2003
Cités
Le 11 septembre annonce-t-il un « choc des civilisations » ?
Pierre Melandri
Ancien élève de l’École normale supérieure et de l’Université de Harvard, historien et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris. Auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire ou la politique étrangère des États-Unis, il a notamment publié en collaboration avec Justin Vaïsse, L’Empire du milieu : les États-Unis et le monde depuis la fin de la guerre froide (Odile Jacob, 2001).
Le 11 septembre, l’Amérique est victime de stupéfiants attentats terroristes. Dès le 12, tôt le matin,
Le Monde inscrit sur son site web un article intitulé : « La prédiction de Samuel Huntington : le début d’une grande guerre ». Quelques heures après, on peut voir sur le même site le texte d’un entretien avec le célèbre professeur de Harvard réalisé en 1997 par le journal, l’année de la parution de la traduction française de son ouvrage
Le choc des civilisations
[1].
Quelle concrétisation plus spectaculaire imaginer, en effet, à ce titre que le télescopage fracassant des avions détournés par des terroristes islamistes avec les bâtiments emblèmes des deux capitales de l’Amérique : les tours du World Trade Center de New York, le centre de sa puissance culturelle et financière, le Pentagone à Washington, le cœur de son pouvoir politique et militaire ? Alors qu’aux yeux de bien des observateurs le XXIe siècle vient de commencer, la prophétie de Huntington ne fournirait-elle pas la clé pour la compréhension du nouveau monde qui, avec la fin de la guerre froide, est né ? Déjà un classique traduit dans plusieurs dizaines de pays étrangers, le livre connaît un formidable regain de popularité. Mais dans quelle mesure la thèse rend-elle compte de la réalité ?
Pour en juger, il convient sans doute de rappeler pour commencer les grandes idées que Huntington a avancées d’abord dans un article (1993) puis dans son livre
[2]. Alors que la fin de la guerre froide prive la politique étrangère des États-Unis de la boussole dont l’endiguement de l’URSS lui avait servi jusqu’ici, Huntington propose une nouvelle grille pour déchiffrer la scène internationale plutôt chaotique en train d’émerger. Appliquant la règle dont il s’est toujours inspiré, à savoir que le devoir du politologue est d’offrir l’explication à même non pas d’éclairer tous les faits mais de rendre mieux compte que toute autre de ces derniers
[3], il affirme que, désormais, ce sont les heurts entre cultures et civilisations qui vont primer. Définissant les civilisations comme les plus gros « nous » s’opposant « à tous les autres “eux” », il voit dans la religion et dans les rapports entre elle et le pouvoir leur source essentielle d’identification. Il distingue ainsi six principaux groupes culturels : hindou, islamique, japonais, chinois ou sinic, orthodoxe et occidental (c’est-à-dire euro-américain, prolongement de l’Occident chrétien).
À ses yeux, loin de les fondre dans une même adhésion aux valeurs du libéralisme de marché dont la fin de la guerre froide paraît avoir sanctionné la primauté, la mondialisation sensibilise ces groupes à ce qui les différencie. Du coup, ils risquent de se retrouver d’autant plus en conflit que la prétention des Occidentaux à l’universalité va toujours plus entrer en conflit direct avec la volonté des Asiatiques (et des Chinois en particulier) de ne pas s’en laisser compter et le rejet par l’islam d’une culture incompatible avec son sens de l’identité.
C’est là, sans doute, la partie de la thèse qui rend le mieux compte de la popularité dont, après le 11 septembre, le livre a bénéficié. Si la pensée de Huntington est en réalité beaucoup plus complexe que le titre ne le laisse penser et si, en particulier, il insiste dans sa conclusion pour que tout soit fait pour empêcher la confrontation entre civilisations de dégénérer
[4], ce sont ses passages sur l’intolérance et le bellicisme des musulmans qui semblent les moins nuancés et lui ont valu les critiques les plus acérées. « Le problème central pour l’Occident (n’hésite-t-il pas à suggérer) n’est pas le fondamentalisme islamique. C’est l’islam, civilisation différente dont les représentants sont convaincus de la supériorité de leur culture et obsédés par l’infériorité de leur puissance. Le problème pour l’islam n’est pas la CIA ou le ministère américain de la Défense. C’est l’Occident, civilisation différente dont les représentants sont convaincus de l’universalité de leur culture et croient que leur puissance supérieure, quoique déclinante, leur confère le devoir d’étendre cette culture à travers le monde. »
[5]
Pour l’Occident, selon lui, le danger est d’autant plus élevé que ses principaux adversaires ne pourront pas ne pas éprouver une sorte de solidarité face à son affirmation arrogante de sa supériorité. Certes, leurs différences en termes de religion, de culture et de structures sociales rendront probablement difficile l’émergence d’une alliance globale entre Asiatiques et musulmans. Mais un rapprochement risque de s’esquisser sur des programmes qui, pour être limités, n’en présentent pas moins un terrible danger : la collaboration sur des missiles balistiques et des armes de destruction massive en particulier.
