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2005/3 (n° 23)


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Il n’est guère de question plus ancienne au Québec que celle de la langue, ni de plus délicate.

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Les voyageurs qui débarquaient en Nouvelle-France s’interrogeaient déjà sur ce qu’ils entendaient. Le jésuite Charlevoix, au début du XVIIIe siècle, écrivait, par exemple : « Nulle part ailleurs on ne parle plus purement notre Langue. On ne remarque même ici aucun Accent. » [1][1]  Journal d’un voyage fait par ordre du roi dans l’Amérique... Sur le plan de l’histoire de la langue, la déclaration de Charlevoix s’explique aisément : alors que l’unité linguistique de la métropole sera un des fruits de la Révolution (« la langue doit être une comme la République », décrète la Convention), elle aurait été acquise dès la fin du XVIIe siècle dans la colonie, à la fois pour des raisons géographiques (les colons étaient majoritairement issus des mêmes régions du nord-ouest de la France et parlaient donc une langue semblable) et pour des raisons communicationnelles (la faible densité démographique en Nouvelle-France interdisait le recours à une large variété de patois). En outre, mais sans le savoir, l’auteur du Journal d’un voyage fait par ordre du roi dans l’Amérique septentrionale (1720-1722) évoquait trois des quatre termes qui allaient marquer la réflexion sur la langue jusqu’au XXIe siècle : le rapport entre la France et sa colonie ; l’idée d’une langue pure, à respecter ; la présence (ou l’absence) d’un accent.

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Le quatrième terme du débat est la liaison fondamentale, en matière linguistique, du national et du religieux. À compter du XIXe siècle, il paraît en effet impossible à quiconque réfléchit sur la langue parlée et écrite dans ce qui s’appelle encore le Canada de penser autrement la question. Chez le poète William Chapman, à l’orée du siècle suivant, on chante ainsi, dans « Notre langue » (1904), « l’idiome légué / Par ces héros quittant pour nos bois leurs falaises », « Ce langage aujourd’hui si ferme et si vivace [qui] doit durer autant que notre race », cette « langue des anciens » semblable à « la colonne de feu / Qui guidait les Hébreux vers la terre promise ! » [2][2]  William Chapman, « Notre langue » (1904), repris dans.... Défendre la langue suppose que l’on défende dans le même temps la religion (catholique) et la nation (canadienne, puis canadienne-française, enfin québécoise). Si la religion n’est plus guère déterminante dans les débats linguistiques d’aujourd’hui, le lien entre langue et nation, lui, ne s’est jamais distendu. À cet égard, deux grandes écoles s’opposent ; hors d’elles, point de salut, ainsi que le déplorait André Belleau dans un lumineux essai paru en 1983 [3][3]  « Pour un unilinguisme antinationaliste », repris....

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La première école rêve d’une identité nationale incarnée linguistiquement. L’expression la plus radicale de cette position se donne à lire chez le poète et essayiste Octave Crémazie. Le 29 janvier 1867, dans une lettre à l’abbé Henri-Raymond Casgrain, ce parangon de la rectitude nationalo-linguistico-religieuse, Crémazie écrivait : « Ce qui manque au Canada, c’est d’avoir une langue à lui. Si nous parlions iroquois et huron, notre littérature vivrait. (...) Je le répète : si nous parlions huron ou iroquois, les travaux de nos écrivains attireraient l’attention du Vieux Monde. » [4][4]  Octave Crémazie, lettre reprise dans Laurent Mailhot,... Le « Vieux Monde » – lire : la France – refusant de s’intéresser à la littérature canadienne à cause, pense-t-on, d’une faiblesse linguistique presque unanimement diagnostiquée depuis le XIXe siècle, il faudrait pousser la spécificité nationale jusqu’à l’adoption d’une langue qui ne serait plus celle de la mère-patrie – en l’occurrence, une langue amérindienne. Pareille position est toujours restée minoritaire au Québec, mais on en trouve des versions dans d’autres pays de la francophonie : l’auteur anonyme de La langue belge comparée à la langue française (1866) ne dit pas autre chose, exactement à la même époque.

