Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130545804
192 pages

p. 9 à 12
doi: en cours

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n° 19 2004/3

2004 Cités

Présentation

Robert Damien Professeur de philosophie à l’Université de Franche-Comté. Il dirige actuellement le Laboratoire de recherches philosophiques sur les logiques de l’agir et le groupe de recherche Conflits et confiance du CNRS. Outre de nombreux articles, il est l’auteur de Bibliothèque et État (Paris, PUF, 1995), de François Dagognet, une philosophie à l’œuvre (Paris, Synthélabo Éd., 1997), de L’Action collective (en collab. avec André Tosel, Paris, Les Belles Lettres, 1998) et de Faut-il brûler Régis Debray ? (en collab. avec F. Dagognet et R. Dumas, Seyssel, Champ Vallon, 1999). Didier Deleule Professeur de philosophie comparée des sciences sociales à l’Université de Paris X - Nanterre. Il a publié, entre autres : La psychologie, mythe scientifique, Paris, Robert Laffont, 1969 (traduit en espagnol et en italien) ; Le corps productif (en collab. avec François Guery), Tours, Mame, 1972 (traduit en américain) ; Hume et la naissance du libéralisme économique, Paris, Aubier, 1979 (traduit en italien). Dernières publications : Les Cyniques grecs. Lettres de Diogène et Cratès (traduites en collaboration avec Georges Rombi) avec une « lecture » ( « La besace et le bâton » ), Arles, Actes Sud, 1998 ; une traduction de l’Enquête sur l’entendement humain de Hume (avec une présentation et commentaires), Paris, LGF, « Le Livre de poche », 1999.
De « Star Academy » en « Nouvelle Star », en passant par « Popstars » et quelques autres émissions, promotionnelles de chaînes TV plutôt que de talents à découvrir, souvent entrelardées de prétendues télé-réalité, la chanson serait censée se bien porter si l’on en croit du moins l’inévitable sanction de l’audimat assaisonnée à la non moins incontournable participation du public, elle-même érigée en signe indéfectible de la sacro-sainte interactivité. Rien de très nouveau, dira-t-on : de l’ancestral crochet radiophonique (où l’on envoyait impitoyablement le rossignol ringard se « faire laver la tête » avec un shampoing dont la seule promotion justifiait l’émission, sous les auspices d’un Zappy Max survitaminé) au « Jeu de la chance » [1], première mouture télévisuelle du marathon de la vocalise (où se traînaient de semaine en semaine de malheureux adeptes de la voie courte en lieu et place du long détour imposé naguère par la pratique assidue du cabaret [2] et des galas, sous la houlette d’un Roger Lanzac particulièrement atone), s’était déjà substitué, à l’obligation de faire ses gammes, le spectre d’une « starisation » rapide adossé au court-circuit de tous les réseaux ordinaires d’un apprentissage bien tempéré, et désormais fondé sur la seule vertu d’une sélection naturelle projetée dans un nouveau tour de darwinisme social. Il est vrai, pour être tout à fait honnête, que l’emprunt de cette rapide voie sur berge concerne en règle générale les interprètes – dont les prestations s’apparentent d’ailleurs de plus en plus à la pratique du karaoké – plutôt que des chanteurs auteurs-compositeurs [3] ; il n’en demeure pas moins que cette stratégie de l’« homme pressé » – dont il serait au demeurant bien inconvenant de faire grief aux seuls intéressés [4] – nous renseigne moins sur ce que pourrait éventuellement dire la chanson que sur la manière dont on perçoit la chanson (et le chanteur) au sein d’un phénomène social qui, pour certains, tendrait de manière optionnelle à devenir total : celui de la déréglementation appelée à faire fi de toutes les procédures en usage d’acquisition et de perfectionnement, pour promouvoir en échange une sélection brute de décoffrage potentiellement fondée sur des qualités réputées naturelles et peu amendables (de voix à l’occasion, de « look » le plus souvent) que l’illusion d’un appui logistique, technique et, bien sûr, psychologique (argument de la « Star Ac »), ne saurait remettre fondamentalement en question [5].
Quoi qu’on en pense par ailleurs, il serait bien naïf d’identifier ces procédures à une précellence sans précédent de l’économique sur l’artistique ; ce serait oublier que, depuis l’invention du phonographe et du disque (Charles Cros et Thomas Edison en 1878) et leur commercialisation (1887 en Allemagne avec Deutsche Gramophon, 1894 en France avec les frères Pathé) jusqu’à l’actuel et provisoire CD (1983) en passant par le 78 tours (1905), le microsillon (1946 pour le 33 tours, 1949 pour le 45 tours), et, presque simultanément, depuis le café-concert et son versant plus littéraire – le cabaret –, jusqu’aux grand-messes du Stade de France ou des Zéniths, en passant par le music-hall, la chanson n’a cessé d’être une activité économique de type industriel illustrant de manière exemplaire les thèses de Walter Benjamin sur la reproductibilité de l’œuvre d’art à l’époque contemporaine, puisque même l’artisanat pratiqué dans les cabarets (fussent-ils « rive gauche ») devait logiquement déboucher dans le meilleur des cas sur une large diffusion discographique dont les structures de production mobilisent un nombre considérable d’ouvriers et de techniciens [6]. La chanson aurait aussi son mot à dire sur l’évolution économique et sociale des temps modernes.
Ce n’est toutefois pas dans ce domaine que l’on attend tout d’abord et de manière usuelle un éventuel « message » de la chanson, mais bien plutôt dans le champ politique ou dans le registre intime, quoique toujours dans l’émergence concertée d’une émotion partageable. La chanson, depuis au moins les troubadours et les trouvères, est d’abord une chronique qui accompagne l’histoire d’un peuple et qui peut à l’occasion précéder, voire provoquer, l’événement. Pas de révolution sans les chants qui l’exaltent, pas de conflit social ou de guerre (civile ou internationale) qui ne connaissent leurs ritournelles, pas d’identité nationale sans son hymne, pas de cérémonie (publique ou privée) sans son couplet obligé et rituel. De la naissance à la mort, nos modestes existences sont elles-mêmes régulièrement battues en mesure au fil des rythmes qui en scandent les étapes : du berceau jusqu’au cimetière.
La chanson peut dès lors remplir une double fonction. Elle agit tout d’abord comme un révélateur de nos humeurs, de l’air du temps, des engouements et des inquiétudes ; en ce sens, elle peut marquer une époque dont elle apparaît comme le signe ou le stigmate en investissant la mémoire collective pour le meilleur comme pour le pire [7]. Mais la chanson remplit aussi une fonction critique : des « chansonniers » du Pont-Neuf jusqu’à la Commune en passant par la Révolution française, et, en dehors même des grands événements qui ont jalonné notre histoire, dans la simple quotidienneté de la vie collective, la liste serait longue des refrains composés, remodelés, aux textes revisités sur une même rengaine, qui ont à tout moment tourné en dérision, dénoncé, vilipendé – mieux sans doute que les placards ou les libelles [8] – et même, à l’occasion, prévenu, les abus de pouvoir de toutes sortes et toutes les variétés d’actes répréhensibles susceptibles de porter atteinte au tissu politico-social.
La chanson est donc un fait social de la plus haute importance, qu’il serait bien imprudent de négliger sous le prétexte pusillanime que la qualité artistique du genre n’est jamais rigoureusement établie. Les articles qui suivent, chacun dans son domaine propre, n’ont d’autre ambition que de risquer un pas dans la mise en valeur de cette importance.
 
