Une présentation des principaux essais consacrés au Québec au cours des dix dernières années ne saurait être que fragmentaire. Un bref survol des publications montre une grande diversité de travaux, en particulier en histoire et en sociologie. Dans les notices que nous avons regroupées ici, nous avons cherché à donner au lecteur un aperçu des livres qui, par leur objet ou par leur méthode, ont le plus contribué à redéfinir la problématique de l’identité et à renouveler la discussion sur la culture. Le choix de ces ouvrages est limité aux monographies, même si une grande quantité d’ouvrages collectifs ont apporté leur lot d’analyses au cours des ans. Ces livres sont l’œuvre de penseurs reconnus, pour la plupart engagés dans une discussion dont ils n’ont cessé de modifier le paradigme. La majorité d’entre eux appartient à la génération qui a succédé aux grandes figures des années 1970, comme Fernand Dumont ou Charles Taylor. Nous avons demandé des recensions brèves, ouvrant sur une critique, et nous avons sollicité des auteurs qui sont souvent eux-mêmes représentés par un ouvrage dans notre choix.
On ne sera pas étonné que les questions de fond demeurent celles de l’identité et de la souveraineté. Ces questions sont déterminantes et elles imprègnent tout le travail des sciences humaines et sociales dans le Québec contemporain. Aux yeux de plusieurs critiques européens, le Québec se trouve en quelque sorte victime du multiculturalisme canadien, du seul fait de son appartenance à un vaste ensemble social et politique dont il ne maîtrise pas le développement et dont il ne parvient pas, par ailleurs, à se libérer. Isolé, et quasi prisonnier d’une recherche toujours inachevée de son identité, l’essai québécois doit travailler sans relâche pour préciser ce qui apparaît comme une différence inaliénable, alors que la pensée multiculturaliste invite à considérer que cette identité appartient à l’ensemble le plus grand, c’est-à-dire le Canada. Cette problématique n’est pas résolue, on le constatera sans détour. Pour d’autres critiques, la souveraineté est un idéal passéiste, et nous devrions, comme Québécois, apporter au Canada une réflexion universaliste, centrée sur des idéaux de rationalité et de liberté, ouvrant sur un projet constitutionnel sans concession aux revendications de la particularité. À ce constat rigoureux, et paradoxalement réactivé par la construction de l’Europe, il n’est pas toujours aisé de répondre : la revendication de souveraineté ne doit pas être confondue avec la perspective communautarienne mise en avant dans le multiculturalisme canadien par des penseurs comme Will Kymlicka, elle se situe en deçà de toute réflexion sur la question libérale. Selon la majorité des penseurs qu’on lira ici, il s’agit d’une prémisse, d’une position politique primitive. C’est seu- lement dans un Québec souverain que nous pourrions penser librement une philosophie sociale et politique qui nous orienterait vers une forme plus libérale-républicaine, ou vers une autre conception.
L’évolution récente de la discussion montre à cet égard plusieurs enjeux nouveaux, notamment celui de l’américanité, particulièrement présent dans les ouvrages de Gérard Bouchard, Yvan Lamonde et Joseph Yvon Thériault. Cette question permettra-t-elle de renouveler le regard porté sur les liens du libéralisme et du nationalisme ? Après la période des années 1960-1980, marquée par l’intervention du marxisme et la discussion d’une souveraineté encore teintée de problématiques postcoloniales, on assiste à l’émergence de ce que d’aucuns appellent déjà un postnationalisme. Loin de se maintenir dans la défense ou la critique d’un nationalisme politique traditionnel, la discussion se porte vers les enjeux du libéralisme et la possibilité de développer au Québec une société fondée sur une réinterprétation de son histoire moderne. La plus jeune génération, représentée ici, par exemple, par Jocelyn Maclure, montre déjà une volonté de passer à la discussion universelle des principes. Notre choix d’ouvrages porte sur le Québec, mais il faut le dire simplement : on trouverait peu d’essais sur le libéralisme, la démocratie, la liberté, le pluralisme qui ne soient des livres sur le lien fédéral, l’histoire du Québec contemporain, les droits autochtones, etc. Pour le dire d’un mot, la passerelle entre le particulier et l’universel semble actuellement montrer, malgré quelques percées intéressantes, une situation profondément aporétique.
Devant ce choix d’ouvrages, nous pouvons nous interroger sur ce que nous attendons d’un intellectuel du Québec dans le domaine de la philosophie politique. Dans tous les domaines de son intervention, en particulier s’il s’agit de prendre position sur des politiques de droite ou de gauche, nous observons que la capacité d’interpeller l’État au nom des principes demeure associée à une position sur l’identité. Pour plusieurs c’est une richesse, pour d’autres il s’agit d’un handicap que la génération actuelle devrait travailler à dépasser. La volonté d’intervenir sur les principes eux-mêmes, en particulier dans le domaine de la justice et des politiques publiques, ne saurait encore demeurer trop longtemps freinée par les ambiguïtés de la situation nationale. L’intellectuel québécois se transforme aisément en porteur de causes particulières – par exemple dans le dossier autochtone, dans les questions écologiques de la responsabilité des générations, dans les dossiers des droits de la personne (en intervenant sur l’immigration, les réfugiés), mais les travaux recensés ici montrent que ces interventions demeurent encadrées par la problématique identitaire.
L’héritage historique de la problématique nationale pèse donc d’un poids important sur notre capacité à discuter des principes. Même dans le cas de la souveraineté, la possibilité d’en discuter dans un cadre qui ne soit pas exclusivement capté par la lutte contre le nation-building canadien semble échapper. Le symptôme le plus vif pour moi de ce blocage n’est pas d’abord le fait que nos livres portent sur nous-mêmes, ce qui n’est après tout que normal, c’est que très peu portent sur l’universel, et encore moins sur les autres. Quel livre a été écrit ici sur la démocratie américaine, sur la culture américaine ou sur l’Europe ? En ravivant la question de l’américanité, des historiens comme Gérard Bouchard et Yvan Lamonde ont non seulement mis à nu cette histoire non dite, ils ont aussi montré que cette occultation pouvait constituer une raison de l’impossibilité d’accéder aux principes.
Que signifie « postnational » dans un contexte de non-souveraineté ? Dans sa recherche en cours sur les imaginaires collectifs, Gérard Bouchard se demande comment ces imaginaires parviennent à se reconfigurer. C’est une autre manière de poser la question. Beaucoup d’intellectuels, actifs dans le vaste domaine des sciences humaines, ont en vue cet horizon d’un dépassement (critique de la mondialisation, évolution de la démocratie, etc.). Le dépassement de l’aporie devant laquelle nous placent les livres que nous avons choisis semble la condition du succès de leurs approches.
