Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130547310
192 pages

p. 9 à 11
doi: en cours

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n° 20 2004/4

2004 Cités

Présentation

Yves Charles Zarka Directeur de recherche au CNRS, où il dirige le Centre d’histoire de la philosophie moderne et le Centre Thomas-Hobbes. Il enseigne également la philosophie politique moderne et contemporaine à l’Université de Paris I - Panthéon-Sorbonne. Il est notamment l’auteur de La décision métaphysique de Hobbes. Conditions de la politique (Paris, Vrin, 1987 ; 2e éd., 1999) ; Hobbes et la pensée politique moderne (Paris, PUF, 1995 ; 2e éd., 2001) ; Philosophie et politique à l’âge classique (Paris, PUF, 1998), La questione del fondamento nelle dottrine moderne del diritto naturale (Naples, Editoriale Scientifica, 2000) ; L’autre voie de la subjectivité (Paris, Beauchesne, 2000) ; Figures du pouvoir : études de philosophie politique de Machiavel à Foucault (Paris, PUF, 2001 ; 3e éd., 2001) ; Quel avenir pour Israël ? (en collab. avec S. Ben-Ami et al., Paris, PUF, 2001, 2e éd. en poche, « Pluriel », 2002) ; Hobbes. The Amsterdam Debate (débat avec Q. Skinner) (Olms, 2001) ; Difficile tolérance (Paris, PUF, 2004). Il a, également, récemment publié : Raison et déraison d’État (Paris, PUF, 1994) ; Jean Bodin : nature, histoire, droit et politique (Paris, PUF, 1996) ; Aspects de la pensée médiévale dans la philosophie politique moderne (Paris, PUF, 1999) ; Comment écrire l’histoire de la philosophie ? (Paris, PUF, 2001) ; Machiavel, le Prince ou le nouvel art politique (Paris, PUF, 2001). Penser la souveraineté (2 vol.) ; (Pise-Paris, Vrin, 2002) ; Les fondements philosophiques de la tolérance (3 vol.) (Paris, PUF, 2002).
Dans son pamphlet contre Napoléon, intitulé De l’esprit de conquête et de l’usurpation, Benjamin Constant écrivait, en 1814 : « Un gouvernement qui voudrait aujourd’hui pousser à la guerre et aux conquêtes un peuple européen commettrait donc un grossier et funeste anachronisme. Il travaillerait à donner à sa nation une impulsion contraire à sa nature. » [1] Constant voulait dire que l’existence d’un empire qui repose nécessairement sur l’esprit de conquête et sur la guerre est une réalité politique périmée lorsqu’on considère l’état de civilisation et de mœurs des peuples européens au XIXe siècle. En effet, contrairement aux peuples guerriers de l’Antiquité, qui avaient un esprit belliqueux et conquérant parce que, vivant sur un territoire limité, ils devaient combattre sans cesse pour ne pas être eux-mêmes conquis, les nations modernes sont dotées d’activités et de mœurs qui les portent vers tout autre chose que la guerre. Le point central de cette transformation est la substitution du commerce à la guerre : « Nous sommes arrivés à l’époque du commerce, époque qui doit nécessairement remplacer celle de la guerre, comme celle de la guerre a dû nécessairement la précéder. » [2] La guerre et le commerce sont deux moyens très différents de parvenir au même but, « celui de posséder ce que l’on désire » [3]. Ce que le commerce permet d’obtenir de gré à gré, la guerre l’obtenait par la violence et la conquête. Le premier correspond aux nations civilisées ; la seconde, à l’impulsion sauvage : « La guerre a donc perdu son charme, comme son utilité. L’homme n’est plus entraîné à s’y livrer, ni par intérêt, ni par passion. » [4]
On aurait beaucoup aimé, bien sûr, que Benjamin Constant ait raison. Mais l’histoire des XIXe et XXe siècles a montré qu’il avait tort sur toute la ligne. Ces deux siècles ont été en effet, par excellence, ceux des empires et des impérialismes : expansion des impérialismes des États-nations européens, constitution des deux empires les plus barbares de l’histoire de l’humanité (le Troisième Reich et l’empire soviétique), apparition au début du XXIe siècle d’une nouvelle figure impériale avec les États-Unis. L’idée soutenue par Montesquieu et reprise par Constant selon laquelle la généralisation du commerce – ou ce qui revient au même, sa mondialisation –, adoucirait les mœurs et rendrait archaïques les volontés impériales se trouve contredite par ce qui est aujourd’hui la constitution d’un empire américain qui n’est pas seulement politique mais aussi économique, culturel, voire linguistique. Dans un livre récent, La tentation impériale, Simon Serfati écrit :
« Est-il possible de résister à la tentation impériale ? Non seulement l’Amérique remplit toutes les conditions requises – moyens prépondérants, intérêts globaux, rayonnement universel et zèle missionnaire –, mais elle surpasse la plupart des États dans chacun de ces domaines, et aucun n’est susceptible de remettre en question la supériorité américaine dans un avenir proche. Les autres grandes puissances s’étant effondrées l’une après l’autre, les États-Unis sont une superpuissance unique. Ils sont la seule puissance véritablement “complète”. Quels que soient les progrès que pourraient accomplir d’autres États ou groupes d’États, ils garderont cette position privilégiée pour les dix ans à venir – et au-delà. » [5]
Si j’ai cité ce texte, ce n’est pas à cause de son originalité, mais parce qu’il me paraît au contraire présenter une description de la superpuissance des États-Unis – Hubert Védrine, comme on le verra ci-dessous dans l’exposé et l’entretien qu’il a donné à Cités, a même forgé le néologisme d’ « hyperpuissance » – qu’on retrouve très généralement. On ne saurait cependant en rester là. En effet, on parle et écrit aujourd’hui beaucoup sur l’empire, sur l’impérialisme, comme s’il s’agissait d’évidences empiriques, comme si le concept d’empire ne faisait pas problème en lui-même, comme s’il était interchangeable avec celui d’impérialisme et qu’il s’agissait d’être simplement pour ou contre l’un et l’autre. C’est cette obscurité et cette ambiguïté du débat contemporain sur l’empire et l’impérialisme qu’il s’agit de tenter de lever par l’analyse de quelques figures historiques des empires et des impérialismes en vue de saisir la spécificité du phénomène américain aujourd’hui.
Y a-t-il aujourd’hui, à l’âge post-totalitaire, formation d’une puissance impériale unique qui se constituerait en même temps que la mondialisation se met en place et s’étend ? Cet empire est-il celui d’un État particulier, les États-Unis d’Amérique, et/ou celui de firmes internationales ? Quelles sont les raisons qui permettent de parler d’hégémonie impériale ? L’empire est-il le résultat de la crise de la souveraineté nationale et de l’État-nation ou, au contraire, traduit-il la volonté hégémonique d’un État particulier ? Telles sont quelques-unes des questions qui ont animé la réflexion des collaborateurs de Cités.
 
NOTES
 
[1] B. Constant, De l’esprit de conquête et de l’usurpation, Paris, Imprimerie nationale, 1992, p. 61.
[2] Ibid., p. 58.
[3] Ibid.
[4] Ibid., p. 60.
[5] Paris, Odile Jacob, 2004, p. 30.
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[1]
B. Constant, De l’esprit de conquête et de l’usurpation, P...
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[2]
Ibid., p. 58. Suite de la note...
[3]
Ibid. Suite de la note...
[4]
Ibid., p. 60. Suite de la note...
[5]
Paris, Odile Jacob, 2004, p. 30. Suite de la note...