2003
Cités
L’Europe, la seule utopie politique
Entretien avec
Pierre Moscovici
Ancien élève de l’ENA, ministre délégué chargé des Affaires européennes sous le gouvernement de Lionel Jospin de 1997 à 2002. Il vient de publier L’Europe, une puissance dans la mondialisation (Paris, Le Seuil, 2002).Réalisé par
Cynthia Fleury
Docteur en philosophie. Ses travaux dans le cadre du CNRS-CHPM portent sur les platoniciens de Perse et les platoniciens de la Renaissance. Elle a publié Métaphysique de l’imagination et Mallarmé et la parole de l’imâm aux Éditions d’Écarts ainsi que Pretium doloris. L’accident comme souci de soi (Pauvert, 2002). Elle est également fondatrice et secrétaire général du « prix Philosophie 2002 ».
CYNTHIA FLEURY. — Quelle est la différence entre une confédération, une fédération d’États-nations et un État fédéral ? Laquelle de ces trois propositions retenez-vous pour l’Europe ?
PIERRE MOSCOVICI. — Une confédération est une association d’États extrêmement lâche, avec un centre faible, qui voit ses intérêts communs limités à quelques objets seulement. La fédération est également une association d’États mais dans laquelle les États fédérés transfèrent à l’État fédéral ou fédérateur des compétences ou des souverainetés importantes. On considère en général qu’un État fédéral a nécessairement une monnaie, une armée, une justice, un impôt, une politique budgétaire. De ce point de vue-là, il faut que le budget fédéral représente une somme substantielle, mettons plus de 3 % du PIB de l’Union. Le type même de l’État fédéral, ce sont les États-Unis d’Amérique. Avec l’idée d’une fédération d’États-nations, il s’agit de garder le caractère associatif de l’Union européenne en concrétisant son caractère fédéral. C’était l’idée de Jacques Delors. L’opposition entre fédéralisme, confédéralisme, souverainisme est dépassée. Aujourd’hui, l’Europe, qui possède une Cour de justice, une Banque centrale, une monnaie, est plus qu’une confédération, mais force est de constater que, en matière de défense, de politique de sécurité, de gouvernance économique, le fédéralisme pratique doit encore avancer. C’est pourquoi définir l’Europe en terme de fédération d’États-nations permet de consacrer sa nature fédérale tout en tenant compte des légitimités de chaque État. Pour autant, ce n’est pas encore les États-Unis d’Europe. De toute façon, nous ne sommes pas dans la même situation que les États-Unis d’Amérique : nous ne partageons pas la même langue ; nos États-nations n’ont pas été créés ensemble ; ils ont eu, tour à tour, des rôles de domination mondiale ou européenne ; ainsi, bien que volontiers fédéraliste, je ne pense pas, étant donné la forte singularité de chaque État européen, que le fédéralisme pur soit la bonne solution.
C. F. — Qu’entendez-vous par « États-Unis d’Europe » ?
P. M. — La formule de « fédération d’États-nations » est très réaliste ; elle a des vertus de synthèse et permet même de dépasser certains clivages entre souverainistes et fédéralistes. Elle définit le point d’équilibre de la construction européenne mais reconnaissons qu’elle est absconse, qu’elle manque de souffle et d’idéal. Je l’ai donc reformulée. Bâtir des États-Unis à l’européenne donnerait un sens à cette notion de fédération, intelligente, mais peu porteuse.
C. F. — Comment donner une identité à l’Europe, au niveau politique – en proposant l’élection au suffrage universel d’un président ? quel serait son pouvoir, n’entrerait-il pas en contradiction avec celui du président national ? cela présupposerait-il à terme la disparition de la fonction présidentielle nationale ? Au niveau culturel – en œuvrant pour les démarches identitaires propres ou plutôt en préférant une approche plus utilitariste, plus uniformisante mais qui consisterait à inventer une identité spécifiquement européenne ?