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On pourrait ranger dans cette première école les tenants de l’existence d’une langue nationale autonome, à l’origine variété du français, mais qui s’en est progressivement détachée. On y retrouverait ceux qui, dans les années 1960, ont promu ce qu’on appelait alors le joual (le mot joual est une déformation phonétique québécoise du mot cheval, par ailleurs attestée en France...) : les romanciers rassemblés autour de la maison Parti pris (mais pas uniquement), des dramaturges comme Michel Tremblay, un certain nombre de journalistes et de pamphlétaires, taillés en pièce, en amont, par Jean-Paul Desbiens dans Les insolences du frère Untel en 1960, puis, en aval, par Jean Marcel dans Le Joual de Troie en 1973. (Plusieurs des joualisants sont depuis rentrés dans le rang linguistique, sans avoir à s’en plaindre.) On y côtoierait nombre d’auteurs de dictionnaires, certains [5][5]  Jean-Claude Boulanger (dir.), Dictionnaire québécois... plus sérieux que d’autres [6][6]  Léandre Bergeron, Dictionnaire de la langue québécoise,..., aucun n’étant cependant convaincant, plusieurs étant menacés de verser dans le folklore. On y verrait enfin quelques journalistes pressés de singulariser la nation québécoise aux yeux sinon du « Vieux Monde », du moins de la France : le débat sur la nature et la qualité de la langue utilisée au Québec est le serpent de mer de la presse locale.

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La seconde école postule que le français québécois n’est rien d’autre qu’une variété régionale du français, comme le français parlé en Belgique, en Afrique, aux Antilles ; pour ses partisans, il ne saurait être question de parler d’une langue québécoise, voire du québécois. Il s’agirait plutôt, pour les usagers de la langue, de respecter les règles d’un français dit standard, universel ou commun, en tenant (plus ou moins) compte des pratiques locales. Les puristes hard font la chasse aux anglicismes, aux faiblesses de prononciation, au laisser-aller linguistique ; pour eux, il n’est de bon bec que de Paris. Moins radicaux, les défenseurs d’une norme nationale souhaitent que soit reconnue l’adaptation subie par le français du fait de sa migration en Amérique du Nord [7][7]  Marie-Éva de Villers, Multidictionnaire de la langue.... Pour eux, cette norme, dont on dit habituellement qu’elle est l’état de langue socialement valorisé, est d’abord et avant tout affaire de lexique : le français parlé au Québec au début du XXIe siècle compte toujours des mots réputés archaïques selon les dictionnaires publiés en France (barrer la porte pour verrouiller la porte), on y trouve des mots, inconnus en France, pour désigner des réalités locales (poudrerie pour neige poussée par le vent pendant qu’elle tombe), des mots y ont été créés pour éviter d’avoir recours à d’autres venus de l’anglais (courriel pour e-mail), les fréquences lexicales ne sont pas les mêmes des deux côtés de l’Atlantique ( et même sont plus souvent utilisés ici que là), quelques mots amérindiens sont entrés dans la langue courante (achigan), la féminisation des titres de fonctions est recommandée (auteure), etc. Ceux que l’on appelle polémiquement les « aménagistes » [8][8]  Par exemple, Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière,..., qui reprennent de pareilles analyses différentielles pour prôner une intervention ferme de l’État et de ses institutions en matière de normalisation linguistique, peuvent parfois donner l’impression de vouloir revenir au mythe d’une langue propre aux Québécois ; si c’était le cas, la boucle serait bouclée et les deux écoles se rejoindraient.

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Il faut y insister : s’il existe une telle chose qu’une norme québécoise (certains parlent de « bon usage québécois »), elle n’est, sauf rarissimes exceptions, ni syntaxique ni phonétique. Les structures de la langue parlée au Québec sont celles de la langue parlée en France, du moins dans les situations où la correction est jugée nécessaire. Dans les autres situations, il en est du français québécois comme de n’importe quelle autre langue ou variété de langue : moins la situation est formelle, plus la liberté est grande. L’accent québécois, lui, diffère sensiblement du français ; en fait, on dirait, plus justement : les accents québécois et les accents français. Cet accent, on peut essayer de le décrire (par exemple, un Québécois prononcera brun là où un Parisien dira plus volontiers brin). On peut aussi en parler avec insistance, aimablement ou pas ; si l’existence d’un « racisme de l’accent » [9][9]  Orlando de Rudder, Le français qui se cause. Splendeurs... peut être contestée, il reste que l’accent est souvent l’outil d’un classement, toujours défavorable aux intonations les moins largement répandues. À cet égard, les locuteurs francophones, plus que les anglophones, ont tendance à oublier que seuls les muets n’ont pas d’accent. Et qu’un accent ne fait pas une langue.