Georges Leroux,
Professeur de philosophie grecque au Département de philosophie de l’Université du Québec à Montréal.
Spécialiste de la tradition platonicienne, il a publié de nombreuses traductions et études de philologie. Membre de l’Académie des lettres du Québec, il intervient dans plusieurs revues et journaux sur des questions de culture et d’histoire des idées.
Jacques BEAUCHEMIN, L’Histoire en trop. La mauvaise conscience des souverainistes québécois, Montréal, VLB, 2002, 210 p.
Le titre de cet ouvrage d’un sociologue des nouvelles générations porte en lui-même quelque chose d’accablant. Il dit ce que la mémoire veut ignorer. Il ose pénétrer les zones refoulées d’une conscience travaillée par sa mémoire mais qui se veut affranchie, moderne et libérale. Il désigne ce qui devrait être assumé afin de libérer l’image de soi d’un Québec meurtri voulant se détacher d’un passé fait d’ignorance et d’humiliation. L’auteur n’hésite pas à interpeller, dans ce qui lui paraît leur incohérence interne, les principaux courants qui divisent le discours intellectuel d’aujourd’hui autour du projet politique québécois.
Beauchemin plonge avec nuance et générosité au cœur de débats, traversés par une tension constitutive, de la difficulté à résoudre le problème du lien entre le sentiment d’appartenance de ceux qu’il appelle les Franco-Québécois et la formation d’un sujet politique parlant au nom de tous. Contrairement à la majorité de ceux qui l’ont précédé, il veut cerner sans complexe les contours de ce refoulé qui, selon lui, conduit à faire table rase du véritable fondement de la légitimité du projet identitaire québécois, l’appartenance des francophones du Québec à la communauté qui résulte de leur histoire.
Cet essai permet de pénétrer au cœur de la dynamique intellectuelle et politique qui agite le Québec depuis les dernières décennies. Sans céder à la tentation de formuler une proposition normative, il déconstruit les interdits les plus courants qui visent, sous couvert de rationalité, à ébranler à sa base le nationalisme qui a secoué le Québec depuis son entrée dans l’ère moderne. C’est qu’une blessure semble être à l’origine de cette analyse. Et le travail de l’auteur est justement de s’y confronter pour la surmonter, montrant du même coup la fragilité des arguments qui tendent à opérer un effet de censure sur les aspirations à la reconnaissance des Franco-Québécois.
Ces effets de censure doivent être évoqués. La tendance au refus de soi, une certaine mauvaise conscience qui en est le symptôme, la suspicion qui pèse sur ce que l’auteur appelle « cet indicible nous », sont les formes subtiles que prend l’oppression dans le Québec actuel. La tentation d’interdire des représentations collectives valorisant la mémoire et assumant les blessures qu’elle rappelle en les liant à une même communauté, et l’envers de cette oppression, soit l’identification de l’opprimé aux arguments rationnels qui justifient l’interdiction d’exister comme communauté, sont au cœur de l’objet à décrypter. Le doute de soi, qui caractérise la culture du dominé, sert de frein à l’affirmation légitime d’une communauté qui revendique le droit à sa propre inscription dans l’histoire autrement que sous le statut de minorité. Soucieux de « dédramatiser le discours identitaire franco-québécois », Beauchemin fait pourtant un diagnostic pertinent quand il affirme que « le lieu précis du désaccord dans le débat politique actuel tient à la place que peuvent légitimement avoir des revendications à portée communautariste en contexte pluraliste ».
Ce livre est en effet une sociologie critique du contexte idéologique et culturel qui domine le champ des idées politiques au Québec aujourd’hui. L’une des impasses les plus prégnantes réside dans la difficulté à reconnaître le lien entre le communautarisme de la nation culturelle québécoise, fondé sur un héritage, en même temps que le caractère éthique de la formation d’une communauté inclusive plus large, construite dans l’espace civique que s’est donné le Québec par l’institution, par exemple, d’une charte des droits et libertés, comme de tous les outils nécessaires à la mise en place d’une culture publique commune. L’ouvrage de Jacques Beauchemin récuse les réductions ethnicistes que subit la revendication d’appartenance communautaire des Franco-Québécois, confrontée à une culture du pluralisme et du relativisme qui domine l’ensemble nord-américain. Il rétablit la légitimité en crise du sentiment d’appartenance. « C’est dans le secret de la culture et de la mémoire, dit-il, que s’invente la communauté... Non seulement un projet politique est toujours le fait d’un sujet mais, plus encore, il doit s’appuyer sur un sujet et, plus exactement, sur un sujet de culture et de mémoire. » Il rappelle encore que c’est à cette fidélité au sujet politique que correspondent le God bless America des Américains et le Vive la France ! des Français. Le Québec réel est interpellé par cet appel à la reconnaissance qu’il devra d’abord s’adresser à lui-même.
Anne Legaré,
Faculté de Science politique
et droit,
Université du Québec
à Montréal.
Gérard BOUCHARD, Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde. Essai d’histoire comparée, Montréal, Boréal, 2000, 503 p.
Le projet d’une nécessaire refondation de la nation québécoise traverse les travaux de Gérard Bouchard. On trouve ainsi une grande unité entre les ouvrages érudits, comme celui qui fera l’objet de ce compte rendu, et ceux que l’auteur destine plus immédiatement à l’action comme, par exemple, La nation québécoise au futur et au passé (VLB, 1999).
Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde s’est mérité en 2000 le prestigieux prix de la Gouverneure générale du Canada. La critique y a trouvé la formulation la plus achevée de la thèse que soutient Bouchard concernant la formation des imaginaires collectifs. La question consiste ici à savoir de quelle manière s’élaborent les discours identitaires des collectivités neuves. Le sujet ne manque pas d’intérêt. Les collectivités neuves ne constituent-elles pas, en raison de leur jeunesse, des sites d’observation idéale pour qui se propose de retrouver les fondements d’un imaginaire collectif ?