P. M. — Tout d’abord, il faut distinguer deux catégories : le court terme et le long terme. Pour ce qui est du long terme, peut-être verrons-nous un président de l’Europe élu et celle-ci se substituer aux légitimités nationales. Comment le prévoir ? On ne semble pas en prendre le chemin mais laissons aux générations futures le soin d’explorer ce champ. Pour ce qui est du court terme, l’Europe doit faire face à un problème de légitimité, de visibilité et d’identité. Actuellement, les institutions européennes n’ont aucune de ces caractéristiques. Personne ne connaît très bien leurs mécanismes de désignation et elles manquent cruellement de ce que les Anglais appellent l’accountability – autrement dit, cette capacité à rendre des comptes. Aujourd’hui, l’important est de créer des figures de légitimité. C’est tout le débat de la Constitution européenne, de la nécessité de donner à l’Union un président. La question est de savoir qui doit-il être et quel est son gouvernement : est-ce la Commission, à savoir une instance nommée dont le président est désigné par les élections européennes à travers un vote ? Ou est-ce le président du Conseil européen, c’est-à-dire celui qui regroupe les chefs d’État et de gouvernement ? Et pourquoi, au fond, ne pas faire les deux ? Y a-t-il contradiction ? Je crois, en effet, que c’est vers cela qu’il faut aller, mais vite. Les impératifs de légitimité, de visibilité et d’efficacité pressent. Quant au niveau culturel, je ne pense pas qu’il faille renoncer à la diversité qui fait le substrat commun de la culture européenne. De plus, je ne crois pas qu’on puisse créer ex nihilo une culture européenne qui se substituerait aux cultures nationales. D’ailleurs, personne n’en a réellement le projet. Pour ma part, deux choses me paraissent nécessaires : les échanges de bonne pratique (sorte de fertilisation croisée) et le rôle de l’éducation, notamment au travers de la promotion d’idées, chères à Claude Allègre et à Jack Lang, telles que l’obligation pour tout étudiant européen d’effectuer un séjour (de six mois minimum, voire un an) dans une université étrangère. C’est cette Europe de la mobilité et de la jeunesse qui peut faire émerger des éléments culturels communs.
C. F. — François Bayrou parle d’une Europe faite entre initiés dont le peuple français serait totalement coupé. L’un des soucis majeurs de l’Europe n’est-il pas sa promotion en France ?
P. M. — La démagogie n’est pas de mise. J’aimerais bien que François Bayrou m’explique comment manier l’Europe sans sa complexité. Quand 15 États-nations, demain 25-27, s’associent, avec des institutions toutes originales, il y a forcément de la complexité. L’Europe ne peut pas être un objet totalement simple. Certes, cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas de simplification à faire, de pédagogie à mettre en place, de débat public à instaurer. J’ai beaucoup plaidé dans ce sens. De plus, il est très important que l’Europe fasse son entrée dans le débat politique, puisque 60 à 70 % de notre législation dérivent aujourd’hui du droit européen.
C. F. — Selon Bayrou, en acceptant l’entrée de la Turquie dans l’Europe, on brise le projet initial de regrouper des civilisations et des cultures de même origine, susceptibles de former une véritable cohésion politique. Cela devient un vaste ensemble ingérable... En est-il, pour vous, de même ?
P. M. — Avant de vous répondre, j’aimerais revenir à la question précédente et souligner mon ahurissement devant l’absence de débat public européen. Il est absolument insensé que l’on soit en train d’élargir l’Union européenne (à plus de dix pays dont la nature politique est assez radicalement hétérogène à la nôtre) sans la moindre concertation. Je pense qu’il y aura, l’an prochain, un retour de bâton phénoménal. Il ne faut pas s’étonner après de l’émergence de certains populismes. Quant à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, je dois reconnaître que, lorsque j’étais député européen en 1995, je n’ai pas voté les accords d’union douanière avec ce pays, mais j’y étais opposé pour des raisons très différentes de celles de François Bayrou. Mes raisons étaient strictement politiques. Je considère qu’un pays dans lequel les militaires sont dans l’ombre du pouvoir, qui a des problèmes manifestes avec les droits de l’homme, qui traite de façon indécente ses minorités – je pense aux Kurdes –, qui par ailleurs prônait la peine de mort alors que c’est incompatible avec nos textes fondateurs... bref, que ce pays ne peut pas entrer dans l’Union européenne sans modifier tous ces dysfonctionnements. Ce n’est pas à l’Union européenne d’aller à la Turquie mais à la Turquie d’aller à l’Union européenne et d’adhérer à son modèle social et politique ! En revanche, je ne partage pas la position des démocrates-chrétiens, comme Helmut Kohl, qui consiste à considérer l’Europe comme un « club chrétien » (ce qui n’est pas le cas de Gerhard Schröder). Ce n’est pas parce que la Turquie est un pays principalement musulman qu’elle ne doit pas être européenne. Si la Turquie fait les réformes nécessaires, ce qu’elle a commencé à faire – l’abolition de la peine de mort étant un geste extrêmement important –, elle pourra adhérer. Mais cela va prendre du temps et exiger des efforts gigantesques.
