Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130545804
192 pages

p. 115 à 116
doi: 10.3917/cite.019.0115

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n° 19 2004/3

2004 Cités

La chanson est vivante

Entretien avec   Juliette Auteur, compositeur, puise dans la veine d’un répertoire réaliste, sensible aux textes de référence littéraire ou d’auteur. En 1985, elle inaugure les Découvertes du festival de Bourges, sort son premier album en 1991 ( « Qué tal ? » ) et reçoit le Prix de l’Académie Charles-Cros en 1994. Elle est Révélation de l’année aux Victoires de la musique 1997 et rejoint l’écurie Polydor en 2002 avec son album « Le festin de Juliette ». Elle compte, à ce jour, sept albums à son actif, dont trois en enregistrement public. Dernier album : « Ma vie, mon œuvre » (vol. 1), compilation chez Polydor-Universal.Propos recueillis par   Pierre-Yves Monin Diplômé de l’Institut d’études politiques de Toulouse, membre fondateur de l’agence de communication éditoriale Lexies. Rédacteur en chef de la revue La Lettre de l’off (Lexies, Toulouse/Midi-Pyrénées, 1994-1998), formateur et conférencier au titre de l’Agence de gestion des entreprises culturelles de Midi-Pyrénées (agence liée au ministère de la Culture) (1996-2000), il mène au sein de Lexies une réflexion sur les pratiques communicationnelles dans la société contemporaine.
PIERRE-YVES MONIN. — Que dit la chanson ?
JULIETTE. — La chanson ne dit rien. Et la chanson peut tout dire. Cela doit dépendre de la bouche qui la fredonne et l’invente. Elle reflète peut-être le monde, la société qui l’a vue naître. Elle reflète peut-être aussi la Vérité, la vraie, celle qui sort, toute nue, de son puits. Mais elle est peut-être aussi aveugle, sourde et muette.
La chanson est un art mineur. Ainsi, elle nourrit moins de pompeux cuistres pérorant et demeure une petite chose de rien qui fait juste plaisir et voltige de « amour » à « toujours ». Une chanson n’a jamais changé le monde – ça se saurait – et pourtant elle insiste, s’engage, elle est de tous les combats, de toutes les luttes. Quand on défile, on chante. Quand on fait la révolution, on chante. « Nous avons peut-être perdu, mais c’est nous qui avions les plus belles chansons », disaient les républicains espagnols...
La chanson, c’est d’abord trois notes de musique. On se souvient d’une mélodie, même si on oublie le texte. Umberto Eco raconte qu’il avait mis en musique (sur l’air des Feuilles mortes) des principes philosophiques complexes pour que ses étudiants les mémorisent. Las, à l’examen final, il ne restait plus que « lalala »... Mais la mélodie était juste !
La chanson n’est ni populaire ni savante. Trop populaire, elle s’englue dans la bêtise et le sentiment facile. Trop savante, elle se noie dans la littérature qui n’est pas faite pour l’accueillir dans son sein exigeant. L’art délicat des troubadours s’est tué par trop de complications poétiques et musicales.
La chanson n’a pas d’histoire : on oublie si facilement les succès de naguère pour les remplacer par des scies inédites... Remplacées, elles aussi, dès demain, par des refrains modernes et puérils. Mais il y a des historiens de la chanson qui se délectent d’analyses socio-ethno-bidules et voient dans les petites ritournelles à deux sous l’expression de l’humanité d’antan. La chanson nourrit tout de même quelques pompeux cuistres pérorant et d’indécrottables nostalgiques.
La chanson est un produit de consommation courant et jetable. Mais la chanson est vivante. Aussi longtemps que nous aurons des gorges déployées, des oreilles pour entendre, des nerfs pour frissonner et, quelque part, un peu de ce qu’on appelle « compassion » pour partager les sentiments de nos frères humains, alors la chanson aura de belles notes devant elle... Pour ne rien dire.
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