2003
Cités
Le Prince pornocrate
Robert Damien
Professeur de philosophie à l’Université de Franche-Comté. Il dirige actuellement le Laboratoire de recherches philosophiques sur les logiques de l’agir et le groupe de recherche Conflits et confiance du CNRS. Outre de nombreux articles, il est l’auteur de Bibliothèque et État (Paris, PUF, 1995), de François Dagognet, une philosophie à l’œuvre (Synthélabo, 1997), de L’Action collective (en collab. Avec André Tosel, Paris, Les Belles Lettres, 1998) et de Faut-il brûler Régis Debray ? (en collab. avec F. Dagognet et R. Dumas, Seyssel, Champ Vallon, 1999).
Dans la galerie des monstres que l’histoire tératologique de la politique développera, une dimension constamment rémane : la sursexualisation du Prince, la déification de et par la puissance virile. Le membre dressé du Prince devient la métaphore euphorique de l’érection d’un pouvoir, son porte-bonheur. Symbole de sa toute-puissance, lieu privilégié de son affirmation, le sexe princier fait de son porteur l’incarnation de l’homme véritablement homme, le vrai vir qui lui seul « en a ».
UN IDÉAL TYPE DE L’AUTORITÉ
Étendard de son autorité, son sexe est le créateur d’un infini actuel. Le pornocrate princier déambule en tous lieux, pénètre en toutes positions. Il abonde dans l’immédiat d’un jet continu, d’une opulente séminalité pour déposer partout et toujours, inscrire, écrire traces et marques, griffes et graphes de sa rectrice fécondation. Seul proprement homme car seul homme élevé, debout comme le montre monumentalement la spectaculaire et perpétuelle verticalité de ce membre ferme et directeur : droit.
La pornographie du Prince – son obsession sexiste – n’appartient pas au registre marginalisé de l’anecdote. Elle n’est pas la déviation excentrique de l’absolutisme des convoitises mais l’exercice sexuel est constitutif d’une autorité, le manifeste démonstratif de son absoluité, que l’on présentera toujours au Prince absolu comme le miroir honteux de ce qui le menace pour qu’il en intériorise l’effroi et par là se modèle et se modère. L’inflation sexuelle croit trouver dans sa jouissance le fondement naturel d’un créationnisme païen qui, se reproduisant infiniment, se déclare acteur et auteur unique des choses et du monde. Le Prince, détenteur exclusif, s’en affirme proprement le père et la mère, le fils et la fille, l’équivalent putatif d’un Dieu dont le Prince sursexué est l’incarnation, l’évidence revivifiée d’une normative sur/érection.
Le Prince pornocrate condense sur son sexe toute l’énergie vitalisante du conquérant, la fécondité du progénitif, l’opulence d’un pourvoyeur peu économe : tout est dans cette exclusivité vigoureuse. Ses parties sont le tout : le Prince pornocrate est un sexocrate de l’autorité.
On sait toute l’ambiguïté rétractile de l’autorité. Le Prince pornocrate veut réduire cette oblique et productive amphibologie : identifier ici et maintenant, le pouvoir effectif et la puissance réservée, le savoir réparateur et le pouvoir impératif. Maximaliser la puissance du sexe, c’est l’assimiler à une capacité immédiatement concrétive sans médiatisation relative ni transcendance référentielle d’un modèle. Le pur présent d’une éternité virile confère à l’empire du sens la fonction constitutive d’une pornocratie : le fou du sexe se déclare concepteur aux deux sens du mot.
Du tyran boiteux de la Grèce antique au bon plaisir de Louis XIV, de l’absolutisme sadien au virilisme fasciste et au culte stalinien du Père des peuples, nous pourrions multiplier les exemples de cette politique viriliste. Le discours quotidien sur l’autorité en a d’ailleurs retenu l’essentiel : être un chef, c’est « en avoir ». Des harcèlements obsédés du petit chef aux expectases séniles de Papandhréou, des frénésies kennedyliennes aux frasques clintoniennes, la modernité réactualise la dimension sexuelle du pouvoir abusif. Plus que le goût pervers des déviations, l’exercice du pouvoir rappelle qu’il est un puissant aphrodisiaque : la pornocratie
[1] est le spectre qui hante son abus.