C. F. — Quels sont, pour l’Europe, les bénéfices et les risques d’une stratégie de l’élargissement ?
P. M. — L’élargissement est souvent vu de façon restrictive, mais c’est, pour notre pays, à la fois un devoir historique et une chance. Il faut prendre la mesure de l’événement : pendant cinquante ans, notre continent a été partagé par la guerre froide ; aujourd’hui, c’est bien de son unification dont il s’agit. J’ajoute que la promesse de cette adhésion a été faite, il y a déjà plus de dix ans, et que s’en détourner serait un mensonge, une hypocrisie considérables. Par ailleurs, c’est une chance pour l’Europe de peser davantage dans la mondialisation, d’arrimer de nouveaux pays à l’idée européenne, alors que, sans elle, ils se tourneraient vers des valeurs anglo-saxonnes qui renforceraient l’influence américaine ; enfin, c’est une chance économique parce 80 millions de consommateurs vont venir nourrir son marché. Je crois qu’il faut aller vers l’élargissement avec résolution. Je souffre parfois de certaines frilosités. Certes, il ne faut pas ignorer les risques de l’élargissement : aujourd’hui, cet élargissement n’est pas financé, il faut donc réformer les politiques communes agricoles, structurelles... afin d’éviter que l’élargissement ne dilue l’identité européenne et l’empêche de s’affirmer.
C. F. — L’élargissement est-il nécessaire à l’établissement de la diplomatie européenne ?
P. M. — Très certainement. Nous voyons qu’il y a un déficit de légitimité de l’Europe mais surtout un déficit de gouvernance qui est dû notamment au fait que le Conseil des ministres de l’Union, le Conseil européen des chefs de gouvernements sont présidés de manière rotative, par tel ou tel pays, pendant six mois, ce qui est totalement insuffisant si l’on veut donner une véritable impulsion. Il faut rompre avec ça. Il faut que l’Union européenne ait un président pour une certaine durée, au moins élu par ses pairs, et qu’elle ait un secrétaire d’État de l’Union, quelqu’un qui soit la personne que M. Kissinger cherchait il y a trente ans lorsqu’il se demandait « quel était le numéro de téléphone de l’Union européenne » – autrement dit, quelqu’un qui puisse incarner une vision commune, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur.
C. F. — L’éventualité d’une guerre contre l’Irak n’est-elle pas un test réel que l’Europe doit surmonter pour affirmer sa définition et sa position dans les relations internationales ?
P. M. — Oui et non. Oui, parce que l’on voit bien que les divisions des Européens ne sont pas un élément d’affirmation et de force dans le monde. Je suis persuadé que, s’il y avait aujourd’hui un président du Conseil européen et un secrétaire de l’Union, les choses se caractériseraient par un rapprochement des points de vue et par une confrontation plus claire. Je prends l’exemple du Proche-Orient où il est ridicule de voir quinze ministres se rendre, tour à tour là-bas, et prendre des positions isolées. Néanmoins, il ne faut pas s’illusionner : quand il s’agit de sujet comme la guerre ou la paix, comme l’engagement de la nation dans un conflit, l’Europe ne peut décider à la place des Français, des Anglais, des Allemands... L’identité nationale joue le premier rôle. Demain, le président des États-Unis s’adressera au président de l’Europe, qui sera son interlocuteur permanent, mais il continuera de voir le président de la République française, le Premier ministre anglais ou le chancelier allemand. Cela peut décevoir ceux qui rêvent que l’identité européenne se substitue aux identités nationales, mais je persiste à penser que ce désir est assez irréaliste.
C. F. — Cela sous-entend-il une restriction quant à l’établissement d’une vraie politique de défense européenne ?
P. M. — Il faut reconnaître que la politique de défense européenne n’est pas une politique d’influence mondiale. C’est une politique qui consiste à se doter des capacités à intervenir, de façon concertée, dans le cadre du théâtre européen élargi, dont l’Irak ne fait pas partie. En revanche, si demain se reproduisaient des événements comme ceux du Kosovo, je crois que l’Europe serait la plus apte à entrer en action de façon efficace.
C. F. — Quelle ambition pour l’Europe ? Dans un discours à l’Université d’Athènes, vous évoquez trois piliers, l’euro et la politique économique européenne, l’Europe puissance politique et la marche vers l’Europe élargie du futur. Pour autant, vous soulignez que l’ambition européenne ne peut pas se situer uniquement dans le pur « intergouvernemental ». Est-ce là la revendication d’une Europe des valeurs citoyennes ?