Comme on l’a suggéré, le livre a suscité tout autant de critiques que d’intérêt. Huntington s’est vu reprocher de ne donner qu’une définition très large et peu satisfaisante de ce qu’il appelle les civilisations
[6], de sous-estimer le cosmopolitisme engendré par la globalisation
[7], d’omettre l’interaction entre le culturel, l’économique et le politique, de minimiser les conflits au sein des groupes culturels alors même que, ses propres tableaux viennent en attester, les conflits intracivilisationnels (Hutus contre Tutsi, Tadjiks contre Pashtouns, Chiites contre Sunnites) sont finalement plus nombreux que les guerres intercivilisationnelles, enfin et surtout d’avoir énoncé une vision de nature à favoriser l’émergence des conflits qu’elle prédit, bref de constituer ce que les Anglo-Américains appellent une
self-fulfilling prophecy
[8].
Dans les années qui suivent, la thèse de Huntington paraît confortée par les affrontements ethniques dans l’ex-Yougoslavie, les combats entre musulmans et orthodoxes en Arménie et la montée incessante des tensions entre Islamabad et New Delhi. Mais, on l’a vu, ce sont les attentats du 11 septembre qui semblent donner à sa thèse l’allure d’une prophétie.
Tout d’abord, l’obligation même où se retrouvent les Américains de se lancer dans une deuxième guerre d’Afghanistan pare l’analyse que son livre faisait de la première d’une lucidité singulière. Perçue avant tout, a-t-il averti, par les Occidentaux comme un succès sur l’URSS, elle a été surtout vécue comme une grande victoire par des volontaires musulmans qui se sont pris à en rêver d’une autre, cette fois sur l’Occident. De plus, c’est bien dans le cadre d’une guerre de religion, d’un djihad, que Ben Laden entend inscrire son action. En fait, l’idée « d’un choc des civilisations » semble tellement bien correspondre au premier abord à la situation, que la réfuter fait figure, pour les dirigeants de Washington, d’une obsédante nécessité.
Tout le discours de Ben Laden et de ses supporters extrémistes s’articule en effet sur l’idée qu’entre l’Occident et l’islam, la guerre est déjà engagée. Sa rhétorique vise à accréditer une vision bipolaire du monde, aussi radicale que celle que la guerre froide avait ancrée, mais où de l’idéologie, la foi religieuse a pris le relais. La lutte est, à l’écouter, entre une « une région de la foi, où l’hypocrisie est inconnue, et une autre, celle des infidèles, dont nous espérons que Dieu nous protégera »
[9].
Il semble difficile de douter de sa conviction à ce sujet. C’est en 1991 qu’il a dénoncé l’arrivée de soldats non musulmans sur cette terre d’Arabie où aucune autre religion, avait dit Mahomet, ne devrait être tolérée. C’est en 1996 qu’il lance une première
fatwa invitant les musulmans à tuer les Américains qui y sont basés, avant d’en publier en 1998 une seconde, beaucoup plus large, pour les inviter à éliminer partout où ils le pourront les Américains et leurs alliés. La même année, il fusionne al Qaida ( « la base » ), sa propre organisation, avec diverses autres dans un « Front islamique mondial pour le djihad contre les Juifs et les croisés ». En octobre 2001, quelques semaines après les attentats, il ira jusqu’à assimiler les États-Unis et leurs supporters à la cause de l’idolâtrie, à l’ « Hubal » des temps modernes, bref à la version contemporaine du pouvoir impie de La Mecque contre lequel le Prophète avait dû poursuivre, à partir de Médine, son entreprise de purification et de reconquête
[10]. Quelques mois après, ce sera au tour d’un de ses principaux alliés, le mollah Omar, l’ancien chef des talibans, de dénoncer la « guerre de croisade flagrante » conduite par l’armée unique formée par les Juifs et l’Amérique.
Que l’Administration Bush ait renoncé dès septembre à parler de « croisade » pour désigner sa guerre contre le terrorisme reflète bien son souci d’éviter le piège où ses adversaires voulaient l’entraîner : paraître accréditer l’idée d’une guerre entre l’islam et l’Occident. À ses yeux, en effet, les attentats ont bien confirmé l’existence d’un clivage fondamental au sein de l’humanité, un clivage tel même qu’il n’est plus possible pour quiconque de prétendre se réfugier dans une illusoire neutralité. Mais la lutte du Bien contre le Mal qu’elle s’estime contrainte de mener n’oppose en aucun cas, n’a-t-elle cessé de répéter, des religions toutes dignes d’un égal respect. Elle n’est qu’une nouvelle version de celle que, depuis plus d’un demi-siècle, elle a menée contre la tyrannie pour le triomphe de la liberté.