La question du Québec est en filigrane du projet du livre. À partir d’une histoire comparée des collectivités neuves, l’auteur voudrait montrer ce que la situation du Québec peut avoir de commun avec certaines d’entre elles, mais aussi ce qui l’en distingue du point de vue de l’élaboration de l’identité collective. Le chapitre deux est ainsi consacré à une vigoureuse et convaincante défense des mérites de l’histoire comparée. Les analyses de la société québécoise auraient été si souvent préoccupées par le caractère exceptionnel de son parcours historique en Amérique qu’elles auraient éludé ce qui rapproche ce dernier du destin des collectivités neuves.
Le chapitre trois, passionnant, est consacré à ce que l’on pourrait appeler la formation du discours identitaire québécois. Bouchard y présente la thèse d’une antinomie entre culture savante et culture populaire. Les élites canadiennes-françaises, tournées vers la France, auraient cherché à inscrire le parcours identitaire québécois dans la filiation de la culture française et du catholicisme, alors que les classes populaires auraient, au contraire, assumé très tôt une américanité constitutive de l’aventure québécoise. Bouchard tente alors de montrer les effets néfastes de cette dissonance sur la formation de la conscience historique québécoise.
Les chapitres quatre et cinq sont respectivement consacrés aux cas que constituent le Mexique et l’Amérique latine, d’une part, et l’Australie, d’autre part. Il s’agit ici de révéler le contraste de ces deux entreprises de construction identitaire. Le Mexique fait très tôt dans le cours de son histoire le choix d’une « américanité créole » sur laquelle se fonde un projet de rupture par rapport à la mère patrie. De l’autre côté, l’Australie a peine à s’émanciper de l’aire culturelle britannique et mettra du temps à réaliser « l’appropriation symbolique du continent ». Bouchard examine enfin les cas canadien, néo-zélandais et états-unien. Il trouve en eux d’autres modalités de la construction de la référence identitaire. Comme celle du Québec, la construction identitaire du Canada a été hésitante, partagée entre désirs de continuité et de rupture. La Nouvelle-Zélande représenterait un bel exemple de « continuisme », comme si la souveraineté politique ne s’était pas accompagnée du discours identitaire autonome qui aurait dû lui correspondre. Au contraire, les États-Unis constituent alors la plus grande réussite du point de vue de la rupture et de la formulation d’un discours identitaire émancipé.
À chaque fois, l’analyse des particularités de ces imaginaires collectifs est mise en rapport avec celle du cas québécois. L’ouvrage permet alors de relativiser la singularité du parcours québécois si souvent tenue pour acquise. Ce travail s’inscrit donc dans une vaste entreprise de renouvellement de la conscience historique québécoise.
Mais c’est justement ce projet, décliné sous d’autres thèmes dans ses ouvrages plus récents, qui a valu certaines critiques à l’auteur. On a ainsi cru déceler dans cette thèse, en vertu de laquelle la société québécoise partagerait bon nombre de traits avec d’autres collectivités neuves, une tentative d’occultation de la singularité du parcours historique québécois. On s’est alors demandé si le nivellement des divers parcours historiques n’avait pas pour effet de vider le nationalisme québécois et le projet souverainiste qui en découle de ses arguments les plus fondamentaux. L’analyse de Bouchard, centrée sur ce que partageraient les collectivités neuves plutôt que sur leurs singularités sociohistoriques respectives, ne prive-t-elle pas le discours nationaliste des topiques relatives à la particularité de l’histoire du Québec et, avec elles, des thèmes liés à la volonté de réparation ou de redressement qu’appelle ce rapport subjectif à l’histoire ? Bouchard évacuerait-il de la sorte ce que Joseph Yvon Thériault appelle l’ « intentionnalité » qui traverserait le parcours historique québécois ? Gérard Bouchard oppose à cette critique la nécessité de mettre au jour le plus précisément possible les traits dominants de l’imaginaire québécois afin de pouvoir dépasser ce qui en constituerait les blocages.
L’intérêt que porte le professeur de l’Université du Québec à Chicoutimi aux mythes participe de sa volonté de dénouer les contradictions dans lesquelles se trouverait enferré l’imaginaire québécois. Il s’agirait alors de remobiliser les Québécois en vue de la souveraineté en leur offrant une représentation d’eux-mêmes moins possédée du souvenir des défaites d’autrefois, du complexe d’infériorité et des mythes « dépresseurs » qui auraient été les leurs. Dans ses ouvrages récents (Les deux chanoines, Boréal, 2003, et La pensée impuissante, Boréal, 2004), Bouchard explore les méandres d’une pensée canadienne-française impuissante à surmonter ses contradictions et incapable de mobiliser positivement la collectivité québécoise. Ainsi, l’analyse à laquelle il se livre de l’œuvre du chanoine Lionel Groulx le conduit à repérer les ambivalences et les contradictions jamais surmontées de la pensée de l’historien canadien-français le plus influent au cours des années 1930 et 1940. La pensée du chanoine serait en quelque sorte exemplaire de l’incapacité de l’imaginaire québécois à se dépêtrer de ses vieux empêchements. Ses positions à cet égard lui ont valu des critiques visant cette fois le projet d’une réécriture de l’histoire et d’un refaçonnement de la conscience historique. Est-il possible, ou même souhaitable, de vouloir réécrire l’histoire dans la perspective volontariste qui consiste à infléchir les tendances d’un imaginaire collectif dont on aurait identifié les lacunes ? Cette entreprise démiurgique peut-elle être menée à bien ? Jocelyn Létourneau (Passer à l’avenir, Boréal, 2000) répond négativement à ces questions et estime que l’intellectuel est un « passeur » davantage qu’un architecte de la conscience historique d’une collectivité. L’enjeu de ce débat réside évidemment dans la question du rôle de l’intellectuel dans la Cité. Gérard Bouchard ne paraît pas s’encombrer de ce genre de tourments et avance sans complexe l’idée d’une refondation de l’imaginaire québécois à travers notamment le projet d’une réécriture de l’histoire nationale.
Jacques Beauchemin,
Département de sociologie,
Université du Québec
à Montréal.
Serge CANTIN, Ce pays comme un enfant. Essais sur le Québec (1988-1996), Montréal, L’Hexagone, 1997, 209 p.
