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2005/1 (n° 21)



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Le corps est désormais partout – non seulement il accompagne notre existence de tous les jours (alimentation, sexualité, santé), mais il est aussi au centre de multiples représentations (publicité, cinéma, art). Son statut, cependant, est loin d’être clair et évident. D’une part, il est considéré comme ce par quoi l’on peut montrer quel genre d’individu on est. D’autre part, il est vu comme une matière façonnable au gré de nos désirs variables. D’un côté, il est choyé et cajolé. De l’autre, il est traité comme un territoire de modifications, un lieu d’expérimentations poussées, un objet dont on dispose sans limites.

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Perpétuellement asservi à la production d’un sens, jamais pur ni originel, toujours inféodé à quelque instance du réel, le corps paraît désormais ce dont on peut s’emparer et qu’on se doit de « bricoler » pour qu’il représente l’image exacte de soi. Ce qui veut dire qu’il n’est plus uniquement vécu comme un destin ou une fatalité, mais aussi comme la pièce maîtresse d’une identité personnelle qu’on choisit, change, construit.

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Devant ces changements et cette remise en question de son « statut » les conceptualisations du corps ne sont que rapsodiques : l’objet « corps » est accueilli par des langages différents, mais souvent il n’existe qu’en tant que signe parmi d’autres signes, texte parmi d’autres textes.

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Quant à l’identité personnelle, elle ne pose pas moins de problèmes. Elle a été définie de façon très différente tout au long de l’histoire de la pensée et, encore aujourd’hui, le problème de sa définition reste controversé. « Les controverses sur l’identité personnelle – écrit Amélie Rorty dans son introduction à un célèbre recueil d’études, The Identity of Persons – ont été amplifiées par le fait qu’un certain nombre de questions différentes sont en jeu (...). 1 / Certains se concentrent sur une analyse de la différenciation des classes : Qu’est-ce qui distingue la classe des personnes de la classe voisine la plus proche (...) ? 2 / D’autres s’intéressent avant tout à la différenciation des individus : Quels sont les critères de distinction numérique des personnes auxquelles s’applique la même description générale ? (...) 3 / D’autres encore se penchent sur la réidentification de l’individu : Quels sont les critères permettant de réidentifier le même individu dans différents contextes, sous différentes descriptions, ou à différentes époques ? (...) 4 / D’autres enfin étudient principalement l’identification de l’individu : Quels types de caractéristiques permettent d’identifier une personne comme étant par essence la personne qu’elle est, de sorte que, si ces caractéristiques changeaient, elle serait une personne très différente, bien qu’elle puisse encore être différenciée et réidentifiée comme étant la même personne ? » Mais, ici, il ne s’agit pas de « mettre de l’ordre » à l’intérieur de ces controverses, de discuter les différentes positions l’une après l’autre, ou encore de parcourir l’histoire de la philosophie pour montrer comment l’identité a été à chaque fois définie de façon différente. Ici, il s’agit plutôt d’aborder certains enjeux de la question posée en termes clairs par John Locke lorsqu’il se demandait ce qui permettait à un individu de se « considérer comme étant le même (...) en différents temps et différents lieux » (Essai sur l’entendement humain, II, XXVII), et de le faire en interrogeant de façon spécifique les liens qui existent entre l’identité personnelle des individus et leur corps. Ce qui nous intéresse, c’est la relation qu’un individu établit avec sa propre matérialité et, par là, avec son être-au-monde corporel.

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À l’opposition entre corps-sujet et corps-objet qui a caractérisé pendant des siècles, et selon des modalités différentes, l’histoire de la pensée, s’est aujourd’hui substituée l’opposition entre le corps-totalité, qui coïnciderait avec la personne, et le corps-ensemble-d’organes, qui aurait le même statut que les choses. C’est ainsi que le statut du corps oscille, encore aujourd’hui, bien que de façon différente, entre l’être et l’avoir : d’un côté, on a tendance à postuler l’existence d’une identification complète de la personne avec son corps ; de l’autre, on croit pouvoir envisager et théoriser l’existence d’une altérité absolue entre le corps-objet/de/droit et la personne-sujet/de/droit. Mais si, dans le premier cas, l’identification ne peut se traduire qu’en une réduction matérialiste de la personne, dans le second, l’altérité ne peut conduire qu’à la certitude que le corps n’est qu’un objet/chose, de sorte que l’homme peut se penser lui-même comme un « autre » par rapport à son corps.

