2003
Cités
Quels sont nos droits et nos responsabilités face à l’expression pornographique ?
[1]
Élise Domenach
Ancienne élève de l’ENS de Fontenay-Saint-Cloud, agrégée de philosophie, boursière Fulbright et Lavoisier à l’Université de Berkeley en 2002-2003, enseigne à l’Université de Picardie - Jules-Verne et prépare une thèse sur le scepticisme dans la philosophie américaine contemporaine. Elle a publié des études sur la philosophie américaine et Stanley Cavell dans des revues françaises et étrangères, et plusieurs traductions de Cavell, notamment (avec S. Laugier) A Pitch of Philosophy (Un ton pour la philosophie, Paris, Bayard, 2003).
La question du
langage pornographique est apparue dans le débat américain comme subordonnée à une question de droit : faut-il interdire la pornographie ? Les premiers à insister sur la dimension langagière de la pornographie, par-delà la prégnance de l’image pornographique, furent les défenseurs d’une conception libérale selon laquelle la pornographie présente un discours politique, exprime des opinions, et doit de ce fait être protégée par le premier amendement à la Constitution américaine qui garantit la liberté d’expression
(free speech). Par un effet de miroir, la question de la nature du discours pornographique s’est également trouvée au c
œur des arguments de certains partisans de la pornographie. En recourant à la théorie des actes de langage d’Austin
[2], ils entendent montrer que les conditions (sociales, contextuelles, etc.) sont réunies pour que le discours pornographique fonctionne comme un performatif, pour qu’il
agisse en même temps qu’il
dit. Si le discours pornographique s’analyse en actes de langage illocutoires (qui agissent comme des conventions), alors non seulement il dit (et en tant que telle il est protégé par le premier amendement), mais il agit également en humiliant les femmes ou en les réduisant au silence. C’est ce biais juridique sur la question du discours pornographique que je souhaite interroger.
En effet, l’analyse du discours pornographique apparaît dans un cadre politique en même temps que juridique : il s’agit de se donner les moyens conceptuels de légiférer sur la pornographie. Il faudra donc se demander dans quelle mesure cet enjeu juridique a donné sa forme au débat sur la pornographie, et si cette inflection est souhaitable. La pornographie est-elle d’abord ou d’emblée un problème de droit ? Quel serait le prix à payer pour désolidariser la question de la pornographie de celle des mesures politiques sur lesquelles une société délibère et la rabattre sur une question morale ? Si le tryptique pornographie, société, langage, tel que nous le recevons du débat contemporain aux États-Unis met en évidence les fins et les combats politiques (en particulier, pour l’égalité entre les sexes) qui sous-tendent le débat sur la pornographie, est-ce à dire que c’est sous l’angle du droit (et de l’interdiction) qu’il faut envisager la pornographie ? Sommes-nous contraints, si nous voulons prendre au sérieux la dimension sociale de la pornographie (par-delà les questions de choix individuels), de nous interroger soit sur sa moralité en termes moralisateurs (c’est le refus de ce biais qui caractérise les approches de Andrea Dworkin et Catharine McKinnon) soit sur sa légalité ? En effet, il me semble que ce qu’occulte le débat la valeur illocutoire du discours pornographique tel qu’il est posé (subordonné à la question « comment légiférer ? »), c’est la conversation sur la différence des sexes qui est engagée ou mise en cause dans le discours pornographique, et qu’il nous appelle à poursuivre précisément dans la mesure où il génère autant qu’il manifeste des désaccords dont il nous appartient de prendre la mesure. En effet, insister sur la valeur illocutoire du discours pornographique et sur les faits conventionnels qui le portent en amont (je pense au contexte social de discrimination) comme en aval (l’arsenal législatif), c’est risquer de limiter nos responsabilités face à la pornographie, que ce soit en légiférant ou en arguant de la préexistence d’un contexte de discrimination que loin de causer, la ponographie ne ferait que refléter.
