Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534556
192 pages

p. 67 à 77
doi: 10.3917/cite.014.0067

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 14 2003/2

2003 Cités

Inde : conflits ethno-religieux

Joseph Yacoub Docteur en histoire, docteur ès lettres et sciences historiques, professeur de sciences politiques à l’Université catholique de Lyon. Spécialiste des droits de l’homme et des minorités dans le monde, il a notamment publié : Babylone chrétienne. Géopolitique de l’Église de Mésopotamie (Desclée de Brouwer, 1996) ; Les minorités dans le monde. Faits et analyses (DDB, 1998) ; Réécrire la Déclaration universelle des droits de l’homme (DDB, 1998) ; Au-delà des minorités. Une alternative à la prolifération des États (Paris, Éd. de l’Atelier, 2000) ; Au nom de Dieu ! Les guerres de religions d’aujourd’hui et de demain (J..C. Lattès, février 2002).
« C’est une des grandes impostures que de suggérer aux peuples que les affinités religieuses peuvent unir des régions qui sont géographiquement, économiquement, linguistiquement et culturellement différentes. »
Abdul Kamal Azad, un des pères fondateurs de l’Union indienne.
« Ce qui est arrivé au Gujarat dépasse l’imagination de tout homme civilisé. Je ne peux pas même imaginer comment un homme peut être brûlé vif. Cette folie doit cesser ».
Atal Bihari Vajpayee, Premier ministre indien, 5 avril 2002.
 
RELIGION ET MODERNITÉ
 
 
Le religieux habite notre univers et pénètre nos sociétés, et les guerres ethno-religieuses sont le véritable défi de ce siècle. Thème majeur d’une brûlante actualité, le sujet des religions est devenu international par sa mondialisation d’un bout à l’autre de la planète. Le processus de sécularisation s’est ralenti, enfoui sous le poids des frustrations accumulées, et la privatisation du sentiment religieux, théorisée par les penseurs occidentaux, ne semble pas se produire. John Locke et Ernest Renan se seraient-ils trompés ? En tout cas, l’expérience universelle infirme la thèse renanienne à propos de la religion comme champ strictement personnel. Ernest Renan, sûr de ses jugements et catégorique, écrivait en 1882 dans son célèbre opuscule Qu’est-ce qu’une nation ? : « Il n’y a plus de masses croyant d’une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu’il peut comme il veut. Il n’y a plus de religion d’État. La religion est devenue chose individuelle ; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n’existe plus. La religion qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for intérieur de chacun ; mais elle est sortie presque entièrement des raisons qui tracent les limites des peuples. » [1] La religion joue dans la vie sociale d’un nombre considérable de personnes un rôle fondamental. Commentant les textes de John Locke sur la liberté de conscience et la philosophie moderne qualifiée d’ « individualiste », le philosophe du droit Michel Villey écrit : « Faire de la religion une “affaire privée”. Prophète de la tolérance, il s’efforce de démontrer le droit de chaque individu à suivre sa conscience. Ce n’est pas assez : d’enseigner et de pratiquer le culte de son choix. » [2]