P. M. — En effet, l’Europe ne peut pas être la collection d’une série de décisions prises par des États-nations. Bien qu’incomplète, la charte des droits fondamentaux pourrait être le Préambule d’une future Constitution européenne. Selon moi, il était nécessaire de travailler à un texte solennel affirmant les valeurs fondamentales partagées par tous les Européens, à savoir la liberté, la dignité, la justice, la solidarité. Le refus de la peine de mort et le refus de toute discrimination (âge, sexe, race, préférences sexuelles) font partie du patrimoine génétique des valeurs européennes. La charte est un texte important justement parce qu’elle montre, pour la première fois, des États qui ont décidé de dépasser leurs stricts intérêts politiques et économiques en vue de l’instauration de valeurs communes. Cela suppose également qu’il puisse y avoir un recours juridique lorsque cette charte n’est pas respectée. On doit pouvoir l’évoquer auprès de la Cour de justice des Communautés européennes de la même manière que la Déclaration des droits de l’homme l’est pour la Constitution française.
C. F. — Quel est le calendrier de la Constitution européenne ?
P. M. — En 2003, on devrait assister à la fin des travaux de la Convention européenne. En 2004, probablement au traité constitutionnel qui en découle. Après la Convention, il y aura une conférence intergouvernementale, puis la ratification du traité. Il faut avoir également conscience que, en France, s’il y a un traité constitutionnel, nous aurons un référendum, au moins aussi important que celui du traité de Maastricht de 1992 et au moins aussi difficile. L’Europe sera donc au cœur du débat politique citoyen des trois années qui viennent, avec soit la possibilité d’un saut en avant, d’une constitution, de nouvelles politiques communes, d’un élargissement réussi, soit le risque d’une crise, d’un éclatement ou d’une régression engendrant des doutes fondamentaux sur l’Union européenne.
C. F. — Justement, pourquoi un tel labeur jusqu’à maintenant et demain un succès ?
P. M. — L’Europe a toujours procédé par petits pas. C’est la méthode de l’engrenage. Mais, à un moment donné, sans s’en rendre compte on est entré, avec l’élargissement, dans une phase historique nouvelle. Seulement, il faut reconnaître que l’élargissement est un choc : un choc pour les pays candidats et un choc pour nous, si nous ne modifions pas nos politiques et nos institutions. L’Europe ne doit pas devenir un simple club de gentlemen où l’on échange quelques sujets d’intérêt commun. Jusqu’à présent, l’élargissement n’a pas été pensé comme un projet. Nous sommes au moment où toutes les contradictions accumulées depuis une dizaine d’années se concentrent et peuvent se résoudre.
C. F. — Qu’en est-il du fonctionnement entre la Commission et le Conseil ? Si l’on en croit Nicole Dewandre, Européenne convaincue, dans Critique de la raison administrative, l’organisation administrative européenne noie les prises et les identifications de responsabilité ?
P. M. — Je trouve le procès fait aux fonctionnaires des institutions bruxelloises assez injuste. Leurs responsabilités sont immenses alors qu’ils sont moins nombreux qu’à la Mairie de Paris. C’est vrai que le processus administratif est compliqué. Encore une fois, prendre une décision à quinze est plus difficile que prendre une décision seul. Certes, on a tous en tête des décisions absurdes, des textes abscons, des problèmes de légitimité, mais, au total, ces administrations sont de qualité et le praticien que je suis fait que je suis plus indulgent. Le problème, c’est qu’aujourd’hui l’Europe ne « travaille » pas pour un public.
C. F. — Ce caractère élitiste de l’Europe, n’est-ce pas sa faiblesse ?
P. M. — C’est sa faiblesse mais c’est lié non pas à son fonctionnement mais à l’essence et à la nature d’une Union européenne.
C. F. — Quelle est la politique budgétaire de l’Union ? Quels sont ses revenus ? Faut-il créer un impôt ?
P. M. — Aujourd’hui, le budget de l’Europe est extrêmement réduit. C’est de l’ordre de 1 % du PIB, donc moins important que le budget français. Il est vrai que jusqu’à présent l’Europe était plus une machine normative et les enjeux budgétaires étaient peu décisifs. Si l’on veut que l’Europe devienne un jour autre chose, il faut qu’elle atteigne un seuil de crédibilité en termes budgétaires situé aux alentours de 3 % du PIB. En dessous, il n’y a pas de fédéralisme budgétaire. Mais, condition sine qua non à l’impôt européen ou au fédéralisme budgétaire, il doit être prouvé que les sommes que l’on dépense à Bruxelles le sont de façon plus efficace et aussi transparente qu’à l’échelle nationale. C’est le principe de subsidiarité.