LA RELATIVISATION DE NOS RESPONSABILITéS FACE AU DISCOURS PORNOGRAPHIQUE
La caractérisation du discours pornographique comme injure (qui a été présentée dans ce dossier par Bruno Ambroise – suivant en cela les analyses de Judith Butler dans
Excitable Speech
[3]) est un progrès incontestable dans la théorisation du discours pornographique. Mais elle me semble surtout juste au regard de ce qu’elle dénonce. Cette hypothèse vise en effet une conception qui attribue à la pornographie une force illocutoire massive (qui marcherait à tous les coups) et le pouvoir performatif de réaliser une sexualité dégradante pour les femmes. Mais pour penser la spécificité de l’action produite par le discours pornographique il faut envisager à côté du modèle physique de l’action la spécificité de l’acte linguistique en général, son caractère symbolique. Au moyen du langage, on marie, on baptise, on persuade, on offense, mais on ne fait pas advenir une réalité sexuelle, des viols, etc. D’après J. Butler, le discours pornographique n’est pas illocutoire. Ce sont les effets perlocutoires de la pornographie, effets qui adviennent
par le fait de dire (et non
en disant, comme dans le cas des illocutions) qui dégradent les femmes. D’après cette position, ce qui blesse les femmes et les réduit au silence, ce sont « des pratiques qui s’ensuivent
éventuellement des représentations » (B. Ambroise) que véhicule la pornographie. Dire de la pornographie qu’elle agit comme une insulte, c’est donc d’abord refuser l’idée que la pornographie crée une discrimination, qu’elle construit l’identité sociale des femmes. De sorte qu’en montrant que le discours pornographique fonctionne comme un perlocutoire, qu’il n’a pas la force conventionnelle des performatifs, on montre aussi qu’il ne fonctionne pas comme une loi.
D’après Butler le discours pornographique manque de cette autorité nécessaire à l’efficacité de la classe d’énoncés performatifs que Austin appelle des « exercitifs ». C’est pourquoi elle peut être caractérisée comme injure. Alors qu’une loi ne peut manquer de faire autorité, d’instaurer l’ordre qu’elle déclare (les échecs étant alors marginaux), l’échec serait inscrit au c
œur de l
’injure
dont l’efficacité dépend à la fois, en amont, de l’existence d’un contexte de discrimination et, en aval, d’une reconnaissance du propos comme injurieux. S’il est bien doté d’une force illocutoire, le discours pornographique ne serait pas pour autant « essentiellement » insultant car l’insulte est elle-même relative au contexte social et à l’interprétation de son destinataire. C’est ici que le glissement me semble dangereux. En refusant au discours pornographique l’effectivité immédiate de la loi par exemple (et de toute convention en général) et donc en affaiblissant la rigueur conventionnelle du performatif on relativise du même coup les effets du discours pornographique en général : « un même discours peut être ou ne pas être insultant dans des circonstances différentes » (B. Ambroise)
. Ce faisant, on conclut de la caractérisation du discours pornographique comme perlocutoire à la contigence de ses effets. La détermination contextuelle des actes de parole, l’insistance sur le rôle crucial de la reconnaissance de l’insulte comme telle, semblent ainsi nous retirer toute responsabilité vis-à-vis de l’expression. Tout se passe alors comme si l’expression en elle-même était neutre, comme si le lien entre mon acte de parole et son contexte (donc son efficience) était précisément ce sur quoi je ne peux pas agir, ce qui m’échappe (en raison de son arbitraire), comme si « je ne savais pas qu’il/elle le prendrait si mal ! ». Tel est le point aveugle par où l’acte de parole échappe à ma responsabilité. Ainsi, chez les opposants à une conception forte de la valeur illocutoire du discours pornographique, revient l’idée que c’est sur le contexte de nos actes de paroles qu’il faut et qu’il est possible d’agir, sur le contexte social de discrimination en particulier, en changeant nos propres réactions aux paroles insultantes. De sorte que nous apparaissons comme responsables de nos réactions mais non de nos expressions elles-mêmes. Ainsi, dans
Excitable Speech, Judith Butler en appelle à des « formes d’action et de résistance non centrées sur l’État »
[4] pour lutter contre la pornographie, et nous enjoint à subvertir le « langage injurieux », et lui opposer un « discours insurrectionnel ».