Dépourvu de contrôle et surveillance, le pouvoir se sexualise pour se prouver et se faire éprouver. Augmentation, redressement, élévation, hauteur, accroissement sont constitutifs de l’autorité. L’espace de son exercice inscrit sa représentation dans une géographie dynamique de son énergie. Les métaphores sexuelles sont les vecteurs psychomoteurs de ces expansions érectives, de ces ascensions dressées. Ces mécanismes de transport trouvent le moteur de leur apothéose dans l’énergie sexuelle de l’érection. Un coït sans interruption, l’activisme éractile attestent la toute-puissance du dominateur. Auteur et acteur, il soumet les passifs sans vigueur à son désir sans borne ni interdit, sa volupté fait toutes ses volontés sans même donner d’ordre. Un homme ne l’est qu’en érection et l’homme le plus homme l’est de l’être partout et tout le temps. Tel est l’auguste obscène des érotikhoi. L’autocrate est pornocrate, sa direction est érection. Sa sexualité inassouvie atteste son pouvoir absolu, il est le seul à dominer par l’autorité de ces pénétrations conceptives.
À l’inverse, la défaillance du commandement implique toujours le soupçon d’une féminité fourbe, l’insultante passivité d’une débandade, la hantise du fiasco. Le spasme frénétique de la jouissance dans les effrois de l’halètement, tel est le secret du
fascinus princier
[2].
Cette fiction du pornocrate princier fonctionne comme un idéal type dans l’histoire des conseils philosophiques au politique. Elle est le miroir grimaçant qui permet de séparer la maîtrise légitime du chef et la domination perverse du tyran. Elle nous éclaire sur les Nérons modernes que connut le tragique XXe siècle mais plus encore nous donne un instrument de mesure pour discerner les perversions qui menacent tout pouvoir sans contrôle.
Sans conteste, cette figure trouve son apothéose grimaçante avec les Césars romains. Suétone sera l’analyste vigoureux de cette « passion » sexopolitique. Nous le suivrons donc. Que nous dit-il ?
LE MIROIR DU MONSTRE PORNOCRATE
Le pouvoir sans loi trouve sa jubilante probation dans un plaisir sans loi. La peur et la solitude dominent le tyran. Sans lien historique de fondation ni rapport dialogique d’accroissement social, le tyran ne peut que s’enfermer pour jouir de soi. Dans cet isolat inaugural, une perfection s’accomplit. Le plaisir de la tyrannie, toujours extérieurement menacée et fragile, peut alors, ici et maintenant, s’éprouver comme tyrannie du plaisir, maîtrise de ce néant premier à quoi donner forme, sur quoi tout reconstruire.
Elle s’invente alors infiniment dans cet espace clos. Une logique compositionnelle multiplie les positions possibles jusqu’à les épuiser. Cette topo-logique de la jouissance est une politique de l’autoperpétuation jusqu’à la destruction autistique de soi. Ne s’exerçant que sur des objets, sans réciprocité réelle, elle se retourne sur soi pour bientôt sombrer dans l’onanisme politique d’une répétition plus lasse que lascive : le Prince pornocrate ne jouit bientôt que de soi. Dégageons avec Suétone les lois du virilisme politique. Absolu, le Prince pornocrate se revendique totalement séparé parce que tout est lui et à lui seul. La logique de cet a priori s’inscrit dans une angoisse de conformation à son propre concept. La confirmation du tyran s’effectue par stades où il découvre les nécessités fonctionnelles de ses exercices.
Trois particulièrement s’imposent :
I – La boulimie gloutonne
L’absolutisation se développe dans une « grande bouffe » continuelle. Par une ingestion indifférenciée, le Prince pornocrate s’incorpore la totalité du monde tel l’enfant qui porte tout à la bouche car tout est lui sans aucune saisie de l’extériorité et partant sans limites ni interdits. Manger et boire sans fin, vomir et excréter sans frein, c’est assimiler tout corps étranger, soumettre l’indépendance préexistante à une loi d’intimation.
