Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534570
192 pages

p. 105 à 123
doi: 10.3917/cite.016.0105

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n° 16 2003/4

2003 Cités

Lacan et la politique

Entretien avec    Jacques-Alain Miller Psychanalyste et fondateur de l’association mondiale de psychanalyse. Gendre de Jacques Lacan, il est éditeur du « Séminaire » et des « Actes écrits » aux éditions du Seuil. Il a notamment écrit : Lettres à l’opinion éclairée, Paris, Seuil, 2002 et Le neveu de Lacan, Paris, Verdier, 2003.Propos recueillis par    Jean-Pierre Clero Agrégé de philosophie, est professeur des Universités à la faculté des lettres et sciences humaines de Rouen ainsi que chargé de cours à l’Université de Paris X - Nanterre. Auteur de plusieurs ouvrages sur Hume (La philosophie des passions chez D. Hume, Paris, Klincksieck, 1985 ; David Hume. Une philosophie des contradictions, Paris, Vrin, 1998) et de traductions de Bentham (Fragment sur le gouvernement ; Manuel des sophismes politiques, Paris, LGDJ, 1996 ; De l’ontologie et autres textes sur les fictions, Paris, Éd. du Seuil, 1997), il s’intéresse désormais essentiellement à l’utilitarisme classique et moderne ainsi qu’à l’accompagnement de cette doctrine par une « théorie des fictions ».Et    Lynda Lotte Ingénieur d’études au CNRS (CHPM). Doctorante en philosophie à l’EHESS de Paris, ses travaux de recherche portent sur santé et dérèglement dans les Essais de Montaigne.
JEAN-PIERRE CLERO, LYNDA LOTTE. — Lacan est mort il y a un peu plus de vingt ans, en 1981 ; il semble que sa présence, pour ne pas dire son règne, n’ait jamais été aussi éclatante. Il faut toutefois se méfier de ce qui paraît évident et peut-être y a-t-il eu de profonds changements au cours de ces deux dernières décennies où son œuvre est apparue comme la référence obligée, même aux contradictions de ses thèses. Peut-être à cause de la piété de ceux qui ont entouré son œuvre et qui, comme vous l’avez fait, ont permis à d’innombrables leçons du Séminaire de passer de l’enseignement oral à une superbe forme écrite, Lacan n’a pas connu le passage par le « purgatoire » que subissent le plus souvent les grands auteurs après leur mort. Sa figure est devenue celle d’une sorte de père de la psychanalyse, en passe de se substituer à celle de Freud, et rayonnant sur la famille des analystes, tantôt déchirée, tantôt réconciliée ; comme toutes les familles.
Cette occultation de Freud n’est pas sans importance pour le sujet qui nous occupe ; en effet, dans la première partie du XXsiècle – même si nous en avons parfois un peu perdu le sentiment, en dépit de l’existence d’une littérature fine et importante sur la question –, Freud lui-même et de nombreux psychanalystes de son entourage ont pris des positions politiques qu’ils ont souvent payées de l’exil. Il y a eu des freudiens de gauche (Gross, Fénichel, Marcuse, Fromm, Reich) et des freudiens de droite (Jung, Groddeck), des façons d’être de gauche et d’être de droite en se réclamant de la psychanalyse.
L’importance tout à fait extraordinaire prise par Lacan en France depuis 1945, et sans doute aussi hors de France – quoique dans une moindre mesure dans les pays anglo-saxons – paraît avoir beaucoup changé les choses. Quel a été, quel est, l’impact politique de Lacan – j’entends aussi bien en philosophie politique que dans la pratique politique ?
Curieusement cet impact est difficile à mesurer, à s’en tenir à Lacan lui-même ; mais on ne se facilite pas la tâche en prenant en compte les « lacaniens » : un certain nombre d’entre eux ne répugneraient sans doute pas à être classés à gauche, voire à l’extrême gauche – à laquelle Lacan ne saurait être directement rattaché ; en revanche, un nombre non négligeable d’autres analystes, qui se réclament de Lacan, ne sont pas sans prendre des positions que l’on classerait volontiers à droite, quoique peut-être à tort, comme celles qu’ils prennent sur la famille et par l’espèce de primat accordé au phallus, quand bien même le phallus ne coïnciderait pas avec l’homme mâle en chair et en os. J. Derrida, il y a longtemps, lui avait déjà adressé ce reproche.
Il est peut-être temps de regarder d’un peu plus près ce qu’il en est ; d’autant que, d’une part, il n’est pas si facile de démêler une littérature qui coule à plein bord sur cette question, et que, d’autre part, les années 1980 et 1990 ont été fertiles en événements majeurs : l’effondrement de la coupure Est-Ouest de l’Europe et, presque du monde, avec des redistributions idéologiques et politiques spectaculaires, une menace d’extrême droite qui se précise à nouveau dans des États démocratiques et qui accompagne une grande désaffection politique de leur population.
Le problème qui se pose à quiconque s’intéresse conjointement à la politique et à la psychanalyse est le suivant : comment la psychanalyse peut-elle intervenir théoriquement et pratiquement dans le champ politique ? Est-ce en écrivant des ouvrages théoriques : dès lors, quelle allure peuvent-ils prendre ? Est-ce en intervenant ès qualité dans le domaine politique pour conseiller le prince ou les citoyens, les mettre en garde, voire pour détourner ceux-ci de la politique en leur intimant de mener un destin essentiellement personnel et privé ?
À coup sûr, de même que la psychanalyse rend un peu moins inintelligent sur sa vie privée, on peut s’attendre à ce qu’elle rende un peu moins aveugle l’individu au sein des groupes, des foules, des masses, des États ; mais on rencontre une difficulté particulière dans le second cas : sur quoi faut-il s’appuyer pour avoir une influence politique et dans quel sens faut-il la développer ? Il est difficile de ne pas avoir dans l’oreille ici la plainte de Fénichel qui disait son désespoir de n’avoir pu aider que cinq à dix personnes par an. La psychanalyse peut-elle être conçue autrement que comme un immense projet d’éducation privée ?
Jacques-Alain Miller — On ne saurait mieux dire. Un immense projet d’éducation privée ! C’est ainsi en effet que la psychanalyse doit apparaître quand on considère sa pratique en politologue. Elle ne prend pas l’homme en masse, si je puis dire, mais un par un. Elle le retire de la scène publique, elle le soumet à une expérience singulière, qui reste dans la confidence des deux partenaires. Elle lui promet de le soulager de certains maux intimes en les élucidant. Et nous en sommes au point où cette pratique, et celles qu’elle inspire, lesdites psychothérapies, sont évidemment passées à une échelle de masse, au moins dans les sociétés occidentales. Donc, c’est une éducation, elle est privée, et elle est désormais immense. Voilà qui vérifie tous les termes de la formule. Cela va tout seul. Nous pourrons réviser ce point de départ en avançant dans notre entretien.
