2003
Cités
Lacan, le féminisme et la différence des sexes
Danièle Lévy
Psychanalyste, a enseigné au département de psychanalyse de l’Université de Paris VIII et suivi les séminaires de l’École freudienne de Paris. Elle a notamment publié en 1987 et 1988 L’agenda de la psychanalyse. Elle est actuellement membre du Cercle freudien et du Comité de rédaction de la revue Che Vuoi ? À paraître prochainement : De la méthode psychanalytique. Essai de définition différentielle (Belin) et Psychanalyse ou psychothérapie ? (Albin Michel).
Comment ne pas être féministe ? Je l’ai été à certains moments de façon plus pressante que d’autres : lorsque j’étais confrontée à la radicalité de la méconnaissance des hommes envers tout ce qui, en tant que femme, me paraissait évident : ils devraient comprendre... Et à leur violence souvent incompréhensible, apparemment incontrôlée. Plus tard, j’ai réalisé que ma propre méconnaissance de leur logique subjective (de ce qui les affecte, de ce qui les met dans tous leurs états, de ce dont ils rêvent) n’était pas moindre que la leur à l’égard des femmes. Et que comme eux, quoique tout autrement, je leur imputais des scélératesses... Dans ces moments, celui à qui j’avais à faire perdait sa singularité ; ce n’était plus Untel, mon frère, mon compagnon, c’était « l’homme », « les hommes », seul ou en bande. Des réflexions de ma mère me revenaient en mémoire.
Je dois à Lacan d’avoir pu rétablir une sorte d’équilibre. Une certaine sorte d’équilibre qui exclut toute harmonie. Freud n’y aurait pas suffi, la psychanalyse non plus. La psychanalyse m’a amenée à plus de mesure dans mon rapport aux femmes et aux hommes, mais c’est grâce à Lacan que je peux en parler. Il a eu, à un certain moment, cette même vertu dans le mouvement féministe : faire qu’on puisse parler. Parler autrement que du lieu de la révolte, sans le nier pour autant ni oublier des revendications dont la légitimité est évidente (au moins pour les femmes...). C’était, en gros, dans les années 1970, avec le séminaire Encore, « L’hommage fait à Marguerite Duras », des textes de certain(e)s de ses élèves (Montrelay, Irigaray). Les femmes se mettaient à parler entre elles de leur féminité et de celle, pas forcément identique, d’autres femmes. Mais ce n’est pas de cette époque que date le remaniement lacanien des thèses freudiennes sur la féminité – et la masculinité – ni l’intérêt renouvelé des psychanalystes, intellectuels et artistes qui l’entouraient pour ces questions.
Lacan lui-même n’avait pas spécialement de sympathie pour les féministes, pas non plus d’antipathie particulière. Il n’ignorait pas plus la souffrance des femmes que celle des hommes. Je ne crois pas qu’il ait joué un rôle direct dans le mouvement féministe. À travers quelques analysantes, sans doute, dont la parole se libérait... Lacan était un psychanalyste, soucieux avant tout de comprendre ce qui se joue dans le fonctionnement psychique de ses patients, hommes ou femmes, afin de pouvoir les aider à l’assumer. Passionné de psychanalyse, il se préoccupait de fournir aux futurs psychanalystes des repères solides, sans consentir aucune concession aux idéaux ni aux normes. Ses avancées proviennent de cet inlassable travail de conjonction entre l’ « observation » clinique (la clinique psychanalytique présente des caractères très particuliers) et l’exigence de rigueur et de cohérence conceptuelle.
C’est de ce point de vue qu’il envisageait l’histoire et l’évolution des sociétés : quelle condition y est faite au sujet, ce qu’elles autorisent de singularité, « ce qu’il faut de jouissance pour que l’histoire continue ». Freud se posait la même question en sens inverse : quels mécanismes psychiques font que chaque individu accepte d’aliéner une partie de ses désirs pour s’engager dans la civilisation ? Car l’inconscient n’est pas sensible à l’utilitaire.