C. F. — Selon vous, l’acceptation de l’euro par Tony Blair marquera-t-elle une étape significative ?
P. M. — Que Tony Blair accepte l’euro, c’est très possible, je le crois même, mais que les Britanniques l’acceptent, rien n’est moins sûr ! C’est un combat politique extrêmement dur. En fait, c’est surtout le rapport de la Grande-Bretagne à l’Europe qui changera. Jusqu’à Tony Blair, les Anglais sont restés à l’extérieur du système pour mieux le dynamiter. Ils pourraient bien, demain, devenir enfin un acteur plein et entier du jeu européen et cesser par là même d’entériner des positions politiques qui parfois bloquent l’avancée européenne.
C. F. — Pour définir le projet socialiste européen, vous avez une formule qui a tout de l’effet d’annonce : « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché. »
P. M. — L’Europe a quand même des caractéristiques uniques qui tiennent à son modèle social. Elle est très identifiable. L’existence de l’État-providence, le haut niveau de protection, la garantie de droits très élevée, l’existence de filets de sécurité pour les différents risques de l’existence sont autant de données absolument uniques. « Non à la société de marché », cela veut dire que, même si nous ne sommes plus à l’époque d’une rupture radicale avec le capitalisme et que nous reconnaissons l’existence d’une économie de marché, nous voulons rester une force socialiste de gauche qui ne renonce pas à la transformation sociale, à la régulation du capitalisme dans le cadre mondial. J’avoue que la formule, tout en étant séduisante, a besoin d’un prolongement. Mais en même temps cela dit bien ce que les socialistes peuvent faire et ne pas faire : ils ne peuvent pas nier l’économie de marché. Pour autant, il faut qu’ils continuent de revendiquer une société dont les valeurs sont autres que celles du marché.
C. F. — Comment créer une Europe de l’intelligence ?
P. M. — À travers plusieurs démarches, notamment par l’harmonisation des diplômes et des cursus. Ensuite, en organisant beaucoup plus qu’auparavant des opérations entre universités, en faisant en sorte que les cursus deviennent pleinement européens, que les étudiants aient une partie obligatoire de leur scolarité qui se passe à l’étranger... C’est tout l’objet du « plan d’action », annexé au traité de Nice, pour la mobilité éducative, et qui est un programme d’au moins cinq ans.
C. F. — L’Europe est-elle en danger si la vitesse supérieure n’est pas passée ?
P. M. — L’Europe est en crise latente depuis toujours, et ce notamment depuis une dizaine d’années. De Maastricht à Amsterdam jusqu’à Nice, on n’a fait que différer le moment des vrais rendez-vous. Quand Giscard écrit dans Le Monde que la Convention est la dernière chance de l’Europe unie, la formule est juste. Aujourd’hui, il est temps que le saut en avant de l’approfondissement soit équivalent à celui de l’élargissement.
C. F. — L’Europe peut-elle nous prémunir des dangers des dérives extrémistes ?
P. M. — Oui, dans la mesure, encore une fois, où nous sommes capables, dans nos textes constitutionnels et donc dans nos pratiques, d’affirmer des valeurs démocratiques communes par rapport auxquelles l’hétérogénéité radicale de l’extrême droite et du populisme doit être sanctionnée. Le problème s’est posé avec l’Autriche. Certes, l’effet produit par la conduite européenne n’a pas été l’alternance, étant donné qu’il ne s’agissait pas de faire une campagne pour les groupes politiques adverses, mais le consensus européen a su petit à petit élargir les contradictions entre la majorité de la droite autrichienne et ses alliés populistes. Quand je vois aujourd’hui le parti de Jorg Haider, totalement décomposé, je constate que l’Europe a eu un effet de rationalisation des conduites. Ne nous cachons pas que c’est là l’un des enjeux essentiels des années à venir, étant donné la présence, plus que latente, de courants populistes, nationalistes, antisémites, dans l’Europe de l’Est. On ne peut exclure une crise des populismes en Roumanie, en Pologne ou en Bulgarie. D’où l’utilité d’avoir des mécanismes juridiques forts.
C. F. — Pourquoi ne pas croire en les vertus directrices d’une « avant-garde » formée par les pays pionniers ? Cela pourrait donner un visage, une direction politique plus perceptibles ?