Reste encore le « projet ». Ce qui s’est déroulé sous nos yeux dans la seconde moitié du siècle dernier répondait-il à un projet ? Projet de qui ? de Freud ? Il est certain qu’il avait voulu, et anticipé, l’expansion de la pratique qu’il avait inventée. Il avait cherché à en faciliter l’accès, il avait encouragé l’ouverture de dispensaires par ses élèves, et ceux d’entre eux que portaient des idéaux progressistes ont servi ce projet. Mais cela va au-delà. Il avait prévu d’emblée que de proche en proche il se produirait à terme dans la société ce qu’il n’hésitait pas à appeler une Aufklärung psychanalytique, et qu’il en résulterait une tolérance sociale inédite jusqu’alors à l’endroit des pulsions. C’est bien ce à quoi nous assistons tous les jours.
Prenons l’exemple le plus récent, qui est passé inaperçu en France, la décision de la Cour suprême des États-Unis du 27 juin dernier. Depuis qu’elle avait interdit de recompter les suffrages de Floride et donné la présidence à Bush, on glosait sur l’orientation réactionnaire de la Cour. Voici qu’elle accepte d’examiner le cas suivant : la police de Houston, alertée par le voisinage pour une affaire d’armes, pénètre dans l’appartement de M. Lawrence, constate qu’il se livre à une activité homosexuelle avec un partenaire, adulte et consentant, embarque les deux hommes, qui sont condamnés en vertu de la loi anti-sodomie en vigueur au Texas. Il n’y a pas si longtemps, 1960, il n’y avait pas un État des États-Unis qui n’ait eu une telle loi, et il en restait encore 13. Eh bien, la Cour a invalidé toutes les lois jusqu’alors traditionnelles contre le deviant sex, les déviations sexuelles. La décision historique, rédigée pour la majorité par le juge Anthony Kennedy, élevé pourtant à la Cour suprême par Reagan, s’exprime en termes chaleureux à propos des homosexuels, et stipule que « l’État ne peut ni ravaler (demean) leur existence, ni contrôler leur destin en criminalisant leur conduite sexuelle privée ».
La Cour suprême n’a fait que s’aligner ainsi sur la Cour européenne des droits de l’homme, mais ce fut, et c’est encore, un tremblement de terre aux États-Unis. La droite religieuse enrage, annonce l’ouverture de grandes cultural wars : si l’on admet maintenant que l’activité sexuelle s’inscrit dans une dimension qui lui est propre, si la responsabilité du sujet n’y est pas engagée au sens juridique, va-t-on maintenant légaliser la bestialité, la pédophilie, voire l’inceste, et même le mariage homosexuel, etc. ? Eh bien, c’est le progrès des Lumières psychanalytiques prophétisé par Freud ! Il a fini par changer l’esprit des lois !
CITéS. — « L’inconscient nous a changé le monde », disait Lacan au début des années 1960. Peut-être.
JAM. — Cela ne fait pas de doute, si vous glissez entre psychanalyse et politique les mœurs, ce que l’on appelle d’un mot fade les questions de société. C’est par ce biais que la psychanalyse a changé le monde, plutôt que par une influence directe sur la politique, en chuchotant à l’oreille des princes. Laissons cela à l’astrologie. Le président Reagan ne prenait pas une décision importante, ne fixait pas de date sans consulter son astrologue, et cela est depuis toujours. Le beau livre d’Anthony Grafton sur Cardan, Cardan’s Cosmos, comporte un chapitre bien divertissant sur l’astrologue comme conseiller politique. Direz-vous pour autant que l’astrologie a changé le monde ? Aucune grande décision ne se prenait à Rome sans que des opérateurs spécialisés ne scrutent le ciel, ne fouillent les entrailles, ne nourrissent les poulets sacrés : il faut lire là-dessus le chapitre « Signa et portenta » de Dumézil dans sa Religion romaine archaïque. Ce beau savoir, cet art si précieux, finit discrédité au temps des guerres civiles, pour avoir à répondre à une trop grande demande. Cicéron rapporte que Caton déjà s’étonnait que deux haruspices puissent se regarder sans rire, et que le Sénat voulut réserver cette étude aux rejetons de bonne famille pour qu’elle ne soit pas l’apanage de gens de peu, ne songeant qu’au gain.
Si je voulais pousser mon avantage, je demanderais même : la politique change-t-elle le monde tant que ça ? Rappelez-vous, on en doutait fortement au temps où la nouvelle histoire régnait sur les esprits. Au regard de la longue durée, la politique n’était que péripéties et épisodes, une agitation de surface. Ce n’était pas faute d’avoir été aux prises avec l’événement. C’est à l’issue de la seconde guerre mondiale que Braudel publia sa Méditerranée. L’influence politique de la psychanalyse, je la vois plutôt accordée à la longue ou, disons, à la moyenne durée, et c’est pourquoi la référence de Freud à l’Aufklärung me semble appropriée. Son influence est comme une contagion, une dilatation tranquille, l’expansion d’un parfum, un esprit invisible qui s’empare de toutes les entrailles, de tous les organes de la vie spirituelle – vous aurez reconnu les termes de Hegel à propos des Lumières dans la Phénoménologie de l’esprit.
Cela dit, il n’est pas exclu qu’en effet, au XXIe siècle, ce soit son psy que l’homme politique consulte avant de décider. Nous en avons peut-être les prémices avec la vogue de ces films comiques qui montrent un mafieux dépressif en analyse. Le thème a touché une corde puisqu’il a été repris dans la série télévisée des Sopranos, qui fait un tabac aux États-Unis. Entre une extorsion et une exécution, le sympathique gangster va à sa séance, parle de sa maman, qui, après l’avoir négligé dans son enfance, a voulu le faire descendre, et recueille les avis que sa thérapeute lui délivre avec componction. C’est très différent de l’homme politique, bien sûr, car tout indique que l’on devrait plutôt le représenter comme chéri par sa mère. Ce n’est pas aussi loufoque qu’il peut paraître, car ce qui est psy est désormais passé à l’état de sagesse. Il y a encore besoin d’un opérateur spécialisé pour en communiquer les enseignements, mais on peut imaginer que ce ne sera plus un jour que du bon sens. Le transfert ira se faire voir ailleurs.
J’en ai assez fait dans le registre dérision de la politique, et ne craignez pas que je m’y maintienne. C’est assez pour marquer que la fonction de conseiller du prince n’a rien pour éblouir. C’est plutôt une certaine impuissance du pouvoir qui apparaît au regard du mouvement de la civilisation, un « on n’y peut rien ». L’histoire des mœurs donne le sentiment de quelque chose d’irrépressible se frayant son chemin. Irrépressible, le mot qui m’est venu dit bien ce dont il s’agit, qu’on a touché au refoulement. Quelque chose a été levé du refoulement, et à l’échelle sociale. C’est l’événement Freud. Après un temps d’incubation, il apparaît maintenant que ses effets se sont déversés dans le monde. Ne nous arrêtons pas à dire qu’ici il a triomphé et que là on y résiste, car c’est bien à cela que l’on résiste. Là où l’on résiste, on ne résiste pas tant à la démocratie et au capitalisme qu’à l’impudeur et à la débauche, si je puis dire, c’est-à-dire à l’émancipation des femmes et à la libération des mœurs.
