu’une refonte du catholicisme, la continuation de problématiques catholiques auxquelles une nouvelle réponse était apportée » (réponse fondée sur la certitude du salut obtenue par la foi au lieu de l’être grâce à l’institution rédemptrice de l’Église) [14].
Il reste que de cet horizon théologico-politique à la spécificité floue se dégageront bientôt les éléments constitutifs d’une certaine modernité, indissociables de l’éthos démocratique. Comment comprendre cette mutation qui tient de la métamorphose ? Posons trois préalables à ce qui ne peut être qu’une esquisse d’explication. Par démocratie, j’entends, très banalement, un régime représentatif reposant sur de libres élections, attaché au respect du pluralisme des opinions et des croyances et à la protection des droits de l’individu et des minorités. Je ne pense aucunement que la démocratie soit l’enfant du seul protestantisme : elle a existé dans l’histoire avant la Réforme (la Grèce antique l’a évidemment conçue, au moins dans ses grandes lignes, et l’on en trouve des exemples de formes variées dans les républiques médiévales d’Italie) ; comme le montrent ces références historiques, elle n’est pas consubstantiellement liée au protestantisme. Enfin, on ne saurait nier que le processus d’émergence des régimes démocratiques n’a pas suivi le même rythme dans tous les pays protestants : les États de tradition luthérienne se sont dotés plus lentement que les calvinistes d’institutions de ce type ; la République calviniste d’Afrique du Sud ne s’y est ralliée que très récemment en étendant aux populations de couleur le bénéfice de droits et de libertés égaux à ceux dont jouissait auparavant la seule minorité blanche. Le constat liminaire formulé ci-dessus conserve, cependant, une validité globale. Il requiert des éclaircissements. J’en proposerai trois, qui ont trait au rapport que je crois singulier du protestantisme au pouvoir, à la vérité et à l’individu.
 
DÉSACRALISATION DU POUVOIR ET ENGAGEMENT DANS LA CITÉ
 
 
L’adhésion maintenue des Réformateurs à l’idée d’une origine divine de l’autorité ne doit pas faire illusion. Deux doctrines fondamentales en restreignent considérablement la portée. En premier lieu, cette adhésion ne fait sens que sur le fond d’une distinction radicale entre le temporel et le spirituel qui conduit à désacraliser le pouvoir politique et à le réduire à une dimension pratique, sinon utilitaire, par où s’ouvre la double perspective d’un État autonome vis-à-vis de la religion et limité dans son champ d’intervention. Le règne spirituel, selon Luther, qui est fondé sur l’Évangile et dans lequel domine le Saint-Esprit, n’englobe que les chrétiens, auxquels nulle loi, nul glaive ne sont nécessaires [15]. Or, ceux-ci ne constituent qu’une faible partie de l’humanité. Encore beaucoup d’entre eux pèchent-ils par hypocrisie. Aussi faut-il recourir aux gouvernements temporels. La finalité n’en est nullement de gagner les hommes à la foi : elle est de les empêcher de se nuire mutuellement. Dans le « monde ordinaire », écrit Luther, « le glaive est de grande utilité, et nécessaire pour tout le monde, afin que la paix soit maintenue, que le péché soit châtié et qu’il soit fait obstacle aux méchants » [16]. C’est en considération exclusive de cette « utilité » que « le chrétien se soumet tout à fait volontairement au gouvernement du glaive, paie les impôts, honore l’autorité, la sert et l’aide, et fait tout ce qu’il peut de profitable pour elle, afin qu’elle soit maintenue en vigueur, respectée et redoutée » [17]. L’autorité politique en tant que telle s’en trouve pleinement légitimée (autre chose sera de juger la façon dont elle est assumée), jusque dans l’éventualité où elle ne serait pas exercée par des princes pieux [18]. Cependant, l’affirmation même d’une légitimité entière et, le cas échéant, des vertus d’un souverain infidèle ou impie, vient le démontrer : le pouvoir s’évalue à l’aide de critères purement empiriques et qu’on dira, pour simplifier, réalistes. Au prince chrétien incombent certes des devoirs particuliers vis-à-vis de sa communauté et de l’Église. Mais ces devoirs se surajoutent à une mission de pacification et de protection de ses sujets qu’il partage avec tous les souverains. La disciplina externa et la justitia civilis constituent son horizon premier et permanent. Qu’il soit ou non associé à l’Église au sein d’une république chrétienne, l’État a pour rôle spécifique de pourvoir à l’existence matérielle des sujets. D’institution divine, il poursuit des objectifs et recourt à des moyens qui ne sont pas affectés par cette transcendance mais obéissent à une rationalité qui lui est propre. Sur ce point encore, on suivra Ernst Troeltsch quand il écrit qu’ « il s’agit là d’un accroissement de la souveraineté et de l’autarcie de l’État, ainsi que d’une étape dans sa sécularisation (Verdiesesseitigung) et dans la reconnaissance d’une valeur éthique qui lui reviendrait naturellement sans qu’il ait besoin d’avoir recours à la bénédiction de l’Église. Ce que Machiavel et Bodin ont développé en s’opposant à la conscience chrétienne, voilà qui est conciliable avec le protestantisme et conforté par lui » [19].
