2004
Cités
Présentation
Robert Damien
Professeur de philosophie à l’Université de Franche-Comté. Il dirige actuellement le Laboratoire de recherches philosophiques sur les logiques de l’agir et le groupe de recherche Conflits et confiance du CNRS. Outre de nombreux articles, il est l’auteur de Bibliothèque et État (Paris, PUF, 1995), de François Dagognet, une philosophie à l’œuvre (Éd. Synthélabo, 1997), de L’Action collective (en collab. avec André Tosel, Paris, Les Belles Lettres, 1998) et de Faut-il brûler Régis Debray ? (en collab. avec F. Dagognet et R. Dumas, Seyssel, Champ Vallon, 1999).
Franck Lessay
Ancien élève de l’ENS, agrégé d’anglais, Franck Lessay est professeur de littérature et de civilisation britanniques à l’Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris III. Ses principales publications sont : Souveraineté et légitimité chez Hobbes (Paris, PUF, 1988) ; Liberté et nécessité et Hérésie et histoire (t. XI-1 et XII-1 des Œuvres de Hobbes en français, Paris, Vrin, 1993) ; Histoire des idées dans les îles Britanniques (en collab. avec A. Morvan et J..F. Gournay, Paris, PUF, 1996) ; Le débat Locke/Filmer (Paris, PUF, 1998) ; Figures de la royauté en Angleterre, de Shakespeare à la Glorieuse Révolution (sous la dir. de F. Laroque et de F. Lessay, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1999) ; Esthétiques de la nouveauté à la Renaissance (sous la dir. de F. Laroque et de F. Lessay, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001) : Innovation et tradition de la Renaissance aux Lumières (sous la dir. de F. Laroque et de F. Lessay, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2002) ; Les fondements philosophiques de la tolérance (sous la dir. d’Y. C. Zarka, F. Lessay et J. Rogers, Paris, PUF, 2002).
On peut en être surpris et s’interroger. Le vocabulaire de la résistance envahit le discours du combat politique contre la mondialisation économique : pirate, clandestin, dissident, sabotage, pseudonymes, guérilla, bombe informatique, attentat, terroriste, hacker, virus, etc. Pourquoi aujourd’hui cet usage dans un contexte démocratique ? Contre quelle domination impériale ? Quelle force totalitaire ? Abus de terme ou hommage légitime ?
La résistance requiert toujours la célébration d’un honneur. Un seul (une exception) reste droit, maintient sa dignité contre toutes les bonnes raisons de s’abandonner. Celui-là, et il n’en resta qu’un, fait subsister l’essentiel. Il rompt le pacte silencieux des accommodements en récusant le consensus sourd des abaissements partagés. Le résistant fait front, il se soulève et appelle à la lutte clandestine pour espérer la conjugaison des fraternités retrouvées. La résistance est toujours un foyer qui rayonne et diffuse en même temps qu’il réchauffe et protège contre des forces surpuissantes qui détruisent toutes les protections, toutes les identités, toutes les acquisitions.
La résistance est donc toujours seconde. Action d’opposition, elle est toujours précédée d’une force qui s’est posée, imposée. Elle succède tardivement à une défaite, un premier abandon, une initiale débandade qui laisse désarmée et oblige à une résistance les mains nues, sans armes autres que celles du sacrifice. Volontairement ou non, la résistance succède à un aveuglement qui a laissé passer, laissé faire un premier envahissement, une première fissure des digues protectrices que sont par exemple les mécanismes de l’État et de la souveraineté, les procédures républicaines des institutions légitimes. On découvre bien tard que l’envahissement tourne à l’inondation et que les ressources d’une alternative organisée ont été dévastées. Il y a du désespéré dans l’acte de résistance. Peut on encore s’arc-bouter et sur quelles lignes de défense, avec quels instruments politiques, quels outils conceptuels afin de construire une alternative crédible porteuse de promotion et de richesse, réalisant les promesses d’une société plus fraternelle ?
L’interrogation dès lors redouble car ce discours de la résistance est accompagné d’un appel constant à la société civile contre l’État toujours Providence et comme tel condamné Nouveau flatus vocis médiatique qui a succédé au discours sur les exclus, au défunt tiers monde ?
Dans les sociétés à contexte démocratique comme celles des pays industrialisés peut-on légitimement parler de résistance ou n’est-ce pas déjà un aveu d’échec, un autre piège de l’action politique suscité par ceux-là même qui la provoquent ? Comment justifier des actions illégales, voire terroristes, d’atteinte aux droits publics et privés, voire d’atteinte à la sûreté de l’État ? Quels sont les arguments qui attestent de la délligitimation radicale de la démocratie occidentale et contraignent à des actions de résistances ? Mainmise totale des puissances économiques sur les processus politiques d’élection, sur les mécanismes de décision, sur les instruments d’information, sur les moyens d’expression ? Absence complète du pouvoir de contrôle des citoyens sur les choix déterminants, uniformisation réductrice des propositions économiques, manipulation des perceptions collectives, stérilisation des offres politiques alternatives ? Le cercle omnipotent des majorités, pour parler comme Tocqueville, entretient un conformisme pratique et discursif qui rendraient impossibles et inopérantes toute initiative, toute différenciation, toute proposition. Comment briser ce cercle vicieux de la domination sinon par des interventions et des contestations hors normes et règles politiques ? N’est-ce pas là dessiner un nouvel Empire imposant un nouveau magistère moral et politique hormis une résistance en attendant une insurrection... ?
On ajoutera que cette résistance s’inspire moins du combat européen contre les totalitarismes (Éric Desmonds, Florian Gulli) que de la tradition américaine de la désobéissance civile au nom de la liberté individuelle (Sandra Laugier). Cette tradition décisive trouve d’ailleurs avec les nouvelles techniques de l’information et de la communication de nouveaux instruments et de nouveaux terrains radicaux (Julien Pasteur). En appelant aux ressources de la société civile, les nouveaux modes d’action sollicitent donc les ressources libérales des associations, des participations, des clubs et des coordinations. Toutes ces actions invoquent une volonté d’autonomie. Elles interviennent en dehors de tout appareil et de toute institution politique au nom d’une société autorégulée de participation et de proximité contestant à l’État et aux institutions politiques toute légitimité d’intervention sociale (Roger Sue).
On sait combien la pensée anglo-saxonne de la société civile est riche et fondatrice (Michaël Biziou), mais ce recours fait question. On ne fera que rappeler avec Hegel et son analyse du système des besoins dans les Principes de philosophie du droit que la société civile met en relation les hommes à travers leurs intérêts. Elle ne peut pas ne pas rencontrer en son sein sa contradiction. Elle n’est jamais assez riche pour atténuer les effets de la misère qu’elle secrète ni enrayer la perte du respect de soi et de la violence qui la constituent.
Peut-on penser la société civile et en déployer le concept sans rencontrer la nécessité de l’État non comme coercition mais comme constitution de l’unité sociale sous la forme de la communauté politique ? N’est-ce pas à une nouvelle pensée de l’État qu’invite la mondialisation ? N’est-ce pas dans cette tradition que se trouve aussi les sources et les ressources d’un combat politique renouvelé ?