À un certain moment de sa recherche, Lacan a lancé, en parlant des femmes, l’expression de « jouissance autre ». Certaines composantes du mouvement des femmes, qui connaissait alors un nouvel essor, se sont saisies de ce vocable car il leur apportait un terrain commun, inexploré, un lieu de parole : les femmes ne sont pas comme les hommes, elles ne sont pas non plus comme ils disent qu’elles sont. Qui sommes-nous ? Que voulons-nous ? C’était, du point de vue de la pensée, le premier pas significatif depuis Le deuxième sexe paru vingt-cinq ans plus tôt.
Dire que Lacan était psychanalyste, c’est rappeler d’abord que toute la psychanalyse – théorie, pratique et méthode –, découle de la découverte de l’inconscient. La cure psychanalytique est un travail destiné à mettre en évidence la dimension inconsciente du psychisme. À travers une expérience dont les voies sont toujours singulières, mais dont les grandes lignes sont constantes, le sujet apprend à faire avec cette dimension inconsciente dont il ne savait que se défendre en vain. Il ne s’agit donc en aucune façon de prendre conscience de l’inconscient, prétention irréalisable et sans autre effet que de cuistrerie. Les composantes inconscientes sont inscrites dans le corps, où elles commandent ce qui est de l’ordre de la jouissance, du plaisir et du rapport à l’autre. Elles ne se révèlent pour ce qu’elles sont, des forces inconscientes, que transportées et rejouées dans le cadre d’une analyse, et à condition que le psychanalyste trouve moyen de renvoyer convenablement la balle dans le camp de l’analysant. Cette expérience a des effets thérapeutiques au sens strict : des symptômes disparaissent ou s’atténuent, des douleurs s’apaisent, des automatismes de pensée ou de comportement sont abandonnés. Elle a aussi et surtout des effets psychiques, dans le rapport du sujet à lui-même, à l’autre, à son corps et à la parole, à la destinée : se dégageant de certaines aliénations qui paralysaient son existence à son insu, il perçoit mieux, il pense et agit plus librement, il fait place à la singularité de son désir et, autant que possible, à l’altérité. Rien de tout cela ne va jusqu’à l’idéal. Au contraire, c’est avec la finitude qu’il sera désormais aux prises, avec sa propre façon de jouer sa partie dans le sort commun.
Lacan reprend à son compte tout ce que Freud a découvert dans ce champ de la psychanalyse, sans rien en excepter. Mais il reformule l’ensemble à partir de ce qu’on peut bien appeler sa méthodologie : l’expérience, en effet, se déroule exclusivement sur le plan de la parole. Ce levier nouveau lui permettra de faire avancer des questions que Freud, de son propre aveu, laissait en suspens.
S’avisant que la parole ressortit au phénomène plus général du langage, il va mettre en rapport les fondements de la pratique (règle associative, interprétation) avec la linguistique, science qui s’est développée depuis Freud à partir de l’exploit conceptuel de F. de Saussure. Le linguiste Jakobson, qui était alors son ami, a certainement été un partenaire dans les découvertes majeures, inaugurales qui s’ensuivront : les mécanismes inconscients mis en évidence par Freud sont strictement homologues à ceux que la linguistique découvre à l’œuvre dans le langage. En d’autres termes : l’inconscient est structuré comme un langage.
Il en résulte que la psychanalyse permet d’explorer l’incidence du phénomène du langage sur l’être humain. Comme l’inconscient est actif à la fois dans le corps et dans le langage, on est bien obligé de constater que cette incidence est immense, s’exerçant dans tous les domaines sans exception. Le langage est comme un immense filet jeté sur le réel, et ce maillage, matrice de tout système symbolique, est l’élément dans lequel nous vivons. Chaque petit d’homme doit s’y inscrire, sous peine de mort, à partir des conditions que lui font ceux qui l’accueillent. Il s’y inscrit, quelque usage qu’il fasse de la parole.