En second lieu, la doctrine du Sola Scriptura entraîne des effets critiques qui ne se limitent pas au pouvoir religieux. Ce dernier voit sa légitimité suspendue à la conformité de son discours et de son action au message biblique. La désacralisation virtuelle qui en découle rejaillit sur le pouvoir politique, et à un double titre : en raison de ses fins propres, qui sont d’ordre temporel ; en tant qu’institution humaine et, de ce fait, pécheresse. En transférant de l’Église sur l’Écriture le rôle de véhicule de la foi et du salut, le protestantisme relativise, en réalité, les capacités de tout pouvoir humain. Il ouvre, comme le suggère Jean-Paul Willaime, « la possibilité d’un rapport critique et désacralisateur au pouvoir politique, et ce même si les Réformateurs ont explicitement valorisé le respect des autorités établies » [20]. Par-là, selon le même commentateur, la Réforme a « contribué à affermir la volonté que (l’autorité politique) soit contrôlée et légitimée par le peuple » [21]. On pourrait ajouter que, conjuguée avec le refus de toute forme d’ « idolâtrie de la créature » (refus particulièrement sensible dans le courant puritain issu du calvinisme), cette relativisation des pouvoirs humains peut aisément se muer en une attitude d’irrespect envers les puissants dans laquelle Max Weber voit un « retournement » de l’ascétisme chrétien traditionnel qui « fonde historiquement le caractère propre de la démocratie contemporaine chez les peuples influencés par le puritanisme, en contraste avec celle des peuples d’esprit latin » [22].
De la désacralisation qui affecte toute espèce de pouvoir découlent deux conséquences logiques qui peuvent encore apparaître comme liées à l’émergence et à la consolidation de la démocratie. La première est une tendance à l’émancipation de la société vis-à-vis de la religion entendue au sens institutionnel. Cette évolution ne procède aucunement d’un mouvement vers l’irréligion. Elle peut s’accommoder du maintien d’une imbrication juridique de l’État et d’une Église, comme au Royaume-Uni où l’Église d’Angleterre a conservé son statut d’Église « établie » [23]. Quand bien même elle s’inscrit dans la constitution d’un pays sous la forme d’un régime de séparation de l’État et des Églises, elle peut s’accompagner de manifestations tout à fait officielles d’attachement à une rhétorique, voire à des rites empreints de religiosité : la religion civile dont les États-Unis fournissent un exemple éclatant en donnent l’illustration [24]. Sa forme propre est la sécularisation (différente, en son essence, de la laïcisation des pays catholiques), par laquelle la société civile s’affranchit de l’emprise de la religion institutionnelle (emprise dont on conviendra qu’elle se concilie difficilement, même s’il n’y a là aucune impossibilité absolue, avec le respect des libertés des individus et des groupes) sous l’effet de ce que Françoise Champion décrit comme la « transformation conjointe et progressive de la religion et des différentes sphères de l’activité sociale » [25]. Parce que, dans les pays protestants, les Églises ne se sont jamais posées en concurrentes de l’État, soucieuses de lui disputer le contrôle de la vie sociale, leur retrait hors du champ politique s’est effectué plus tôt et de manière moins conflictuelle. L’État ne s’est pas employé à les refouler, comme en France, dans les marges de la société ni à confiner les croyances au domaine de la sphère privée. Il n’a pas, d’autre part, cherché à conquérir une prééminence spirituelle en promouvant une religion de substitution au christianisme, ce qu’a été, dans une large mesure, l’idéal laïque sous la Troisième République, comme le souligne fort justement Marcel Gauchet en rappelant la mission éthique particulièrement élevée qu’un Renouvier assignait à l’État républicain [26]. Ne pratiquant pas une telle magnification de la politique, sans pour autant retomber dans un cléricalisme qui aurait impliqué l’attribution à l’Église visible d’une sainteté dont il l’avait dépouillée, le protestantisme a laissé évoluer séparément société civile et communauté des croyants et sans doute créé les préconditions d’un développement plus pacifique et précoce des droits et des libertés démocratiques.
La seconde conséquence est une libération des énergies individuelles au profit des activités sociales et économiques, mais également de l’investissement civique. La démonstration en a été faite par Weber pour le premier aspect. Elle est trop connue pour devoir être résumée ici. Quitte à infléchir la thèse webérienne, on insistera sur la dimension profane du phénomène, en soulignant que l’autonomie reconnue à la sphère temporelle autorise a priori le croyant à y déployer librement tous ses talents. La doctrine de la vocation (le Beruf de Luther) ajoute à cette liberté un caractère d’obligation qui en accuse les effets. Le même enchaînement de considérations peut s’appliquer au domaine civique. On a souvent relevé, et à juste titre, que le luthéranisme pouvait aisément conduire à un quiétisme politique proche de la passivité et favoriser l’acceptation des régimes les plus autoritaires. L’expérience historique allemande tendrait à valider cette interprétation. Elle donne raison, en apparence, au Thomas Mann de la période de la Première Guerre mondiale, qui se plaît à invoquer Luther et Nietzsche tout à la fois pour opposer Réforme et démocratie au nom de l’apolitisme qui caractériserait la première. « Vraiment Luther », écrit-il alors, « si considérable qu’ait été son influence politique, était pour sa part un homme nettement apolitique. De toute évidence, il n’avait ni aptitudes, ni intérêts politiques, ni intentions et visées politiques. Pour lui, il ne s’agissait pas des choses de ce monde, mais du salut de son âme, oui, même pas directement du salut des autres, mais du sien. Nietzsche (dans son Antéchrist) a exprimé tout à fait en passant la formule critique géniale : “L’homme religieux ne pense qu’à soi.” C’est une vérité. » [27] Or, ajoute-t-il, on ne saurait être apolitique et démocrate.