Sous cet aspect, il est frappant de noter à quel point l’Administration Bush, si prompte, par ailleurs, à s’en distancier, s’est placée d’emblée dans la continuité de celle qui l’avait précédée. C’est que l’équipe démocrate avait été la première confrontée au délicat problème politique posé, par la volonté d’un islamisme extrémiste et potentiellement violent, de s’en prendre à l’Occident. Avant elle, il est vrai, le choc de la révolution iranienne encaissé, l’Amérique s’était plutôt accommodée, sous Reagan, de l’ascension d’un fondamentalisme wahhabite, impulsé par l’Arabie Saoudite et servi par l’échec des expériences régionales d’inspiration occidentale ou laïque : elle y avait vu non seulement un contrepoids à la menace représentée par l’activisme chiite de l’Iran et par la situation en Afghanistan mais une force susceptible de conduire un djihad global contre le monde soviétique
[11].
Ce dernier désintégré, l’Administration Clinton n’avait pas ignoré le danger que cette forme de contestation radicale de la modernité pouvait représenter. Mais elle s’était efforcée d’en minimiser la gravité et, plus encore, de réfuter tout lien entre un islam où l’Amérique (la guerre du Golfe l’avait encore récemment rappelé) comptait de nombreux alliés et les groupes extrémistes qui s’en réclamaient. Elle avait proclamé que, contrairement à ce que certains souhaitaient, elle n’entendait nullement substituer la menace « verte » au péril « rouge » du passé, ni voir dans l’islam le nouvel « isme » qui aurait succédé au communisme. Elle avait même suggéré qu’elle n’était pas a priori hostile à toute montée de l’islamisme : ce dernier partageait avec elle, en effet, nombre de valeurs traditionnelles, celles relatives à la famille en particulier.
Si elle n’avait pas nié le péril que représentait le terrorisme dont ses concitoyens, y compris aux États-Unis, avaient déjà été les victimes
[12], elle avait refusé de l’attribuer à un quelconque « choc des civilisations ». Le conflit au Moyen-Orient, avait expliqué Clinton, n’avait rien à voir avec la foi des musulmans mais relevait davantage « des forces du terrorisme et de l’extrémisme, qui se cachent derrière la rhétorique de la religion et du nationalisme, mais dont le comportement contredit les enseignements mêmes de leur foi et tourne leur patriotisme en dérision »
[13]. Son Administration avait ainsi suggéré que la montée de l’extrémisme islamique n’était pas tant le produit spécifique du monde musulman que celui du contexte socio-économique ambiant, bref qu’elle s’expliquait par les désillusions, la pauvreté et l’aliénation de ses militants. Aussi sa politique officielle avait-elle consisté à neutraliser le danger en diffusant la prospérité, en travaillant au Proche-Orient à la promotion du processus de paix et en pratiquant un « double endiguement » à l’encontre des deux pays les plus menaçants, l’Irak, incarnation de l’extrémisme nationaliste, et l’Iran, champion de l’extrémisme musulman.
Après le 11 septembre, soucieuse de rassembler autour d’elle la coalition la plus large possible et le maximum de pays musulmans, l’Administration Bush a repris ce raisonnement. Le 17 septembre 2001, parlant devant le Centre islamique de Washington, et cherchant à dissiper l’impression provoquée par certaines scènes de jubilation que nombre de ses concitoyens ont pu voir à la télévision, Bush affirme que les musulmans ont été « révulsés et remplis de colère » : « Ces actes de violence contre des innocents violent les credo fondamentaux de la foi musulmane. Et il est important que nos concitoyens américains le comprennent. Le visage du terrorisme n’est pas la foi authentique de l’islam. Ce n’est pas ce à quoi correspond l’islam. L’islam, c’est la paix. »
[14]
Bref, à partir du 11 septembre, le discours de l’Administration s’efforce de concilier deux registres opposés. D’un côté, il relève d’une rhétorique martiale s’embarrassant peu de nuance ou de subtilité : Bush dit ainsi vouloir voir Ben Laden capturé « mort ou vif », il souhaite voir ses troupes « enfumer » les terroristes. De l’autre, s’il se pare d’une dimension à tout le moins morale et téléologique, le plus grand soin est déployé à rappeler que la guerre vise une menace qui n’est pas religieuse mais idéologique. « Les terroristes », rappelle encore en mai 2002 Paul Wolfowitz, le sous-secrétaire à la Défense et l’un des faucons les plus en vue de l’Administration, « haïssent la démocratie et la tolérance et la liberté d’expression et les musulmans qui sont en désaccord avec eux. »
[15] Dès mars, le vice-président Dick Cheney suggère aussi que loin d’être un « choc des civilisations » c’est tout au contraire une guerre pour les valeurs universelles de ces dernières que conduit Washington