Tibère : « Sa passion excessive pour le vin le faisait appeler Bibérius... Une fois Empereur, alors qu’il réformait les m
œurs publiques, il passa deux jours et deux nuits à faire bombance », puis distribua les provinces à ses compagnons de table
[3].
Caligula : « Il inventa des mets et des repas d’un prix fabuleux... absorbant des perles d’une valeur extraordinaire dissoutes dans du vinaigre faisant servir à ses invités des pains et aliments en or. »
Claude : « Toujours disposé à manger et à boire quels que fussent l’heure et le lieu... Il ne sortit jamais de la salle à manger sans être bourré de victuailles et gorgé de vin de sorte que... on devait lui introduire une plume dans le gosier pour dégager son estomac. »
Vitellus : « Ses vices principaux étaient la gourmandise et la cruauté... Il s’invitait tantôt chez l’un tantôt chez l’autre dans la même journée... Lui encore surpassa cette somptuosité en inaugurant un plat qu’il se plaisait à nommer à cause de ses dimensions extraordinaires “le bouclier de Minerve, protecteur de la ville”. Sa gloutonnerie était sans bornes, elle ne connaissait point d’heure ni de répugnance, il ne put jamais se retenir de manger aussitôt sur place. »
Cette consommation continue sans règles sociales ni temporalité spécifique est un cannibalisme euphémique qui bientôt se radicalise et cherche ingrédients plus consistants : elle devient consumation gourmande. Néron brûlera Rome pour symboliquement la digérer, plus sûrement la vomir. Caligula déjà rêvait d’un désastre fatal, d’une éradication sublime pour abolir l’avant et tout recommencer. « Il avait même coutume de déplorer ouvertement la malchance de son époque parce qu’elle n’était marquée par aucune catastrophe publique... (Son règne) était menacé de l’oubli du fait de sa prospérité : il souhaitait à tout instant un massacre de ses armées, une famine, une peste, des incendies, un cataclysme quelconque ».
II – L’anthropophagie paternaliste
L’espérance d’un monde princeps par l’incorporation ogresque ou la combustion primordiale trouve de proches limites, à la vérité insultantes. Le Prince pornocrate s’attaquera prioritairement à sa propre famille qui dénie par sa seule présence sa divinité incréée. Contradiction vivante, qui ne peut être qu’abolie : il ne les a pas faits et fut fait par eux. La plupart des Césars manifestent une véritable obsession antifamilialiste. Ni père, ni mère, ni fils, ni frère mais pour l’être tout à la fois et en même temps, toujours enfant, adulte, vieillard. Tibère laisse pourrir le cadavre de sa mère, rend aveugle sa bru et laisse mourir de faim ses petits-fils. Caligula se prétendait le fruit d’un inceste entre Auguste et sa fille Julie ; il fit tuer son frère, son beau-frère et pratiqua lui-même l’inceste avec une passion particulière pour une de ses sœurs, Drusilla. Néron, toujours plus accompli, liquida Claude son père adoptif, Agrippine sa mère, Octavie et Poppée ses femmes, son gendre.
Cette compulsion destructive de ses origines humaines est au fond la déviation inévitable du paternalisme politique : le Bon Prince est le père de la patrie mais il ne l’a pas lui seul enfantée, il s’inscrit dans un passé génésique dont il est issu (prognatus), vivante expression de sa mort nécessaire. Aussi ne peut-il supporter de s’ « héréditer » dans une continuité dynastique, il ne peut que se revendiquer origine et fin d’une inauguration plénière. De même, père de ses sujets, il ne les a pas faits, ils ne sont pas nés de lui mais toujours déjà là, ils sont l’évidence d’une puissance d’engendrement niée aussitôt que posée. Les enfants auront le privilège de sa cruauté, innocents qui viennent de naître sans lui. Sa fécondation doit donc trouver approbation détournée de sa capacité.