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Est-ce à dire qu’un voyageur débarquant aujourd’hui au Québec y retrouvera à l’identique le français de l’Hexagone ? Non, bien évidemment. Il pourra être étonné par le vocabulaire et sa répartition. Il entendra des prononciations qui ne lui sont pas familières. Il constatera que le français de Montréal n’est pas exactement celui des autres villes ni de toutes les régions du Québec. Il sera frappé par la reprise des mêmes mots à la mode ici que chez lui (relocalisation, synergie, les préfixes mélioratifs à la hyper-, etc.), mais aussi par la présence de mots du jour différents (défusion, virage ambulatoire, full, etc.), souvent venus de la langue de l’administration ou de celle des jeunes, ou encore de l’anglais. Il aura à respecter des lois linguistiques, au premier chef la Charte de la langue française, la loi 101 promulguée en 1977, maintes fois revue depuis, surtout en ce qui concerne ses dispositions sur l’enseignement et l’affichage public. Il notera qu’un fort sentiment d’infériorité et d’insécurité linguistiques caractérise les Québécois ; un grand quotidien comme La Presse (Montréal) a lancé en 2004 une chronique destinée à corriger les erreurs de langue les plus fréquentes au Québec, renouant par là avec une longue tradition d’hypercorrection et, donc, de discours punitif [10][10]  Chantal Bouchard en a fait l’histoire dans La langue.... Par là, il aura une fois de plus la confirmation, pour le dire avec Jean-Marie Klinkenberg, qu’un Francophone, « c’est d’abord un sujet affecté d’une hypertrophie de la glande grammaticale » [11][11]  La langue et le citoyen. Pour une autre politique....

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Cela étant, la mondialisation n’est pas moins forte en matière de langue qu’en matière d’économie ou de culture. L’intercompréhension au sein de la francophonie, loin de s’amenuiser, se développe : accroissement des communications, développement d’institutions communes, notamment médiatiques, circulation des personnes, efficacité des industries de la langue – ceci explique cela. Est-ce là le signe d’une uniformité condamnable ? Non : plutôt la reconnaissance que les particularismes ont d’autant plus droit de cité qu’ils ne sont pas des freins à l’échange. Qu’on en juge par le court exercice de lexicographie qui suit.

Notes

[1]

Journal d’un voyage fait par ordre du roi dans l’Amérique septentrionale, édition critique de Pierre Berthiaume, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1994, t. 1, p. 234.

[2]

William Chapman, « Notre langue » (1904), repris dans Gilles Pellerin, Récits d’une passion. Florilège du français au Québec, Québec, L’Instant même, 1997, p. 28.

[3]

« Pour un unilinguisme antinationaliste », repris dans Surprendre les voix, Montréal, Boréal, 1986, p. 115-123. Dans ce texte, on peut lire, entre autres déclarations chocs : « Nous n’avons pas besoin de parler français, nous avons besoin du français pour parler » (p. 119).

[4]

Octave Crémazie, lettre reprise dans Laurent Mailhot, avec la collab. de Benoît Melançon, Essais québécois, 1837-1983. Anthologie littéraire, Montréal, Hurtubise HMH, 1984, p. 57.

[5]

Jean-Claude Boulanger (dir.), Dictionnaire québécois d’aujourd’hui : langue française, histoire, géographie, culture générale, Saint-Laurent, Dicorobert, 1992 ; Claude Poirier (dir.), Dictionnaire historique du français québécois, Québec, Presses de l’Université Laval, 1998.

[6]

Léandre Bergeron, Dictionnaire de la langue québécoise, Montréal, VLB, 1980.

[7]

Marie-Éva de Villers, Multidictionnaire de la langue française, Montréal, Québec-Amérique, 4e éd., 2003.

[8]

Par exemple, Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière, Le français québécois. Usages, standard et aménagement, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1996.

[9]

Orlando de Rudder, Le français qui se cause. Splendeurs et misères de la langue française, Paris, Balland, 1986.

[10]

Chantal Bouchard en a fait l’histoire dans La langue et le nombril. Une histoire sociolinguistique du Québec, Montréal, Fides, 2002 [1998].

[11]

La langue et le citoyen. Pour une autre politique de la langue française, Paris, PUF, 2001.

Pour citer cet article

Melançon Benoît, « La glande grammaticale », Cités, 3/2005 (n° 23), p. 233-237.

URL : http://www.cairn.info/revue-cites-2005-3-page-233.htm
DOI : 10.3917/cite.023.0233


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