2004
Cités
Présentation
RaphaËl DraÏ
Professeur à l’Université de droit et de science politique d’Aix-en-Provence. Il a notamment publié Sous le signe de Sion, l’antisémitisme nouveau est arrivé (Paris, Michalon, 2001), et La France au crépuscule (Paris, PUF, 2004).
Représenter l’État sous les traits antiques de Janus bifrons, avec une face apparente et une face cachée, est dépassé. Aujourd’hui les deux faces de l’État se projettent sur un unique plan, comme dans certains portraits de Picasso. Autant dire que cette institution (l’Institution !) suscite des sentiments d’étonnement contradictoires. Pour les uns, il y aurait « trop » d’État. Ce dernier est alors assimilé à l’animal mythique : le Léviathan, mentionné non sans effroi dans le Livre de Job, une sorte de saurien hermaphrodite, s’auto-engendrant sans connaître aucune limite et dont l’organisme serait formé d’une multitude de corps engloutis par lui et quotidiennement broyés en ses entrailles. Le mythe a laissé son dépôt dans la métaphore. L’État contemporain, moderne ou postmoderne, serait bien cette instance boulimique et obèse, nullement régulable, se dilatant à l’infini si rien ne vient y mettre obstacle. C’est pourquoi, face à lui, l’Individu, devenu instance d’appel du citoyen – fictif –, doit refuser d’en apparaître comme l’émanation, ou le produit dérivé, si ce n’est le sous-produit, n’ayant d’autre existence que concédée, à titre éminemment précaire. D’autant que ce même État, à cause de son hyperdimensionnement, de sa pesanteur et, fatalement, de son inertie, devient inapte à remplir ses fonctions natives. Il mange goulûment mais affame sa progéniture. S’il se meut, c’est en titubant, détruisant les routes et les chemins qu’il emprunte pour se déplacer. Comment espérer de lui qu’en outre il enseigne quoi que ce soit sur le sens de la vie et de l’Histoire ! Autant confondre Polyphème et Socrate. Sortant du mythe comme de la métaphore, il importe que l’État se confine dans ses missions vitales : la défense efficace et dissuasive du territoire, la justice rendue au plus près, quoique sans hâte, et cette forme de police qui préserve la paix de tous en assurant l’ordre public. L’idéal serait que l’État passe et dépérisse de son propre consentement en restituant ses possessions toujours trop lointaines à leurs véritables destinataires. Première face. Pour d’autres – qui sont souvent les mêmes –, il n’y aurait « pas assez » d’État pour répondre aux multiples demandes naissant justement de la vitalité démocratique. Et d’abord l’État reste indispensable pour veiller sur ses propres métamorphoses. Autrement, ce serait le risque du vide, politique et juridique, la béance de l’autorité et la régression chaotique à la lutte de tous contre tous. D’ailleurs, cette belligérance des temps archaïques, a-t-elle jamais été dépassée ? Un rien la rallume : la croyance personnelle, soudain absolutisée, qui se prévaut de Dieu, le Tout autre, pour dénier l’existence de l’autre le plus relatif, celui qui vit, ou qui gît, à côté de soi ; la rétro-formation en communautés, lorsqu’elle ressemble à la constitution des phalanges dans l’armée romaine au moment de l’assaut ; et la collision inévitable des intérêts sur un marché transformé en champ de bataille d’Armaggedon. Pourquoi l’État serait-il plus longtemps associé à la dépossession, celle des corps et des volontés, des pensées et des consciences ? Pourquoi ne serait-il pas, au contraire, cette instance véritablement tierce qui relie les corps sans les entraver, qui harmonise les volontés, qui exhausse les pensées jusqu’au sens de l’universel ? Cette exigence ne saurait se confondre avec le mouvement actuel de globalisation et de mondialisation qui se produit selon l’échelle exclusive de la puissance cyclopéenne. Avant la Seconde Guerre mondiale, Ernst Jünger avait déjà décrit les inquiétantes propensions de l’État-monde (Die Weltstaat) et de la mobilisation totale (Die totale Mobilmachtung). Quelle voie vraiment nouvelle prendre à présent ? L’État Gargantua effraie et dépeuple. Ses sujets sont des figures d’ombres ne connaissant que la génuflexion et le quémandage. L’État « dépérissant », lui, pave la route aux anarcho-caïdats des territoires perdus de la République. Désenchanté, il hâte la résurrection psychotique de ce Dieu que l’on tenait pour mort ou éclipsé. Une fois délaissée, la force de l’État se revanche dans la reviviscence des féodalités féroces et des règles brutales. Et la gouvernance n’est plus que le cache-misère du gouvernement dépourvu de moyens. Les études réunies autour de cette interrogation ne prétendent à aucune nouvelle hyperthéorie de l’État qui ne tarderait pas à apparaître pour ce qu’elle est : un échafaudage de mots creux, et de concepts sans substance, supra-conducteur d’illusions et de lendemains politiquement nauséeux. Elles se proposent surtout d’ouvrir des angles de vue sur les différentes questions afférentes à la nature actuelle de l’État, à ses missions irremplaçables comme à ses démissions dangereuses.