La pratique illustre au contraire l’interpénétration de la religion et de la vie sociale et politique et montre que les religions sont des cultures et des systèmes de croyances qui, consciemment et/ou inconsciemment, visiblement et invisiblement, influent sur les institutions politiques, façonnent et modèlent les attitudes, induisent des comportements sociaux, politiques et économiques chez les individus et les groupes, et produisent des réflexes importants dans la vie quotidienne. La recommandation 1202 de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe relative à la tolérance religieuse dans une société démocratique stipule à ce propos : « La religion procure à l’individu une relation enrichissante avec lui-même et avec son Dieu, ainsi qu’avec le monde extérieur et la société dans laquelle il vit. » La religion n’est pas une liberté comme les autres et ne relève pas du seul for intérieur. On n’en change pas comme on change de journal, et la théorie classique des droits de l’homme ne réussit pas à la résorber. La religion, réalité ou illusion, peu importe, est un élément constitutif de l’être humain, des communautés et des peuples, un mobile de l’action des nations. Où que l’on se tourne, la séparation de l’État et de la religion n’avance guère, ni d’ailleurs la dépolitisation des institutions religieuses. La sécularisation de la pensée stagne d’une certaine manière et l’esprit laïque (articulation du politique et du religieux) se trouve transformé. C’est que les religions sont un ensemble de convictions, des marqueurs nationaux identitaires, des cultes collectifs et un moyen de s’affirmer. Ceci est valable pour toutes les croyances et tous les continents, en particulier pour les pays confrontés à la domination coloniale.
La religion est un produit – contradictoire – des temps modernes, lesquels ont dévalorisé la symbolique, la transcendance, le sacré, et affirmé d’une manière péremptoire le royaume de la raison et la plénitude exclusive de l’individu affranchi de son héritage, des traditions locales et de ses racines. La modernité, ce sont d’abord les conditions d’accès à la modernité. Or, voilà que cet individu aliéné se dresse contre l’amnésie ainsi produite pour crier à la modernité qu’elle doit lui rendre sa mémoire volée et son identité spoliée ; qu’elle a inauguré un règne abusif de la raison humaine et de la dimension uniquement temporaire de la vie, qu’elle a engendré un homme errant, a-cosmique et condamné à se situer. Par ailleurs, les idéologies de la modernité n’ont-elles pas alimenté indirectement dans les sociétés non européennes, par repli et réaction de peur, le développement des mouvements religieux, dans la mesure où elles ont sevré l’homme de ses racines et bouleversé ses repères moraux ? La religion est devenue de ce fait symbolique et politique. Cependant, cette question se pose désormais avec acuité et gravité, et est utilisée pour renforcer les conflits internes et internationaux. Elle embrasse, à des degrés divers, toutes les sociétés, les cultures et civilisations. À ce propos, évitons les erreurs d’analyse. Le religieux est certes une dimension des conflits actuels, mais non la seule. Il s’imbrique à d’autres facteurs, nationaux, culturels, linguistiques, symboliques, économiques, pour produire, ensemble, une référence légitimante et une pensée politique. Nombre de frustrations identitaires accumulées viennent ainsi y trouver un soulagement, un mobile idéologique, un ciment, et, plus encore, y puiser un outil de résistance spirituelle et politique.
Comment appréhender ce phénomène à partir de l’exemple de l’Inde ?
 