Au milieu des années 1980, un sociologue français, Marc-Henry Soulet, vint au Québec accomplir une étrange mission : enquêter sur ce qui était convenu d’appeler le silence des intellectuels québécois
[1]. Ceux-ci avaient été fort bavards dans les années 1960 et 1970, portés par l’horizon enivrant du socialisme et de l’indépendantisme. L’échec de ce projet fut constaté en mai 1980 par un verdict référendaire (59 % des Québécois dirent NON à la souveraineté). La classe intellectuelle sombra alors dans un profond « syndrome postréférendaire ». Dans l’essai
Ce pays comme un enfant, le philosophe Serge Cantin rappelle le sentiment ressenti par de nombreux intellectuels à l’époque :
« Je ne crois pas avoir été le seul ce soir-là, ainsi que les jours et les semaines qui suivirent, à m’être senti désemparé, atteint en ma liberté même. Voilà que, sans crier gare, ce que nous étions presque habitués à ne plus redouter, ce passé de défaites et d’attente désespérante, nous rattrapait au tournant de l’histoire tel un vieil ennemi dont on eût sous-estimé la résistance ; un vieil ennemi qui n’était autre que nous-mêmes » (p. 16-17).
Le silence dura près d’une décennie. Puis, au tournant des années 1990, une nouvelle génération d’intellectuels prit le relais : Serge Cantin lui-même, mais aussi Jean Larose, Jocelyn Létourneau, Daniel Jacques, Christian Dufour, Guy Laforest. Il faut reconnaître à Cantin d’avoir été une voix singulière parmi les inspirateurs de ce mouvement intellectuel qui revalorisa tant la figure de l’intellectuel public qu’un genre littéraire : l’essai politique. Ce pays comme un enfant est un livre clé, un moment charnière de l’histoire intellectuelle du Québec. Le livre rassemble des essais rédigés durant une période de grande tension politique (entre 1988 et 1995), où l’appui à la souveraineté atteignait des sommets inégalés.
Sur le plan politique, Cantin ne se distingue pas tellement de la tribu des intellectuels québécois, ceux-ci étant pour la plupart des nationalistes de gauche. Ses vues sont représentatives de la vision du monde de
La génération lyrique (ces
baby-boomers habilement dépeints par François Ricard, ayant surfé sur la vague de prospérité des Trente Glorieuses et adopté Mai 68 comme principal legs culturel)
[2]. Ce qui fait l’originalité des écrits de Cantin tient moins au fond de son propos qu’à son style d’intervention. Il s’engage dans des joutes intellectuelles comme peut-être personne ne se risque à le faire dans cette société où les intellectuels sont plutôt timorés et sujets à la procrastination.
Plusieurs textes du recueil sont de fines exégèses de la pensée du sociologue Fernand Dumont. Cantin voit en ce dernier non pas seulement un phare de la pensée québécoise, mais aussi la conscience du mouvement indépendantiste. Cette position ne va guère de soi, car les écrits politiques de Dumont sont rares et généralement prudents. En invitant le lecteur à partager les penchants indépendantistes de Dumont, Cantin marche sur un fil très mince. Il est constamment amené à extrapoler des raisonnements du maître sur l’histoire du Québec, sur la théorie sociologique, sur l’épistémologie. En fait, la primauté accordée par Dumont à la culture plutôt qu’au politique hypothèque un peu l’entreprise de Cantin. Si le politique est effectivement secondaire, il est difficile de conclure à la nécessité de l’indépendance nationale.
L’une des thèses les plus intéressantes du livre concerne le divorce qui s’est opéré à partir de la Révolution tranquille (1960-1966) entre le peuple et l’élite. En voulant rompre avec le passé canadien-français (catholique et rural), l’État québécois aurait monopolisé le sentiment national pour l’utiliser à ses propres fins. Si l’essayiste expose habilement certaines des conséquences néfastes, sur la vie de l’esprit au Québec, de cet accaparement par l’État du mouvement d’affirmation nationale, il reste largement sympathique au nationalisme québécois. Comme s’il avait peur qu’en déployant systématiquement cette critique, l’idéal politique indépendantiste perde sa légitimité.
L’ambivalence de Cantin face au peuple québécois apparaît dans la conclusion de l’essai. Rédigée à la suite du deuxième référendum sur la souveraineté du Québec (où 51 % des Québécois répondirent NON au projet de souveraineté-partenariat), elle tente d’expliquer le nouvel échec des souverainistes. Plutôt que de chercher des raisons dans les arguments ou les actions de ce mouvement politique, il réitère la vieille thèse de l’aliénation politique des électeurs québécois. Ceux-ci seraient inconscients, manipulés par les ennemis du Québec : les anglophones, les allophones, ainsi que les francophones fédéralistes séduits par les promesses de l’État fédéral.
En somme, le peuple québécois n’est pas lucide à l’égard de sa propre condition. Selon le philosophe, ce peuple ignore la grandeur qu’il pourrait atteindre, un jour, s’il décidait de s’affranchir des chaînes canadiennes. Le rôle de l’intellectuel québécois consisterait à veiller sur « ce pays comme un enfant » pour qu’il accède un jour au concert des nations. En dépit des réserves que l’on peut entretenir sur cette lecture du destin québécois et sur la conception de l’engagement intellectuel prônée par Cantin, celui-ci demeure l’un des essayistes québécois parmi les plus courageux.
Stéphane Kelly,
Professeur de sociologie,
Cégep de Saint-Jérôme.
Anne LEGARé, Le Québec otage de ses alliés. Les relations du Québec avec la France et les États-Unis, Montréal, VLB, 2003, 328 p.
Ce livre d’Anne Legaré s’est mérité le prix Richard-Arès décerné par la revue L’Action nationale. Dans cet ouvrage, l’auteure témoigne tout d’abord de son expérience en tant que représentante du Québec à Washington et déléguée à Boston. Elle décrit dans le menu détail les problèmes qu’elle a rencontrés pendant la période référendaire de 1995, mais elle fait aussi plus généralement le constat des difficultés réelles que doivent surmonter sur le plan international les nationalistes québécois dans leur combat pour l’indépendance. Elle montre à quel point les Américains avaient des réticences à l’égard du projet souverainiste et comment ils ont été proactifs à cet égard. Les nationalistes québécois ont sans doute sous-estimé l’état des forces en présence et ont eu tort de penser que les Américains allaient rester neutres pendant la période référendaire (chap. I-IV). Ils ont aussi peut-être été quelque peu naïfs en ne voyant pas que les intérêts de la France pouvaient être de vouloir entretenir des liens privilégiés avec le Canada et non seulement avec le Québec (chap. VI). Legaré examine également l’état des relations entre le Québec, la France et les États-Unis. Elle reproche au Parti Québécois d’avoir négligé la France (chap. VII) et favorisé les politiques continentales au point d’envisager une intégration économique complète culminant dans une « dollarisation » de la monnaie. Même si le ministère des Relations internationales continuait de maintenir des liens privilégiés avec la France, l’ensemble des politiques adoptées par le gouvernement du Parti québécois reflétait davantage un biais en faveur des États-Unis, biais qu’elle traque d’ailleurs jusque dans les replis d’un questionnement identitaire portant sur l’américanité des Québécois (chap. V). Dans une recension de l’ouvrage parue dans Le Monde diplomatique en juillet 2004, l’ex-ministre des Relations internationales dans le gouvernement du Parti québécois, Louise Beaudoin, répond que le Parti québécois est engagé depuis quelque temps dans une réorientation qui va dans le sens de ce qui est préconisé par Anne Legaré. Il existerait au sein du mouvement souverainiste un courant de plus en plus important qui favorise les altermondialistes, la francophonie et les politiques de gauche, et qui se distancie par conséquent des États-Unis. On peut faire le même constat au sujet du livre d’Anne Legaré. L’ouvrage à lui seul témoigne de ce changement de cap. Il invite le mouvement nationaliste québécois à développer une politique internationale cohérente et lucide et à faire porter de plus en plus son combat sur la scène internationale en rappelant le rôle crucial de nos relations avec la France.