La pornocratie, usage sans fruit, sera la légitimation impossible de ce paternalisme par une politique libidinale : le plaisir s’affirme de n’être pas reproducteur. À l’unilatéralité d’une sexualité reproductive s’oppose l’infinie pluralité des érotismes. L’aberration princière est de leur conférer une vertu créatrice : un plaisir procréateur sans progéniture, détacher la sexualité de sa puissance génétique pour l’investir dans l’économie libidinale d’une « générosité », un plaisir qui ne soit plus récréation bénigne mais création d’un ordre malin, écriture autorisée d’un monde neuf.
De transférer à l’érotisme la puissance génétique de la sexualité, le Prince s’enferme dans la pornographie d’une animalité tragique : le rut cosmo-politique d’une sexo-génèse. Le Prince pornocrate est le cosmographe pros/père d’une immanence générative. Ce qui l’obsède, c’est d’écrire dans le plaisir d’un sexe érigé le graphe d’une création. Il enlève à la sexualité sa reproduction et au plaisir érotique la gratuité de ses imaginaires pour la joie d’être l’auteur créditeur d’un (im)monde : graphe, griffes, griffures, déchirures et cris. Ne pouvant, comme nous l’avons vu, ni tout manger ni tout féconder, il lui faut donc ex-poser un monde né de ses plaisirs impérieux, le faire exister tel quel, sous son regard synoptique. Son impunité lui a déjà prouvé que, absolu, il veut et peut tout ; mieux, il peut tout ce qu’il veut. C’est dans cette identité de la volonté et du pouvoir que va s’exprimer la frénésie du désir sexuel.
III – La cruauté solipsiste
Le Prince pornocrate : un désir qui a force de loi, c’est-à-dire doit s’impatiemment satisfaire aussitôt qu’exprimer et ce quels que soit le lieu, le temps, l’objet sans aucune différation ni réciprocité, sans partage ni approche prudentiels dans l’adhérence du projet et de l’être. « Quand il (Caligula) se faisait bâtir des palais ou maisons de campagnes, ce qui primait chez lui toute autre considération c’était le désir de voir exécuter ce qu’on déclarait irréalisable. C’est ainsi que des digues furent jetées sur la mer orageuse et profonde, que furent taillées les roches les plus dures, que l’on éleva par des apports de terres les plaines à la hauteur des montagnes, que l’on nivela de hautes cimes en creusant les roches et qui plus est avec une rapidité incroyable car tout retard était puni de mort... Il dévora en moins d’une année des sommes énormes. »
Tout, ici et maintenant. Ce créationnisme érotisé est commandé par deux lois : 1 / Rendre passif pour se réserver l’activité totale : tout sujet est en dessous, lui seul se jette dessus. Rien ni personne ne peut échapper à cet activisme. 2 / Il ne s’exerce qu’au su et vu de tous dans la publicité d’un spectacle. La manifestation « extime » de cette puissance s’obstine alors à exposer toutes les variations du catalogue érotique : bêtes, hommes, femmes, enfants, esclaves, aucune inversion, conversion, perversion ne doit être exclue de ce systématisme maniaque de l’étreinte. Sa volonté expresse est d’épuiser la totalité infinie des compositions scénographiques. « Dans sa retraite de Caprée... Là des troupes de jeunes filles et de jeunes débauchés rassemblés de toutes parts et ces inventeurs d’accouplements monstrueux qu’il (Tibère) appelait spinetries formant une triple chaîne se prostituaient entre eux en sa présence pour ranimer par ce spectacle ses désirs éteints. Il orna des chambres placées en divers endroits d’images et de statuettes reproduisant les tableaux et sculptures les plus lascifs auxquels il joignit les livres d’Elephantes pour que chaque figurant trouvât toujours le modèle des postures qu’il ordonnait de prendre. »
Mises en scène et miroirs infinitisent l’actualisation d’une instantanéité plénière : elle dure sans le temps dans un espace isomorphe, quasi fictionnel. Il conçoit dans l’immédiateté d’une intuition totalement réalisante. « Personnellement, il [Néron] prostitua sa pudeur à tel point qu’après avoir souillé presque toutes les parties de son corps il imagina enfin cette sorte de jeu : vêtu d’une peau de bête féroce, il s’élançait d’une cage, se précipitait sur des femmes liées à un poteau puis après avoir assouvi sa lubricité se livrait pour finir, à son affranchi Doryphore, il se fit même épouser par cet affranchi comme il avait épousé Sporus, allant jusqu’à imiter les cris et gémissements des vierges auxquelles on fait violence. »