LES TENSIONS ENTRE LES HINDOUS, LES MUSULMANS ET LES AUTRES
 
 
Une histoire douloureuse
Au cours des siècles, l’histoire a laissé de nombreuses blessures non cicatrisées, dans ce sous-continent indien qui est un monde en lui-même aux peuples accumulés et juxtaposés, aux langues et écritures diverses que le cours de l’histoire n’a pas fait fondre, et aux religions qui se sont entrechoquées (hindouisme, bouddhisme, jaïnisme, sikkhisme, islam, religions polythéistes autochtones, christianisme, religions tribales). Il y a en Inde 80 % d’hindous aux multiples courants, 13 % de musulmans (130 millions), 20 millions de chrétiens (4 %), 5 millions de bouddhistes, 4 millions de jaïns, 20 millions de sikhs, 150 000 parsis (originaires de Perse et de religion mazdéenne) et 14 millions d’animistes. Dans les faits, l’Inde est une société communautaire, ou plutôt communaliste.
Aussitôt indépendante, l’unité de l’Inde fut constamment menacée par des tensions religieuses, ethniques, régionales et autonomistes. Le Parti du Congrès, fondé à Bombay en 1885, à l’époque de la Renaissance indienne, a voulu unir les Indiens de tous bords, de toutes races et de toutes confessions, et faire de l’Inde un État-nation, démocratique, laïque et égalitaire, sur des bases fédérales. À propos de la laïcité de l’État, l’Inde a inscrit dans sa Constitution le principe de « sécularisme » (secular State) signifiant la neutralité de l’État et son impartialité, le respect égal pour toutes les religions, ainsi que des contraintes imposées à la communauté hindoue dominante (art. 25). Les religions hindouiste, sikh, jaïna, bouddhiste sont mentionnées dans la Constitution (art. 25). Mais son sécularisme est « inspiré par ses anciennes traditions de liberté religieuse associées à la liberté de conviction et d’expression » [3]. Quant à Ashis Nandy, psychologue politique indien et théoricien social, il a un autre point de vue sur le concept occidental de laïcité. Plus critique, il écrit : « Le concept de laïcisme a été importé dans la vie publique indienne en remplacement des concepts traditionnels de compréhension interreligieuse et de tolérance qui avaient permis à des milliers – réellement des milliers – de communautés vivant dans le sous-continent de cohabiter en bon voisinage. (...) Le laïcisme institutionnalisé est en même temps devenu ethnocide et chroniquement dépendant de ceux qui dirigent l’État. Sa domination a conduit au bord de l’extinction d’autres codes de compromis religieux et ethnique. » [4]
Le Congrès arracha aux Anglais l’indépendance en 1947 et Jawaharlal Nehru, successeur de Gandhi, fut son Premier ministre de 1947 à 1964. Parallèlement, un islam militant indien se développe à partir de 1906 nourrissant une méfiance à l’égard d’une éventuelle domination hindoue. On s’aperçut dès lors que l’unité du pays était fragile. Aussi, le rêve indien commença à s’écrouler avec la naissance du Pakistan en 1947, accompagnée de violences inouïes et d’un bain de sang. Néanmoins un accord entre le Pakistan et l’Inde fut signé à New Delhi le 8 avril 1950 sous les auspices de l’ONU, relatif aux minorités (Bengale de l’Est et de l’Ouest, Assam et Tripura). Entre-temps (avril 1965), avait éclaté la deuxième guerre indo-pakistanaise faisant 10 000 morts des deux côtés, précédée de la guerre avec la Chine en 1962. En septembre 1966, le Pendjab fut divisé en trois États : le Pendjab, le Haryana et le Himachal Pradesh. En 1970, la troisième guerre indo-pakistanaise éclata et donna naissance au Bengladesh [5].
Depuis lors, le contentieux historique entre New Delhi et Islamabad (Pakistan) perdure et a revêtu une acuité particulière au mois de mai 2002. Quant aux mouvements autonomistes, ils fleurissent dans de nombreuses régions de l’Inde où les provinces riches se démarquent des régions pauvres, comme le Kérala et le Tamil-Nadu. L’immense État indien d’Assam au nord-est a été démembré et a donné naissance à cinq États (Arunachal Pradesh, Assam, Meghalaya, Mizoram, Tripura). Mais l’Assam n’est pas pour autant prémuni contre d’éventuelles tentatives sécessionnistes. En effet, en 1987, les Bodos demandent la création d’un Bodoland et une autonomie leur a été octroyée en 1993, à telle enseigne que les Assamais commencent à se plaindre d’être relégués au rang de minorité dans leur propre pays. Le séparatisme musulman du Cachemire, les problèmes du Pendjab sikh, des Assamais, des Tamouls du Tamil Nadu, des Naga du Nagaland, des tribus aborigènes de l’État de Tripura et bien d’autres cas, illustrent ces multiples zones de tensions. La création de l’État de Nagaland en 1962 n’a pas fondamentalement réglé le problème naga. Ces autochtones vivent toujours écartelés entre Nagaland, Manipur, Arunachal Pradesh et Assam.
L’Inde en 2002