Cette dernière affirmation de l’auteur des Buddenbrook paraît recevable. Il reste que le jugement qu’elle lui inspire sur le protestantisme, fût-ce dans sa version luthérienne, peut se contester. L’apolitisme prêté à Luther, si réel soit-il sur un plan personnel, n’empêche pas celui-ci de soutenir une théorie des trois états – domus, civitas, ecclesia – qui légitime pleinement la participation du chrétien aux activités de la cité [28]. De même, contre les anabaptistes, l’article XVI de la Confession d’Augsbourg déclare que « les chrétiens peuvent, sans pécher, exercer les fonctions de magistrat, de prince et de juge, prononcer des jugements et rendre la justice selon les lois impériales et les autres lois en vigueur, punir les malfaiteurs au moyen de l’épée, mener des guerres justes, combattre, acheter et vendre, prêter les serments requis, posséder des biens, contracter mariage, etc. » [29]. Rappelons, également, quelques vérités historiques connues : à la fraction de l’Église évangélique qui se rallia au régime nazi s’opposa une Église confessante qui le rejeta ; les conjurés de juillet 1944 étaient protestants dans leur très grande majorité ; la contestation du régime communiste d’Allemagne de l’Est s’organisa sous l’égide de l’Église évangélique. En outre, l’Allemagne ne représente pas toute la réalité du protestantisme luthérien, qui n’a pas connu les mêmes dérives dans les pays scandinaves où la démocratie a plongé des racines plus profondes et plus vivaces. Quant au calvinisme, enfin, l’impulsion qu’il a donnée – notamment dans sa version la plus « radicale » – au civisme démocratique s’attestera facilement à l’aide de l’exemple des premiers États américains. Pour reprendre les termes de Tocqueville, « esprit de religion » et « esprit de liberté » y marchent de pair et s’y conjuguent pour réaliser « une démocratie telle que n’avait pas osé la rêver l’Antiquité » [30]. Inspirées par les exigences de la charité, de la raison pratique, ainsi que par le souci de lutter contre Satan, les lois élaborées par les États de Nouvelle-Angleterre en matière de lutte contre la pauvreté, de transports, d’état civil, de successions, de tranquillité publique et, surtout, d’éducation, démontrent, aux yeux éblouis du Français, que, « en Amérique, c’est la religion qui mène aux Lumières ; c’est l’observance des lois divines qui conduit l’homme à la liberté » [31]. Dans le monde moral des premiers Américains, règne le principe de l’ « obéissance passive, bien que volontaire », aux desseins divins : dans le monde politique prévalent « indépendance, mépris de l’expérience et jalousie de l’autorité » [32].
 
RENONCIATION AU MONOPOLE DE LA VéRITé : DE LA TOLéRANCE AU PLURALISME
 
 
Si l’on veut bien admettre que le pluralisme politique est fondé sur la reconnaissance d’une légitimité de la diversité des opinions, il est clair que le laboratoire en a été le long débat sur la tolérance religieuse. C’est alors qu’ont été pensées les raisons justifiant la coexistence pacifique de courants spirituels, de visions du monde, de modes d’appréhension des relations sociales différents, voire opposés. Le point de vue pluraliste l’a emporté devant le constat que la prétention à détenir le monopole de la vérité signifiait l’assurance de déchirements prolongés au sein des sociétés et entre les nations et que l’anathème, la censure, la persécution n’avaient ni justification morale ni efficacité pratique. Quoi qu’il ait pu en être de la mise en œuvre de ces principes dans les États protestants (où, cependant, la liberté de conscience a été appliquée plus tôt que dans les États catholiques : que l’on songe à la Hollande, à la plupart des colonies américaines, à l’Angleterre du XVIIIe siècle), c’est du protestantisme que leur est venue l’impulsion initiale. La cause en est aisée à identifier : elle réside dans le rejet de l’idée d’infaillibilité. À compter du moment où aucune institution humaine ne pouvait plus se prévaloir d’une telle capacité, la porte était ouverte à l’acceptation (certes de plus ou moins bon gré) de l’inévitable pluralité des interprétations. La notion même d’orthodoxie se trouvait privée de tout fondement. Plus exactement, il fallait admettre, comme Locke et Bayle y invitent, que chaque homme, que chaque Église peut se considérer et se dire orthodoxe, ce qui annule les effets possibles d’une telle affirmation.
