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2004/4 (n° 20)

  • Pages : 192
  • ISBN : 9782130547310
  • DOI : 10.3917/cite.020.0179
  • Éditeur : P.U.F.


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« Hannah Arendt avait l’air enchanté, sur la piste d’un paradoxe flambant neuf. Ses yeux et son sourire avaient un éclat plus profond que celui de la tolérance, car il jaillissait d’un besoin d’aimer ce qui était étranger, et de pardonner ce qui paraissait laid, horrible, sauvage » (F. Prokosch, Voices. A Memoir). Le romancier précise que le trait le plus frappant, chez les trois femmes les plus intelligentes qu’il ait rencontrées (Gertrude Stein, Marguerite Yourcenar et Hannah Arendt), est leur amour de l’ambiguïté. Une attirance intempestive pour le paradoxal explique sans doute l’irrédentisme et la rémanence des controverses où certaines positions d’Arendt se sont trouvées, pour longtemps, prises.

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Tracer un « profil », calibré, de ce penseur, après tant d’entreprises biographiques conséquentes [1]   Biographies ou monographies à composante biographique :... [1] , alors que les travaux aux États-Unis sont en progression géométrique depuis la chute du Mur [2]   Bibliographie sélective américaine récente : Seyla... [2] et que son Denktagebuch (journal intellectuel) de 1 250 pages est publié [3]   Denktagebuch 1950-1975, U. Ludz et I. Nordmann (eds),... [3] , ne va pas sans témérité. Adoptons, pour une fois, la démarche intrépide de la fille de Thrace, de la Mädchen aus der Fremde (Schiller).

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Hannah est élevée à Königsberg par une mère progressiste, admiratrice de Rosa Luxemburg, et reçoit néanmoins une éducation religieuse, souvent oubliée, d’un rabbin social-démocrate, ami de son grand-père. Mais l’ « enfant lumineuse » perd successivement son père puis son grand-père. Quand éclate la Première Guerre mondiale, elle n’a pas 8 ans. Événements intimes et histoire mondiale se mêlent tôt. Et le « voile de l’inquiétude » apparu à la mort du père s’épaissit au début de l’âge adulte : l’adolescence d’Arendt est courte. Elle a 18 ans lorsqu’elle rencontre Heidegger, non pour un amour romantique de toute une vie – les documents sont précis – mais pour une relation, interrompue de très longs silences, qui infléchit la trajectoire et l’œuvre de l’un et l’autre. Elle poursuit des études de philosophie, de théologie et de grec, rédige sa thèse Le concept d’amour chez Augustin et épouse Günther Stern.

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Au printemps 1933, Hannah Arendt estime le moment venu de quitter sa position d’observatrice. Son appartement berlinois devient une halte pour opposants qui fuient le régime, et Kurt Blumenfeld, dirigeant sioniste de ses amis, lui confie des recherches clandestines. C’est ainsi, comme elle le soulignera, qu’Arendt rencontre la politique : avec la question juive « à partir de laquelle elle ne cessera de s’orienter sur le plan historique et politique ». Elle doit fuir l’Allemagne pour la France où elle demeure huit ans. Hannah Arendt est secrétaire d’Agriculture et artisanat, puis de l’Aliyah des jeunes, deux organisations sionistes. Elle accompagne ainsi des enfants en Palestine, mais elle n’évoquera jamais le projet qu’elle avait, selon des témoignages de militants et de proches d’Israël Jefroykin, le président de la Fédération des sociétés juives de France, d’y émigrer. Elle rencontre Walter Benjamin (qui lui confiera plus tard ses Thèses sur la philosophie de l’histoire et d’autres manuscrits précieux), Gershom Scholem, Raymond Aron, et assiste aux séminaires de Kojève avec Sartre et Koyré. Surtout, elle fait la connaissance de Heinrich Blücher qui sera son second mari (1940) et son interlocuteur privilégié pendant trente-cinq ans. Après avoir été envoyés en camp d’internement – Villemalard avec Erich Cohn-Bendit pour Blücher, Gurs pour Arendt –, le couple de « réfugiés de provenance allemande » décide de gagner les États-Unis par la filière « marseillaise » de Varian Fry (Emergency Rescue Committee).