Michel Seymour,
Département de philosophie,
Université de Montréal.
Yvan LAMONDE, Histoire sociale des idées au Québec, t. I : 1760-1896 ; t. II : 1896-1929, Montréal, Fides, 2000 et 2004. Yvan LAMONDE, Allégeances et dépendances.
L’histoire d’une ambivalence identitaire, Québec, Nota Bene, 2001.
Historien formé à l’école de la philosophie, Yvan Lamonde est l’auteur d’une œuvre imposante dont l’arête fondamentale est l’histoire des idées. Sa bibliographie montre un intérêt jamais démenti pour la circulation de l’imprimé, et ses études sur les bibliothèques personnelles, sur les librairies et plus récemment sur l’histoire de l’imprimé au Canada côtoient dans sa recherche des analyses de fond portant sur les grands débats qui ont agité la pensée politique, surtout aux XIXe et au XXe siècles. Ses études sur Louis-Joseph Papineau et Antoine Dessaules, son édition des Discours d’Étienne Parent, pour ne citer que des travaux sur la tradition libérale, ont fait de lui une autorité reconnue dans l’histoire de la culture au Québec.
La récente synthèse sur l’histoire sociale des idées constitue un projet singulier : bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’une histoire des affrontements idéologiques qui ont agité la société du Québec depuis les débuts, l’entreprise restitue toutes les conditions matérielles (institutions, réseaux, instruments de diffusion) qui ont rendu possible la circulation des idées et l’évolution des débats. L’histoire sociale n’est certes pas exclusivement une histoire institutionnelle, mais elle se révèle ici comme une entreprise à bien des égards matérielle, notamment par l’attention méticuleuse de l’historien à tous les moyens de diffusion, y compris les plus humbles (petits imprimés, cercles de lecture, bibliothèques de groupes). Quant aux idées, il s’agit d’abord des grands courants civiques et politiques qui ont traversé le Québec : monarchisme, républicanisme, démocratie, loyalisme, libéralisme. La liste est longue et on trouvera dans cette somme, encore en chantier car elle doit se rendre jusqu’en 1960, un portrait détaillé qui restitue, sur plusieurs siècles, les enjeux du débat public dans une société qui apparaît bien éloignée du monolithisme dans lequel on s’est habitué à la représenter. Centrée sur la culture bourgeoise, celle des élites instruites et de l’opinion écrite, cette histoire laisse de côté la culture populaire ; elle se concentre sur la société francophone majoritaire, dans ses rapports avec les courants internationaux, surtout en France, en Angleterre et aux États-Unis. De grands portraits d’intellectuels se mêlent ici à l’histoire de mouvements et de revues, et font de cet ouvrage un instrument indispensable pour la connaissance de l’histoire intellectuelle du Québec.
Cette histoire demeurerait cependant limitée à la vie sociale des idées et à ses circuits matériels si l’historien n’avait pris le soin, dans un ouvrage dont la publication se trouve intercalée entre les deux premiers tomes, de faire paraître une synthèse centrée cette fois sur les représentations de l’identité qui peuvent y être repérées. Prenant appui sur un questionnement qui remonte aux origines, Yvan Lamonde interroge les significations multiples de l’identité d’abord « canadienne », et plus récemment québécoise, telles qu’elles affleurent dans les relations du Québec avec les États-Unis, la France, l’Angleterre, le Vatican et le reste du Canada. Cette suite de chapitres, soutenus par une bibliographie qui fera date, montre dans sa structure même le renversement auquel l’historien veut convier son lecteur : en commençant par l’exposé de la réflexion des intellectuels et des politiques sur l’américanité du Québec, il montre comment l’ambivalence identitaire n’a cessé de se nourrir d’un rapport à la culture et à l’expérience politique américaines, rapport par ailleurs toujours déjà refoulé par la question de l’allégeance française.