Dans une note particulièrement riche et clairvoyante, Weber met en évidence quatre sources historiques principales de la tolérance religieuse : la « raison d’État », telle que pratiquée par Guillaume d’Orange ; le mercantilisme, avant tout préoccupé de progrès économique ; la « tendance radicale de la piété calviniste », aux yeux de laquelle la prédestination exclut la possibilité qu’une âme puisse être sauvée par le moyen de la persécution ; les sectes baptistes, qui, au nom du principe de l’admission des seuls régénérés dans l’Église, rejettent toute intervention du pouvoir temporel dans les affaires religieuses [33]. Si l’on excepte la quatrième de ces sources, il est clair que l’analyse proposée ici confirme le dépassement du souci obsessionnel de l’orthodoxie, de la certitude d’être seul dans le vrai, de la conviction de posséder les moyens propres à sauver autrui, fût-ce contre sa volonté. Les considérations « réalistes » comme les raisons théologiques reposent sur un commun diagnostic : qu’il faut regarder la conscience individuelle comme souveraine d’elle-même parce qu’elle ne peut avoir d’autre maître que Dieu et que, par conséquent, il est inique et inutile de chercher à la contraindre. Cette constatation se retrouve chez les penseurs protestants les plus divers. On en trouve l’expression chez Hobbes, qu’on ne saurait présenter comme un avocat de la tolérance et qui, pourtant, fournit assez d’arguments pour en faire paraître rationnelle la pratique et pose un socle conceptuel sur lequel d’autres bâtiront plus « libéralement ». Croire, démontre-t-il, ne dépend pas de notre volonté : aussi est-il bien vain d’imaginer que l’on pourrait forcer quiconque à abandonner sa croyance pour en adopter une autre [34]. Comme l’enseigne la théologie de la prédestination, les dispositions intérieures susceptibles de produire la foi sont placées sous la seule volonté toute-puissante de Dieu. Aussi est-il illusoire d’espérer pouvoir régir les consciences, serait-ce dans le but de conduire les autres vers le salut [35]. Locke ne dit guère autre chose en soulignant que, avec les meilleures intentions du monde, on ne parviendra jamais à sauver un homme contre son gré, ce qui dispense de tenter de lui imposer une foi qu’il récuse [36]. Plus frappant encore, il ne craint pas d’affirmer que Dieu lui-même ne peut sauver ceux qui ne veulent pas l’être, par où l’autonomie de la conscience assume des proportions inédites [37]. Il revient à Bayle, cependant, de défendre non pas seulement les droits de la conscience, mais ceux de la conscience errante, en joignant aux arguments de l’injustice et de l’inefficacité du recours à la contrainte celui de l’impossibilité de déterminer avec certitude si ce que nous tenons pour vérité (dans le domaine de la religion) est bien tel absolument [38]. L’admettre, c’est s’interdire de persécuter, car on ne peut justifier la persécution sans accorder à chacun un titre également solide (ou, plutôt, également faible) pour essayer de forcer les consciences en invoquant la religion vraie. Il ne faut nullement en conclure à l’invalidité du libre examen : en rejeter l’usage comme inutile équivaudrait à s’en remettre, de manière contradictoire, à l’argument d’autorité en se privant des moyens d’établir sa supériorité. Le libre examen, toutefois, ne saurait produire autre chose qu’un sentiment de certitude, qui ne constitue pas un criterium veritatis. Aussi doit-on supposer que, « dans la condition où se trouve l’homme, Dieu se contente d’exiger de lui qu’il cherche la vérité le plus soigneusement qu’il pourra, et que croyant l’avoir trouvée il l’aime et y règle sa vie » [39]. C’est là, ajoute Bayle, « une preuve que nous sommes obligés d’avoir les mêmes égards pour la vérité putative que pour la vérité réelle » [40]. Confirmation est apportée de ce que nous devons postuler « une loi éternelle et immuable qui oblige l’homme, à peine du plus grand péché mortel qu’il puisse commettre, de ne rien faire au mépris et malgré le dictamen de sa conscience » [41].
Bayle fut assurément combattu avec virulence par nombre de ses coreligionnaires, à commencer par Jurieu. Mais que ses idées aient triomphé au-delà même des frontières de sa communauté, au point d’apparaître comme constitutives de l’esprit moderne, ne fait guère de doute. On s’en convainc à lire les thèses condamnées dans le Syllabus par lequel l’Église de Rome, en 1864, rejette toute idée de transaction avec « le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » [42]. Parmi les maux de l’esprit qu’il faut alors stigmatiser figurent en bonne place l’ « indifférentisme » et le « latitudinarisme », qui amènent à professer que « chaque homme est libre d’embrasser et de professer la religion qu’à la lumière de la raison il aura jugée vraie », que « les hommes peuvent trouver le chemin du salut éternel et obtenir le salut dans le culte de n’importe quelle religion », qu’ « au moins doit-on avoir bon espoir du salut éternel de tous ceux qui n’appartiennent en aucune façon à la véritable Église du Christ », que « le protestantisme n’est rien d’autre qu’une forme différente de la même vraie religion chrétienne, forme dans laquelle on peut être aussi agréable à Dieu que dans l’Église catholique » [43]. Les avancées de l’œcuménisme ont, semble-t-il, fait justice de ces anathèmes. Toute prétention au monopole de la vérité salvifique a-t-elle disparu ? Certains textes inciteraient à en douter, tel le document publié en septembre 2000 par le cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, sous le titre Dominus Jesus. On peut y lire que, « malgré les divisions entre chrétiens, l’Église du Christ continue à exister, en plénitude, dans la seule Église catholique ». Le fondement de cette « continuité historique » est la « succession apostolique ». Les Églises issues de la Réforme, qui ont rompu avec cette tradition, proposent une célébration du mystère eucharistique qui n’est ni « authentique ni intégrale ». Elles ne sont donc pas « des Églises au sens propre » [44].
En toute hypothèse, les arguments qui ont servi à justifier la tolérance religieuse obligent à soutenir le principe du pluralisme politique. On ne voit pas comment il serait possible de les défendre et, sans inconséquence, de répudier simultanément la liberté d’expression et, partant, la liberté d’association civile et celle de choisir ses gouvernants et de les sanctionner. La logique du libre examen mène – comme ses adversaires l’ont toujours compris – jusqu’à ce terme. Le plaidoyer de l’agnostique John Stuart Mill en faveur de ce bloc de libertés, dans On Liberty, en offre la démonstration. L’interrogation sur les raisons de laisser la recherche de la vérité – de toute vérité – se dérouler librement ne se dissocie pas d’une réflexion sur le mode de gouvernement le plus approprié à des citoyens libres. Des conclusions atteintes sur ces deux plans se dégage une consonance manifeste.