« L’injure peut être le point de départ d’une mobilisation en retour. Elle subordonne en même temps qu’elle nous rend agents, en produisant une scène de pouvoir pour le sujet à partir de cette ambivalence d’un ensemble d’effets qui excèdent les intentions qui animent l’injure. Le mot qui blesse devient un instrument de résistance dans le redéploiement qui détruit son premier champ d’action. Un tel redéploiement implique d’employer ces mots sans autorisation préalable et de mettre en danger la sécurité de notre vie dans le langage, le sentiment de notre place dans le langage. Mais ce danger était déjà apparu avec le discours injurieux (...). Le discours insurrectionnel devient la réponse nécessaire au langage injurieux, un risque couru en réponse à une mise en danger, une répétition dans le langage qui force le changement » (p. 163).
Alors que selon McKinnon et Langton la force de la pornographie est purement illocutoire (elle dépend du pouvoir des conventions qui soutiennent la pornographie), pour Butler elle est entièrement perlocutoire (elle dépend de la réponse de l’interlocuteur). De sorte que si je me sens injuriée par le discours pornographique, c’est dans la mesure où j’échoue à redéployer le sens des mots qui me sont adressés, que j’échoue à les subvertir. La position de Judith Butler a l’avantage de nous mettre à l’abri de l’illusion selon laquelle certains actes de langage seraient intrinsèquement insultants et donc condamnables, mais il me semble qu’elle nous expose à un autre écueil, celui d’une relativisation de l’offense et donc de nos engagements dans et par le langage. C’est sur ce point que je souhaite exprimer mon désaccord avec les thèses novatrices de Judith Butler. La relativisation de l’offense impliquée dans le discours pornographique me semble double. Elle vise, d’une part, la relativité culturelle ou sociale du phénomène (l’insulte est relative à un contexte de discrimination qui préexiste au discours pornographique) et, d’autre part, sa relativité subjective (libre à nous de ne pas nous sentir offensés). Ce faisant, c’est le discours pornographique lui-même qui se trouve relativisé ou affaibli. Et la première façon de l’affaiblir, c’est de refuser de reconnaître qu’il fait bien autorité.
LA PORNOGRAPHIE FAIT-ELLE AUTORITÉ ?
La question de l’autorité de la pornographie apparaît comme un débat dans le débat (elle est en effet une sorte de passage obligé dans les analyses du langage pornographique – celles de Judith Butler, de Rae Langton et de Nancy Bauer par exemple). Elle repose sur une comparaison entre le discours pornographique et le discours légal. Une façon de relativiser la force illocutoire du discours pornographique consiste à dire qu’il n’est pas doté de la légitimité ou de l’autorité nécessaires pour imposer une définition des pratiques et des rôles sexuels. Loin d’être une parole légitime (à l’image de celle d’un juge ou d’un arbitre), le discours pornographique fait l’objet d’un désaccord, d’un débat au sein de la société. Loin d’être un point d’arrêt dans le questionnement sur la juste relation entre les sexes, la pornographie met en scène un pouvoir (souvent masculin) dont la légitimité est précisément mise en cause. Au cœur de la pornographie et de son discours on trouve en effet des relations de pouvoir, d’humiliation, de domination qui animent les relations entre les sexes. C’est pourquoi elle vaut comme injure, c’est-à-dire « prétention à imposer un statut à visée dégradante à des personnes qui la refusent », et non comme loi. Certains opposants à l’interdiction de la pornographie arguent dès lors de cette absence d’autorité pour contrer les partisans d’une interprétation illocutoire du discours pornographique. Ils remettent ainsi en cause la force du lien sur lequel C. McKinnon a tant insisté entre acte de langage injurieux et conduite d’humiliation.