Faut-il l’imputer à Freud ? à son projet ? Est-il le démiurge de la modernité ? Vais-je attribuer à la psychanalyse le pouvoir que j’ai soustrait à la politique ? Essayons d’être précis. Quelque chose a eu lieu avec Freud, qui est de l’ordre du consentement et non pas seulement de la confession. L’Église demandait certes que l’on avoue sa sexualité, mais dans l’élément de la culpabilité, sous l’égide du refus de la chair, pour reprendre le titre de Peter Brown. Ce refus est toujours là. C’est encore à l’encyclique Humanae vitae que les sociologues attribuent les principales difficultés de l’Église catholique dans le mouvement de reconquête qu’elle a entamé depuis l’effondrement du communisme réel.
Freud a inauguré autre chose, qui est la reconnaissance et l’acceptation de « la chair », c’est-à-dire des pulsions, et qu’elles ont à se satisfaire, faute de quoi il y a malaise, maladie, névrose, symptôme. Plus précisément, qu’elles trouvent dans le symptôme une satisfaction de substitution tant qu’elles ne sont pas reconnues et acceptées. C’est le grand secret : le symptôme est une satisfaction, déniée, déguisée, à déchiffrer. Le symptôme prospère à l’abri du secret. Quand le secret est levé, quand le symptôme est interprété, il disparaît. À la place de l’individu malade, dit Freud, mettons la société qui, dans l’ensemble souffre de névroses, bien qu’elle comporte aussi des bien-portants. Eh bien, quand cette société dans son ensemble aura connaissance du grand secret, quand elle saura interpréter les symptômes, ceux-ci n’auront plus lieu d’apparaître. Pour preuve que l’idée n’a rien d’utopique, il suffit de voir comme les apparitions de la Vierge se sont faites plus rares depuis que le clergé autorise les médecins à examiner les jeunes filles visionnaires.
L’idée de cette prophylaxie par l’indiscrétion, si je puis dire, était sans doute trop simple, et d’ailleurs, dès les années 1920, la pratique a commencé à montrer que la satisfaction du symptôme pouvait fort bien résister à l’interprétation, lui survivre, d’où déception et remaniements théoriques et pratiques. Il n’en reste pas moins que Freud avait bien vu que, au-delà des patients qu’elle traitait un par un, la psychanalyse finirait par avoir un effet social généralisé. Nous l’avons sous les yeux : la décadence de l’interdit, ou au moins une difficulté nouvelle à accréditer les interdits, l’appel immédiat à l’écoute dans la gestion de toute crise, de tout trouble, l’exigence de transparence qui pèse sur tout pouvoir, et que répercutent vaille que vaille les médias, le droit aux pulsions, à sa jouissance à soi – nous ne sommes pas loin de le voir inscrit comme droit de l’homme. Jefferson avait bien pu faire inscrire dans la Constitution des États-Unis la poursuite du bonheur.
C’est sans doute là que tout a commencé, avec la Révolution américaine suivie de la française, avec le progrès de l’égalité des conditions, pour parler comme Tocqueville, donc avec le projet des Lumières, auquel Freud se réfère. Mais ce projet n’était lui-même qu’une conséquence de l’émergence de la science, une fois franchies les limites où la prudence d’un Descartes entendait en confiner l’extension : pas touche à la religion, ni à la morale et à la politique. C’est d’abord la science qui a changé le monde, en substituant au monde clos l’univers infini, termes de Koyré, à qui Lacan a emprunté les fondements de son épistémologie. La psychanalyse elle-même est impensable avant l’âge de la science. Demander à quelqu’un d’énoncer tout ce qui lui passe par la tête sans ordre ni idée préconçue, au hasard, dans la persuasion que tout ce bric-à-brac a un sens et répond à un ordre caché, voire obéit à des lois ? Mais il fallait pour cela que l’esprit scientifique soit passé dans la conscience commune, la koiné, soit devenu une croyance populaire.
Lacan a même professé qu’en psychanalyse le sujet de l’inconscient est le sujet de la science, qu’il identifiait au cogito cartésien. Beau paradoxe, alors qu’on était plutôt porté à le mettre au principe de l’unité de la conscience.
CITéS. — Il est bien que vous commenciez à parler de Lacan, car jusqu’à présent on n’a guère entendu que le nom de Freud.
JAM. — Sans doute était-ce pour le désocculter ! Il m’est difficile de croire que Lacan soit en passe de se substituer à lui, encore que l’on s’introduise souvent à Freud par Lacan, au moins celui des Séminaires. Et quand bien même on ne le fait pas, Lacan est passé par là. Qu’on le veuille ou non, qu’on le sache ou pas, on est tributaire de ce qu’il a pu en dire, fût-ce pour le réfuter. Il y a l’événement Lacan. Il laissera sur l’événement Freud une trace sans doute indélébile. Il y aussi la « figure » de Lacan, comme vous dites. On en dit du bien, on en dit du mal, mais personne ne lui refuse ce que Stendhal appelle quelque part dans ses Promenades dans Rome « la hardiesse de n’être pas comme tout le monde ». Cela rend bien difficile de le classer dans les catégories politiques du temps. La gauche, la droite, après tout, ne sont avec nous que depuis la Révolution française.
Allons au plus simple. Que retiendrait un lecteur qui feuilletterait les écrits et les dits de Lacan en cherchant comment caractériser le rapport de Lacan à la politique ? Il me semble que le trait qui lui apparaîtrait le plus saillant, c’est la défiance à l’endroit des idéaux, des systèmes et des utopies dont le champ politique est semé. Il ne croit pas aux lois de l’histoire. Il récuse Bossuet comme Toynbee, Comte avec Marx. On ne trouve pas un mot chez lui qui puisse faire penser qu’il entretenait l’idée d’aucune cité radieuse, qu’elle soit placée dans le passé ou projetée dans l’avenir. Pas de nostalgie, pas d’espoir non plus. Quant au présent, à la modernité, il a comme Freud le sentiment très vif de ses impasses. Les lendemains ne chantent que le chant du malaise. Ce que l’on trouve au contraire, et à foison, ce sont des notations sur la politique qui vont de l’ironie au cynisme, ponctuées de sarcasmes et de ricanements divers. Elle est comique, et elle est meurtrière. Ce qu’il retient du cardinal de Retz, c’est que ce sont « les peuples » toujours qui soldent les frais de l’événement politique. Il peint le conquérant qui arrive avec toujours ces mots à la bouche : « Au travail ! » L’aliénation du travail pour lui est un fait, mais un fait de structure, si bien que la lutte des classes encourage seulement les exploités à rivaliser sur l’exploitation, que les exploitants s’évertuent à perpétuer. Il reconnaît cette vérité dans un livre anonyme écrit à l’orée du Consulat, qui prône sans fard l’union sacrée des possédants anciens et nouveaux, nobles et acquéreurs des biens nationaux. On y lit, si mon souvenir est bon, que les gouvernements ont le devoir de se passer le flambeau du pouvoir sans le laisser jamais tomber dans les mains du peuple, qui n’a qu’en faire, sinon le pire usage. Il n’est pas plus indulgent pour la « contre-société » communiste en France – le mot, si je ne me trompe, est d’Annie Kriegel – qui contrefait les maîtres mots de l’ordre bourgeois, qui sont à ses yeux ceux de Vichy : travail, famille, patrie. Cela, écrit en 1970.