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Chaque personne existe dans le monde en tant qu’être charnel parmi d’autres êtres charnels. Chacun est structuré par des types différents de relations qu’il entretient simultanément avec lui-même et les autres. Et toute relation ne peut passer que par le corps, voire ne se produire que par le corps, celui-ci étant à la fois ce qu’une personne est et ce qu’elle a.

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Le corps humain a la particularité de partager des caractères avec les autres corps-objets du monde : l’expérience la plus immédiate de l’homme nous montre qu’il est bien dans un univers physique, partie de ce tout, corps parmi les autres, façonné de la même trame fondamentale que toutes les réalités qui l’entourent. Comme pour tout corps, le premier caractère du corps humain est d’occuper de l’étendue, ce qui se spécifie en termes de spatialité, volume et matérialité.

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Cependant, tout en étant étendu, résistant, lourd, opaque et soumis aux lois de l’univers matériel, le corps humain n’est pas un corps comme les autres, car il est d’abord un corps ouvert à l’extérieur : sa surface est la peau, et la peau le met en contact avec le monde et les autres corps. Il est d’abord une chose, mais il est une chose qui est mienne, ou plutôt que je suis. Ce qu’il y a d’unique dans un corps humain, c’est qu’il est l’incarnation d’une personne : il est le lieu où naissent et se manifestent nos désirs, nos sensations et nos émotions ; il est le moyen par lequel nous pouvons démontrer quelle sorte d’êtres moraux nous sommes.

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C’est à partir de la constatation du statut ambigu du corps qu’on peut envisager l’existence de formes différentes de relation qu’un individu entretient avec son corps. On peut avoir avec son corps une relation de dépendance et d’identification complète, mais on peut aussi chercher à se délivrer de la matérialité de notre corps. On peut chercher à réduire l’autre à son corps et à instrumentaliser ainsi sa personne, mais on peut aussi reconnaître que l’autre n’est pas simplement un corps à utiliser car il est toujours, aussi, une personne qui est au monde par son corps.

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Chaque personne entretient avec son corps une relation qui est à la fois instrumentale et constitutive. Chaque individu vit une tension continuelle par rapport à son existence physique : chacun est complètement lié à son corps tout en étant loin de lui.

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En ce qui concerne l’identité, on peut commencer par dire qu’elle est ce qui permet à chacun de se situer dans le temps et dans l’espace : ce qui lui permet de se reconnaître, de s’identifier, de savoir que c’est bien lui qui dort, se réveille, mange, parle, pense, aime, désire, hait, etc. ; ce qui le rend semblable à soi-même et différent des autres ; ce par quoi il se sent exister aussi bien en ses fonctions et ses rôles, qu’en ses actes et ses valeurs. En même temps, l’identité se rapporte toujours à l’existence dans le temps et à la variation. Elle suppose une unité qualitative et, par là, s’oppose au différent. Le « même » est tendanciellement permanent, stable et non changeant : il est « un » et « non divers ». Mais ce « un » est aussi un assemblage de parties, un ensemble souvent hétérogène dont la forme n’est pas définie à l’avance et pour toujours. Comment, alors, un individu peut-il « se rassembler », exister comme « unité », exprimer son « je suis » sans céder à l’angoisse de la multiplicité et l’éclatement ?