La récurrence de ce débat sur l’autorité de la pornographie montre que cette question met en jeu rien moins que notre conception du débat démocratique, et de la représentation. Souhaitons-nous entendre s’exprimer le discours pornographique ? Le discours pornographique s’arroge-t-il le droit de parler pour nous et pour nos conceptions (ou pratiques) de la sexualité ? Sa prétention à l’autorité est-elle légitime ? Qu’est-ce que avoir autorité ou faire autorité dans notre société ? Faut-il distinguer ce qui a une autorité, est légitime (et donc représentatif comme la loi) de ce qui fait autorité de fait (est efficace et convaincant mais illégitime) ? Il faudrait alors distinguer un niveau normatif et un niveau factuel, ce qui est loi de ce qui fait loi, ce qui est doté d’une autorité de ce qui fait autorité. Une telle distinction nous invite à penser non seulement l’écart entre le normatif et le factuel, mais aussi la façon dont le normatif s’étaye sur du factuel, dont les normes émergent à partir de régularités factuelles. L’opposition entre le discours pornographique et le discours légal me semble donc nouer deux questions distinctes : une question normative (La pornographie est-elle légitime ?) et une question factuelle (La pornographie fait-elle autorité dans nos sociétés ?). Et au carrefour de ces deux questions on trouve le concept politique de représentation. La pornographie est-elle représentative de nos conceptions ou de nos pratiques sexuelles ? Quel est le rôle du débat démocratique ? Doit-il donner voix au chapitre à tous les discours qui prétendent à l’autorité et à la représentativité ou doit.il, au contraire, distinguer les discours au nom de normes morales ou politiques ?
Pourquoi admettre d’emblée que la prétention de la pornographie à parler pour nous, pour nos représentations sexuelles, n’est pas légitime ? Si la pornographie n’est pas au sens strict (sauf à en appeler au moralisme) dépourvue d’autorité (au sens où elle a une audience et la convainc parfois) elle met véritablement en discussion nos normes de conduite et de représentation sexuelles. Et il serait prématuré de refermer ce débat sur le constat d’un désaccord, et sur un déni de l’autorité à laquelle prétend la pornographie. Le désaccord qu’elle révèle me semble plutôt ouvrir un débat sur les relations etre les sexes que l’existence de la pornographie nous appelle à mener et à radicaliser. Peut-être faut-il penser l’autorité du discours pornographique non pas sur le mode de l’autorité légale, mais sur le mode précisément de la revendication, de la
prétention (c’est le concept cavellien de
claim)
[5] à l’autorité. Dans le discours pornographique il y a bien un auteur et une revendication à parler pour nous, à définir les relations entre les sexes. En reconnaissant cette revendication d’autorité il me semble que, loin d’affaiblir le discours pornographique, on lui donne du poids et on se donne les moyens de lui répondre. Car dire que le discours pornographique prétend à l’autorité, le reconnaître comme un authentique discours politique, c’est aussi le rendre responsable (auteur de) ses effets perlocutoires. Contre un relâchement du lien entre le discours et ses effets, la question de l’autorité du discours pornographique nous pousse à voir la vigueur du lien qui unit le
dire et le
faire jusque dans l’offense (plus encore qu’ailleurs). Plus nous prendrons au sérieux le caractère politique du discours pornographique plus nous serons armés pour rendre responsable l’offense qu’il cause. être l’auteur d’une injure, c’est être responsable des effets que produit notre discours. Il me semble, ici encore, essentiel de penser à la fois le caractère non conventionnel du discours pornographique et sa prétention à l’autorité. C’est précisément parce que nous avons affaire à un discours qui prétend parler pour nous, ou qui est reçu comme normatif, qu’il faut rouvrir le débat sur la pornographie. Sans compter qu’il y a une ironie malheureuse à se rendre sourd aux prétentions à l’autorité d’un discours dont le principal effet est précisément de réduire les femmes au silence, d’étouffer leur voix. Car en se réfugiant derrière l’autorité des lois on fige le débat qu’appelle la pornographie ; un débat qui est le lieu de revendications contradictoires et conflictuelles. Il est donc révélateur que ce soit ceux-là même qui discutent la possibilité de légiférer sur la pornographie qui s’aveuglent aux prétentions d’autorité du discours pornographique. Cette stratégie me frappe comme un moyen d’affaiblir le discours pornographique à sa source (qui parle et au nom de qui ?), et donc d’en relativiser les effets.