Bref, mon politologue conclura que, dans le champ politique, Lacan est contre tout ce qui est pour. Et ce lecteur, pour hâtif que je l’imagine, n’aurait pas tort. Aux yeux de Lacan, la politique procède par identification, elle manipule des signifiants-maîtres, elle cherche par là à capturer le sujet. Celui-ci, il faut le dire, ne demande que ça, étant, comme inconscient, en manque d’identité, vide, évanouissant, comme le cogito précisément, avant que le grand Autre divin ne le stabilise – c’est au moins la lecture de Guéroult. C’est ici le rôle que joue l’Autre, non plus divin mais politique, si l’on veut, ce que Lacan appelle le discours du maître, et où il voit rien de moins que l’envers de la psychanalyse. Car la psychanalyse va contre les identifications du sujet, elle les défait une à une, les fait tomber comme les peaux d’un oignon. De ce fait, elle rend le sujet à sa vacuité primordiale, ce qui, du même coup, dégage le fantasme inconscient qui ordonnait ses choix et sa destinée, et isole ce qui le supporte, de quelque nom qu’on l’appelle : le quantum de libido, l’objet petit a, le condensateur de jouissance. Il en résulterait une possibilité inédite pour le sujet de « traverser » son fantasme, et de prendre un nouveau départ.
Vous sentez bien que je cours la poste. Je vous résume en deux coups de cuillère à pot ce qui demanderait de tout autres développements si nous avions à parler clinique. Mais tel quel, c’est suffisant, je l’espère, pour que je puisse avancer devant vous que, pour Lacan, la psychanalyse est l’envers de la politique.
CITéS. — Pourtant, Lacan ne dit-il pas explicitement que « l’inconscient, c’est la politique » ?
JAM. — C’est précisément ce que je vous permets d’apercevoir. On a pu croire qu’il serait très raisonnable de dire que la politique, c’est l’inconscient, et déraisonnable de soutenir l’inverse. Il n’en est rien, car quel est le definiendum ? C’est de la politique que l’on a une idée, alors qu’à proprement parler on n’en a aucune de l’inconscient, c’est lui le terme à définir, tandis que la politique est bien plutôt le definiens. Dire que l’inconscient, c’est la politique, c’est d’abord le situer dans une dimension transindividuelle, comme l’implique le fait même de l’aborder dans la relation analytique.
L’inconscient freudien n’est pas une réalité substantielle qui serait cachée dans le psychisme individuel, conçu comme un monde clos, solipsiste, qu’il s’agirait de forcer, et on se demande comment. C’est l’inconscient d’un sujet qui est structurellement coordonné au discours de l’Autre. Ce sujet n’a d’autre réalité que d’être supposé aux signifiants de ce discours qui l’identifient et qui le véhiculent. Pour le dire dans les termes des catégories d’Aristote, c’est un upokéimenon, ce n’est pas une ousia. C’est un sujet supposé savoir, ou supposé au savoir. Lacan a d’emblée abordé l’inconscient en ayant recours à un schéma de la communication, comportant émetteur et récepteur, avec toutes les révisions que vous pouvez imaginer, comme celle de dire que le sujet comme émetteur reçoit son message du récepteur inconscient sous une forme inversée. Vous m’excuserez de ne pas entrer dans le détail. Il suffit pour ce qui nous occupe de remarquer que Lacan aborde l’inconscient, en construit le concept, sans recours à aucune intuition, mais bien à partir de la pratique analytique elle-même. Donc, l’inconscient est une relation, ou quelque chose qui se produit dans une relation.
En voulez-vous un exemple ? Celui-ci vient de Freud. C’est le mot d’esprit. Il n’y a pas de mot d’esprit sans un public. Il faut qu’il y ait connivence avec lui, que l’émetteur s’inscrive dans le cadre des connaissances et des significations, qu’il se soumette aux idées reçues, que le message se conforme aux règles du discours en vigueur, et c’est alors seulement que le récepteur, en fonction d’Autre, le validera comme mot d’esprit. C’est dans le champ de cet Autre que le message spirituel est émis, et, à la limite, par cet Autre lui-même, d’où il part vers le sujet qui le retransmet, lui-même surpris de la trouvaille qui lui vient d’on ne sait où. Eh bien, ce processus, que je vous retranscris en termes lacaniens, Freud l’appelle explicitement un « processus social ». C’est pour Lacan le principe commun de toutes les formations de l’inconscient.
Je ne vois pas qu’il soit là autre chose que freudien. Freud inaugure sa Massenpsychologie en soulignant bien que, dans la vie mentale de quelqu’un, quelque autre est toujours déjà impliqué, comme modèle, comme object, comme soutien ou obstacle, de telle sorte que la psychologie individuelle est d’emblée psychologie sociale. Les termes introduits par Lacan, du sujet et de l’Autre, sont là pour articuler avec précision cette transindividualité primordiale. C’est l’orientation la plus constante de Lacan, qui précède même son entrée en analyse. Voyez sa thèse de psychiatrie. Elle est consacrée à la paranoïa, qui est la psychose où la relation sociale, ici la relation à l’Autre comme persécuteur, est de premier plan. De même, quand il s’emploie un peu plus tard à réécrire la métapsychologie freudienne dans son article des Complexes familiaux, c’est à Durkheim qu’il fait appel pour situer « la famille conjugale ». Et c’est enfin chez Lévi-Strauss qu’il trouvera le ressort de son enseignement, je veux dire : la tripartition du symbolique, de l’imaginaire et du réel.
CITéS. — Mais il s’agit là du social, non de la politique.
JAM. — C’est exact. Mais l’Autre a bien des dimensions : sociale, comme dans l’exemple du mot d’esprit ; logique, quand c’est la vérité qu’il valide ; et aussi politique, quand vous réduisez sa fonction à celle du signifiant-maître qui capture le sujet, et l’attelle à un travail dont la jouissance lui est dérobée. C’est la structure dite “ du discours du maître ”, et c’est aussi celle de l’inconscient. Allons jusque-là, qui sera, je l’espère, parlant pour vous : si l’homme est un animal politique, c’est parce qu’il est un être parlant et parlé – un « parlêtre » –, disait Lacan, sujet de l’inconscient, ce qui le voue à recevoir de l’Autre les signifiants qui le maîtrisent, le représentent, et le dénaturent, éteignant en lui la jouissance de l’animal que l’on doit supposer, mais dont on ne sait rien, sinon ce qu’on peut entrevoir chez l’animal domestique. Il s’en produit un supplément, ce « plus-de-jouir » qui fait écho à la plus-value, et dont toute la question est de savoir où elle passe, dans quel lieu, dans quelle dimension, et qui se l’approprie.