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Parler d’identité ne signifie pas se borner à une entité métaphysique, à un noyau stable et parfaitement cohérent : l’identité n’est jamais « totale » et « totalisante » ; elle n’est jamais sans failles. Elle est à la fois un point de départ et un point d’arrivée : ce sur quoi se construit le monde social de chaque individu et le résultat du jeu des relations socialement inscrites dans l’expérience de chacun. Elle implique à la fois un effort d’unification, l’unification étant tout le temps démentie et renouvelée, et une lutte pour la différenciation, la différenciation étant toujours menacée par le conformisme. Elle nécessite une résistance par rapport à la demande d’autrui et un effort de séparation d’avec les autres. Mais elle sollicite aussi une précaution afin que l’individu ne se laisse pas avaler par le clivage interne qui le bouscule et le pousse à la dispersion.

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La dynamique « moi-je » ne cesse jamais de se renouveler. Chacun est « un » et « multiple ». Le soi est toujours constitué de territoires différents, d’appartenances diverses, d’identifications hétérogènes. Au point que « son » nom, « son » corps, « ses » racines ne lui empêchent jamais de s’inscrire dans le monde de façon multiple et d’enraciner son identité dans des actions diverses qui consolident ou transforment son identité.

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L’identité personnelle est quelque chose de dynamique, qui émerge et se développe continuellement. Elle se construit dans la relation à l’autre (un autre extérieur qui peut fonctionner chaque fois comme un miroir ou comme une barrière) et évolue grâce aux conflits intrapersonnels. Elle se structure à travers un jeu sans fin entre perte et réappropriation. Car la « constance » de soi ne consiste pas à maintenir une identité stable et immuable, mais à soutenir une tension dialectique et à maintenir des crises périodiques.

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Quel rôle joue alors, le corps dans tout cela ? Est-il le lieu où s’inscrivent les tensions et les crises propres à chacun, ou représente-t-il un lieu de fermeture, quelque chose qui bloque ce processus de découverte de soi et que donc, en tant qu’obstacle, doit être combattu et remanié au fur et à mesure que l’individu évolue ?

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Croire que le corps est une entité détachée des bouleversements intérieurs qui caractérisent chaque individu signifierait se borner à une conception statique du corps, à une conception qui réduit le corps à sa surface extérieure. De même, croire que la seule façon de se réapproprier de son corps serait de le « manipuler », signifie ne pas vouloir savoir que le corps est toujours et surtout, comme le dit Pierre Fédida, « le trou obscur de tous les mélanges », un lieu de mise en tension des éclatements intérieurs, la surface qui cherche son unité sans jamais se crisper dans une unification superflue.

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Le corps, avant même d’être une surface où la paraître s’inscrit, est le lieu de la chair et de l’informe : c’est sur et dans le corps que le « processus » de l’identité s’expose ; c’est sur et dans le corps que les catégories formelles se défont et que l’inconscient impose un tracé dont l’individu ne maîtrise pas tous les contours.

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C’est dans ce contexte difficile et problématique que les articles du dossier visent à offrir au lecteur l’exploration d’un certain nombre de stratégies qu’un individu choisit plus ou moins consciemment pour affirmer son « je » par son corps ; un certain nombre de modalités qu’on adopte pour « être au monde » et rencontrer les autres.

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À la question : « Du corps, qu’en est-il ? », le philosophe Alain Milon répond en s’éloignant d’un certain nombre de stratégies habituelles qui réduisent le corps à une série d’attributs. Pour lui, le corps « habite un lieu qui lui permet d’exister au-delà d’une délimitation spatiale avec l’effet de surface qui l’accompagne ». C’est pourquoi il s’intéresse au déploiement du corps ; c’est pourquoi il structure son article autour du « principe d’habitation ». Le corps-objet de son étude n’est d’ailleurs pas « réductible à de simples catégories » comme la surface et la profondeur, l’envers et l’endroit, la présence et l’absence, ni s’agit-il d’un corps « avec des organes éparpillés ». Tout au contraire. Le corps, comme le montrent Artaud et Bacon dans leurs œuvres, est ce qui constitue le sujet, son « principe vital ».

