Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534556
192 pages

p. 57 à 60
doi: 10.3917/cite.014.0057

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n° 14 2003/2

2003 Cités

Jihad et guerre sainte

Jean Flori Historien, docteur d’état ès lettres et sciences humaines, directeur de recherche au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de Poitiers du CNRS. Spécialiste de l’histoire des idéologies et des mentalités médiévales, il a notamment publié : Richard Cœur de Lion (Payot, 1999) ; Pierre l’ermite et la première croisade (Fayard, 1999) ; La guerre sainte (Aubier-Flammarion, 2001), et Guerre sainte - jihad-croisade (Le Seuil, 2002).
Le 11 septembre 2001, l’effondrement des tours jumelles du Word Trade Center de New York, diffusé en direct par tous les écrans de télévision, a brutalement attiré l’attention du monde occidental sur une notion ambiguë : le jihad.
Une notion inquiétante : dans le discours des auteurs de cet attentat, il s’agirait seulement, en effet, des premiers épisodes de la guerre sainte menée au nom de Dieu contre les « juifs et les croisés », jugés responsables de l’oppression du monde musulman. Ce jihad est tenu pour saint et méritoire : il procure la vie éternelle à ceux qui périssent en martyrs dans ce combat pour la cause de l’islam. Ordonné par Dieu, il est promis au succès final ; c’est pourquoi Ben Laden n’hésite pas à prédire la « chute » des États-Unis et du monde occidental, et le triomphe définitif de l’islam. Les kamikazes palestiniens ne tiennent pas un autre langage : ils sont sûrs, eux aussi, d’accéder au paradis en tant que martyrs.
Pour la plupart des Occidentaux, imprégnés d’une culture qui a depuis longtemps accompli sa « révolution laïque », ce discours est d’un autre âge, et il est de bon ton, même dans les milieux scientifiques orientalistes, de l’évacuer d’un haussement d’épaules, comme s’il ne représentait qu’une très infime minorité de fanatiques, exaltés, désaxés ou déments. Il suffit pourtant, dans la plupart des pays musulmans, d’écouter le peuple de la rue pour être persuadé du contraire. Là, en effet, la « révolution laïque » ne s’est pas encore accomplie et il n’est pas sûr qu’elle ait lieu dans un avenir prévisible. L’idée d’un jihad guerrier méritoire n’y choque personne. En revanche, les musulmans dits « modérés », particulièrement ceux qui vivent dans les pays occidentaux, tentent d’occulter ou de minimiser ce phénomène. Ils soulignent à juste titre les aspects culturels positifs de l’islam : sa tolérance traditionnelle par exemple, qui interdit la conversion forcée (Coran II, 257), et qui a permis, pendant toute l’époque médiévale, la coexistence relativement pacifique des musulmans et des dhimmis (chrétiens et juifs) admis à vivre sous domination musulmane en terre d’islam. Plus encore, ils cherchent à représenter l’islam comme une religion de paix, et le jihad comme un « effort dans la voie de Dieu », à connotation essentiellement pacifique.
Cette tentative, louable sur le plan moral, se heurte toutefois à la réalité historique : s’il est vrai, en effet, que le mot jihad ne désigne pas toujours une action belliqueuse et ne peut pas être systématiquement traduit par « guerre sainte », il n’en reste pas moins vrai également que la dimension guerrière y est incluse dans près de deux cas sur trois, dans le Coran. En d’autres termes, le jihad n’est pas la guerre sainte, mais la guerre sainte est une composante majeure du jihad, et ceci depuis les origines mêmes de l’islam. En effet, contrairement à Jésus qui condamnait l’usage de la violence et des armes, le Prophète Muhammad prit part en personne à quelques expéditions guerrières, en commanda plusieurs et en prêcha un plus grand nombre ; il ne répugnait ni au pillage, ni à l’assassinat politique, ni au massacre des prisonniers dont on ne pourrait tirer aucune rançon. De nombreux textes coraniques cautionnent l’usage de la violence armée et la tradition musulmane authentique, aussi bien dans les « dits » du Prophète (Sunna) que dans l’histoire de sa vie (Sîra), montre que dès l’origine la mort au combat dans le jihad était tenue pour procurer les palmes du martyre et l’entrée au paradis.
La doctrine du jihad guerrier, codifiée par les juristes du IXe siècle, puise donc ses racines à la fois dans le Coran et dans les paroles et le comportement du Prophète. C’est dire que, dès l’origine, l’islam ne manifeste aucune réticence morale devant l’usage des armes et devant la sacralisation de la guerre menée pour la communauté musulmane : non pas pour convertir par la force les infidèles monothéistes, mais pour étendre la « maison de l’islam » par une conquête de leurs territoires (= la « maison de la guerre »), une conquête assimilée à une véritable « libération de l’incroyance ». La guerre ainsi menée contribue à la victoire finale, définitive et programmée, de la communauté musulmane (Umma). Le jihad guerrier est donc, dès l’origine, valorisé et sacralisé à la fois par la Révélation écrite et par le comportement du Prophète.