De l’enfant-roi on passe insensiblement au Dieu animal. « Il [Caligula] avait la taille haute, le teint très pâle, le corps énorme, le cou et les jambes extrêmement grêles, les yeux creux ainsi que les tempes, le front large et bombé, le cheveu rare et le sommet de la tête dégarni, le reste du corps velu. Aussi, quand il passait, était-ce un crime capital de le regarder d’en haut et de prononcer, pour quelque motif que ce fût, le mot “chèvre”. »
Le Bouc Tibère convertit le sperme fécondant en sperme nourrissier. « En guise de sein, il donnait à téter ses parties naturelles à des enfants déjà passablement vigoureux mais non encore sevrés. » Suétone visualise toujours la déperdition sexiste, la monomanie pornographe : tous les tyrans donnent à voir une difformité, stigmates de leur potentielle animalisation : César, épileptique Auguste catarrheux, Tibère boutonneux et maniéré, un bouc, Claude un arriéré mental, bègue et parkinsonien, Galba goutteux, Vespasien constipé, etc.
Cette physiognomonie, pour mieux marquer l’antithèse avec l’idéal romain de la beauté physique du chef : une haute taille dont la prestance allègre accrédite une confiance dynamisante. La virilité est alors détournée en vitalité, vaillance valeureuse : se bien porter et porter beau. Elle ne s’accomplit bien qu’en dehors du plaisir du sexe dans la sublimation d’une autorité politique : le goût physique de l’exploit, la fermeté morale de la victoire, le crédit d’une durable conquête.
Pour y parvenir, toute une éthique de la retenue sera mise en place pour réprimer la déliaison dangereuse du sexe et convertir la puissance en glorieux esclavage dont les impératifs douloureux se gravent sur le visage sévère d’un Prince évertué et garant : une physique de l’autorité conquise contre le physique, une esthét(h)ique érotique du maintien contre « les maîtres furieux de la libido » que dénoncera Plutarque. Le Prince romain se devra d’harmoniser la vaillance d’une bonne santé et la sagesse avisée d’un beau vieillard. L’incorporation mélodieuse des contraires incarne un socratisme plastique de la vigueur. Telle est l’image gréco-romaine d’une auguste patri-archie.
Pour l’heure, cette animalisation visible explique la cruauté compulsive et erratique du Prince pornocrate. Elle tient à une volonté de nier toutes les médiations humaines et objectives qui viennent démentir, retarder les satisfactions immédiates du désir : l’espace concret, les rapports humains qui nous font dépendre de l’autre, la phénoménalité d’un corps qui, chosifié, pourtant s’échappe, se rétracte, se cache. D’où l’obsession princière de pénétrer pour blesser le dedans, cette conscience réservée qui s’évade dans l’inaccessible d’un secret. Incapable d’accueillir les surfaces, de glisser du regard ou de la main sur ce corps saisissant, insaisissable, il veut rentrer au-delà, dans l’en-soi intime, voir le derrière ou les dessous.
Cet idéalisme possessif domine de violer, saigner, vider ces profondeurs, perforer le fondement invisible de ces apparences traîtresses. On croit le Prince absolu fasciné par la théâtralité sophistique des apparences (parures et apparats), les jeux frivoles du signe, les folies de la séduction ; c’est tout le contraire. Sa négation de l’autre, du temps différateur, de l’espace résistant lui interdit d’accepter l’indépendance active de l’extériorité, de l’existence, tout ce qui est autonomiquement situé hors de lui. Il récuse l’intériorité propre du phénoménal. D’où son désir d’un espace abrasé, convulsé, d’un temps monocordé, toujours vieilli d’être réduit à lui-même sans attente ni aspérité inédite, sans événement, tétanisé dans les vibrations héroïnes de l’instant.