« L’inconscient, c’est la politique » ; en proférant cette formule, Lacan n’a rien fait d’autre que d’annoncer ce discours du maître dont il a construit le schéma dans la foulée de Mai 68, sans doute pour indiquer à ses auditeurs, qui se multipliaient alors, déconfits qu’ils étaient de la participation aux événements, que l’issue qu’ils cherchaient ils la trouveraient plutôt du côté de la psychanalyse, et par le biais d’une désidéalisation de la politique. Il est significatif qu’on ait fait de lui par la suite un des hérauts de la pensée-68, alors qu’il n’a eu de cesse de détourner de l’impasse une génération qu’il voyait se perdre, mais il est vrai qu’il a pu se faire écouter d’elle, parce qu’il aimait l’énergie de la révolte, qu’il ne voulait pas la décourager, l’éteindre, mais la réorienter, la rendre utile. À quoi ? Au moins à la psychanalyse ! Disons, au combat des Lumières. D’autres, éminents, de la génération de Lacan couraient après les étudiants ou les couvraient de sarcasmes. Quand vous lisez le Séminaire de L’envers de la psychanalyse, qui date de 1969-1970, vous voyez avec quel art il savait leur dire leurs quatre vérités, mais sans aigreur, avec sympathie, en leur expliquant le tourniquet où ils étaient pris, en les invitant à la lucidité. Vous me demandiez tout à l’heure comment la psychanalyse pouvait intervenir dans le champ politique. Vous en avez là un exemple qui est sans doute unique. Cela ne supposait pas du tout pour Lacan de sortir du champ de la psychanalyse, mais au contraire d’inviter à venir y voir.
Sinon, de quoi s’agit-il ? Parlons clair : de mettre la psychanalyse au service de la politique. Faut-il y consentir ? Dans ce que je vous ai déjà dit, il y a la réponse, ou plusieurs, qui ne sont pas forcément compatibles entre elles, conformément à la logique du chaudron qui est celle de l’inconscient. Première réponse : non, car c’est contradictoire avec ce qui est son opération propre, qui est de suspendre les certitudes du sujet et de le séparer de ses identifications.
Seconde : elle est d’ores et déjà au service de la politique, pour autant qu’elle la désidéalise. La psychanalyse, et plus largement le monde psy, qui est à la fois son surgeon et son OGM, concourent sans aucun doute à cette privatisation de l’expérience qui est à la fois l’effet, la condition et la plaie de la démocratie représentative. Y’a besoin de la psychanalyse pour « détourner les citoyens de la politique en leur intimant de mener un destin essentiellement privé », pour citer votre introduction ? La politique s’en charge très bien toute seule, et je ne vois pas pourquoi la psychanalyse prendrait le péché sur elle. En revanche, la désidéalisation a tendance à créer aux gouvernants quelques petites difficultés qui ne sont pas pour déplaire aux gouvernés. Le mystère est nécessaire à la royauté, disait le fondateur de The Economist au temps de la reine Victoria. Le mystère est dissipé, et l’auguste magazine s’est déclaré, voilà quelques années, républicain. La confiance n’étant plus là que sous bénéfice d’inventaire, l’électeur devient consumériste, tandis que la politique « se privatise ”. Les Lumières n’annonçaient pas autre chose, c’est la liberté des Modernes.
Troisièmement : oui, la psychanalyse est au service de la politique, et comment ! Les hommes politiques, et tout ce qui les entoure au titre de spin doctors, n’ont attendu la permission de personne pour tirer quelques leçons utiles de la psychanalyse. Déjà en 1936, se trouvant à Marienbad pour le Congrès international de psychanalyse où il présenta une communication princeps sur le « stade du miroir », Lacan se rendit à Munich aux Jeux olympiques, et fut mis en présence de Goebbels. « En lui serrant la main, raconta-t-il, j’ai senti qu’il avait été analysé. » C’était l’ancêtre des spin doctors. Avant que le spin ne devienne une profession honorée, on appelait ça en bon français l’intox. On pourrait parler aussi de Tchakotine et du Viol des foules. Tout cela est contemporain de la découverte freudienne. Freud avait d’ailleurs anticipé dans sa Massenpsychologie quelque chose des grands mouvements de masse totalitaires, à savoir des sujets épars sont susceptibles de tomber sous le coup d’une identification collective pour peu qu’un objet soit mis en position de dénominateur commun idéal. L’analyse a mis en évidence le caractère élémentaire des modes de capture du sujet, de son imagination, de son désir, et, mieux encore, la simplicité confondante de leurs ressorts, signifiant-maître et plus-de-jouir.
La publicité, devenue une industrie essentielle à la consommation, en a tiré profit. La politique dans les démocraties représentatives ne peut plus se tourner vers ceux que vous appelez des citoyens, sans en passer par elle. Ce n’est pas à vous que j’apprendrai que le marketing politique est devenu un art, voire une industrie, qui produit à tire-larigot sigles, slogans, emblèmes, catch-phrases, sound-bites, photos-opportunities, en fonction des données recueillies à l’aide d’enquêtes sur l’opinion, des sondages pointus aux groupes de discussion thématique. On crée les mots qu’il faut, comme par exemple ce signifiant récent qui a beaucoup servi ces temps derniers, « armes de destruction massive » : il a l’avantage de confondre deux types d’armes, les armes nucléaires et les armes chimiques et bactériologiques, dont la puissance létale est fort distincte. Ce marketing n’est pas un maquillage. C’est lui qui transforme les options politiques en force matérielle effective, il est lui-même la plus puissante des armes de désinformation massive et, au-delà, il conditionne désormais le contenu politique lui-même.
Or il est frappant que, loin de cacher ces docteurs de spin, on les exhibe, car le public sait qu’ils existent, veut les connaître, veut visiter les coulisses. Donc, non seulement on met en scène le décor, mais on fait spectacle de l’envers du décor, au moins un envers du décor. On ne peut qu’en conclure que non seulement les praticiens de la politique sont les premiers à savoir que la politique est désormais désidéalisée et à faire avec, mais encore que les citoyens veulent qu’il en soit ainsi. La désidéalisation de la politique n’est pas un malheur de la démocratie, mais son destin, sa logique et, si je puis dire, son désir. On doit constater que la décadence de l’absolu dans le champ politique, qui est heureuse pour autant qu’elle est à l’opposé du fanatisme, n’ouvre pas seulement la voie à la discussion rationnelle de leurs intérêts par des citoyens dépassionnés, mais aussi au règne de l’opinion, et au règne sur l’opinion, si bien que le débat public se déroule désormais dans l’élément de l’incroyance et de la tromperie, de la manipulation avouée et consentie. On filme et on diffuse les séances de brain-storming de M. Séguéla. L’homme indispensable de l’équipe de M. Tony Blair, que l’on dit passionné de spin, tout le monde sait, du moins au Royaume-Uni, que c’est son directeur de la communication et de la stratégie, M. Allistair Campbell, et s’il devait partir à la suite du suicide de M. Kelly, M. Blair pourra-t-il survivre ? M. Bush a lui aussi son jumeau, M. Karl Rove, plus discret. Etc. Bref, c’est la règle du jeu. Ce sont les conditions objectives de l’opération politique dans les démocraties développées.