LE RECOURS AU CONTEXTE DU DISCOURS PORNOGRAPHIQUE
Je voudrais maintenant revenir au débat sur la force illocutoire du discours pornographique afin de considérer non plus comment la pornographie se fait l’auteur d’un discours dont elle est donc responsable, mais comment ce discours agit effectivement. Dès lors que l’on refuse l’idée que le discours pornographique est doté d’une valeur illocutoire absolue produisant ainsi des relations de violence et de domination entre les sexes, doit-on se résoudre à relativiser ses effets et la responsabilité du locuteur dans la production de ces effets ? Le langage n’agit-il que lorsqu’il est soutenu par des conventions ? Il peut sembler que la théorie des actes de langages d’Austin nous condamne à une telle alternative dans la mesure où elle échoue à rendre compte de la façon dont le langage agit hors de toute convention.
Dans
Quand dire, c’est faire
[6], Austin distingue trois classes d’actes de langage : la locution, l’illocution et la perlocution. Et la perlocution est définie comme cet acte qui est effectué « par le fait de dire » quelque chose.
« Selon un sens différent, produire un acte locutoire – et par là un acte illocutoire –, c’est produire encore un troisième acte. Dire quelque chose produira souvent – le plus souvent – certains effets sur les sentiments, les pensées, les actes de l’auditoire, ou de celui qui parle, ou d’autres personnes encore. Et l’on peut parler dans le dessein, l’intention, ou le propos de susciter des effets. (...) Nous appellerons un tel acte un acte perlocutoire ou une perlocution » (Austin, Quand dire, c’est faire, p. 101).
En définissant des actes de langage, Austin vise à la fois une « illusion descriptive » (selon laquelle le langage est essentiellement descriptif) et une certaine conception de l’action (dominée par le modèle de l’acte physique)
[7]. En parlant d’actes linguistiques conventionnels et passionnels, Austin ouvre un champ pour la pensée des implications du langage.
« L’acte perlocutoire peut inclure d’une certaine manière des conséquences – ainsi lorsque nous disons “Par l’acte X, je faisais Y”. L’acte, en réalité, entraîne toujours des conséquences (plus ou moins considérables) et certaines d’entre elles peuvent être imprévues (unintentional). Il n’y a pas de limite à l’acte physique minimum. Que l’acte lui-même comporte la série indéfiniment longue de ses “conséquences”, c’est là – ou devrait être – un lieu commun essentiel de la théorie du langage qui touche à l’ “action” en général » (ibid., p. 106).
Mais Austin ouvre puis referme aussitôt le champ des implications passionnelles du langage en écartant de son enquête la question des effets perlocutoires du langage : « Notre intérêt, dans ces conférences, va essentiellement à l’illocutoire, dont nous voudrions faire ressortir l’originalité. » L’insistance d’Austin sur les actes illocutoires au détriment des actes perlocutoires apparaît alors solidaire d’une fascination pour le modèle de l’action conventionnelle, et pour les implications conventionnelles de nos actions.
Dans l’
œuvre d’un disciple américain d’Austin, Stanley Cavell
[8], on trouve un prolongement de la théorie des actes de parole en direction des effets non conventionnels de notre langage. Dans un article sur la « Passion »
[9], Cavell identifie la dimension perlocutoire du langage comme le domaine des énoncés passionnels.