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Une des premières impressions d’Arendt, en séjour linguistique dans une famille du Massachusetts : « La contradiction fondamentale de ce pays est la liberté politique associée à l’oppression sociale. » Mais elle signalera d’abord à Jaspers : « Il existe vraiment ici quelque chose comme la liberté (...). La république n’est pas une vaine illusion, et le fait qu’il n’y ait pas d’État national ni de véritable tradition nationale ([...] dans une mesure importante, le melting-pot ne constitue pas même un idéal, encore moins une réalité) crée une atmosphère de liberté ou, du moins, exempte de fanatisme. » Hannah Arendt ne souhaite pas entamer une carrière universitaire et contribue à Aufbau, organe des réfugiés de langue allemande.

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Ses interventions dans ce journal comme au jungjüdische Gruppe qu’elle crée avec Joseph Maier et qui appelle notamment à la constitution d’une armée juive esquissent déjà nombre d’idées, souvent paradoxales ou à contre-courant, qui informeront Les origines du totalitarisme et des œuvres bien ultérieures.

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« Ce qui a été décisif, expliquera Arendt dans un long entretien de 1964, c’est le jour où nous avons entendu parler d’Auschwitz (...). C’était en 1943. Tout d’abord nous n’y avons pas cru (...) parce que c’était contraire à toute logique militaire (...). Mais nous avons bien été forcés d’y croire, six mois plus tard, lorsque nous en avons eu la preuve (...). C’était vraiment comme si l’abîme s’était ouvert devant nous (...). Il s’est passé là quelque chose dont nous n’arrivons toujours pas à venir à bout. » La nouvelle de cette catastrophe fait entreprendre à Arendt ce qui deviendra son magnum opus, Les origines du totalitarisme. Tenter de comprendre le phénomène et cerner son caractère sans précédent est une nécessité vitale. « Ce livre a été écrit dans une atmosphère d’optimisme débridé et de désespoir infini. (...) Ce qui l’a inspiré, c’est la conviction qu’il devrait être possible de mettre en évidence le mécanisme caché qui a permis à tous les éléments qui constituaient, traditionnellement, notre monde politique et spirituel de se dissoudre en un magma composite où tout semble avoir perdu sa valeur particulière et être devenu méconnaissable pour la compréhension humaine » (Introduction générale). Le totalitarisme, comme on sait, n’occupait d’abord que le dernier chapitre du plan de l’ouvrage, sous la dénomination d’ « impérialisme racial », empruntée directement au Béhémoth de Franz Neumann (1942). Le dernier chapitre, si connu, « Idéologie et terreur : une nouvelle forme de gouvernement », a été ajouté seulement lors de la deuxième édition. François Furet a proposé dans Le passé d’une illusion une lecture de cette œuvre presque trop éclairante pour être entièrement juste. Si l’ouvrage est bien composé « à la diable », il y a finalement bien plus de « deux livres dans le livre » [4]   Robert Laffont - Calmann-Lévy, Paris, 1995, p. 50... [4] . De manière plus générale, les parties des ouvrages d’Arendt sont le plus souvent aphoristiques et composées comme une mosaïque, aspect qui devient sensible seulement lorsqu’on approfondit une partie ou qu’on étudie l’architectonique d’ensemble. C’est la comparaison entre nazisme et communisme soviétique qui explique le succès mondial du livre, même si la discussion sur cette comparaison a commencé bien plus tôt, dès les années 1930.

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Il faut attendre près de dix ans l’ouvrage suivant, Condition de l’homme moderne [The Human Condition], une méditation qui relève de l’ « anthropologie philosophique » et constitue le « livre de la reconstruction », l’un des rares, précisément, à échapper à cette composition par pièces. Hannah Arendt veut, selon Paul Ricœur, identifier les « traits les plus durables de la condition humaine » [5]   CHM, préf., p. XI. [5] – avec sa distinction entre travail, œuvre et action – plus qu’elle ne cherche à critiquer la modernité. Cette lecture a l’immense mérite de faire apparaître le lien entre le paradoxe épistémologique, rarement signalé, qui obère Les origines (concept du pouvoir totalitaire finalement impensable) et la suite de la réflexion philosophique d’Arendt.