Le déplorer ? Cela aussi fait partie du jeu. D’ailleurs, qui dit encore que c’est abject ? Quelques imprécateurs peut-être, réduits à l’impuissance, et quand l’un d’eux a du talent, on se félicite du piment qu’il apporte au débat public. Je ne vois que cela s’arrête. Cela est pris dans le mouvement même de la modernité, qui met en évidence le caractère artificiel, construit, de toute chose en ce monde : le lien social, les croyances, les significations, les paysages, comme le montrait Simon Schama. La psychanalyse y participe. Depuis les Lumières, il n’y a pas eu de discours plus puissant à faire vaciller les semblants. C’est déjà ce que faisait Socrate quand il déambulait dans Athènes, mais c’était pour vous introduire à des symboles supposés, eux, tenir le coup. L’ironie de Lacan, c’est l’ironie de Socrate, ou même celle de Marx, mais sans les Idées ni le communisme.
CITéS. — Belle formule qui semble ouvrir des horizons de scepticisme pratique... Le fait de se dire psychanalyste implique-t-il nécessairement un choix politique ?
JAM. — Mais oui. Qui pratique la psychanalyse doit logiquement vouloir les conditions matérielles de cette pratique. La première, c’est l’existence d’une société civile au sens propre, comme distincte de l’État, celle qu’un Adam Ferguson voyait émerger sous ses yeux, non sans perplexité d’ailleurs. La psychanalyse n’existe pas là s’il n’est pas permis d’ironiser, de mettre en question les idéaux de la cité, sans avoir à boire la ciguë. Elle est donc incompatible avec tout ordre de type totalitaire, qui rassemble dans les mêmes mains le politique, le social, l’économique, voire le religieux. Elle a partie liée avec la liberté d’expression et avec le pluralisme. Elle était interdite en Union soviétique, une théocratie ne saurait l’autoriser, elle ne se développe pas pour l’heure en terre d’Islam, où reste prévalent l’idéal de l’Umma, d’une communauté des croyants, et elle piétine en Asie. Bref, tant que la division du travail, la démocratie et l’individualisme n’ont pas exercé leurs ravages, il n’y a pas place pour la psychanalyse.
Cela n’a pas empêché qu’il n’y ait des psychanalystes communistes, mais c’est qu’ils imaginaient ou bien que le communisme guérirait les névroses par la libération sexuelle qu’il impliquait, idée démentie par les faits, ou bien qu’il était compatible avec l’existence d’une société civile, expérience qui n’a pas été faite. Est-ce à dire pour autant que le libéralisme est la condition politique de la psychanalyse ? Dans le feu de sa polémique contre la psychanalyse américaine, qu’il voyait serve des idéaux véhiculés par la société de consommation, the affluent society comme l’appelait Galbraith, Lacan pouvait écrire, en manière de provocation certainement, qu’il trouvait justifiée la prévention que la psychanalyse rencontrait à l’Est. Ce que l’on doit constater en tous les cas, c’est qu’aux États-Unis, si la psychanalyse d’orientation lacanienne intéresse les intellectuels, sa pratique effective ne fait qu’y vivoter, et d’une façon générale il est à craindre que la psychanalyse ne s’y étiole, coincée entre les sociétés d’assurance qui remboursent des traitements à durée limitée et les psychotropes dont l’usage qui se répand à tout-va. Il semble en somme qu’il y ait une voie française vers la psychanalyse, qui se répand dans le monde latin, mais difficilement ailleurs jusqu’à présent.
CITéS. — Vous considérerez que Lacan était anti-américain ?
JAM. — Au sens que l’on donne aujourd’hui à ce terme, il ne l’était ni plus ni moins que la moyenne de ses compatriotes, et que Freud lui-même. Il considérait que la psychanalyse s’était dénaturée en traversant l’Atlantique, que les immigrés qui la répandaient avaient laissé derrière eux l’Europe comme un mauvais souvenir, et qu’ils n’avaient eu de cesse de se conformer aux valeurs de ce que l’on appelait jadis l’American way of life. En faisant vibrer cette corde, que l’on peut dire politique, Lacan savait certainement qu’il se faisait écouter en France, à gauche comme à droite. On vient de voir cristalliser au niveau politique le découplage, qui vient de loin, des sensibilités et des mœurs entre l’Amérique et la France, voire l’Europe. Cela n’empêche pas pour autant l’américanisation de progresser.
CITéS. — À la fin des années 1960, la psychanalyse était apparue porteuse d’un idéal révolutionnaire. Pensez-vous qu’il soit possible de dissocier la psychanalyse de l’usage politique qui en est fait ? L’intervention politique de la psychanalyse est-elle impliquée dans sa doctrine ? La psychanalyse s’inscrit-elle comme une idéologie réactionnaire ?
JAM. — Je vous réponds très vite. La psychanalyse, révolutionnaire ou réactionnaire ? C’est un Janus. Politiquement, c’est le miroir aux alouettes. Ou en fait-on aujourd’hui un usage politique explicite ? Dans les débats de société, et on lui fait dire le pour et le contre. Qu’est-ce qui est impliqué par sa doctrine ? Qu’un psychanalyste est là pour faire des psychanalyses, accessoirement pour faire avancer la psychanalyse, et pour la répandre dans le monde, et s’il intervient dans le débat public à cette fin, très bien. Maintenant, détaillons.
Révolutionnaire, la psychanalyse ne l’est certainement pas. À l’époque où l’on parlait encore de révolution, vers 1968, Lacan évoquait la révolution des orbes célestes. Une révolution est faite pour revenir au point de départ. La psychanalyse est plus portée à mettre en valeur ce que vous pourriez appeler des invariants anthropologiques qu’à placer ses espoirs dans des changements d’ordre politique. Elle croit opérer à un niveau bien plus fondamental du sujet, celui de l’inconscient, et qui ne connaît pas le temps ou, plutôt, où les points de l’espace-temps sont dans une relation topologique et non pas métrique : le plus lointain se révèle soudain le plus proche. Un psychanalyste est donc volontiers du parti nil novi, qui professe que plus ça change et plus c’est la même chose, sauf que ce ne peut être que pire parce qu’on a cru que ce serait mieux.
La psychanalyse n’est pas révolutionnaire, mais elle est subversive, ce qui n’est pas pareil, et pour les raisons que j’ai esquissées, à savoir qu’elle va contre les identifications, les idéaux, les signifiants-maîtres. D’ailleurs, tout le monde le sait. Quand vous voyez partir un de vos proches en analyse, vous craignez qu’il cesse d’honorer son père, sa mère, son conjoint et le bon Dieu. On a voulu la faire adaptative plutôt que subversive, mais en vain. C’est plutôt quand le sujet est subverti, qu’il est destitué de sa maîtrise imaginaire, qu’il sort de la cage de son narcissisme, qu’il a une chance de faire face à toutes les éventualités.
Maintenant, attention, plus ça change et plus c’est la même chose, sans doute, mais ça change. Que cela reste la même chose veut dire que ce que vous gagnez d’un côté, vous le perdez de l’autre, et que cela ne se résorbe pas. Donc, si elle est subversive, la psychanalyse n’est pas pour autant progressiste, mais pas non plus réactionnaire. Est-elle alors désespérée ? Disons qu’elle vous opère de l’espoir. C’est l’ablation du Principe Espérance, pour reprendre le titre à mourir de rire d’Ernst Bloch. D’où résulte un allégement certain.