[16]. Pour donner un contenu concret à cette affirmation, les représentants des États-Unis reçoivent pour instruction de faire front dans les conférences internationales sur les questions de population avec les délégués des États musulmans et du Vatican contre les alliés traditionnels de Washington sur des questions comme l’IVG et la prostitution
[17]. Enfin, s’inscrivant dans la lignée du combat anti-totalitaire où, depuis les années 1940, les États-Unis se sont engagés, Bush a insisté dès le début novembre 2001 sur la filiation entre les adversaires actuels de l’Amérique et ceux du passé : « Avec leurs ambitions folles, globales (les terroristes cherchent) comme les fascistes et les totalitaires avant eux à imposer leurs vues radicales par la menace et par la violence. Nous voyons la même intolérance de la dissidence, la même détermination brutale à contrôler chaque vie et toute la vie. »
[18]
Bref, des deux côtés le discours ne saurait être plus tranché. Tandis que, désireux de rassembler le maximum de musulmans autour de lui, Ben Laden déclare une guerre sainte contre des États-Unis soucieux de ne surtout pas dresser plus d’un milliard d’hommes et de femmes contre leur pays, les dirigeants américains protestent que l’islam n’est pas leur ennemi mais que ce sont tout au contraire les terroristes qui l’ont trahi. Une seule conclusion peut en être tirée : les discours correspondent au moins à une réalité, celle des intérêts. Mais dans quelle mesure l’un des deux est-il plus conforme que l’autre aux faits ?
Destinées à susciter la haine de l’adversaire et la loyauté des partenaires, les deux rhétoriques ne donnent évidemment qu’un reflet simplifié d’une réalité infiniment plus complexe et nuancée. Les terroristes masquent délibérément le conflit interne à l’islam qui est pourtant leur véritable priorité et les Américains minimisent le contentieux qui peut exister entre une grande partie des musulmans et eux.
Ce qui fait l’originalité de Ben Laden et sa popularité, c’est sans doute d’avoir su rassembler nombre d’islamistes extrémistes et modérés, mais aussi de musulmans frustrés par les conditions sociales, économiques ou politiques dans lesquelles ils se sentent enfermés, dans une large hostilité à une puissance extérieure largement perçue comme responsable de cet état de fait. Sous cet aspect, son instinct ne l’a pas trompé et la rhétorique politically correct des États-Unis a du mal à occulter la réalité : s’il est possible, en effet, de disserter à l’infini sur la nature de l’islam et sur ses rapports à la guerre et à la paix, il est difficile de nier qu’une grande partie des fidèles qu’il peut compter ressent de l’animosité contre une puissance américaine volontiers identifiée à un ordre mondial où les musulmans n’ont l’impression d’exister que pour être floués, dominés, humiliés.
Pour avoir dominé le monde par le passé et constitué un de ses pôles culturels les plus avancés, le monde islamique n’a pu que ressentir avec encore plus d’acuité les humiliations successives que, d’abord la colonisation, puis le conflit israélo-palestinien et son enfoncement dans une relative impuissance et parfois un sous-développement larvé lui ont infligées. Des spécialistes respectés n’ont pas hésité à attribuer ce déclin à son refus d’entrer dans la modernité et de suivre ou imiter, comme d’autres civilisations l’ont fait, la révolution technologique, socio-économique et politique (système politique démocratique, émancipation des femmes, libre-échange des idées) qui ont assuré au monde occidental sa primauté
[19]. Mais nombre de musulmans, eux, sont évidemment sensibles au discours de ceux qui imputent leur statut international subordonné à une volonté plus ou moins conspiratoriale de l’étranger comme à la trahison de ceux qui, tout en se prétendant musulmans, ne sont en réalité que les complices « hypocrites » de ce dernier.
Ce réflexe n’a pu être qu’exacerbé au cours des dernières années. Avec la fin de la guerre froide, la globalisation a creusé le fossé toujours plus douloureusement ressenti entre pays riches et pays moins développés. La révolution des communications qui l’a accompagnée a renforcé l’exaspération de ceux pour qui la richesse occidentale n’était que le fruit de l’exploitation dont ils se sentaient l’objet. L’expansion de la culture américaine qui en est résultée a suscité le ressentiment, voire la haine, de ceux qui y voyaient une menace pour leur système de vie et de pensée ou, plus simplement, pour leur place dans la société. Largement laissé-pour-compte de l’enrichissement auquel la globalisation a été associée et ambivalent ou réfractaire face au modernisme que la révolution des communications diffusait, plus que jamais le monde musulman a vu le fossé entre le souvenir de son glorieux passé et le vécu d’un présent humiliant se creuser.
