2003
Cités
La commission Érasme
Louis Van Delft
Professeur de langue et de littérature françaises à l’Université de Paris X. Lauréat de l’Académie française, il a notamment reçu le Prix Bordin en 1983. Chroniqueur dramatique de la revue Commentaire depuis 1991, il a publié La Bruyère moraliste (Droz, 1971) ; Le Moraliste classique (Droz, 1982) ; Littérature et anthropologie (PUF, 1993) ; édition des Caractères de La Bruyère (Imprimerie Nationale, 1998) ; en préparation : Les Spectateurs de la vie : l’âge des moralistes, éditions de La Fontaine et de Nietzsche (J’ai lu).
Loin du monde et du bruit, un groupe d’experts de renommée internationale prépare dans le plus grand secret un rapport commandé par le Haut Conseil de la Sécurité instauré en mai dernier et qui se réunit sous la présidence effective du chef de l’État. Cités a pu se procurer quelques-unes des notes de travail, classées « secret défense », rédigées par M. D. Érasme, rapporteur. Voici celles qui portent sur la question encore et toujours si sensible de l’ « incivilité » des jeunes :
— « La civilité est la plus humble section de la philosophie. »
— « Il faut réputer nobles tous ceux qui cultivent leur esprit par la pratique des belles-lettres. »
— « Si l’on se mouche avec deux doigts et qu’il tombe de la morve par terre, il faut poser le pied dessus. »
— « Un peu de négligence dans l’ajustement ne messied pas à la jeunesse. Mais porter des habits bariolés et de toute sorte de couleurs, c’est vouloir ressembler aux baladins et aux singes. »
— « En société, si l’on n’a pas l’occasion de prendre la parole, il faut patiemment écouter les autres. Mal parler des absents est une chose abominable. Il est honteux d’aller répéter partout ce que tel ou tel a laissé échapper dans un repas. Ce qu’on y a dit doit passer avec le vin, de peur qu’on ne se fasse appliquer le dicton : Je hais le convive qui a de la mémoire. »
— « Il convient de se lever devant les vieillards et les professeurs. »
— « En toute occasion, il faut se montrer, mutuellement, du respect. »
Une sous-commission ad hoc a été constituée afin d’étudier l’incivilité propre aux jeunes filles. Elle est placée sous l’autorité de M. Tertullien. Les divers points de vue semblent s’y confronter non sans une certaine vivacité. Plusieurs membres de cette instance n’en font pas mystère : la position de M. Tertullien est à leurs yeux nettement trop libérale. La discussion achoppe notamment sur l’épineux point de « l’abus des nudités de gorge ». Pour les plus modérés, le rapport final devra se contenter de proscrire « l’habit qui est trop court pour cacher, si l’on se baisse, ce que l’on doit honnêtement cacher ». Pour d’autres, qui se défendent pourtant de préconiser la « tolérance zéro », le texte devra porter : « Les jeunes filles ne se montreront qu’avec des habits modestes ne blessant pas la pudeur de leur sexe. Elles éloigneront de leur corps les regards lascifs des impudiques, qui déshonorent leur chasteté. »
« Il est impossible, soulignent ces derniers dans un prérapport, que celles qui se plaisent à regarder leur sein ne se soucient point que les autres le regardent. Quand bien même leur intention serait bonne et leur nudité par elle-même irrépréhensible, et qu’elles demeureraient pures parmi les impudiques regards des hommes, elles seraient toujours coupables des sales pensées qu’elles inspirent et des maux qu’elles causent. En attirant sur elles les yeux des jeunes gens, elles leur présentent le glaive qui les tue. Elles ne sauraient donc être innocentes de leur perte. Celle dont la nudité allume un feu qui brûle les gerbes et les fruits de son prochain est responsable de tous les maux qu’elle cause, au motif qu’elle prépare et présente un venin qui peut donner la mort. »
Des divergences d’approche analogues se font jour dans les débats sur les tournantes, les rav’, les free et la question particulièrement préoccupante de la recrudescence des voitures cramées. Pour le courant « réaliste » (représenté, en dépit de notables différences doctrinales, par MM. Augustin, Bentham, Calvin, Gracián, Hobbes, Pascal...), ces phénomènes de société sont imputables à la présence d’un inaltérable figmentum malum ou matériau vicieux qu’il serait vain de vouloir extirper, auquel il faut livrer combat avec la dernière énergie. Leur point de vue est assez bien résumé dans un mémo d’un M. de La Bruyère : « L’incivilité est l’effet de plusieurs vices : de la sotte vanité, de l’ignorance de ses devoirs, de la paresse, de la stupidité, de la distraction, du mépris des autres, de la jalousie. Pour ne se répandre que sur les dehors, elle n’en est que plus haïssable, parce que c’est toujours un défaut visible et manifeste. »
D’autres membres de la commission, notamment MM. Ficin, Platon, Rousseau, Vives..., se réclament d’un courant « idéaliste » (plusieurs centaines de tendances et écoles connues à ce jour). Postuler l’existence du figmentum ou « vilain fond », c’est, d’après les plus engagés d’entre eux, céder au « désenchantement » ambiant. Au principe de la nature humaine, soutiennent-ils, nul plomb vil, mais une cire admirablement ductile. Sous le regard de parents convenablement responsabilisés, confié à des éducateurs initiés aux tout derniers progrès de la céroplastique, chaque nouveau venu dans le monde recevra pour jamais, dès la petite enfance, les indélébiles empreintes de la « civilité puérile » (pour emprunter à la terminologie innovante du rapporteur).
Le rapport de la commission est attendu avec la plus vive impatience. Les dernières réunions ont cependant été particulièrement houleuses et les sérieux clivages dont nous avons fait état ont ressurgi avec une rare vigueur. Les « réalistes » ne cessent de dénoncer la « haine du beau » qui caractériserait les agissements de « sauvageons », et qui trouverait son expression privilégiée dans les tags, les agressions des commissariats, le pillage des parcmètres, la fraude aux distributeurs automatiques. À cela les « idéalistes » opposent leur ferme croyance en certaines « semences du beau » que même « les gens d’en bas » (ou comme on disait l’an passé : « de peu ») porteraient en eux et qui conduisent tout individu à constituer son existence en incomparable « œuvre d’art ». Un M. Castiglione surtout se fait l’avocat de ce point de vue, selon lequel « ceux-là mêmes qui ne sont parfaitement doués de nature peuvent par soin et labeur limer et corriger leurs naturelles imperfections ».
Y a-t-il encore place pour un compromis ? M. Érasme, pour sa part, en est bien persuadé. Il vient de rédiger une nouvelle note à cet effet. On y lit notamment : « Il faut donner très tôt aux enfants une éducation libérale. L’agriculteur avisé donne au plus tôt à une pousse l’aspect qu’il veut voir se perpétuer dans l’arbre. L’argile trop humide ne retient pas l’empreinte de l’image, la cire peut être molle au point de se trouver impropre au modelage. Mais aucun âge n’est trop tendre pour être capable de se plier à la discipline de l’étude. »
Le rapporteur assortit ces déclarations d’une proposition concrète, pour le moins surprenante : « On prendra soin de former sans retard tout jeune enfant à l’étude des belles-lettres. » Ce projet a été aussitôt qualifié d’ « irrévocablement irrecevable » par le représentant du ministre de la Jeunesse et de l’Éducation.
Avec le concours de l’auteur de la Civilité puérile (1530), de celui, anonyme et méconnu, de L’Abus des nudités de gorge (1675) et de quelques autres.