Il s’emploie à montrer que nos paroles nous engagent non seulement sur les rails de conventions qui règlent nos comportements, mais aussi dans les désordres de « réactions naturelles » par lesquelles nous nous ressemblons. Ainsi, certains effets perlocutoires de nos actes de langage, que Cavell nomme passionnels, nous lient à autrui de façon non moins rigoureuse et implacable que les conventions. Contrairement à ce que laisse penser l’insistance sur l’arbitraire des injures, je sais très précisément ce qui compte pour une injure pour telle personne lorsque je suis engagé dans une véritable conversation avec elle. Je sais quand mes paroles seront humiliantes ou au contraire réjouissantes ou flatteuses. Cavell met au jour les implications passionnelles (et non plus conventionnelles) qui sont à l’
œuvre dans le discours pornographique. Il nous permet ainsi de penser à la fois la relativité de la force illocutoire du discours pornographique, et le caractère inéluctable de ses effets perlocutoires. En appeler au contexte de l’acte de parole, c’est donc non seulement en appeler à ces circonstances qui peuvent rendre aléatoires les suites de nos paroles mais en appeler également à ce que nous savons (et dénions peut-être) quant aux réactions de nos interlocuteurs. Que nous partagions certaines vues sur la sexualité, sur ce qui est valorisant et ce qui ne l’est pas, sur ce qui est insultant et sur ce qui ne l’est pas, tout cela témoigne du fait que, dirait Wittgenstein, nous partageons des « formes de vies ». Nous apprenons à prévoir en quelque sorte les effets de nos paroles en même temps que nous apprenons à parler.
« Nous apprenons et nous enseignons des mots dans certains contextes, et on attend alors de nous (et nous attendons des autres) que nous puissions (qu’ils puissent) les projeter dans d’autres contextes. Rien ne garantit que cette projection ait lieu (et en particulier ce n’est pas garanti par notre appréhension des universaux, ni par notre appréhension d’un recueil de règles), de même que rien ne garantit que nous fassions et comprenions les mêmes projections. Que ce soit ce qui arrive au total, est affaire de ce que nous avons en commun – tout ce tourbillon de l’organisme que Wittgenstein appelle des “formes de vie”. La parole et l’activité humaines, leur santé mentale et leur activité ne reposent sur rien de plus que cela, mais sur rien de moins non plus. C’est une vision aussi simple qu’elle est difficile et aussi difficile qu’elle est (et parce qu’elle est) terrifiante » (Cavell, Must we mean what we say ? [10], p. 52).
Si nous devons considérer la dimension passionnelle du discours pornographique, il faudra dès lors prendre la mesure de ces réactions naturelles partagées. Loin de rendre aléatoires et imprévisibles les effets du discours pornographique, une telle conceptualisation du lien entre nos paroles et nos actions permet de penser la responsabilité du locuteur dans l’effet d’humiliation de la pornographie. En acquérant cette compétence (ce savoir-faire langagier) pour évaluer les effets perlocutoires de notre langage, nous devenons également responsables devant autrui de notre expression. Insister sur le contexte de nos actes de parole revient alors non plus à relativiser nos engagements, mais au contraire à les dramatiser. Au regard de ces analyses, le recours à la valeur illocutoire du discours pornographique apparaît, quant à elle, comme une façon d’éviter, de se mettre à l’abri de la question morale des responsabilités que charient notre expression en la réglant légalement. C’est ce qu’explique Nancy Bauer, dans Pornography and Performativity :
« Si Langton et d’autres sont si attachés à l’idée que la pornographie est dotée d’une force illocutoire c’est parce que si la pornographie est simplement une forme d’expression, elle est par définition un discours protégé. Mais ce que nous montre Cavell, c’est que l’expression a le pouvoir de blesser – parfois même un pouvoir plus grand car moins conventionnel que le pouvoir analogue d’agir de l’illocution. Si les cours de justice errent, c’est en tant qu’elles ignorent le pouvoir passionnel de l’expression, sa capacité à nous abandonner à un no man’s land de souffrance et de douleur. Langton et d’autres doivent mettre en cause l’idée que l’expression est en elle-même neutre, l’idée que le fait que ses effets ne sont pas conventionnels veut dire que ses auteurs n’en sont pas responsables. En fait, ce que je suggère c’est que lorsqu’un énoncé passionnel a causé de la douleur, il est absolument nécessaire pour nous de juger qui en est responsable et de juger quels sont ses effets. Ce n’est pas que la ligne de démarcation entre l’illocutoire et le perlocutoire soit floue ; mais lorsqu’on est dans le domaine du perlocutoire, on ne peut pas compter sur des conventions pour régler la question des responsabilités » (Nancy Bauer, “Pornography and Performativity” [11], nous soulignons).