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L’auteur publie dans la même année, en 1963, l’Essai sur la Révolution et Eichmann à Jérusalem. Le premier propose une comparaison des Révolutions française et américaine, ainsi qu’une lecture de la Révolution et de la Fondation américaines qui constitue un point d’incandescence des études arendtiennes actuelles. Nous serions ainsi passés chez nous, en l’espace de deux décennies, du totalitarisme à... la Révolution. Arendt, qui s’était approprié une formule d’Augustin sur l’homme comme commencement, a en effet trouvé là un « nouveau commencement » par excellence. Comme le souligne Bruce Ackerman, « aux yeux de Hannah Arendt, la réaffirmation de la dignité de l’action politique est ce qui signale la Fondation américaine comme l’acte révolutionaire le plus réussi de l’ère moderne » [6]   B. Ackerman, Au nom du peuple. Les fondements de la... [6] . Des articles ultérieurs sur la politique américaine comme l’éditorial du New York Times, « Washington’s Problem-Solvers. Where They Went Wrong » (1972) –, sa dernière intervention de cette nature – ne devraient pas manquer de susciter un intérêt renouvelé, tout comme « L’Europe et l’Amérique : rêve et cauchemar ? (1954) » [7]   H. Arendt, Penser l’événement, Paris, Belin, 1993,... [7] .

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Les documents touchant Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal représentent un septième du Fonds Arendt (Bibliothèque du Congrès). L’auteur avait souhaité qu’on en débarrassât son appartement de Riverside Drive. L’élément le plus controversé d’un ouvrage auquel demeure consacré au moins un colloque par an et dont la bibliographie devient indominable, c’est sa critique des conseils juifs, des notables qui, par leur existence même, selon l’auteur, ont considérablement accru le nombre des victimes du génocide des Juifs. Maurice Kriegel a montré que cette figure du notable est un topos du... discours sioniste classique. Un historien aussi éminent que Saul Friedländer crédite cependant finement Arendt d’avoir donné dans cet ouvrage, « peut-être sans le vouloir, une clé qui permet de distinguer les crimes nazis des autres tueries de masse » [8]   M. Kriegel, « Jérusalem, années 1950 : le procès de... [8] .

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Touche finale à ce profil esquissé par quelques jalons, en contrepoint des nombreux volumes de correspondance de l’auteur [9]   Correspondances : H. A. - Mary McCarthy, Correspondance,... [9] , un portrait écrit par Annie Kriegel, avec sa vivacité coutumière : « L’abord de cette femme alors prestigieuse n’était pas seulement marqué par une simplicité de bon aloi et une dignité sans distance. Il l’était bien davantage par l’intérêt immédiat et soutenu qu’elle manifestait pour un échange authentique d’idées (...) elle se livrait aussitôt, tête disposée à l’effort de réflexion et de recherche avec son interlocuteur du jour. » [10]   « Hannah Arendt : l’intelligence », Le Figaro, lundi... [10]


BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

  • Les origines du totalitarisme, nouv. éd., Paris, Gallimard, « Quarto », 2002 (éd. P. Bouretz ; rév. H. Frappat). The Origins of Totalitarianism, Harcourt, Brace & Co., 11951 (ne comporte pas encore le dernier chapitre « Ideology and Terror »), World Publishing Co, 21958 (comporte « Reflections on the Hungarian Revolution » supprimé ensuite), Harcourt, Brace & World, 31966, 41968 et 51973 (nouv. préf.).
  • Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 21983 (préf. P. Ricœur ; trad. G. Fradier). The Human Condition, Chicago - Londres, University of Chicago Press, 1958.
  • Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Paris, Gallimard, 1991 (coll. « Folio Histoire » ; préf. M.-I. Brudny - de Launay) ; cf. également « Quarto » (éd. P. Bouretz ; rév. M. Leibovici). Eichmann in Jerusalem. A Report on the Banality of Evil, New York, Viking Press, 1963 ; éd. rev. et augm., 21965.
  • Essai sur la révolution, Paris, Gallimard, 1965 (trad. M. Chrestien). Traduction partielle de On Revolution, New York, Viking, 1963, 21965.
  • La crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, Paris, Gallimard, 1972 (trad. P. Lévy et al.). Between Past and Future. Six Exercises in Political Thought, New York, Viking, 1961.
  • Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine, Paris, Calmann-Lévy, 1972 (trad. G. Durand). Crises of the Republic, New York, HBJ, 1972.
  • La vie de l’esprit, vol. 1 : La pensée, vol. 2 : Le vouloir, Paris, PUF, 1981 et 1983 (éd. et préf. M. McCarthy ; trad. L. Lotringer). The Life of the Mind, New York, HBJ, 1978.
  • Essays in Understanding 1930-1954, J. Kohn (ed.), New York - Londres, HB & Co., 1994 (trad. partielle La philosophie de l’existence et autres essais, Paris, Payot, 2000, où l’Introduction présente la composition... du recueil américain), EU.
  • Responsibility and Judgement, J. Kohn (ed.), New York, Schoken, 2003.
  • André Enegrén, La pensée politique de Hannah Arendt, Paris, PUF, 1984 (coll. « Recherches politiques »).
  • Anne Amiel, La non-philosophie de Hannah Arendt. Révolution et jugement, Paris, PUF, 2001 (coll. « Pratiques théoriques »).