Il n’en va pas de même dans le christianisme, à cause, précisément, de l’attitude radicalement pacifiste de son fondateur. Jésus de Nazareth refuse en effet toute utilisation de la force et des armes pour établir son royaume ou assurer le succès de son message. Ses premiers disciples l’imitent, préférant périr par les armes plutôt que d’en faire usage, pour quelque motif que ce soit. Le « martyr chrétien » est donc par définition une victime pacifique et pacifiste d’une violence armée qu’il refuse totalement. Au IIIe siècle encore, l’Église romaine admet qu’un soldat se fasse chrétien à condition qu’il refuse de tuer, même sur ordre de ses chefs. En revanche, il est interdit à un chrétien de s’enrôler comme soldat.
Ce pacifisme radical s’infléchit peu à peu au cours du temps, pour les besoins de la défense d’un Empire romain devenu chrétien au début du IVe siècle. Pourtant, même la guerre dite « juste » n’est encore que tolérée comme un mal nécessaire pour éviter un plus grand mal. On ne lui accorde aucune valeur morale positive, et les soldats qui tuent un ennemi sur le champ de bataille, en service commandé, n’en sont pas moins astreints à pénitence. Il faut attendre le milieu du IXe siècle pour voir apparaître le premier texte accordant des récompenses spirituelles aux guerriers combattant pour le pape menacé, à Rome, par les razzias musulmanes. C’est surtout au XIe siècle, marqué par la reconquête des territoires jadis chrétiens passés aux mains de l’islam, en Espagne, en Sicile, puis au Proche-Orient, que s’élabore dans le christianisme une véritable doctrine de la guerre sainte. Elle culmine à la croisade, prêchée par le pape Urbain II en 1095 : les guerriers chrétiens sont incités, pour le pardon de leurs fautes, à aller libérer le tombeau du Christ à Jérusalem, destination majeure des pèlerinages, très en faveur à cette époque.
Le double objectif de cette expédition, à la fois pèlerinage et guerre de reconquête, facilite l’attribution d’un double privilège spirituel : à celui qui s’attache depuis toujours au pèlerinage (= le pardon des péchés confessés) s’ajoute celui que procure une guerre sainte désormais en voie de définition : la couronne du martyre à ceux qui viendraient à périr dans un tel combat. À cette date, plus de mille ans après la mort de Jésus, la doctrine de la guerre sainte chrétienne rejoint donc celle du jihad musulman. À trois nuances près, cependant :
1 / Le jihad guerrier est admis et valorisé dès l’origine dans l’islam, cautionné par le Coran et par la conduite du fondateur. Dans le christianisme, au contraire, la guerre sainte est totalement contraire aux principes de l’Évangile et au comportement de Jésus. Elle résulte d’une lente évolution historique dont j’ai tenté ailleurs de décrire le processus [1].
2 / Le jihad est une guerre de conquête-libération de territoires qui, jusqu’alors, n’étaient pas soumis à la loi de l’islam. La croisade est au contraire une guerre de reconquête de territoires qui, encore largement peuplés de chrétiens, furent jadis le berceau du christianisme.
3 / Le jihad est destiné à étendre le territoire de l’islam à partir de ses lieux saints, La Mecque, Médine, Jérusalem. La croisade est prêchée pour reconquérir Jérusalem et le tombeau du Christ, premier des lieux saints de la chrétienté, bien avant Rome et Saint-Jacques-de-Compostelle. Son degré de sacralité est donc comparable à un jihad qui, pour les musulmans, serait entrepris pour libérer La Mecque de l’occupation des infidèles.
Il n’en reste pas moins que cette reconquête fut et demeure perçue par les musulmans comme une insupportable agression. Elle a laissé, dans la mentalité commune musulmane, comme une blessure douloureuse, cause d’une profonde amertume. Elle est perçue comme la première « colonisation » du monde musulman par l’Occident chrétien.
C’est pourquoi la déclaration de guerre au « terrorisme » du président G. W. Bush, exprimée quelques heures après l’attentat du 11 novembre, a doublement irrité beaucoup de consciences musulmanes. L’emploi très malencontreux du terme de « croisade » pour désigner l’opération militaro-policière envisagée contre les « sanctuaires » terroristes dans l’Afghanistan des talibans, constitue à n’en pas douter une faute politique qui témoigne d’une profonde inculture historique et d’une ignorance délibérée des mentalités non américaines. Cette incroyable bévue, doublée d’une fâcheuse référence à l’époque des cow-boys du Far West ( « wanted, dead or alive » ), contribua plus encore à accroître, dans tout le monde musulman, le sentiment d’une agression délibérée de l’Occident contre l’islam, sentiment que les annonces persistantes de guerre contre l’Irak (et peut-être contre d’autres pays musulmans) ne peuvent qu’accréditer, renforçant ainsi dans les esprits le renouveau de cette notion toujours vivante mais jusqu’ici assoupie : le jihad dans sa forme la plus violente.
 
NOTES
 
[1] Voir J. Flori, La guerre sainte, la formation de l’idée de croisade dans l’Occident chrétien, Paris, Éd. Aubier, 2001 ; pour une comparaison du jihad et de la guerre sainte, voir J. Flori, Guerre sainte, jihad, croisade. Violence et religion dans le christianisme et l’islam, Paris, Éd. du Seuil, 2002, coll. « Points-Histoire ».
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