Le Prince pornocrate est possédé de la passion sincère de l’authentique : ce qui vient en premier et doit commander. Originel, originaire, original : un Dieu vivant, vital. « Son entourage lui ayant représenté qu’il [Caligula] s’était élevé au-dessus des Princes et des rois... il s’arrogea la majesté des dieux... transformant en vestibule le temple de Castor et Pollux, il s’y tenait souvent au milieu de ses frères les dieux et s’offrait parmi eux à l’adoration des visiteurs... Les nuits où la lune brillait dans son plein, il l’invitait fréquemment à vouloir l’embrasser et partager sa couche. »
Il incarne alors souverainement un libre arbitre fondateur qui convertit sa contingence absolue en arbitraire nécessité et ne réitère son combat que d’en découvrir l’impossibilité pratique. Des chairs meurtries aux corps mortifiés, la cruauté ne peut aboutir qu’au meurtre, à la jouissance de faire disparaître lentement, d’annihiler théâtralement une vie palpitante. Le vir est vis. « Il [Néron] disait ne trouver rien de mieux à louer et approuver dans son caractère que son adratrepsia (effronterie/impassibilité). » « Souvenez-vous que j’ai tout pouvoir et sur tout le monde. » Il n’admit pour ainsi dire jamais que l’on exécutât quelqu’un autrement qu’à petits coups multiples et l’on connaissait bien son éternelle recommandation : « Frappe-le de telle façon qu’il se sente mourir. »
Le « sadisme » pornocrate jouit moins de sa puissance avérée que des résistances fragiles qu’il surmonte. L’ennui du tout-puissant est qu’il est sans véritable obstacle. Sa crainte est d’être, paradoxalement, sans véritable ennemi. Son anxiété du vide le conduit à multiplier les proches ennemis, pour prouver son existence, se conférer l’être et se consacrer ontologiquement auteur de tout. Sa cruauté tyrannique est le seul moyen de ne pas sombrer dans la folie, de ne pas se déréaliser.
Mais la répétition incessante de ces menues résistances le découvre tel qu’il est : il n’a rien à dominer, il ne fait que s’abandonner. Nul combat dans cette volonté qui n’a qu’à se dire pour être, nul affrontement dans ce désir qui de ce fait tombe dans le délire d’être satisfait. Délire non de la volupté érotique mais de la volonté. La pornocratie est le désastre du désir. Le plaisir de se savoir satisfait sans séduction ni drague s’épuise et disparaît, s’ennuie d’avoir tout sans l’être. L’érotisme est moins de jouir que de faire jouir. Accaparant la jouissance, il la dénie en la revendiquant.
Ne lui reste qu’à devenir ennemi de soi-même pour accomplir son destin et devenir le point de vue admirable d’une plénitude onaniste. Il ne peut désormais que se désirer lui-même car lui seul peut se résister et se combattre, et partant jouir de soi. D’Auguste à Néron un lent renversement scéno-politique s’opère.
Du Mirador synoptique pour tout voir de ce monde conçu au point de mire théâtrocratique qui se donne tout à voir (la Maison d’or), auteur et acteur d’un tout incarné : la Maison de Néron n’est plus dans Rome, c’est Rome qui est à l’intérieur d’une maison ainsi synthétique
[4]. Il ne s’agit plus de soumettre panoptiquement tous les objets à son regard mais de soumettre tous les regards à l’auto-objectivation de cette politique solipsiste.
La spectacularisation de ce solipsisme éreinté ne peut s’achever que dans la mise en scène d’une dernière jouissance : sa propre mort. « Dans une galerie qu’il [Caligula] devait traverser se préparaient des enfants nobles que l’on avait fait venir d’Asie pour les produire sur la scène : il s’arrêta pour les voir et les encourager, et si le chef de la troupe ne s’était pas plaint d’avoir froid, il serait revenu en arrière et les aurait fait jouer aussitôt. Sur ce qui se produisit ensuite, il y a deux versions différentes... Étendu à terre les membres repliés sur eux-mêmes, il ne cessait de crier qu’il vivait encore mais les autres conjurés l’achevèrent en lui portant trente coups, toujours ayant pour cri de ralliement le mot “redouble”... Certains même lui enfoncèrent leur glaive dans les parties honteuses. » Caligula périt par où il avait vécu.