P. M. — Jadis, le couple franco-allemand a eu ce rôle moteur, qui, d’une certaine manière, existe toujours. Néanmoins, je suis contre l’Europe à deux vitesses, contre l’idée qu’un petit groupe serait singularisé de façon définitive alors qu’un autre ne ferait que suivre. C’était d’ailleurs l’option de François Mitterrand : un noyau fédéral avec, autour, une confédération. Sans doute était-ce la bonne idée, mais elle était prématurée, mal formulée. La définition de la confédération ne convenait pas ; et associer la Russie à cela était erroné. Finalement, c’est l’élargissement qui a été préféré – autrement dit, le fait que tous les pays européens soient égaux en droits et en devoirs. Je ne vois pas qui aurait la légitimité de dire qui est dans le premier cercle et qui est dans le second. De plus, pour les pays de l’élargissement, ce serait fort désagréable d’adhérer à des conditions inégales. Pour des raisons philosophiques et de faisabilité, cela ne me semble pas valable. Pour autant, de façon pragmatique, l’avant-garde existe toujours.
C. F. — Les États-Unis sont-ils le véritable adversaire de l’Europe ?
P. M. — C’est le grand débat du moment, principalement en France où il existe à la fois un grand courant anti-américain de principe – dont je comprends les fondements – et un courant pro-américain, dont Jean-François Revel est la bonne illustration. J’ai envie de faire plusieurs constats : l’anti-américanisme est français, pas européen ; d’autre part, même si l’on trouve dans l’Amérique « le pire et le meilleur », les États-Unis demeurent nos vrais alliés.
C. F. — Il ne s’agit pas de dire que les États-Unis sont nos ennemis, mais que l’Europe, pour grandir, doit parfois se construire « contre » ?
P. M. — C’est juste. Avec les Américains, nous devons réussir à mettre en place un rapport qui ne soit pas un rapport de soumission. L’Europe doit devenir une puissance capable de faire équilibre à la puissance américaine. Il faut un leadership partagé. Cela suppose que l’on soit capable d’avoir des discussions réalistes et de choisir un moyen terme entre l’opposition à une supposée « hyperpuissance » et une absence de critique des excès américains. De toute façon, la France, lorsqu’elle est anti-américaine de façon pavlovienne, n’est pas écoutée.
C. F. — Comment les autres pays du monde perçoivent-ils l’Europe, en particulier les États-Unis ?
P. M. — Il faut distinguer plusieurs situations : pour certains pays, l’Europe est un modèle, notamment en Afrique, en Amérique latine, voire un peu dans le Sud-Est asiatique. Pour les États-Unis, elle est un acteur « en émergence » ; de ce point de vue-là, la réalisation de l’euro a été fondamentale : à partir du moment où l’Europe se dote d’une monnaie, qui est un attribut de souveraineté et qui sera bientôt plus forte que le dollar (elle aura alors un rôle de monnaie de réserve complémentaire), elle est prise en compte très sérieusement. Dans les relations internationales, elle devient aussi un acteur fondamental : à l’OMC, nouveau théâtre de la mondialisation, ce n’est pas la France qui négocie mais l’Union européenne, légitimée par sa politique commerciale commune. Quant à savoir si demain ce sera la même chose au Conseil de sécurité de l’ONU, je n’en sais rien. Mais reconnaissons qu’une des raisons de faire l’Europe c’est d’en faire une puissance dans la mondialisation. Elle reste le seul multiplicateur d’influences dont nous disposions.
C. F. — À terme, de ces deux identités, française et européenne, laquelle devrait l’emporter ?
P. M. — Je n’y vois pas de contradiction. Identitairement, nous sommes et resterons Français : c’est le fait d’une langue, d’une culture, d’une histoire, d’un espace politique. D’ailleurs les Français finiront peut-être par se sentir davantage Bretons, Bourguignons... que strictement Français, le courant localiste étant très fort. Pour autant, l’Europe est le lieu de notre intervention dans le monde.
C. F. — En quoi l’Europe se distingue-t-elle des autres projets politiques ?
P. M. — C’est loin d’être le seul avenir de la politique – le « local » étant au moins aussi important – mais cela reste néanmoins la seule utopie, la seule ligne de fuite, le seul projet politique qu’on puisse proposer aujourd’hui au sens noble du terme. C’est la partie projective du politique. La majorité des autres projets tire la politique vers le bas, vers un paternalisme pragmatique, alors que l’Europe la tire définitivement vers le haut.