L’année 2002 a été cruciale et lourde en tensions ethno-religieuses. Les résultats des élections provinciales en février 2002 dans quatre États indiens, l’Uttar Pradesh (nord), l’Uttaranchal (nord), le Pendjab (nord-ouest) et le Manipur (nord-est) ont marqué un net recul pour le Parti nationaliste hindou, le BJP. L’échec fut particulièrement significatif en Uttar Pradesh, l’État le plus vaste et le plus peuplé de l’Inde (166 millions d’habitants), où le BJP n’arrive qu’en troisième position. Cette sévère défaite, qui a entamé la crédibilité des nationalistes hindous, a compliqué, depuis, la tâche du Premier ministre Atal Behari Vajpayee qui conduit un gouvernement central de coalition. Or, ce recul n’est peut-être pas étranger aux tensions entre hindous et musulmans qui s’ensuivirent à Ayodhya et dans le Gujarat. En effet, à la suite de ces élections, les extrémistes hindous ont multiplié les provocations à l’encontre des musulmans. En février-mars, l’État du Gujarat fut en proie à des émeutes communautaires. Il s’agit des pires affrontements meurtriers entre musulmans et hindous depuis 1992 qui avaient fait plus de 2 000 morts. L’armée indienne s’est déployée dans toute la province. C’est l’incendie d’un train (Sabarmati Express) de pèlerins hindous qui, le 27 février, a mis le feu au Gujarat. Les passagers revenaient de la ville sainte d’Ayodhya (nord-est de l’Uttar Pradesh) quand leur convoi fut attaqué par des musulmans. Ces pèlerins s’étaient rassemblés à Ayodhya pour faire campagne en faveur de la reconstruction d’un temple pour le dieu Rama sur le site de la mosquée de Babri, cet édifice du XVIe siècle qui avait été rasé le 6 décembre 1992 par des radicaux hindous ; 58 pèlerins, en majorité des femmes et des enfants, originaires du Gujarat, y ont péri. Des groupes d’hindous lancèrent alors des opérations de représailles. Un parti extrémiste hindou y a appelé à la grève générale, en signe de protestation. La presse parlait de « guerres de religion dans le Gujarat », à Godhra comme à Ahmadabad. Des centaines de magasins ont été brûlés. À Ahmadabad, 40 000 sinistrés, victimes des émeutes, ont été logés dans des écoles réquisitionnées. Ce fut un déchaînement de violences et la montée de la haine entre musulmans et hindous qui a fait plus de 800 morts début mars 2002, des musulmans dans leur immense majorité, et beaucoup de déplacés. De nouvelles vagues de violences intercommunautaires ont déferlé à nouveau en avril-mai. Le bilan officiel fut de 1 000 morts et 100 000 déplacés après deux mois d’affrontement (avril-mai 2002). On disait autrefois du Gujarat qu’il était « le pays de la paix sociale, où tous les chocs étaient digérés. On n’y parlait plus de sécularisme, c’était un acquis ». Mais, depuis la fin des années 1980, les gens « sont devenus fous dans les deux communautés » et Gandhi « n’existe plus que dans les songes des touristes étrangers ». Qui plus est, ces violences intercommunautaires qui « ont terni l’image d’une Inde démocratique et multiculturelle » ont été qualifiées par le Premier ministre indien de « honte pour la nation » : « Ce qui est arrivé au Gujarat dépasse l’imagination de tout homme civilisé. Je ne peux pas même imaginer comment un homme peut être brûlé vif. Cette folie doit cesser. » Néanmoins, au cours d’une manifestation organisée par le BJP le 12 avril à New Delhi, ce même Premier ministre a tenu publiquement des propos malheureux sur l’islam : « L’islam a deux faces. D’un côté, il prône la tolérance. De l’autre, il appelle à un militantisme sans aucune tolérance. » [6] Le chef du Conseil islamique de l’Inde, P. K. Moideen, a déclaré combien la vie des communautés religieuses minoritaires devenait difficile et risquée en Inde du fait de la politique de division pratiquée par le gouvernement (ibid., p. 9). Quant aux autorités chrétiennes, elles ont qualifié le discours de Vajpayee de « moment le plus ténébreux de l’histoire de la démocratie en Inde » (ibid., p. 9) ; 16 personnes ont été tuées les 20-21 avril dans le Gujarat lors de violences intercommunautaires. Les organisations des droits de l’homme demandent que justice soit faite. La Chambre haute du Parlement indien a adopté le 6 mai une résolution engageant le gouvernement fédéral à intervenir pour mettre fin aux violences entre hindous et musulmans au Gujarat. Mais un nouvel attentat meurtrier au Cachemire s’est produit le 14 mai envenimant à nouveau les rapports entre l’Inde et le Pakistan. Des militants indépendantistes cachemires ont attaqué un camp militaire à Kaluchak, près de Jammu, capitale d’hiver du Cachemire indien, faisant 34 morts. Le porte-parole du Parti nationaliste hindou (BJP) du Premier ministre indien a réagi en menaçant le Pakistan voisin : « Une guerre contre le Pakistan n’est pas exclue si Islamabad continue de soutenir des attaques contre l’Inde. »
 