Entreprise de dépaysement, l’enquête historique donne au constat moderne d’une ambivalence paralysante, souvent identifié à des écrivains comme Hubert Aquin ou Jacques Godbout, un relief à beaucoup d’égards inédit : ce n’est pas d’hier en effet que cette ambivalence joue ce rôle structurant dans la construction de l’identité, ce n’est pas d’hier non plus que l’attrait de l’Amérique s’exerce dans toutes les sphères du débat public. Dès le lendemain de la Conquête, l’appartenance à l’Amérique – y compris dans des projets d’annexion aux États-Unis – devient un thème constitutif de l’histoire intellectuelle. Les oppositions toujours trop simples entre une vocation agricole, spirituelle, voire messianique, qui rapprocherait de l’héritage français, et l’adhésion à un républicanisme mercantile, qui serait le lot de l’américanité, permettent certes de camper les interlocuteurs, mais elles n’expliquent pas comment, et surtout dans quelle mesure, les États-Unis sont devenus pour plusieurs, tels Louis-J. Papineau et Étienne Parent, un modèle politique fascinant tout en demeurant socialement une idéologie impuissante. Le dossier de textes convoqué ici livre néanmoins une perspective nouvelle : les Canadiens français ont été facilement séduits par la prose des critiques de l’inculture américaine, tout en étant les adeptes les plus ardents de la dissémination de ses formes de vie. Lamonde analyse avec précision la progression de l’idéologie conservatrice des élites dans la Seconde moitié du XIXe siècle, tout en montrant l’adoption du mode de vie américain. Le constat de Jean Le Moyne en 1951 lui semble constituer le point d’arrivée de toute l’histoire de cette ambivalence : « Jean Le Moyne fait franchir une étape cruciale à la réflexion sur la culture québécoise : il la fait passer d’une fixation immobilisante sur l’américanisation à l’exploration risquée de l’américanité. »
Le défi de penser l’américanité du Québec se heurte certes encore aujourd’hui à plusieurs obstacles, au nombre desquels il faut surtout compter la déstabilisation des autres composantes de l’identité qui pourrait en résulter, mais ce pourrait être le chemin le plus sûr pour clarifier les rapports du nationalisme politique et du nationalisme culturel dans une société épuisée par la complexité de son héritage. L’analyse de la composante française confirme la fécondité de cette approche, dans la mesure où elle permet de reprendre non seulement l’histoire des perceptions réciproques de la France et du Québec, mais de préciser la signification de la trame intellectuelle française au Québec : si la France républicaine n’a pu éviter pendant longtemps de retrouver ici, après la cession de 1763, une figure de la société d’Ancien Régime, elle s’est trouvée depuis 1960 devant le défi de reconnaître une nouvelle identité. L’historien ne pose peut-être pas avec la même acuité la question de savoir ce qui de l’identité française appartient encore, depuis la Révolution tranquille, à la conscience québécoise, et peut-être une analyse de fond montrerait-elle qu’il s’agit d’abord d’un anti-américanisme, aussi bien culturel que politique. La France comme motif de repousser une américanité devenue trop visible : la question se pose ?
L’enjeu d’une histoire de l’ambivalence identitaire conduit en effet à un ébranlement de toutes les allégeances actives dans la représentation de l’autre entre 1830 et aujourd’hui. Ce livre constitue une contribution importante au débat en cours sur l’américanité du Québec, débat qui apparaît à plusieurs critiques de Lamonde comme une manière de donner congé au nationalisme ; une lecture attentive de ses analyses montre cependant qu’il n’en est rien. D’abord historien, Lamonde veut montrer que l’ambivalence identitaire est constitutive, et son insistance sur l’américanité résulte plutôt d’un désir de rééquilibrer une représentation traditionnelle que la volonté de congédier l’identité française. Parce que cette ambivalence est le résultat complexe d’une histoire, elle est a priori irréductible dans le regard postcolonial que le Québec est amené à jeter sur lui-même désormais. Mais elle est aussi une somme d’héritages qu’il est plus facile d’assumer dans une situation postnationaliste, dont le défi semble moins celui de la résolution de la pluralité que de son acceptation.
Georges Leroux,
Département de philosophie,
Université du Québec
à Montréal.
Jocelyn LéTOURNEAU, Passer à l’avenir. Histoire, mémoire, identité dans le Québec d’aujourd’hui, Montréal, Boréal, 2000, 194 p.
Le champ historiographique est, au sein de la culture et de l’académie québécoises contemporaines, l’un des plus riches en débats métasociaux. Placé au cœur de ces débats, Passer à l’avenir ne raconte pas l’ « aventure québécoise » à travers le temps : il examine les principes qui doivent guider et structurer l’interprétation du passé. Il n’est pas un livre d’histoire, il est un livre sur l’écriture de l’histoire.
L’ouvrage, un recueil d’articles, est trop dense et foisonnant pour être résumé dans une brève recension. Les six textes qui le composent datent de la fin des années 1990. Le propos mobilise un éventail de thèmes traités avec sensibilité. Il se situe au confluent des discours politiques, identitaires et historiographiques qui marquent le Québec d’aujourd’hui. Il inclut des considérations épistémologiques sur le rapport de l’historien au passé. On y repère des interrogations cardinales et récurrentes, avec un fil conducteur : la défense et l’illustration de l’idée de réconciliation des Québécois avec leur « ambivalence d’êtres », et les conséquences historiographiques de cette thèse.
Si la démarche de Létourneau s’inscrit dans les débats québécois sur l’identité, l’histoire et la politique
[3], la teneur de son propos ne saurait être réduite à ce contexte d’émergence. Le terme de « métahistoire » est sans doute celui qui convient le mieux pour désigner le type d’exercice auquel se prête l’auteur, car, au-delà de ses considérations sur les conditions d’élaboration d’un récit historique rigoureux, il interroge la manière dont on hérite du passé. Il aborde également la question des modalités les plus fécondes de construction du souvenir au regard des exigences du présent et du futur. « Au fond, annonce Létourneau en présentation, l’objet central de ce livre n’est pas tant le passé lui-même que le défi posé par sa mise en narration dans l’optique de la production d’une société meilleure et dans la perspective aussi de la constitution d’un héritage émancipateur pour les Québécois de demain » (p. 12).
Dans Passer à l’avenir, on est donc bien loin d’une discussion aride sur la juste méthode de production d’énoncés vrais sur le passé : on est au cœur des querelles les plus acerbes sur ce que sont les Québécois et sur ce qu’ils devraient aspirer à être et à devenir. Pour repenser la question du Québec, Létourneau veut sortir des argumentaires dichotomiques traditionnels (fédéralisme ou souverainisme ? ; canadienneté ou québécité ?). S’il soutient (p. 180) que « l’expérience historique canadienne (...) présente (...) un parcours suffisamment heureux pour être poursuivi (...) », il serait simpliste de penser qu’il entérine une position fédéraliste ou canadianiste en opposition à une option souverainiste ou indépendantiste : ce serait oublier que le propos de l’ouvrage est scientifique.
Au dire de l’auteur (p. 142), la narration de l’histoire doit « être inspirée par une éthique de la réparation » qu’il distingue d’une « mystique de la rédemption ». Si la mise en histoire n’est pas, selon Létourneau, un simple exercice de (bonne) volonté et de rachat, c’est qu’il reconnaît « la ténacité intraitable de la factualité du passé ». Cette ténacité – de la souffrance ou de la douleur par exemple – contrarie (et condamne) les petits arrangements avec le réel. Cela dit, « la matière infiniment complexe et fine du passé » (p. 181) contraint l’historien à une discrimination qu’il doit effectuer à la lueur des exigences d’un principe responsabilité arrimé à la volonté d’édifier un avenir meilleur. Dans son travail, l’historien doit intégrer et assumer ce principe en reconnaissant que l’une des manières de traduire l’infinie complexité du réel est, d’une part, de refuser d’y lire quelque unilatéralité que ce soit et, d’autre part, de le concevoir comme un « lieu ouvert » à bien des devenirs possibles.