De ce fait, non seulement les psychanalystes ne sont pas des militants, sauf parfois, et non pas forcément pour leur bonheur, de la psychanalyse, mais ils sont plutôt portés à défriser les militants. Il en est résulté qu’ils sont dépassés par les conséquences de leur opération. Celle-ci a fait vaciller tous les semblants, et en particulier les normes qui tempéraient la relation sexuelle en l’insérant dans la famille et dans l’ordre de la procréation. Et les psychanalystes auraient voulu que ces semblants tiennent le coup jusqu’à la fin des temps. Eh bien, pas du tout. Le droit naturel, qui se perpétuait sous des formes diverses depuis belle lurette, en a pris un coup. Aux dégâts sensationnels que la psychanalyse a pu faire dans la tradition sont venus se conjoindre, comme par miracle, les possibilités inédites offertes par le progrès de la biologie, la procréation assistée, le clonage, le déchiffrage du génome humain, la perspective que l’homme devienne lui-même un organisme génétiquement modifié.
Alors, le Nom-du-Père n’est plus ce qu’il était. Cela fait longtemps qu’il battait de l’aile, Balzac aurait dit depuis le régicide français, depuis la disparition de la société d’ordre, et le méli-mélo mis dans les affaires du monde par le capitalisme, comme prévu par le Manifeste communiste. Lacan notait déjà en 1938, comme un fait acquis, le déclin social de l’imago paternelle, puis, dans les années 1950, que le complexe d’Œdipe ne pourrait indéfiniment tenir l’affiche dans nos sociétés. Nous y sommes. La décision de la Cour suprême dont je parlais en commençant ouvre la voie au mariage gay et lesbien. La droite religieuse demande le vote d’un amendement à la Constitution définissant le mariage comme un lien hétérosexuel à finalité reproductive. L’Église mobilise. La guerre de civilisation, mais intestine celle-là, sera passionnante à suivre.
La psychanalyse est subversive tandis que les psychanalystes sont spontanément conservateurs. À bon droit, car ce bouleversement symbolique se paiera. Mais, tout de même, quel aveuglement ce serait de ne pas y reconnaître la conséquence de leur action !
CITéS. — Mais qu’en est-il alors du primat accordé au phallus ?
JAM. — Qui accorde ce primat ?
CITéS. — Mais la psychanalyse.
JAM. — Si, dans le champ qui est le vôtre, vous procédiez à un recensement des symboles du pouvoir, vous n’auriez pas de doute sur le primat immémorial du phallus et sur la primauté politique virile. Cette configuration est entrée en contradiction avec l’esprit de la modernité, les droits de l’homme, si je puis dire, le développement des forces productives, etc., et il y a à peine cinquante ans que l’on a en France renoncé au monopole électoral du phallus, moitié moins de temps que l’avortement est légalisé. C’était hier. La nouvelle est-elle déjà parvenue à un inconscient qui tourne en rond dans le même sillon depuis toujours et qui, de plus, ne connaît pas le temps ? La psychanalyse n’accorde aucun primat au phallus, elle le reconnaît, parce que c’est ce que lui fournit son expérience. C’est sur le corps du mâle qu’est prélevée la forme symbolisant par excellence la turgescence de la jouissance, forme glorieuse qui sublime une réalité qui l’est moins, pour être à éclipses. C’est sans doute à son caractère à la fois saillant, visible et évanouissant, transformiste, entre présence et absence, qui vaut à l’organe érigé du mâle d’être passé à l’état de signifiant et de signification.
Le reconnaître, c’est du même coup reconnaître que la « signification phallique », comme disait Freud, s’en va promener bien loin de son point de départ. Cette signification et l’organe mâle, cela fait deux. Rien de plus phallicisé que le corps féminin, et spécialement quand son défaut est mis en évidence. C’est autour de ce manque, et en particulier quand il est repéré sur le corps de la mère, que Freud fait tourner sa clinique. Il montre que la rencontre avec les modalités de ce manque a une fonction décisive quant au choix de la névrose et de l’orientation sexuelle.
Maintenant, demandons-nous quelle a été de fait la portée politique des découvertes de la psychanalyse à ce propos. Ont-elles joué dans le sens de justifier le privilège politique viril par une sorte de nouveau droit naturel ? C’est le contraire. La psychanalyse a mis en lumière le montage signifiant du primat du phallus. Le phallus est un semblant ; le réel en jeu, c’est la jouissance ; la norme sexuelle est un artifice ; le désir n’a pas d’objet naturel : comme tel, il est pervers. Au terme, Lacan a pu dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel, que le mode de jouir n’est pas programmé de nature au niveau de l’espèce humaine, mais qu’il s’établit différemment pour chacun des deux sexes, et, à un autre niveau, pour chacun, un par un. Pourquoi, sinon, le féminisme français des années 1970 se serait-il regroupé sous l’auvent de Lacan, et pour étudier ses textes ?
Sans doute les psychanalystes, Freud lui-même, ont-ils été en retard sur la psychanalyse, sans doute se sont-ils montrés dépassés par les conséquences de leur acte, sans doute le sont-ils encore. Ils ont ouvert la boîte de Pandore et, comme Pandore, ils voudraient la refermer, mais c’est en vain. Ne leur demandez pas de partager les espoirs des militants. Il n’en demeure pas moins que le montage « Nom-du-Père et signification phallique » qui tempérait désir et jouissance est désormais soumis à rude épreuve à tous les niveaux de la civilisation, et qu’il fait la preuve de son insuffisance. Pour parler comme Lacan, sa décadence s’accompagne de la montée au zénith social du plus-de-jouir. Il me semble que nous pouvons nous accorder à dire que la jouissance, la poursuite de la jouissance, est désormais une idée neuve en politique.
CITéS. — Votre dernière formule ne me rapelle pas seulement Saint-Just ; elle me fait penser à ce que dit Jacques Lacan dans son Séminaire VII, L’éthique de la psychanalyse, je cite : « L’exigence du bonheur sur le plan politique a des conséquences. » Récuse-t-il ici la théorie marxiste ? l’utilitarisme ?
JAM. — Dans la formule de Saint-Just : « Le bonheur est une idée neuve en Europe », le bonheur, se substitue au salut. C’est le combat des Lumières : faire descendre le bonheur des cieux sur la terre. Comme le dit Prévert, « Notre Père qui êtes aux cieux / Restez-y. » D’où, en effet, l’utilitarisme, le règne de l’utile. Mais pourquoi Lacan s’y intéresse-t-il à propos des pulsions ? Qu’est-ce que l’utilitarisme ? C’est le savoir que les signifiants ne sont que des semblants, et qu’il s’agit de les disposer, de les articuler dans des dispositifs juridiques, politiques, sociaux, économiques, de façon à maximiser le plaisir et de minimiser la peine. Le plaisir et la peine ne sont pas des semblants, c’est du réel, et il s’agit d’opérer sur ça en cherchant le meilleur montage signifiant. L’utilitarisme est un artificialisme détraditionnalisteur, si je puis dire, un « constructivisme » au sens de Hayek, comme l’est le marxisme. Seulement, la question du bonheur, posée jadis au niveau collectif, est devenue aujourd’hui celle de la jouissance, conformément à la logique individualiste de la modernité.