Autrement dit, les États-Unis y auraient déjà été la cible d’une large animosité du fait de leur identification à une globalisation dans l’ensemble redoutée ou détestée. Mais ils ont été victimes d’un mouvement de rejet d’autant plus prononcé que leur hégémonie politique a elle-même été associée à une politique perçue comme hypocrite par le monde islamique : une politique du « deux poids, deux mesures », exonérant Israël de l’application des résolutions du Conseil de sécurité mais martyrisant le peuple irakien pour punir son leader, Saddam Hussein, de les ignorer, prêchant la démocratie dans le monde entier mais soutenant dans la région des régimes corrompus et répressifs (comme ceux d’Arabie Saoudite ou d’Égypte) qualifiés de « modérés » parce que alliés.
Pour les Américains, la pente est d’autant plus difficile à remonter que ces régimes ont souvent aidé les islamistes à les diaboliser. Si leur image de Grand Satan a pu se diffuser, ce n’est pas seulement parce que, dès 1979, l’Iran de Khomeiny s’était employé à la leur coller mais parce que, conscients de leur impopularité, leurs protégés n’ont souvent reculé devant aucun moyen pour se dédouaner. Sachant que, confrontés à leur politique répressive, c’était en général vers la mosquée que les mécontents, en particulier les jeunes sans emplois ou sous-employés, se tournaient, ils ont, tout en éliminant ceux qui recouraient à la violence, subventionné nombre d’islamistes dont les idées pouvaient être tout aussi extrémistes, leur assurant sur le plan culturel (en matière d’éducation et surtout de justice, avec l’introduction du droit coranique) l’influence qu’ils leur refusaient sur le plan politique et souvent laissé leur presse vilipender l’Amérique.
Bref, sous cet aspect, le concept de « choc des civilisations » ne paraît pas totalement dénué de rapports avec la réalité. Une bonne partie du monde musulman se sent probablement beaucoup plus proche de Ben Laden que les dirigeants américains ne s’efforcent de l’affirmer. Après tout, un sondage secret conduit par les services de renseignements saoudiens a révélé que, dans ce pays, 95 % des jeunes hommes instruits, entre 25 et 41 ans, éprouvaient de la sympathie pour l’ennemi numéro un des États-Unis
[20]. De même, la plus grande partie des habitants du Pakistan étaient, en octobre 2001, favorables à Ben Laden comme aux talibans, en dépit du choix de leur président. Mais, au regard de ce qui s’est depuis passé, comment ne pas voir que le concept brouille la réalité autant qu’il contribue à l’éclairer ?
Une première raison en est sans doute que l’idée apparaît en contradiction au moins avec certains faits : après les attentats, la Conférence islamique a condamné sans appel le terrorisme
[21], l’homme qui a tué le plus de musulmans au cours des deux dernières décennies est Saddam Hussein, un musulman lui-même, c’est pour sauver des musulmans que les États-Unis ont conduit une guerre au Kosovo et étaient déjà intervenus en Bosnie, aujourd’hui, Israël ne compte pas d’allié militaire plus proche, hors les États-Unis, que la Turquie. En deuxième lieu, le concept de civilisation lui-même est trop vague pour ne pas prêter à ambiguïté. Le monde musulman, pour ne s’en tenir qu’à lui, est profondément divisé : c’est non seulement contre l’Union soviétique mais aussi contre l’extrémisme chiite que les États-Unis avaient utilisé, dans les années 1980, l’islamisme wahhabite ; la situation socio-économique des musulmans et, dès lors, leur attitude varie selon que l’on considère le Moyen-Orient, le sous-continent indien ou le sud-est de l’Asie. À l’intérieur d’une même région, elles diffèrent aussi : pour ne prendre que le seul Moyen-Orient, l’hostilité aux États-Unis est faible dans un pays comme l’Iran où le régime leur est hostile mais forte en Égypte ou Arabie Saoudite dont les dirigeants sont leurs alliés officiellement.