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La sociologue Véronique Poutrain aborde la question du rapport corps/identité sous un angle différent. Elle s’intéresse au sadomasochisme en montrant comment il s’agit d’une série de « pratiques sexuelles ludiques qui ne cessent de jouer avec les concepts de propriété et de pouvoir », d’une relation particulière « dans laquelle les individus s’engagent dans une interaction dominant/dominé ». Mais, au-delà de l’analyse des contrats qui structurent ces pratiques et de l’espace du jeu que l’on peut instaurer, ce qui émerge de ce texte est le rapport complexe que les individus qui s’adonnent à ces activités vivent souvent avec leur corps et leur identité. Souvent, « les frontières avec l’autre n’ont pas été correctement posées ». Souvent, il s’agit d’individus incapables de fixer les limites de leur propre territoire et les limites du territoire de l’autre. Et cela, même si ce serait une erreur grossière de croire que le sadomasochisme permet à un individu de « s’approprier le corps ou l’esprit d’un autre ».

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Encore différent est le regard de l’anthropologue Michèle Fellous. Elle aussi s’intéresse aux liens qui existent entre corps et identité. Mais, cette fois-ci, elle le fait dans le cas des greffes d’organes. En effet, comme elle le souligne à plusieurs reprises, « le greffé vit une expérience extrême » : il doit survivre tout en étant, à la fois, un et multiple ; il doit survivre, tout en portant en soi l’organe de quelqu’un qui est désormais mort. C’est pourquoi chaque patient greffé doit chercher à reconstruire son schéma corporel, en faisant tout d’abord le deuil de son organe perdu et, ensuite, en intégrant « l’autre non assimilable ».

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Mais parler de corps et d’identité signifie aussi parler de la peau et de son statut. Ne serait-ce que parce que c’est la peau qui entoure et recouvre le corps ; c’est la peau qui constitue une barrière entre l’intérieur et l’extérieur. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’article de Christiane Balasc qui nous offre un point de vue psychanalytique sur les entailles corporelles et leur place dans la quête identitaire des adolescentes. C’est ainsi que la psychanalyste nous renseigne de façon très méticuleuse sur les problèmes qu’une adolescente peut rencontrer dès lors que « sa mère tente à tout prix d’éradiquer tout ce qui marque l’ordre des générations, y compris son acte de maternité ». C’est ainsi qu’elle nous raconte l’histoire de Noémie, âgée de 14 ans, qui se taillade les mains et les avant-bras au cutter et qui « s’arrache les peaux des ongles jusqu’au sang » pour avoir la sensation d’exister, d’être « une », de « faire signe à sa mère pour un savoir sur le féminin ».

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Un autre domaine où la question du rapport entre corps et identité se pose de façon extrêmement complexe est le cas du transsexualisme. Comme l’explique la psychanalyste Geneviève Morel, ce dont il est question dans le cas du transsexualisme est le rapport entre sexe, genre et identité. Geneviève Morel propose une lecture lacanienne de la différence des sexes. Et cela, afin de répondre à la question épineuse : est-ce qu’ « avoir un sexe » se réduit au dimorphisme des apparences corporelles ou, bien au contraire, tient-on compte de la subjectivation du sexe, soit de l’ « être sexué » de chacun dans ce que sa jouissance a de plus singulière ? Pour la psychanalyste, la question du choix du sexe se situe là où s’accomplit une sorte de décision inconsciente non réductible ni à l’anatomie ni au « discours sexuel » qui nous assigne, dès notre naissance, comme homme ou comme femme en nous imposant ses catégories phalliques.

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C’est pour conclure le dossier que nous avons enfin intégré notre article sur l’art charnel d’Orlan. Ce dont il est question est le corps/œuvre d’Orlan, une œuvre qui vise à montrer comment, par la modification du corps, un individu peut changer son identité en se construisant selon ses envies. C’est ainsi que, en reprenant à son compte le mot d’ordre féministe « mon corps m’appartient », Orlan le pousse jusqu’à son extrême, jusqu’à renverser le principe chrétien du verbe qui se fait chair au profit de la chair qui se fait verbe.

Pour citer cet article

Marzano Michela, « Présentation  », Cités 1/ 2005 (n° 21), p. 9-15
URL : www.cairn.info/revue-cites-2005-1-page-9.htm.
DOI : 10.3917/cite.021.0009


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