CITéS. — Est-ce que les deux dernières décennies, qui ont changé tant de données que l’on croyait définitives, ont transformé sensiblement les rapports de la psychanalyse et de la politique, si tant est qu’ils fussent aisément déterminés et déterminables du temps de Lacan ?
JAM. — Qu’est-ce que le temps de Lacan ? Disons que c’est le XXe siècle que Hobchawn fait commencer en 1917 avec la révolution russe, et qui s’achève l’année du bicentenaire de la Révolution française avec la chute du Mur. C’est l’âge où idéaux et idéologies étaient au zénith social. Mais les plus lucides pouvaient déjà annoncer que l’enjeu véritable de cette querelle bruyante, mais aussi immobilisée par l’équilibre de la terreur, c’était en fait la production et la consommation de masse. Ce n’est pas autre chose qu’un Kojève, que Lacan tenait pour son maître, appelait la fin de l’histoire, et qui le faisait se vouer à l’édification du Marché commun tout en se disant stalinien. La dispute était utilitariste, si je puis dire, et elle s’est d’ailleurs réglée sans guerre chaude entre les deux principaux protagonistes. La psychanalyse portait plutôt à prendre quelque distance et à désidéaliser ce qui lui valu d’être taxée, au beau temps du jdanovisme français, d’idéologie réactionnaire. Elle anticipait sur ce qui maintenant crève les yeux, que la jouissance est devenue un facteur de la politique.
CITéS. — Cela crève les yeux ?
JAM. — Quels sont les deux livres de philosophie politique que l’on retient de la dernière période ? Celui de Fukuyama qui glose la thèse kojévienne sur la fin de l’histoire, et celui de Huntingdon sur le choc des civilisations, qui ne parle pas d’autre chose. Ce qui distingue les civilisations, voire ce qui les oppose, c’est essentiellement le mode de jouir, et en particulier la norme du rapport entre les sexes. Elle est, chez nous, dénoncée dans son semblant, alors qu’ailleurs, en Islam notamment, elle est encensée comme naturelle ou divinement prescrite. Le communisme réel a été emporté en Europe par son échec à développer les forces productives, mais surtout par le désir d’accéder à la consommation de masse. Il n’y a plus que la religion pour tenter de ranimer le désir d’autre chose. Encore lui faut-il se plier au cadre utilitariste du débat. Que veut dire la vogue du born-again aux États-Unis ? Jésus m’a sauvé, je me porte beaucoup mieux depuis que je crois. Jesus is good for you ! La religion peut-elle se marier avec l’utilitarisme et le constructivisme de la jouissance ? Pour le christianisme, c’est très avancé, en dépit de la belle résistance qu’oppose le Vatican. Pour le bouddhisme, cela ne fait pas difficulté. Voyons ce qu’il en sera pour l’Islam.
Alors, si vous m’accordez que la jouissance est devenu un facteur de la politique, la psychanalyse va-t-elle, doit-elle conserver la même distance volontiers sarcastique à l’endroit de la politique qu’à l’âge des idéologies ? Je crois qu’elle ne le pourra pas. Le privé devient public. C’est là un très vaste mouvement, un destin de la modernité, et la psychanalyse y est entraînée, pour le meilleur et pour le pire.
CITéS. — À ma connaissance, Lacan n’a pas écrit un ouvrage de politique, alors qu’il a écrit un ouvrage d’éthique auquel il tenait, à juste titre, beaucoup, le séminaire de L’éthique de la psychanalyse. Ce livre ne contient explicitement que peu de propos sur la politique. Les considérations portant sur ce terrain, en dépit des troubles de cette période, sont souvent liminaires et assez fuyantes. Ce relatif silence, au moins direct, sur la politique ne tient-il pas au fait qu’aucune politique du désir ne vient faire pendant à l’éthique du désir qu’il préconise ? S’il est possible de mener un destin individuel « sans céder sur son désir », selon la maxime célèbre, et à condition qu’on n’en comprenne pas la formule dans les limites trop étroites de la seule déontologie du psychanalyste, on ne voit pas trop ce que signifierait cette règle éthique, étendue à une collectivité, sous quelque entité qu’elle se présente : volonté générale, moi collectif, corps politique, république, Commonwealth.
JAM. — Ah, je ne suis pas d’accord là-dessus. On peut tout à fait parler d’une collectivité en termes de désir. Vous voyez un Luther mettre au point un désir inédit, ce désir se communiquer de proche en proche, dans une conjoncture historique donnée, bien entendu, donner naissance à une communauté des croyants, et devenir évidemment un facteur de la politique. Lénine n’a pas fait autre chose, et il a transmis à une élite un désir très décidé, qui a fini par dépérir et se résorber. Dans toute la question des nationalités au XIXe siècle, la question du désir est très présente. Au XXe, parlons des Catalans, des Basques, du rôle que joue l’investissement libidinal de la langue maternelle, et le montage signifiant qui la fait passer de l’oral à l’écrit, voire qui la réinvente. Il y a encore le désir farouche des Israéliens. Quand on s’inquiète de l’effet sur leur « moral » des attentats-suicides, de quoi parle-t-on, sinon de leur désir ? C’est toujours cela qu’il s’agit d’atteindre, en dernière instance, chez l’ennemi. Il n’est pas vaincu, dit-on, tant qu’il ne l’a pas admis. Disant cela, on vise dans le sujet quelque chose d’intraitable, qui est sourd aux bonnes raisons et à tout prêchi-prêcha, qui est de l’ordre du désir. Lacan dit quelque part son admiration pour le non du 18 Juin comme pour l’intrépidité du peuple anglais, reposant sur un rapport véridique au réel, qui fait contraste avec les fantasmagories et le radotage sénile dont Vichy berçait les Français. Et quand on essaie de construire une nouvelle communauté politique par un montage signifiant complexe, mais sans solliciter le désir, eh bien on s’en aperçoit ! Je pense à l’Union européenne.
Je crois donc qu’il y a une politique du désir, ne serait-ce que parce que la politique joue des identifications, et qu’il n’y a pas d’identification qu’un désir ne supporte. C’est en ce sens que la psychanalyse, elle, n’est pas une politique, mais une éthique, qui s’exerce en sens contraire. Et c’est ce qui justifie les énoncés tranchants, provocants, antipolitiques, que vous trouvez à ce propos dans le séminaire que vous citez. Lacan fait de l’homme de gauche un fool, de l’homme de droite un knave. D’un côté, le bouffon qui profère des vérités sans conséquences, l’imbécile ; de l’autre, la canaille qui s’accommode de l’ordre du monde. Avec ce curieux entrecroisement qui fait qu’en masse les hommes de gauche se conduisent en knaves – je suppose que cela désigne les staliniens – et les hommes de droite en fools – cela, dit au temps de la guerre d’Algérie. C’est sommaire, sans doute, mais sans quartier. On se dit que voilà un psychanalyste qui ne cède pas sur son désir !
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