La vie humaine se déroule donc au niveau de cet intermédiaire obligé, cet ordre symbolique qui projette le réel dans un au-delà problématique. Le langage n’est pas un pur instrument mis à la disposition de l’animal supérieur mais un habitat. Comme tout habitat, il structure profondément ses indigènes. Chaque être humain est ainsi le théâtre d’une causalité double : aux fonctionnements physiologiques explorés par les sciences se combine une causalité d’un autre ordre, symbolique si l’on veut, à condition de donner à cette expression le sens qu’elle prend à partir de Saussure et de Mauss : une combinatoire autonome, un système de circulation et d’échange obligé. Le langage dé-nature l’humain.
Toute l’expérience humaine en dépend, y compris celle de la sexualité. C’est là que notre long détour va déboucher.
Freud avait constaté qu’au niveau inconscient (j’insiste : au niveau inconscient) il n’y avait qu’un représentant de la sexualité, et c’était le pénis ; « concept inconscient », « petit objet pouvant être séparé du corps ». Les humains se divisaient donc en deux espèces : ceux qui l’avaient et craignaient de le perdre, celles qui en étaient privées et souhaitaient l’acquérir à tout prix. Le prix de cet organe, c’est qu’il est l’instrument supposé de la jouissance, ce par quoi un homme fait quelque chose à maman et même des enfants, même moi. Toute la sexualité humaine s’organisait ainsi sous le « primat du phallus ».
Cet instrument, Lacan le resitue comme tout le reste sur le plan symbolique. Homme et femme sont des êtres parlants. Il reprend le terme de phallique que Freud avait donné à une position sexuelle infantile, celle où la question de la différence des sexes devient pressante (et où les enfants élaborent leurs « théories sexuelles infantiles » toujours erronées mais toujours géniales). On peut avoir un pénis et ne pas posséder le phallus, certains hommes semblent plutôt encombrés de leur membre supplémentaire. On peut n’avoir pas de pénis et occuper une place phallique, être puissant(e) ou désirable. Le phallus n’appartient à personne, seul le Père idéal en disposait à l’époque où il était idéal. Pour nous, ce n’est pas un objet, c’est une fonction : chacun parle et agit en fonction de ce sommet inaccessible. La castration n’est donc plus une menace, ni une punition ; elle est toujours déjà réalisée, ne serait-ce que par le tissu de langage qui nous rend le réel invivable. C’est en renonçant à la jouissance et à la puissance mythiques que l’individu doué de parole devient un sujet capable de désirer. Le désir ne se structure pas en suivant la nature mais en termes symboliques, suivant ce que l’histoire du sujet vient à inscrire de marques de jouissance dans son corps ; il se remanie en suivant les lois du déplacement et de la combinatoire de la langue. Telles sont les conclusions générales auxquelles mène l’expérience mille fois répétée de la psychanalyse.
LA FONCTION PHALLIQUE ET AU-DELA
Le rapport à ce manque structurel donne lieu à des positions sexuelles différenciées : l’homme veut avoir le phallus, la femme veut l’être. Féminité ou masculinité sont des attitudes psychiques, liées à l’histoire du sujet et à la place à laquelle il a été assigné par ses parents et sa phratrie, ainsi qu’à sa façon d’y réagir. Suivant les circonstances, chacun pourra se trouver plus ou moins exclusivement du côté homme ou du côté femme ( « bisexualité » ). Ces positions ne correspondent pas nécessairement à la destinée anatomique, mais il faut bien pourtant que chacun compose avec ce réel du corps. Ce sont des organisations différentes du désir, de son déclenchement, de sa mise en œuvre, des possibilités et des formes de la satisfaction. Chacune commande la vie sexuelle et affective, le rapport à soi et à l’autre d’une façon déterminée. Il n’y a qu’un référent sexuel, mais il y a deux types de sexualité « adulte ».