NATIONALISME SÉCULIER ET NATIONALISME RELIGIEUX
 
 
Depuis l’indépendance proclamée le 15 août 1947, deux idéologies opposées continuent à marquer l’Inde, le nationalisme séculier et le nationalisme religieux hindou, musulman et sikh. Chaque communauté glorifie sa nation et ses valeurs de son propre point de vue, et pose d’emblée la prééminence de sa culture nationale. Aussi l’Inde, qui est multiple, se trouve-t-elle dichotomisée en groupes ethno-religieux, chacun s’érigeant en absolu historique. En fait, on observe un net recul de la sécularisation depuis les années 1970. Les mouvements nationalistes sont devenus le fer de lance de la lutte avec de nets accents agressifs les uns contre les autres : ici les hindous et les sikhs, là les chrétiens, ailleurs les musulmans. Il s’agit pour ces mouvements nationalistes de se conformer à une lecture littéraliste des textes sacrés, vus dans une optique militante. On s’oppose souvent à un État multireligieux consacré pourtant par la Constitution indienne du 26 novembre 1949.
 
LES DISPOSITIONS NORMATIVES EN MATIÈRE DE LIBERTÉ RELIGIEUSE
 
 
La partie III de la Constitution est consacrée aux droits fondamentaux. Tous les Indiens sont égaux devant la loi (art. 14) et toute forme de discrimination (raciale, religieuse...) est prohibée : « L’État n’établira aucune discrimination à l’égard des citoyens pour des raisons relevant uniquement de la religion, de la race, de la caste, du sexe, du lieu de naissance ou pour plusieurs d’entre elles » (art. 15-1). L’égalité des chances en matière d’emploi public (art. 16) et l’abolition du système et de la pratique de l’Intouchabilité (art. 17) sont promulguées : « L’ “intouchabilité” est abolie et il est interdit de l’observer sous quelque forme que ce soit. Le fait de frapper quelqu’un d’une incapacité quelconque pour des raisons d’ “intouchabilité” constituera un délit qui sera puni conformément à la loi. » Un système de quotas en faveur des intouchables (Dalits, plus de 160 millions) leur garantit des postes dans la fonction publique et dans plusieurs universités (environ 15 %). Les articles 25-26-27-28 sont relatifs à la liberté de religion, qui reconnaissent le droit d’adhérer à la religion de son choix y compris celui de la propager : « À condition que soient respectés l’ordre public, la moralité et la santé ainsi que les autres dispositions de ce texte, toutes les personnes possèdent le même droit à la liberté de conscience et celui de professer, de pratiquer et de propager librement leur religion » (art. 25-1). Le même article prescrit que rien dans cette disposition n’affectera l’application de toute loi existante ou n’empêchera l’État indien de faire des lois ayant en vue le bien-être social ou la réforme sociale, ou l’ouverture d’institutions religieuses hindoues de caractère public, à toute classe ou catégorie d’Indiens. À l’adresse des sikhs il est dit que le port du kirpan (sabre) est considéré comme inclus dans la profession de la religion sikh. D’autre part, la Constitution indienne fait du sikkhisme, du jaïnisme et du bouddhisme des variantes de l’hindouisme, alors que le pays se dit laïque : « Le terme “hindou” est à entendre comme comprenant les adeptes des religions sikh, jaïne et bouddhiste et l’expression “institutions hindoues” est à entendre de même » (art. 25, explication II). Concernant les minorités, le problème est abordé aux articles 29-30 sous l’angle de droits culturels et éducatifs protégés :
« Tout groupe de citoyens résidant sur le territoire de l’Inde ou dans toute autre partie du pays ayant une langue, une écriture ou une culture différentes aura le droit de les conserver.