Le débat légal sur l’interdiction de la pornographie nous met à l’abri des questions de responsabilité du discours, sans répondre à nos attentes de « justice », d’évaluation rigoureuse. Mais prendre la mesure des responsabilités qui pèsent sur nos expressions impliquerait de faire face à l’angoisse que cela tourne mal, à la peur de ne pas se comprendre. Autant de risques que nous prenons lorsque nous nous confrontons moralement à autrui.
« Ce qui est nécessaire quand vous vous confrontez à une autre personne, ce n’est pas que vous l’aimiez, mais que vous soyez disposé, pour quelque raison que ce soit à tenir compte de sa position (standing), et à en supporter les conséquences » (Stanley Cavell, Les voix de la raison, p. 471).
En ce sens le discours pornographique pourrait apparaître comme une figure de l’échec de nos prétentions morales. Mais il demeure que c’est bien dans le cadre des implications naturelles et inéluctables de notre discours qu’il faudrait penser ses effets, par-delà la seule considération des conventions. L’injure correspondrait alors à ce moment dans la conversation des sexes où la violence prend le dessus sur la confrontation morale ; à ce moment où nous échouons à compter moralement les uns pour les autres. Et dans son ouvrage sur les mélodrames du cinéma hollywoodien,
Contesting Tears
[12], Stanley Cavell montre comment la conversation de couple peut mal tourner, comment l’éducation mutuelle des amants peut se retourner en ironie et réduire la femme au silence. Il me semble que le discours pornographique, l’injure sexiste (ou raciste) représentent autant de façons dont nos confrontations avec autrui peuvent mal tourner. Ces échecs ne sont exclusivement imputables ni à un contexte social déterminant ni à la réaction de notre interlocuteur. En mettant en évidence les implications passionnelles de nos paroles, Stanley Cavell nous invite à prendre la mesure de nos responsabilités vis-à-vis d’autrui. Et le gain d’une analyse du discours pornographique sera, me semble-t-il, fonction de notre capacité à être attentif à nos échecs ou à nos refus de nous confronter moralement à autrui. En insistant sur l’arbitraire ou la contingence des effets perlocutoires du discours pornographique, nous donnons voix au scepticisme. En transformant, symétriquement, un débat moral (qui ne nous condamne en rien au moralisme) en un débat juridique, nous tentons à nouveau d’échapper à la responsabilité d’entretenir le débat sur les relations entre les sexes et de nourrir aussi nos désaccords.
« [Critiquer le débat moral car il ne garantit pas l’accord sur les conclusions c’est supposer] que les soucis et les engagements humains ne sont pas multiples et prompts à entrer en conflit, et que les êtres humains ne sont pas prompts à les ordonner, les évaluer, et les honorer de diverses façons ; cela implique que l’idée selon laquelle il y a toujours une chose juste à faire en toute circonstance a un sens. Mais pourquoi faire une telle supposition lorsque le monde dans lequel nous vivons est investi par des revendications, des responsabilités et des souhaits incompatibles et pourtant également légitimes ? Si on perçoit le monde en ces termes conflictuels, la possibilité de nous engager dans des modes d’explication et de défense qui laissent ouverte la possibilité d’un désaccord rationnel, la possibilité d’être au moins d’accord sur un désaccord, sera vue comme valable ; car elle nous donne les moyens de lever des obstacles à l’accord qui ne sont pas nécessaires et une chance de maintenir une considération mutuelle face à des désaccords qui semblent inévitables » (Stanley Cavell, Les voix de la raison, p. 42, nous soulignons).
Les énoncés moraux et les énoncés passionnels ont en commun d’échouer (et de devenir insultes) lorsque je ne reconnais pas la position de mon interlocuteur, lorsque j’échoue (ou refuse) à prendre en compte ses soucis et ses engagements.