Notes

[1]

Biographies ou monographies à composante biographique : Élisabeth Young-Bruehl, Hannah Arendt, rééd. Paris, Calmann-Lévy, 1999 (trad. J. Roman et E. Tassin), avec une nouvelle préface de l’auteur : « Décrit la vie d’Arendt dans le monde qui était le sien, celui dont elle fit l’expérience », trad. de Hannah Arendt. For Love of the World, New Haven - Londres, Yale UP, 1982, nouv. éd. sous presse ; Wolfgang Heuer, Hannah Arendt, Nîmes, J. Chambon, 1993 (trad. J. Chambon), trad. de Hannah Arendt, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt, 1987 ; Sylvie Courtine-Denamy, Hannah Arendt, Paris, Belfond, 1994 (coll. « Dossiers Belfond ») ; Julia Kristeva, Le génie féminin. La vie, la folie, les mots, t. 1 : Hannah Arendt, Paris, Fayard, 1999, utilise, pour certaines parties, des fiches d’étudiants ; Martine Leibovici, Hannah Arendt. La passion de comprendre, Paris, Desclée de Brouwer, 2000 (coll. « Biographies »).

[2]

Bibliographie sélective américaine récente : Seyla Benhabib, The Reluctant Modernism of Hannah Arendt, Londres, Thousand Oaks, 1996 ; Hannah Arendt. Twenty Years later, J. Kohn et L. May (eds), Cambridge, The MIT Press, 1996 ; Richard Bernstein, Hannah Arendt and the Jewish Question, Cambridge, The MIT Press, 1997 ; Hanna Fenichel Pitkin, The Attack of the Blob : Hannah Arendt’s Concept of the Social, Chicago, University of Chicago Press, 1998 ; Dana R. Villa, Arendt and Heidegger : The Fate of the Political, Princeton, PUP, 1999 ; The Cambridge Companion to Hannah Arendt, D. R. Villa (ed.), Cambridge, CUP, 2000.

[3]

Denktagebuch 1950-1975, U. Ludz et I. Nordmann (eds), Piper, 2002, 2 vol. Il n’est pas prévu de traduction anglaise, excepté quelques passages.

[4]

Robert Laffont - Calmann-Lévy, Paris, 1995, p. 500.

[5]

CHM, préf., p. XI.

[6]

B. Ackerman, Au nom du peuple. Les fondements de la démocratie américaine, Paris, Calmann-Lévy, 1998, p. 263.

[7]

H. Arendt, Penser l’événement, Paris, Belin, 1993, p. 177 [recueil français].

[8]

M. Kriegel, « Jérusalem, années 1950 : le procès de la “collaboration juive” et l’affaire Kasztner », Les Grands Procès politiques, Le Rocher, 2002, p. 189 ; S. Friedländer, « Réflexions sur l’historisation du national-socialisme », Vingtième Siècle, no 16, octobre-décembre 1987, p. 54.

[9]

Correspondances : H. A. - Mary McCarthy, Correspondance, 1949-1975, Paris, Stock, 1996 (préf. C. Brightman ; trad. F. Adelstein) ; H. A. - Karl Jaspers, Correspondance, 1926-1969, Paris, Payot, 1996 (éd. L. Köhler et H. Saner ; trad. E. Kaufholz-Messmer) ; H. A. - Kurt Blumenfeld, Correspondance, 1933-1963, Paris, Desclée de Brouwer, 1998 (préf. M. Leibovici ; trad. J.-L. Évard) ; H. A. - Heinrich Blücher, Correspondance, 1936-1968, Paris, Calmann-Lévy, 1999 (préf. L. Köhler ; trad. A.-S. Astrup) ; H. A. - Martin Heidegger, Lettres et autres documents, 1925-1975, Paris, Gallimard, 2001 (éd. U. Ludz ; trad. P. David).

[10]

« Hannah Arendt : l’intelligence », Le Figaro, lundi 21 avril 1987, p. X.

Pour citer cet article

Brudny Michelle-Irène, « Hannah Arendt  », Cités 4/ 2004 (n° 20), p. 179-184
URL : www.cairn.info/revue-cites-2004-4-page-179.htm.
DOI : 10.3917/cite.020.0179

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