Le projet létournien d’une histoire justement écrite repose sur la possibilité de mettre en évidence, au sein du passé, plusieurs tendances et plusieurs directions, et d’en désigner les plus fécondes et les plus porteuses. Cette désignation historiquement informée est ce qui constitue le terminus ad quem de la méthodologie de Létourneau. L’historiographie qui en découle doit donc libérer l’acteur des impasses du passé, relativiser ses entraves et lui permettre de passer à l’avenir.
Ces idées constituent une part importante de ce que l’auteur propose dans son ouvrage, pièce maîtresse de l’arsenal conceptuel qu’il déploie pour inciter les Québécois à « s’extirper de cette espèce d’épistémè empreinte d’abattement et de nostalgie » (p. 120), pathos mélancolique de l’inachèvement et de l’échec collectif. Létourneau suggère d’en finir avec ce refrain lancinant auquel il reproche son inadéquation au réel tout autant que ses conséquences inhibitives pour les contemporains et les héritiers.
Mais il serait difficile de ne pas en dire plus sur les maîtres mots du récit identitaire québécois élaboré par Létourneau : l’ambivalence et l’ambiguïté
[4]. C’est sur ces leitmotive de la démarche létournienne que se sont concentrés toute la critique qu’a pu inspirer ce livre et tout l’enthousiasme qu’il a généré par ailleurs. Les trois problématiques-souches que Létourneau met en avant pour revoir le parcours historique des Québécois sont celle de « la résistance, voire de l’offensive et du (re)déploiement collectif », celle de la « position intégrative maximale du groupement » et celle de son « accomplissement dans la recherche ou le maintien d’ancrages croisés » (p. 150). Pour Létourneau, l’identité des Québécois s’exprime dans leur désir de contourner deux écueils : l’assimilation et l’excentration
[5]. La conjonction complexe des réponses à ces deux périls est le ressort ultime de ce que Létourneau appelle parfois l’ambiguïté, parfois l’ambivalence des Québécois.
Létourneau plaide donc pour un rapport théorique serein à ces traits collectifs, via media que les Québécois ont élue pour s’épanouir. « Au fond, écrit-il, le défi des observateurs n’est pas de dénier ou de dénigrer la présence structurale et structurante de l’ambivalence d’êtres dans le passé des Québécois. Il s’agit plutôt, en assumant cette réalité à défaut de l’approuver, d’en faire ressortir les avantages et les limites en tenant compte, dans l’analyse de chaque conjoncture, des possibilités offertes au groupe par l’état effectif des rapports de force dans lesquels il a dû nécessairement se déployer » (p. 166). Létourneau plaide également, mais de manière un peu plus subreptice, pour une normalisation du rapport pratique à ces traits identitaires et tendances lourdes de l’être québécois : les notions d’ambiguïté et d’ambivalence ne servent plus simplement ici à analyser et interpréter l’ayant-été, mais revêtent une dimension de nature (quasi) normative.
Un glissement, du descriptif au normatif, s’opère donc ici de manière interne : si Létourneau choisit, comme interprète-historien, de mettre en évidence l’
heureuse ambiguïté des Québécois, c’est qu’il estime qu’une telle description est non seulement adéquate sur le plan empirique, mais que cette ambivalence québécoise constitue également un héritage porteur et fécond, digne d’être transmis aux héritiers. Pourtant, ce glissement pose problème : le plaidoyer historiographique de Létourneau le fait tomber dans les méandres de la théorie politique normative. Celle-ci n’étant pas son objet, il n’assume pas intégralement les implications et les prolongements de l’opération. La mobilisation pratique des concepts d’ambivalence et d’ambiguïté pose des problèmes qu’une théorie de l’ambiguïté au passé ne résout nullement. Il s’ensuit un risque d’instabilité pour son ambitieux projet et pour l’édifice conceptuel sophistiqué sur lequel il l’élève. Si notre jugement n’appelle aucun congédiement des thèses de l’auteur, il suggère au moins que Létourneau reprenne et précise certains aspects de son entreprise. Surtout, notre constat n’enlève rien au fait que Létourneau contribue incontestablement à faire en sorte que la « conjoncture historiographique [soit] tout à fait emballante au Québec » (p. 43)
[6].
Sébastien Socqué,
Doctorant en philosophie,
Université
de Paris IV - Sorbonne.
Jocelyn MACLURE, Récits identitaires. Le Québec à l’épreuve du pluralisme, préf. de Charles Taylor, Montréal, Québec-Amérique, 2000, 219 p.
L’essai de philosophie politique de Jocelyn Maclure est, comme souvent le sont les premiers ouvrages, pétillant d’idées. En 2000, au moment de sa sortie, il a pu apparaître comme une véritable bouffée d’air frais dans la lourde atmosphère du débat national. Cinq ans après le second référendum sur l’indépendance nationale, alors que les nationalistes québécois formulaient de plus en plus difficilement les raisons du projet souverainiste et que les fédéralistes vantaient les charmes discrets du statu quo, on en était arrivé à croire qu’il n’y avait plus de choix qu’entre le repliement sur la réserve culturelle franco-québécoise ou la communion à une citoyenneté universelle. L’ambition de Jocelyn Maclure consistait à démontrer que la délimitation d’une troisième voie était possible, située à égale distance de la Charybde de l’homogénéité ethnique et de la Scylla du cosmopolitisme apatride.