 
UNE « MéTAPHYSIQUE DE LA PERSONNALITé ABSOLUE »
 
 
En réaction, sans doute, à une lecture trop uniformément « libéralisante » de l’histoire du protestantisme, la thèse a été défendue selon laquelle cette branche du christianisme a d’abord contribué à la mise en place de structures sociales oppressives. La Réforme, soutient Max Weber, a instauré des formes de surveillance et de contrôle de l’individu qu’on peut considérer comme beaucoup plus contraignantes que ce que le catholicisme avait réussi à créer en la matière. Elle s’est efforcée, notamment dans sa variante calviniste, de remplacer « une autorité religieuse extrêmement relâchée, pratiquement inexistante à l’époque, par une autre qui pénétrait tous les domaines de la vie publique ou privée ». Telle était la volonté des Réformateurs, aux yeux desquels ce qu’il y avait à déplorer, dans l’ancienne société, « ce n’était pas que la domination religieuse sur l’individu fût trop forte, mais au contraire qu’elle fût trop faible » [45]. En tout état de cause, selon Marcel Gauchet, l’affranchissement spirituel de l’individu réalisé par la Réforme n’aurait sans doute pas eu les effets politiquement émancipateurs qu’on lui a souvent prêtés. L’émergence d’une société libérée de l’emprise étouffante de l’Église devrait beaucoup plus à une « révolution politique » survenue au XVIIe siècle en conséquence des ébranlements provoqués par la Réforme, qu’à la « révolution religieuse » que représenta celle-ci. Retraçant le « parcours de la laïcité », Marcel Gauchet fait valoir qu’il conviendrait de ne pas surestimer « l’autonomisation individuelle du croyant dans son rapport à Dieu, du point de vue des racines de la modernité individualiste », et de réestimer, en revanche, « l’autonomisation religieuse du principe d’ordre collectif qui s’incarne dans l’État » [46]. Cependant, les deux mouvements peuvent-ils se penser – et pouvaient-ils s’accomplir – séparément ? L’État souverain, « l’État de la raison d’État pacificatrice » [47], aurait-il pu entrer « en possession de son concept » si, au préalable, l’individu n’avait été affranchi des tutelles qui faisaient écran entre Dieu et lui ? N’était-il pas nécessaire que celui-ci fût érigé en absolu, guidé par les lumières de sa seule conscience, ne répondant de ses actes qu’à cette dernière, pour que pût se concevoir une société s’autogouvernant selon des critères librement choisis ?
Si l’on admet, comme y invite Troeltsch, que la culture moderne se caractérise par un « individualisme toujours croissant des convictions, opinions, théories et finalités pratiques » [48], conduisant à la tolérance, au relativisme, au principe selon lequel « l’organisation de la société sera créée de manière autonome et consciente, sous une forme libre, susceptible de s’adapter à l’évolution des situations » [49], il faut convenir que cet individualisme a pour fondement principal « l’idée chrétienne que l’homme est voué à devenir une personnalité achevée grâce à son élan vers Dieu, source de toute vie personnelle comme du monde en général, élan qui est en même temps le fait d’être saisi et formé par l’esprit divin ». L’historien allemand ajoute : « C’est la métaphysique – inhérente à cet élan – de la personnalité absolue, qui imprègne médiatement ou immédiatement tout notre monde, et qui offre à l’idée de liberté, de personnalité, de moi autonome, une assise métaphysique qui exerce une influence même là où elle est combattue et refusée. » [50] Plongeant ses racines lointaines dans le « prophétisme israélite » et un christianisme ayant « absorbé le platonisme et le stoïcisme », marquée par l’héritage de la spiritualité franciscaine, cette « conception chrétienne de l’âme » a été, pour finir, érigée en « principe » par le protestantisme qui « l’a rendue disponible pour se fondre librement à tous les intérêts et toutes les forces de la vie » [51].
Dès lors, comment s’étonner que la même religion qui avait affranchi cette puissance individuelle se soit efforcée d’en contrôler les modes d’expression, ne serait-ce que pour tâcher de les mettre en conformité avec les exigences du message biblique ? Émancipation spirituelle et souci de canalisation de l’énergie libérée allaient logiquement de pair. Si des tendances oppressives pouvaient ainsi trouver un semblant de justification [52], elles avaient pour symétrique une propension à héroïser les individualités fortes : chefs de guerre, explorateurs, missionnaires, hommes de lettres, entrepreneurs, capitaines d’industrie. Il n’y a évidemment rien de fortuit à ce que ce que ce soit un homme éduqué dans le calvinisme le plus rigide, Carlyle, qui en vint à proclamer que « l’histoire du monde n’est que la biographie des grands hommes » [53] : la foi traditionnelle évanouie, il restait une doctrine laïcisée des élus qui transférait sur les héros désignés par l’histoire le statut et le rôle éminents des créatures prédestinées au salut. Aussi Carlyle savait-il gré au protestantisme, bien qu’il eût engendré une « anarchie démocratique » haïssable à ses yeux, d’avoir détruit les souverainetés fallacieuses et corrompues d’antan pour lancer à l’assaut du monde des êtres d’exception, capables de le régénérer, souverains d’eux-mêmes [54]. Du défi jeté par Luther à la Diète de Worms, le 17 avril 1521, naissaient « le puritanisme anglais, l’Angleterre et ses parlements, ses Amériques et son œuvre immense de ces deux siècles ; la Révolution française, l’Europe et son œuvre qui se perçoit partout à présent » [55]. Ne demeurait plus vivant dans le monde contemporain, comme seul élément de dynamisme tangible et peut-être encore salvateur, que le protestantisme [56].