NOTES
 
[1] Qui « lança », rappelons-le, notamment Mireille Mathieu et Thierry Le Luron (alors uniquement chanteur d’opérette).
[2] « Les Trois Baudets » de Jacques Canetti (d’où « sortirent » notamment Félix Leclerc, Georges Brassens, Guy Béart, Jacques Brel, Pierre Perret), « L’Écluse » (et Barbara), mais aussi « L’Échelle de Jacob », « La Méthode », « Le Cheval d’Or (et Ricet Barrier), » La Contrescarpe “, » Le Bœuf sur le toit « (et Léo Ferré), etc.
[3] Un Thomas Fersen, un Bénabar, un Vincent Delerm, une Juliette (pour ne prendre que ces exemples de ce que l’on considère parfois comme un certain renouveau de la chanson française), ont, quant à eux, suivi la voie traditionnelle de la « galère » formatrice.
[4] Il n’y a a priori aucune raison d’opposer une fin de non-recevoir au diagnostic... lucide émis par une candidate à « Nouvelle Star » : « Si l’on veut devenir chanteur, où va-t-on aujourd’hui ? Soit on suit le circuit classique, avec maquettes sous le bras et galères pendant des années, soit on va à la télé. Ce genre de programme permet de gagner du temps – pour les plus jeunes –, ou de rattraper le temps perdu – pour les plus âgés » (Libération du 15 avril 2004).
[5] Les rapprochements parfois effectués entre le système de la « Star Academy » et, par exemple, l’institution du « Petit Conservatoire de la chanson » de Mireille, ne sont pas pertinents : la vocation prioritairement formatrice du « Petit Conservatoire » n’avait pas pour finalité immédiate le lancement sur le marché du disque de quelques rescapés d’une sélection systématiquement organisée, même si, comme on peut le soupçonner et comme il est habituel, les rivalités ne manquaient pas de s’exercer au sein du petit groupe.
[6] L’actuelle mévente relative des Cd (due, officiellement, au « piratage » sur Internet) conduit aujourd’hui les Majors à « licencier » les chanteurs considérés comme peu vendeurs (en moyenne au-dessous de 100 000 disques) dont certains ont derrière eux une carrière prestigieuse.
[7] C’est ainsi que les Sixties sont inséparables des Beatles ou des Rolling Stones, et que l’on n’hésite pas en France à évoquer « les années yé-yé ». Mais, bien entendu, de manière plus grave, la mémoire collective associe la Commune et Le temps des cerises, la guerre civile espagnole et El ejército del Ebro (côté républicain), la résistance italienne et Bella ciao, la résistance française et Le chant des partisans, pour ne prendre que ces quelques exemples.
[8] Ne serait-ce qu’en raison de l’analphabétisme coutumier avant la fin du XIXe siècle : une chanson se colporte plus aisément que l’écrit et peut donc atteindre la majorité de la population.
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