Le texte de Cavell sur les énoncés passionnels nous appelle à penser à la fois les responsabilités inhérentes à l’expression, et la part de passivité par où nous sommes également condamnés à l’expression. Il faudrait donc à la fois reconnaître la fragilité des échanges humains, l’incertitude qui pèse sur leur issue et maintenir l’exigence de répondre d’autrui lorsque nous nous adressons à lui. D’où l’importance de la tâche de la philosophie qui, selon Cavell, doit maintenir simultanément ouverts deux chemins, « celui des responsabilités de l’implication » et celui des « droits du désir ». Car l’expression est un tout qui nous engage dans ces deux voies en même temps, et souvent par-delà ce que nous souhaitons vouloir dire. Comme l’a justement noté Judith Butler : « L’idée que le langage blesse semble reposer sur une relation inséparable et incongrue qui lie le corps et la parole, et en conséquence, la parole à ses effets » (p. 12). L’articulation entre la voix et le geste, le corps et la parole fait de nous à la fois les victimes et les auteurs de nos expressions. Au cœur du débat sur les actes de langage pornographiques on trouverait donc, par-delà l’action conventionnelle du langage, la question de ses implications morales. Comment notre scepticisme vis.à.vis d’autrui se manifeste-t-il dans les injures pornographiques ? Serait.ce se confronter à cette question que d’interdire la pornographie ?
[1]
Je tiens à remercier Sandra Laugier de m’avoir fait connaître ce débat américain sur la pornographie et d’avoir inspiré ce travail qui doit également beaucoup aux recherches de Jean-François Mignot et aux discussions stimulantes menées à l’Université de Berkeley (Californie).
[2]
Les travaux de J. L. Austin ont été cités par des juristes et des philosophes, ces dix dernières années, afin de montrer que les représentations pornographiques sont performatives, c’est-à-dire qu’elles n’affirment pas un point de vue ou ne rapportent pas une réalité, mais qu’elles constituent une conduite qui réduit au silence ceux qui sont dépeints comme subordonnés. Voir Catharine McKinnon
, Only Words, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1993 ; Rae Langton, « Speech Acts and Unspeakable Acts »,
Philosophy and Public Affairs, vol. 22, n
o 4, Fall 1993, p. 293-330 ; Jennifer Hornsby, « Speech Acts and Pornography », in
The Problem of Pornography, ed. S. Dwyer, Belmont, Wadsworth, 1995.
[3]
J. Butler,
Excitable Speech, New York and London, Routledge, 1997.
[4]
Dans
Antigone’s Claim, Kinship between life and death (New York, Columbia University Press, 2000), Judith Butler fait d’Antigone la figure d’un féminisme qui se passerait du recours à l’état.
[5]
Stanley Cavell,
Les voix de la raison, tr. fr. S. Laugier et N. Balso, Paris, Le Seuil, 1996.
[6]
J. L. Austin
, How to do things with words ?, Oxford, Oxford University Press, 1962, tr. fr. G. Lane, Paris, Le Seuil, 1970.
[7]
Voir S. Laugier, « Dire et vouloir dire »,
Critique, 1994.
[8]
Stanley Cavell (Harvard University, 1926) est l’auteur en français de
Les voix de la raison (trad. fr. S. Laugier et N. Balso, Seuil, 1996).
À la recherche du bonheur (trad. fr. C. Fournier et S. Laugier, Éd. Cahiers du Cinéma, 1993),
Le Déni de savoir (trad. fr. J.-P. Maquerlot, Seuil, 1993),
Une nouvelle Amérique encore inapprochable (tr. fr. S. Laugier, Éclat, 1991),
Statuts d’Emerson (trad. fr. C. Fournier et S. Laugier, Éclat, 1992),
Conditions nobles et ignobles (trad. fr. C. Fournier et S. Laugier, Éclat, 1993),
La projection du monde (trad. fr. C. Fournier, Belin, 1999) et de
Un ton pour la philosophie, Moments d’une autobiographie (trad. fr. S. Laugier et E. Domenach, Bayard, 2003).
[9]
S. Cavell, « La passion », in
Quelle philosophie pour le XXIe siècle ?, Paris, Gallimard, 2001.
[10]
Dire et vouloir dire, trad. fr. C. Fournier et S. Laugier, à paraître chez Bayard.
[11]
Texte inédit. Nous remercions l’auteur de nous autoriser à en traduire un extrait ici.
[12]
S. Cavell,
Contesting Tears, Chicago, The University of Chicago Press, 1996.