Le culte des héros proposé par Carlyle était outrancier dans ses formulations et antidémocratique par ses conclusions politiques. Il représentait néanmoins la radicalisation d’une tendance profonde du protestantisme qui n’est aucunement contradictoire avec l’esprit démocratique, bien au contraire. De fait, on en perçoit la trace dans la glorification qui a entouré, aux États-Unis, les conquérants de l’Ouest – considérés comme figures individuelles, sinon souvent solitaires, et non pas comme groupe – ou encore des personnages comme Thomas Edison ou Henry Ford, tous animés de la volonté de réaliser leur vocation propre et armés de la certitude de mener le bon combat. Pour reprendre l’analyse de Hegel, l’Amérique du Nord a été colonisée par des protestants en quête de liberté de conscience, à la différence de l’Amérique du Sud conquise par des catholiques à la recherche de richesses : de là le développement économique plus avancé et la stabilité politique plus grande de la première, où les énergies individuelles ont été encouragées par la culture religieuse ambiante à se déployer dans un climat de respect des entreprises de chacun et d’attachement à un cadre social favorable à l’épanouissement des talents. « Bientôt s’établit dans le Nord », écrit Hegel, « une orientation générale et la substance de l’ensemble furent les besoins, la tranquillité, la justice civile, la sûreté, la liberté et une formation sociale qui avait son origine dans les atomes des individus, en sorte que l’État n’était que quelque chose d’extérieur, pour la protection de la propriété. Du fait de la religion protestante, naquit la confiance réciproque des individus, la foi en leur caractère, car dans l’Église protestante les œuvres religieuses sont toute la vie, en général toute l’activité de cette vie. Chez les catholiques, au contraire, le fondement d’une telle confiance ne saurait exister, car dans les affaires du monde, il ne règne que la force et la soumission volontaire ; les formes qu’on y appelle constitutions ne sont que moyens de fortune et ne mettent pas à l’abri de la méfiance. » [57]
L’expérience historique a prouvé qu’il n’existait pas d’incompatibilité entre la culture catholique et la démocratie. Quoi qu’il en soit, on peut considérer que le protestantisme a bien, pour sa part, des affinités de fond avec l’éthos démocratique et qu’il a contribué à façonner celui-ci par la façon spécifique dont il a inscrit sur l’horizon judéo-chrétien les questions du pouvoir, de la vérité et de l’individu. Des valeurs civiques, il n’a heureusement plus l’apanage. À l’inverse, il est possible que l’individualisme dont il était originellement porteur exerce aujourd’hui des effets corrosifs sur la démocratie en s’exacerbant sous des formes purement profanes et matérialistes, au point de rendre précaire, sinon illusoire, toute forme de lien social authentique. Le protestantisme se découvrirait, pour finir, comme le ferment de dissolution que dénoncèrent Bossuet, de Maistre et les ennemis jurés du libre examen. C’est alors qu’il faudrait rappeler, avec Troeltsch, que le rapport intime qu’il entretient avec la modernité le relie à la part religieuse de l’esprit moderne, celle qui tend vers le pragmatisme, la méfiance envers l’orthodoxie, l’association de la religion à la sphère privée. Quant à l’affaiblissement progressif de la foi, à la perte des repères spirituels, qui se ressentent dans les pays catholiques aussi bien (sinon plus) que dans les protestants, il n’y a aucune part démontrable et leur est même parfaitement étranger. Il paraît donc légitime qu’un historien engagé (et pessimiste, non sans raisons à son époque) comme Troeltsch conclue sur l’espoir que, « dans les périodes à venir de répression et de recul de la liberté, demeurera d’abord ce qui a donné à tout l’édifice, et spontanément, une bonne part de sa force, la métaphysique religieuse de la liberté et de la conviction personnelles en matière de foi, métaphysique qui installe la liberté sur une base qu’aucune humanité trop humaine ne saurait altérer, sur la foi en Dieu, cette force d’où procèdent notre liberté et notre individualité – le protestantisme » [58]. Cette profession de foi ne saurait, cependant, valoir exclusion d’autres contributions au combat pour la démocratie.
 
NOTES
 
[1] À ceux qui objecteraient que l’ancienne Allemagne de l’Est, très majoritairement protestante, a fait exception à ce schéma, on rétorquera que le régime communiste y a été imposé par une puissance occupante et que, sitôt que ses habitants en ont eu la liberté, ils ont massivement rejeté ce régime.
[2] Martin Luther, « De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance », in Luther et l’autorité temporelle, 1521-1525, textes allemands originaux, traduction, introduction et notes par Joël Lefebvre, Paris, Aubier-Montaigne, collection bilingue des classiques étrangers, 1973, p. 77.
[3] Ibid., p. 81.
[4] Ibid., p. 85.
[5] Missive sur le dur opuscule contre les paysans, ibid., p. 305-307.
[6] Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans, ibid., p. 253.
[7] Ibid., p. 253-255.
[8] Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne (1541), chap. XVI, « Du gouvernement civil », Paris, Les Belles Lettres, 1961, t. IV, p. 201.
[9] Ibid., p. 205.
[10] Ibid., p. 229.
[11] Ibid., p. 230.
[12] Ernst Troeltsch, « Protestantisme et modernité » (1911), dans le recueil intitulé Protestantisme et modernité, textes traduits de l’allemand et préfacés par Marc B. de Launay, Paris, Gallimard, 1991, p. 47.
[13] Ibid., p. 59.
[14] Ibid., p. 54-55.
[15] « Le Christ » rappelle-t-il, « n’a pas porté de glaive et n’en a pas institué un dans son règne. Car il est un roi régnant sur les chrétiens, et il gouverne sans loi, uniquement par son Saint-Esprit. Et, bien qu’il ait confirmé le glaive, il n’en a pas fait lui-même usage ; car le glaive ne sert à rien dans son règne, où il n’y a que des gens de bien » (« De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance », in Luther et l’autorité temporelle, 1521-1525, op. cit., p. 89).
[16] Ibid., p. 93.
[17] Ibid.