Enfin et surtout, la sympathie dont, auprès d’une bonne partie de la « rue arabo-musulmane », Ben Laden bénéficie, n’est pas synonyme d’adhésion à ses méthodes ou à son idéologie. Tout d’abord, nombre de musulmans ne mettent probablement pas sur le même plan des guerres saintes en Palestine, au Cachemire ou en Afghanistan et des attentats tuant, comme à New York, des milliers d’innocents. Ensuite, Olivier Roy n’a sans doute pas tort de suggérer que si une bonne partie du monde musulman admire Ben Laden, ce n’est pas tant parce qu’elle voit en lui un guerrier sacré de l’islam mais bien plutôt parce qu’il a su islamiser le vieux réflexe anti-impérialiste et osé s’en prendre directement à l’Amérique : autrement dit, cette sympathie procède moins d’une conviction religieuse et spirituelle que de l’expression de frustrations matérielles, expression qui peut s’accommoder de calculs rationnels. Les classes moyennes du Pakistan semblent avoir ainsi subordonné les sympathies que l’islamisme pouvait leur inspirer à une conception plus « réaliste » de leurs intérêts et préféré au moins pour le moment à l’aventurisme du djihad l’ordre et les retombées de la coopération avec l’Occident que Moucharraf avait choisi de privilégier.
En sorte que, sans aller jusqu’à affirmer, comme certains
[22], qu’à l’instar de ce que la guerre de 1967 avait fait pour le nassérisme, les attentats du 11 septembre ont marqué le début de la fin pour un islamisme extrémiste dont la violence révulse bien des musulmans modérés, intellectuels ou réformistes, il n’est pas impossible de considérer qu’ils sont sans doute avant tout la retombée de deux échecs qu’il a enregistrés. Initialement, en effet, le salafisme dont Ben Laden est pénétré a eu pour objectif de renverser les régimes musulmans « hypocrites » qui avaient « trahi » en pactisant avec l’ennemi et de leur substituer une communauté musulmane, l’oumma, forte parce que enfin unie. Or ce projet a buté sur deux difficultés.
Tout d’abord, la notion de communauté s’est dans la pratique heurtée aux vieilles divisions dont l’islam a toujours été traversé, à la concurrence d’un panarabisme qui ne peut évidemment lui être identifié comme au poids des réalités nationalistes que le colonialisme a léguées ou qu’Israël a créées : l’insistance d’un mouvement comme le Hamas sur le nationalisme palestinien reste, par exemple, difficile à réconcilier avec la vision globale de Ben Laden. Ensuite, et cela a été pour l’islamisme radical sa plus grande vulnérabilité, s’il profite de l’image négative à laquelle la plupart des régimes et expériences d’inspiration occidentale sont associés, il lui est difficile de surmonter l’attrait persistant, sur une partie de la population, de la modernité.
Faute de pouvoir formuler un projet concret en lieu et place de vagues appels à la restauration des valeurs traditionnelles et à la justice sociale, les mouvements islamistes n’ont pu jusqu’ici surmonter la résistance que leur ont opposée des régimes « modérés » ou, plus exactement, ils ont été canalisés et récupérés par les gouvernements mêmes qu’ils voulaient renverser. Sans doute ont-ils souffert de la déception que le modèle iranien (où le fossé entre les mollahs les plus durs et la population semble toujours plus se creuser) a engendrée comme de la réticence des classes moyennes à s’allier, dans une aventure qu’elles ne sont pas sûres de contrôler, à des couches prolétaires toujours plus radicalisées.
En sorte que les attentats du 11 septembre n’ont peut-être représenté qu’une tentative destinée à galvaniser des militants désenchantés par un geste médiatique et spectaculaire, susceptible de fédérer dans la lutte contre un ennemi commun des mouvements enclins à avancer en ordre dispersé. Sous cet aspect, Michael Doran n’a pas tout à fait tort de suggérer que les Américains se sont retrouvés entraînés moins dans un « choc des civilisations » que dans une guerre civile entre musulmans modernistes (mais non fatalement démocratiques) et fondamentalistes. Et les Américains n’ont certainement pas eu tort de ne rien ménager pour ne pas s’y laisser définitivement happer : en évitant de se lancer immédiatement après les attentats dans des représailles massives et mal ciblées, de nature à précipiter des soulèvement massifs contre leurs alliés ; et en réorganisant leur diplomatie publique pour tenter de contrer l’impact des images et nouvelles diffusées dans le monde musulman par les médias locaux ou la chaîne de télévision par satellite Al Jazira.
Pourtant, l’impact de ces messages, noyés dans la multitude de bruits auxquels le monde contemporain est confronté, ne saurait être surestimé. Après tout, la publicité n’a jamais valu que ce que valait le produit qu’elle est censée vanter. Bref, ces efforts de l’Administration risquent de n’avoir qu’un effet limité s’ils ne s’assortissent pas de gestes concrets. L’idée d’un « choc des civilisations » ne reflète, on l’a noté, qu’une dimension, finalement diffuse, de la réalité qui est surtout celle d’un monde musulman divisé (où l’adhésion à l’islamisme extrémiste et violent n’est encore le fait que d’une minorité) et d’une Amérique fixant sa politique en fonction de ses intérêts économiques ou de sécurité. Mais elle risque de prendre une nouvelle acuité si les attentats du 11 septembre et la réaction en chaîne qu’ils ont déclenchée débouchent sur l’effet que Ben Laden, précisément, en attendait : exacerber l’exaspération des musulmans face à la domination politique, culturelle et tout simplement matérielle de l’Amérique et de l’Occident.