« Aucun citoyen ne pourra être exclu d’un établissement d’enseignement public ou subventionné par l’État pour des raisons relevant uniquement de la religion, de la race, de la caste, de la langue, ou pour plusieurs d’entre elles » (art. 29-1 et 2).
L’article 30 (dans ses deux alinéas) dispose :
« Toutes les minorités, qu’elles soient fondées sur la religion ou la langue, auront le droit d’établir et d’administrer les institutions d’enseignement de leur choix. »
« L’État ne devra pas, dans l’octroi de subventions aux institutions d’enseignement, discriminer aucune d’entre elles sous prétexte qu’elle se trouve sous la tutelle d’une minorité, qu’elle soit fondée sur la religion ou la langue. »
L’article 46 exhorte à la promotion de l’éducation et des intérêts économiques des communautés hors castes, des tribus ou autres groupes représentant 21 % de la population indienne. À leur adresse, les principes directeurs sont : « L’État se souciera tout particulièrement des intérêts éducatifs et économiques des plus faibles parmi notre peuple et, notamment des tribus et castes enregistrées (Scheduled Castes et Scheduled Tribes) et les protégera contre toute injustice sociale et toute autre forme d’exploitation. »
Ces catégories défavorisées de la population bénéficient de mesures spéciales et de traitement, compensatoire, jusqu’à 50 % des offres en présence dans le secteur public. Sur le plan juridictionnel, la Cour suprême de l’Inde a, par ses différents arrêts, régulièrement protégé la liberté religieuse.
Mais comment faire avec une telle diversité de religions, de langues, de mœurs et de peuples ?
 
LES ORGANISATIONS NATIONALISTES
 
 
Les organisations hindouistes qui ont vu le jour dès le début du XIXe siècle (1820) continuent de prôner une lecture intégraliste des textes sacrés et entendent unifier l’hindouisme, assimiler l’identité indienne à la religion hindoue, s’opposer à un État multireligieux tel qu’il figure dans la Constitution indienne, rejeter le sécularisme et hindouiser le bouddhisme, le jaïnisme et le sikhisme. Le mouvement Arya Samaj, le plus ancien, fondé par le réformateur Swami Dayananda Saraswati, le Parti nationaliste hindou (Hindu Mahasabha), né en 1920, l’association Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, Corps national des volontaires, forte de 25 000 sections locales et plus de deux millions d’adhérents disciplinés), qui a vu le jour en 1925, en sont les principales composantes. Cette organisation qui veut imposer à l’Inde un régime théocratique, possède sa branche politique, le Bharatiya Janata Party (parti du peuple hindou, BJP), au pouvoir depuis 1989, et a une antenne religieuse, Vishwa Hindu Parishad (VHP, Conseil mondial hindou). Cette dernière, fondée en 1964, forte de services éducatifs et caritatifs, est hostile aux chrétiens et aux musulmans. Le BJP rassemblant les défenseurs d’une Inde au nationalisme hindou militant s’oppose frontalement au Parti du Congrès, issu de la lutte d’indépendance. Créé en 1951 sous le nom de Bharatiya Janata Sangh (BJS), le BJP, refondé en 1977, a recueilli le quart des suffrages exprimés aux élections législatives de 1991 et gouverne cinq États dont l’Uttar Pradesh et le Gujarat. Depuis, il domine la scène politique. Aux élections de mars 1998 et de septembre-octobre 1999, il a remporté de nouvelles victoires électorales et reste au pouvoir avec l’appui de partis régionalistes. Il ne faut pas oublier que c’est un membre de l’organisation nationaliste hindoue, Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), Naturam Godse, qui assassina le 30 janvier 1948 Mahatma Gandhi, lequel militait pour un État national indien commun aux hindous, aux musulmans et aux autres.
 