[18] Cf. l’histoire : « On dit un jour au Dr Martin Luther qu’un prince, qui était fort hostile à la doctrine évangélique, avait pourtant vu ses affaires florissantes et qu’on l’en avait fort estimé. Le Dr Luther répondit : “Cela importe-t-il à Dieu ? C’est avec de tels masques que souvent il laisse le monde se tromper. Saül, Achab, et tant d’autres impies parmi les rois d’Israël, ont eu tous les bonheurs qu’ils ont voulu ; leurs desseins et entreprises réussissaient toujours, leur royaume était fort considéré, grandissait et s’accroissait. Par contre, voyez le règne de David : c’était pourtant un roi pieux et qui craignait Dieu, et il eut de grands succès à l’extérieur, en battant les gens de Moab et d’Edom, et les Syriens. Mais, chez lui, il fut le plus malheureux des hommes, ce ne furent que scandales autour de lui, à cause de son adultère. Suivirent le meurtre, la révolte de ses enfants, les méchants racontars et la perte du royaume que lui enleva son fils Absalon” » (Propos de table, traduction de Maurice Gravier, Paris, Éditions Montaigne, 1932, p. 366-367).
[19] Ernst Troeltsch, « Protestantisme et modernité », in Protestantisme et modernité, op. cit., p. 79-80.
[20] Jean-Paul Willaime, « Protestantisme et démocratie », in Jean Baubérot (sous la direction de), Les protestants face aux défis du XXIe siècle. Actes du Colloque du cinquantenaire de l’hebdomadaire Réforme, Genève, Labor et Fides, 1995, p. 28.
[21] Ibid., p. 28.
[22] Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905), traduction de Jacques Chavy, Paris, Plon, 1990, p. 175-176, n. 2.
[23] Il faut observer cependant que ce statut d’Église officielle ne confère à l’Église d’Angleterre ni monopole d’aucune sorte (par exemple dans l’enseignement) ni privilèges particuliers, en dehors d’une représentation de droit à la Chambre des Lords (où siègent aussi, habituellement, des représentants des principales confessions du royaume).
[24] Voir le classique article de Norbert Bellah, « La religion civile aux États-Unis » (1967), Le débat, no 30, mai 1984, p. 95-111. Bien que cette analyse de la prégnance des thèmes et de la rhétorique d’origine chrétienne dans la vie publique américaine soit relativement ancienne, ses conclusions demeurent rigoureusement valides. Aux discours présidentiels modernes (de Truman à Kennedy) qui y sont cités parmi beaucoup d’autres signes de cette religiosité, il suffit de substituer ceux des derniers présidents.
[25] Françoise Champion, « Entre laïcisation et sécularisation. Des rapports Église-État dans l’Europe communautaire », Le débat, no 77, novembre-décembre 1993, p. 48.
[26] Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité, Paris, Gallimard / Le débat, 1998. Dans La critique philosophique (1878), Renouvier attribue à la République « un véritable pouvoir spirituel » qui la fonde à propager par l’éducation « les principes rationnels, moraux, politiques » qui sont « les principes mêmes de la liberté réciproque et réciproquement limitée et garantie de tous les citoyens » (in La religion dans la démocratie, p. 49). Plus précis sur la nature de la morale évoquée, il ne craint pas d’affirmer, dans Philosophie analytique de l’histoire (1896) : « La morale ne peut atteindre à une suprématie effective et devenir opposable à la religion, chez un peuple dont la religion dominante est sacerdotale et absolutiste, qu’à la condition d’offrir à la foi positive un aliment sérieux, en même temps que d’éloigner les esprits des croyances superstitieuses et surtout des doctrines contraires à la justice. C’est dire que la morale enseignée doit être dogmatique, et non seulement différente de la faible et vague morale scolaire, regrettée par l’éclectisme, non seulement d’une autre nature que la morale des écoles utilitaires ou sentimentales, dont les plus excellentes maximes ne visent que l’intérêt et l’agrément de la société, mais une éthique amenant à sa suite une théologie rationnelle, une éthique dont on puisse dire avec Kant qu’elle “précède la croyance en Dieu et qu’elle mène pratiquement à la religion qui est la connaissance des devoirs comme commandements divins” » (ibid., p. 49-50).
[27] Thomas Mann, Considérations d’un apolitique (1918), traduction de Louise Servicen et de Jeanne Naujac, Paris, Bernard Grasset, 1975, p. 427-428.
[28] Voir le commentaire du quatrième commandement dans le Grand Catéchisme de Luther : La foi des Églises luthériennes. Confessions et catéchismes, textes édités par André Birmelé et Marc Lienhard, Paris/Genève, Éditions du Cerf / Labor et Fides, 1991, § 631-656.
[29] Ibid., § 22. Pour un commentaire des enjeux politiques de ce texte fondamental, voir Marc Lienhard, « La Confession d’Augsbourg et les questions sociopolitiques », La Confession d’Augsbourg, 450e anniversaire. Autour d’un colloque œcuménique international, Paris, Beauchesne, « Le Point théologique », 37, 1980, p. 145-170.
[30] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1re partie, chap. 2, Paris, Gallimard, 1951, p. 34.
[31] Ibid., p. 41.
[32] Ibid., p. 42. Le « mépris de l’expérience » doit s’entendre au sens de l’affranchissement à l’égard des coutumes ancestrales.
[33] Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, op. cit., p. 149-151, no 1.