Autrement dit, le danger existe de voir une série d’erreurs ou de maladresses américaines accréditer l’idée que les extrémistes islamistes cherchent à ancrer, celle d’États-Unis conduisant contre l’islam une guerre secrète et impie en collaboration avec Tel-Aviv. Plusieurs facteurs peuvent l’aggraver.
Le premier est sans doute de voir le monde musulman ressentir avec toujours plus d’intensité les préventions et préjugés dont, aux États-Unis, avant même le 11 septembre il faisait déjà l’objet, en particulier depuis la prise en otage du personnel de l’ambassade américaine de Téhéran et de l’implication d’islamistes dans le premier attentat dont, dès 1993, le World Trade Center avait été la cible. Si, le 17 septembre, Bush a proclamé « l’islam, c’est la paix », c’est avant tout peut-être parce qu’il voulait mettre un terme aux vexations et autres défoulements dont venaient d’être victimes ses concitoyens musulmans. Il n’a sans doute pas eu de mots trop sévères pour condamner les responsables de ces actes offensants. Mais il semble par la suite avoir préféré feindre d’ignorer les déclarations de certains membres d’une Droite religieuse qui reste un de ses plus sûrs alliés : le révérend Franklin Graham, un prédicateur réputé, a ainsi pu dire et répéter que l’islam était une religion « pernicieuse et viciée » et l’éditorialiste Ann Coulter suggérer que, les musulmans étant des ennemis, les États-Unis devraient sans doute songer à « envahir leurs pays, tuer leurs dirigeants et les convertir au christianisme »
[23]. Ces propos ne reflètent sans doute que les fantasmes d’une minorité. Ils risquent néanmoins d’être interprétés dans le monde musulman comme une version exacerbée de l’attitude plus générale d’une Amérique dont des experts et politiques parlent de la nécessité d’y changer la plupart des régimes et dont le gouvernement conduit, lutte antiterroriste oblige, des opérations vulnérables à la qualification de « profilage ethnique ».
Le déploiement de troupes américaines dans divers pays en butte à des mouvements terroristes est aussi à double tranchant dans la mesure où il peut provoquer un réflexe nationaliste et accréditer la thèse d’un dessein impérial menaçant. Mais la colère collective des musulmans risque avant tout de résulter d’erreurs de jugement de la politique américaine au Moyen-Orient. Les attentats ont rendu sa gestion du conflit israélo-palestinien plus délicate que jamais. Si, d’un côté, elle s’est décidée, pour s’assurer le maximum de partenaires musulmans dans la coalition antiterroriste, à parler pour la première fois d’un État appelé Palestine, elle a été toujours plus sensible aux dénonciations israéliennes du terrorisme. Bref, tout en se rééquilibrant en théorie, elle a paru, dans l’immédiat, s’aligner plus que jamais sur les positions de Tel-Aviv : reconnaissance du droit des Israéliens à l’autodéfense, demande de l’élimination politique d’Arafat, exigence du retour au calme avant la reprise des pourparlers.
Le danger de voir l’idée d’une guerre des États-Unis (et d’Israël) contre l’islam s’ancrer est, il est vrai, renforcé par la présence de deux pays musulmans, l’Irak et l’Iran, parmi les trois membres du fameux « Axe du Mal » que, dans son message sur l’état de l’Union de janvier 2002, Bush a dénoncé. Leur association avec la Corée du Nord et la crainte de voir ces trois pays non seulement se doter d’armes de destruction massive mais les confier à des groupes terroristes rappellent d’une certaine façon ce que disait Huntington des dangers d’une filière confucéo-islamique. L’inclusion de l’Iran a représenté un coup pour ses réformistes. Surtout, les États-Unis ont depuis paru toujours plus tentés par un pari risqué : une guerre contre l’Irak qui, selon ses supporters, pourrait marquer le début d’une démocratisation authentique de la région mais qui, selon ses adversaires, pourrait provoquer un spasme exaspéré de la « rue arabo-musulmane » contre l’impérialisme et le « bellicisme » d’une Amérique volontiers perçue dans le Golfe comme manipulé par le sionisme.