NATIONALISME ET FONDAMENTALISME HINDOU
 
 
La réduction actuelle
L’Inde est un pays composé de visages au passé et au présent multiples. Héritière de grandes civilisations qui se sont à la fois confrontées et mutuellement transformées, l’Inde (Bharat) est un pays infiniment riche et complexe. C’est un État fédéral formé de 28 entités, dans lequel le régionalisme s’est particulièrement affirmé ces derniers temps. L’Inde connaît aujourd’hui une montée de mouvements intégristes qui tendent à hindouiser l’histoire de l’Inde. Là où ils gouvernent, les hindouistes réécrivent l’histoire, révisent les manuels scolaires, dirigent la vie politique et orientent la société civile de manière à fondre l’indianité et l’hindouité.
Pourtant, l’Inde est diverse et variée. Le Nord est védique, hindou, jaïniste et bouddhiste. Et ce même Nord a connu la conquête musulmane notamment le brillant sultanat de Delhi (1206-1526) et l’âge moghol qui régna de 1526 à 1858. Le Pendjab est à la fois sikh, hindou et musulman. Quant au Sud, il est dravidien (malayalam, tamoul, kannada, telegu) et marqué par le christianisme de l’Église d’Orient dite nestorienne (le pays malabar) depuis l’apôtre Thomas.
La réduction opérée par les fondamentalistes hindous qui se veulent seuls représentants de la nation indienne et héritiers exclusifs de son passé, tandis que les non-hindous (les musulmans et les chrétiens) seraient cantonnés au rang de minorités subalternes, apparaît intolérable et porteuse de conflits. Or, l’Inde sans sa diversité, la tolérance qui le caractérise et la coexistence des religions, n’est plus l’Inde. Paramhansa Ramakrishnan écrivait au XIXe siècle : « J’ai pratiqué toutes les religions – hindoue, islamique, chrétienne – et j’ai également suivi les différentes voies des sectes de l’hindouisme. J’ai trouvé que toutes les religions marchent vers le même Dieu. »
Le 30 mai 2002
 
NOTES
 
[1] Un des premiers ouvrages analysant ces travaux, et toujours d’actualité, est celui de John Whyte, Interpreting Northern Ireland, Oxford, OUP, 1991.
[2] Le titre de l’ouvrage de Steve Bruce, God Save Ulster ! (Oxford, OUP, 1986) est trompeur. L’auteur n’y étudie pas un des aspects d’une éventuelle guerre de religions dans la province mais les fondamentalistes protestants de l’Église presbytérienne libre fondée par le pasteur Ian Paisley en 1951.
[3] Le maintien de Gibraltar dans le giron de la Couronne britannique n’a pas provoqué, jusqu’à présent, un conflit aussi sanglant et aussi long que celui d’Irlande.
[4] L’île, épargnée par les invasions romaines, avait néanmoins connu celles des Vikings aux IXe-Xe siècles.
[5] Largement inspirée par la Révolution française.
[6] An Historical Perspective. hhttp:// irishchurches. org/ Briefing_Paper/ Historical/ historical. html.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Un des premiers ouvrages analysant ces travaux, et toujour...
[suite] Suite de la note...
[2]
Le titre de l’ouvrage de Steve Bruce, God Save Ulster ! (O...
[suite] Suite de la note...
[3]
Le maintien de Gibraltar dans le giron de la Couronne brit...
[suite] Suite de la note...
[4]
L’île, épargnée par les invasions romaines, avait néanmoin...
[suite] Suite de la note...
[5]
Largement inspirée par la Révolution française. Suite de la note...
[6]
An Historical Perspective. hhttp:// irishchurches. org/ Br...
[suite] Suite de la note...