[34] Voir ce qu’écrit Hobbes à ce sujet dans une œuvre publiée tardivement (1682) mais rédigée une quinzaine d’années auparavant : « (...) autre chose est d’obéir, autre chose de croire (...). Obéir est faire ou s’abstenir comme on en reçoit l’ordre, et dépend de la volonté ; or, croire ne dépend pas de la volonté, mais du soin et de la direction de nos cœurs, qui sont entre les mains du Dieu Tout-Puissant. Les lois seules requièrent l’obéissance ; la croyance requiert des professeurs et des arguments tirés de la raison, ou bien de quelque chose à quoi l’on croit déjà » (Réponse à un livre publié par le DBramhall, feu l’évêque de Derry, intitulé La capture de Léviathan, in De la liberté et de la nécessité, t. XI-1 des Œuvres de Hobbes en français, introductions, traduction, notes, glossaires et index de Franck Lessay, Paris, Vrin, 1993, p. 217).
[35] Cf. le passage du Léviathan : « (...) il ne devrait pas y avoir de pouvoir à s’exercer sur la conscience des hommes en dehors de la parole elle-même, qui opère la foi en chacun, non pas toujours comme l’entendraient ceux qui plantent et arrosent, mais comme l’entend Dieu lui-même, qui donne la croissance » (chap. 47, al. 20, traduction de François Tricaud, Paris, Sirey, 1971, p. 706).
[36] Cf. le passage de la Lettre sur la tolérance (1689) : « Si grande que soit l’apparence de bonne volonté, de charité et de souci du salut de l’âme des hommes, on ne peut les forcer à se laisser sauver qu’ils le veuillent ou non ; et, par conséquent, il faut, pour finir, les laisser à leur conscience » (Letter on Toleration, Londres, Routledge, 1991, p. 32, ma traduction).
[37] « Dieu lui-même ne sauvera pas les hommes contre leur volonté » (ibid., p. 28).
[38] « Or, il est impossible, dans l’état où nous nous trouvons, de connaître certainement que la vérité qui nous paraît (je parle des vérités particulières de la religion, et non pas des propriétés des nombres, ou des premiers principes de métaphysique, ou des démonstrations de géométrie) est la vérité absolue ; car tout ce que nous pouvons faire est d’être pleinement convaincus, que nous tenons la vérité absolue, que nous nous trompons point, que ce sont les autres qui se trompent, toutes marques équivoques de vérité, puisqu’elles se trouvent dans les païens, et dans les hérétiques les plus perdus » (Pierre Bayle, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : Contrains-les d’entrer (1686), II, X, Paris, Presses Pocket, p. 336).
[39] Ibid., II, X, p. 339.
[40] Ibid., II, X, p. 339.
[41] Ibid., II, VIII, p. 292.
[42] Pie IX, Quanta Cura et Syllabus, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1967, titre X, art. 80 du Syllabus, p. 71.
[43] Ibid., titre III, art. 15 à 18, p. 57.
[44] Je cite d’après le compte rendu donné de cette publication dans le journal Le Monde en date du 6 septembre 2000, sous la plume d’Henri Tincq.
[45] Max Weber, L’éthique du protestantisme et l’esprit du capitalisme, op. cit., p. 31-32.
[46] Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité, op. cit., p. 32.
[47] Ibid., p. 33.
[48] Ernst Troeltsch, « Protestantisme et modernité », dans Protestantisme et modernité, op. cit., p. 33.
[49] Ibid., p. 35.
[50] Ibid., p. 45. Mes italiques.
[51] Ibid.
[52] De la tyrannie du groupe social sur l’individu en terre protestante, on trouve de multiples illustrations historiques et fictionnelles. Il suffit de penser au roman de Nathaniel Hawthorne, La lettre écarlate (pour une version calviniste), ou au film de Carl Dreyer Dies Irae (pour une version luthérienne).
[53] « The History of the World is but the Biography of Great Men ». Thomas Carlyle, « The Hero as Divinity », On Heroes, Hero-Worship and the Heroic in History (1841), Londres, Oxford University Press, « The World’s Classics », 1968, p. 38. Ma traduction, comme pour les citations qui suivent.
[54] Dans le chapitre consacré au « héros comme prêtre », qui est en vérité un long panégyrique de Luther, Carlyle écrit : « Sans souverains, de vrais souverains, temporels et spirituels, je ne vois rien de possible qu’une anarchie, la plus haïssable des choses. Mais je constate que le protestantisme, quelque anarchie démocratique qu’il ait produite, est le commencement d’une souveraineté et d’un ordre nouveaux et authentiques. Je constate qu’il est une révolte contre de faux souverains ; le premier préparatif, douloureux mais indispensable, en vue des vrais souverains qui prennent place parmi nous » (ibid., p. 163. Italiques de l’auteur).
[55] Ibid., p. 177.
[56] « Le protestantisme n’est pas encore mort, que je sache ! Le protestantisme, si nous regardons, a produit, en cette époque, son Goethe, son Napoléon, la littérature allemande et la Révolution française, des signes de vie assez considérables ! En vérité, si l’on va au fond des choses, qu’est-il d’autre de vivant que le protestantisme ? » (ibid., p. 180).
[57] G. F. W. Hegel, Leçons sur la philosophie de l’histoire, traduction de J. Gibelin, « Introduction », Paris, Vrin, 1963 (3e éd.), p. 70. Aussi Hegel conclut-il que l’Amérique est « le pays de l’avenir où se révélera plus tard, dans l’antagonisme de l’Amérique du Nord, peut-on supposer, avec l’Amérique du Sud, l’élément important de l’histoire universelle ; c’est un pays de rêve pour tous ceux que lasse le magasin d’armes historique de la vieille Europe » (ibid., p. 71).
[58] Ernst Troeltsch, « Protestantisme et modernité », in Protestantisme et modernité, op. cit., p. 128.
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Ernst Troeltsch, « Protestantisme et modernité », in Prote...
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