Néron plus encore connut cette apothéose foireuse. « Lorsqu’il apprit que Galba et les Espagnols faisaient défection, il s’évanouit et resta longtemps sans voix à demi-mort, puis, quand il eut repris ses sens, il déchira ses vêtements, se frappa la tête avec rudesse... » Appuyé sur les épaules de ses intimes, il leur déclara : « Sitôt que j’aurai touché le sol de la province, je me présenterai sans armes aux yeux des soldats et me contenterai de verser des pleurs, alors les révoltés seront priés de repartir et le lendemain plein de joie au milieu de l’allégresse générale, je chanterai un hymne de joie qu’il me faut composer dès maintenant. » « Alors, agitant divers projets, il songea soit à se rendre en suppliant, soit à se présenter au public vêtu de noir pour implorer du haut des rostres aussi pitoyablement qu’il pourrait le pardon du passé. » Acteur de sa propre mort, il se la joue, se l’interprète plusieurs fois avant de s’exécuter exhalant un dernier râle... poétique : « Quel artiste va périr avec moi ! »
Il y a du supplice dans cette logique du plaisir. Le Prince pornocrate est l’incarnation noire d’une martyrologie hédoniste. Devenir Dieu ou le premier principe, par le sexe érecteur, d’un monde authentique, telle est l’impossible loi d’une politique libidinale délivrée de tout lien. Le Christ en sera le véritable concurrent. Lui seul, né de Dieu, réussira l’incarnation de l’éternel dans l’historique : une résurrection. Nul autre n’y pourra prétendre à moins d’en détruire l’origine divine pour faire naître l’homme. Pour la chrétienté, l’autorité politique n’existe que divinisée par la transcendance incarnée. D’Auguste, on passe à saint Augustin en attendant Philippe Auguste.
Le Prince, absolu certes, ne l’est que de s’excarner, de s’(év)angéliser, doublé, contrôlé du corps mystique de l’Église. L’autorité radicalement se déphysicalise, proprement se spiritualise. Le droit divin s’impose à elle moins pour autoriser et bénir tous ses plaisirs que l’oindre extérieurement d’une légitimité superlative : lieutenant d’un ordre préposé, le Christ-roi. Son aura n’est qu’une auréole seconde. Cette imposition est une manière de déposition.
On sait combien fut conflictuelle cette décharnation asexuée ; elle dénia toute autonomie axiologique à l’existence politique. Douloureuse fut alors l’invention d’une nouvelle esthétique de l’autorité : comment éviter aussi bien le modèle christique d’un ordre transcendant que la dégénérescence viriliste du paganisme ? Quel dispositif réflexif et régulateur pour établir un ascendant dans l’immanence, qui donne à la phénoménalité corporelle du maître non la fureur sexuelle d’une forcitude, mais le redressement disciplinarisé d’une rectitude ?
Une durée sans éternité dévolue, qui seule libère les instants d’un érotisme respectueux des surfaces offertes à la caresse des formes, l’art des séductions fugitives qui, dans l’économie de sa retenue, ouvre la rareté incertaine d’un don, la bonhommie débonnaire d’un vert galant. Une religion sans transcendance ni inquisition, tel fut et demeure le réquisit d’une philosophie du corps politique.
[1]
Nous reprenons le terme de Proudhon, dans son ouvrage posthume
La pornocratie ou les femmes dans les Temps modernes.
[2]
Lire les belles pages de Pascal Quignard dans
Le sexe et l’effroi, Paris, Gallimard, 1994.
[3]
Vie des douze Césars. Nous citons l’édition Folio, Paris, Gallimard, 1982. On lira les pages éclairantes que Roger Vailland consacre aux Césars, in
Les plus belles pages de Suétone, Paris, Buchet-Chastel, 1962.
[4]
Tacite,
Annales, XV, 42.