Pour conclure, le concept de « choc » des civilisations semble rendre compte d’une indéniable réalité : la tendance des hommes et des nations à éprouver, dans un monde toujours plus globalisé, et donc menacé d’homogénéisation et d’uniformité, un monde où les idéologies ont perdu leur capacité à mobiliser, un sentiment vague et diffus de solidarité en fonction de leurs affinités culturelles. Inversement, le concept de civilisation sur lequel il est fondé est trop vaste pour pouvoir être érigé en clé du système international que la fin de la guerre froide a engendré : il sous-estime manifestement les divisions qui transcendent souvent ces affinités, minimise le poids d’autres considérations, la perception des intérêts matériels en particulier, et ne tient probablement pas assez compte de la force des nationalismes dont la fin de la guerre froide semble souvent avoir moins sonné le glas que l’apogée. Par ailleurs, si les attentats ont donné une nouvelle acuité à l’hostilité des islamistes pour les États-Unis, jusqu’ici, sa manifestation la plus inquiétante reste sans doute la menace de guerre latente entre Islamabad et New Delhi.
Pour autant, les Américains auraient tort de sous-estimer le danger qu’au demeurant leur rhétorique s’efforce d’exorciser : en s’enfermant dans la certitude de l’universalité des valeurs qu’ils entendent diffuser et en embrassant des politiques perçues comme poursuivant les desseins que nombre de musulmans sont enclins à leur prêter, ils courent le risque de se laisser entraîner sur le terrain où leurs pires ennemis espèrent les attirer.
Paris, septembre 2002.
[1]
Paris, Odile Jacob, 1997.
[2]
Samuel Huntington, « A clash of civilizations ? »,
Foreign Affairs, été 1993, et
The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996.
[3]
Sur l’
œuvre et la pensée de Huntington, voir Robert D. Kaplan, « Looking the world in the eye »,
The Atlantic Monthly, décembre 2001.
[4]
Il prône ainsi trois règles : celle des « points communs » sur lesquels devront mettre l’accent les diverses civilisations, celui de la « médiation », en cas de litige, par ceux qu’il appelle les États phares de chaque civilisation et celle de l’ « abstention » (desdits États phares dans les conflits opposant deux membres de différentes civilisations).
[5]
Choc des civilisations, p. 239.
[6]
Wang Gungwu, « A Machiavelli for our times »,
The National Interest, hiver 1996 - 1997, p. 69-73.
[7]
Voir à ce propos William H. McNeill, « Decline of the West ? »,
New York Review of Books, 9 janvier 1997, p. 21-22.
[8]
Sur ces points voir Pierre Hassner, « Morally objectionable, politically dangerous »,
The National Interest, hiver 1996-1997, p. 63-69, et Stephen M. Walt, « Building up new bogeymen »,
Foreign Policy, n
o 106, printemps 1997, p. 177-189.
[9]
Michael Scott Doran, « Somebody else’s civil war,
Foreign Affairs, janvier-février 2002, vol. 981, n
o 1, p. 23.
[11]
Voir là-dessus Mankaj Mihsra, « The making of Afghanistan »,
New York Review of Books, 15 novembre 2001, p. 18-21.
[12]
Dès 1993, le World Trade Center avait été l’objet d’un attentat meurtrier que des islamistes radicaux avaient perpétré.
[13]
Fawaz A. Gerges
, America and Political Islam : Clash of Cultures or Clash of Interests, New York, Cambridge Univ. Press, 1999, p. 86, p. 92.
[14]
« Islam is Peace », Remarks by the President at Islamic Center of Washington, DC, 17 septembre 2001. De même, lorsqu’en février 2002, un certain nombre d’intellectuels américains prestigieux publieront une lettre ouverte pour justifier la guerre contre le terrorisme, ils témoigneront du même souci de distinguer « le terme “islam” et “islamique” quand nous voulons nous référer à une des plus grandes religions du monde » et « les termes “islamisme” et “islamiste radical” pour désigner le mouvement politico-religieux violent, extrémiste et radicalement intolérant qui menace aujourd’hui le monde, y compris le monde musulman ». Voir « Lettre d’Amérique : les raisons d’un combat »,
Le Monde, 15 février 2002.
[15]
International Herald Tribune, 6 mai 2002.
[16]
Ibid., 16-17 mars 2002.
[17]
Colum Lynch, « Odd allies : Muslims and conservative Christians »,
International Herald Tribune, 18 juin 2002.
[18]
International Herald Tribune, 7 novembre 2001.
[19]
Voir par exemple Bernard Lewis,
What Went Wrong ? Western Impact and Middle Eastern Response, Oxford University Press, 2002.
[20]
International Herald Tribune, 28 janvier 2002.
[21]
Ray Takeyh, « Two cheers from the Islamic World »,
Foreign Policy, janvier-février 2002, p. 70-71.
[22]
Voir par exemple Youssef M. Ibrahim, « Don’t play into the hands of extremists »,
International Herald Tribune, 13 août 2002, p. 4.
[23]
Voir l’article de Nicolas Kristof dans l’
International Herald Tribune, 10 juillet 2002, p. 6.