Ils ne communiquent pas. L’homme ne comprend pas la femme, il est incapable de « se mettre à sa place » sans y perdre sa virilité. Il faut qu’elle soit Autre. La femme, de son côté, ne peut admettre que le porteur de phallus qui l’honore de son désir soit susceptible de castration. Le désir surgit entre eux, non parce qu’ils sont mâle et femelle, mais dans la mesure où l’un retrouve en l’autre des signes extérieurs de ses fantasmes inconscients. La rencontre sexuelle se produit sous l’auspice de ces signes extérieurs de féminité ou de virilité qui sont culturellement déterminés avant de l’être singulièrement, de l’ordre du « semblant ». « Il n’y a pas de rapport sexuel » veut dire que la sexualité n’est pas un rapport. L’homme et la femme ne sont pas complémentaires. Entre eux, ça ne se correspond pas, ça ne peut pas être simple. Il y a seulement des rencontres, heureuses ou malheureuses, saisies ou évitées, maintenues au prix d’artifices compliqués et cependant vitaux. Ce qui les perpétue n’est pas du sexuel « adulte », c’est de l’infantile.
Une autre question laissée en suspens par Freud et reprise par Lacan se formulait ainsi : que veut la femme ? Freud précisait même que « l’investigation psychologique ne permet pas de répondre à cette question ». Lacan la reprend à partir de la fonction phallique et émet l’hypothèse suivante : si la virilité ne se définit que de l’intérieur de la problématique phallique (l’avoir ou l’être), quelque chose dans l’être femme y échappe, et ce quelque chose est le lieu d’une jouissance indicible, au-delà ou en deçà du sexe et de la parole. Je ne sais pas en quoi consiste cette jouissance « supplémentaire », qui « ne vient pas à la place du ratage sexuel », qui met la position féminine plus en prise, ou aux prises, avec le réel, qui a à voir avec la place de Dieu habitée ou désertée, avec le lieu où rien ne répond venant de l’Autre. Lacan en trouve un exemple chez les mystiques, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, Hadewijch d’Anvers. Mais je sais que cette place déduite par un raisonnement d’ordre logique entraîne immédiatement une sorte de conviction, chacun(e) y logeant aussitôt quelque chose de son sentiment personnel. Les objets de pensée proposés par Lacan, si énigmatiques qu’ils paraissent au départ, répondent toujours à des données de la clinique. Certains assimilent cette jouissance autre à la jouissance pulsionnelle, pur effet de l’usage des sens, enfantine comme sont les souvenirs retrouvés de Proust. Certaines ont cru y reconnaître la jouissance homosexuelle féminine (ce n’est certainement pas ce que Lacan voulait dire). D’autres la relient avec l’inclination féminine vers l’amour (sous toutes ses formes), dévouement à un Autre qui tiendrait là où rien ne tient, par exemple le savoir, alors que les hommes dans l’ensemble sont plus portés vers le désir, l’action et la maîtrise.
Quoi qu’il en soit, la jouissance autre est contemporaine d’une notion qui, elle, se diffuse à toute vitesse et semble faite pour dire la réalité d’aujourd’hui : le « pas-tout ». On ne peut pas parler de « la femme », dit Lacan en 1973, car il n’y a pas de la, elle est pas-toute. Aujourd’hui, malgré les prétentions mondialistes, plus rien n’est tout. Il est devenu évident qu’aucun principe unitaire ne subsume quelque ensemble que ce soit. Même les structures de pouvoir semblent adopter le pas-tout comme principe organisateur. Mais si le pas-tout nous aide à percevoir la réalité extérieure et à ajuster nos objectifs comme nos actions, il n’en va pas de même, semble-t-il, avec notre réalité intérieure qui en reste comme paniquée. À moins que ce désarroi ne prélude à un nouvel ordre sexuel ?