Alors qu’à peine quelques années nous séparent de sa parution, et alors que nous reconnaissons ses indéniables qualités, nous ne pouvons nous empêcher de penser que l’essai de Maclure est moins intéressant par les discussions qu’il propose au lecteur autour de la question de la citoyenneté ou du multiculturalisme, que par les perspectives qu’il adopte pour juger de la production intellectuelle franco-québécoise des quarante dernière années, c’est-à-dire de
Cité libre à
Argument, ou de Pierre Elliott Trudeau à Gérard Bouchard. L’ouvrage représente un exemple particulièrement brillant d’un paradigme qui étend son empire au Québec à partir du milieu des années 1990 après avoir conquis la France sous la forme de l’École herméneutique et l’Amérique sous la forme des
cultural studies. Alors que le paradigme explicatif dominant des années 1970 à 1990 était d’abord intéressé, comme l’écrit Ronald Rudin
[7], par l’analyse des structures sociales, par l’établissement d’une éthique détachée du chercheur ainsi que par une volonté de spécialisation et de professionnalisation parfois poussée à l’extrême, le courant de pensée que représente Maclure voudra renouer avec l’analyse du discours, faire
œuvre critique et s’atteler d’abord à la tâche d’
ébranler les idoles, c’est-à-dire d’éprouver la valeur et la pertinence des discours que la société entretient spontanément sur elle-même. En moins de dix ans, le champ des sciences sociales (à tout le moins celui qui ne tombe pas sous l’emprise de la résolution des problèmes sociaux ou du positivisme de la sociobiologie ou de la neurologie) sera retourné comme un gant. Le sujet, dont on avait un peu trop vite annoncé la mort, fera un retour en force dont témoignent à la fois la vogue pour l’histoire politique et l’histoire des idées, la réhabilitation du genre biographique et l’engouement renouvelé autour du thème de la mémoire.
L’ouvrage de Maclure est d’abord intéressant par sa méthode. Il s’inscrit tout entier dans l’analyse du discours. Jamais l’auteur ne tente d’éprouver ce discours en le reportant à la conjoncture historique. Jamais, sauf exceptions, il ne cite quelques chiffres, quelques faits, quelques événements concrets qui puissent nous rappeler que les discours surgissent d’une confrontation avec la réalité sociale. L’idéologie, déclarait pourtant Fernand Dumont, est une définition de la situation en vue de l’action. Maclure fait, lui, comme si la situation était fondamentalement discursive et abstraite. Il peut ainsi opposer sa propre perspective, forgée dans les fonderies de la vertu citoyenne, en réplique aux autres perspectives en vogue au Québec francophone, sans se soucier de savoir si les violences qu’il condamne sont dépassées ou oblitérées par son entreprise de refondation narrative, ou si les impasses qu’il décèle sont dénouées ou simplement ignorées par la magie d’une conclusion éthique et généreuse. Si la nation est narration, si elle est un projet narratif ou une fiction collective, alors le talent du praticien des sciences sociales se borne à cultiver l’art d’être un bon « parolier » ou un bon « dramaturge ». Maclure l’avoue dans une note de bas de page (131) : pour lui, le nationalisme est un jeu de langage. En bref, le nationalisme, pour lui, c’est de la pâte à modeler.
Maclure divise en trois catégories les discours sur la nation au Québec francophone. 1 / Le discours nationaliste mélancolique parti à la recherche d’une authenticité perdue, recherche qui ne peut conduire en définitive qu’à une réification de l’identité québécoise. 2 / Le discours antinormalisateur qui fait de l’ambivalence la condition historique, quasi ontologique, des Québécois francophones d’héritage canadien-français pour, semble-t-il, les libérer du poids d’avoir à choisir leur destin. 3 / Le discours antinationaliste et cosmopolite qui s’appuie sur un individualisme et un rationalisme juridiques pour définir le lieu de réconciliation des valeurs dans une société plurielle.
Le discours nationaliste mélancolique rassemble, à première vue, toutes les tares : il parle d’existence tragique, de fatigue, de médiocrité, d’immaturité, d’inculture, de pusillanimité, de neurasthénie collective, d’errance et le reste à l’avenant. Le discours antinationaliste parle, lui, d’ouverture et de réconciliation, mais sur la base d’un exclusivisme aussi inacceptable que celui qu’il condamne ; il est incapable de reconnaître que les communautés peuvent revendiquer des droits spécifiques. Quant au discours antinormalisateur, il est le seul à aborder de front des thèmes comme ceux de la pluralité, du métissage, de la labilité, du mouvement, de l’ambivalence ou de l’hétérogénéité. Or, comme le Québec est désormais, s’il ne l’a toujours été, pluriel, métissé, hybride, multiculturel, polyethnique, internationalisé, régionalisé, polyphonique et virtualisé, il va de soi que seul le discours antinormalisateur peut fournir les matériaux d’une véritable reconnaissance de la culture comme lieu de dépaysement, d’intersubjectivité, d’invention, de négociation. « L’authenticité, écrit l’auteur, ne peut que se décliner au pluriel » (p. 202).
Résumée bêtement, la catégorisation de Maclure confine à affirmer que les Canadiens francophones du Québec ont le choix entre être des Canadiens français, des Québécois ou de simples individus. Pour des raisons qui tiennent à toutes sortes de facteurs sociaux et historiques, dont l’âge demeure l’un des plus importants, leur société de référence peut être une communauté linguistique (ceux socialisés surtout avant la guerre), un groupe national (surtout les baby-boomers) ou la société de consommation (surtout les plus jeunes). Mais l’auteur ne cherche pas à comprendre l’articulation des discours par rapport au contexte. Il achète, pour ainsi dire en kit, les valeurs célébrées par notre contemporanéité sans se soucier de les éprouver ou de les problématiser. Pluralisme, hybridité, inclusion, dialogue, imaginaire, autant de termes qui reviennent sous sa plume comme la nouvelle morale du monde sans se soucier de savoir si le droit, la démocratie ou la citoyenneté dont il parle s’inscrivent encore dans une dynamique moderne.
La conclusion de Maclure est toute vertueuse, ce qui explique qu’elle apparaît en introduction de l’ouvrage sans paraître le moins du monde déplacée ou osée. On ne s’étonne pas d’être d’accord avec l’auteur avant même qu’il ne commence à déployer son argumentation. Pas une fois l’auteur ne fait-il des idéaux modernes de la liberté ou de l’égalité le nœud de son analyse, tout occupé qu’il est à souligner l’exigence de pluralisme et d’ouverture à l’autre du monde des identités postmodernes. Puisque le Monde est Récit, la véritable cruauté, l’intolérable refoulement, la terrible censure, l’irréparable oppression, c’est de ne pouvoir inscrire ses espoirs et ses doutes dans le texte de la société ; c’est, en bref, de ne pas être un des auteurs du grand récit des femmes et des hommes de telle ou telle société. Et Maclure lui-même confie avoir seulement tenté d’ajouter un « bref paragraphe » au texte « non consensuel » de la narration collective. À cet égard, ce qu’il est intéressant de relever, dans une telle position épistémologique, c’est le soin avec lequel le jeune et brillant auteur avoue vouloir se contenter de complexifier et nuancer « un imaginaire trop restrictif ». Il procède à une déconstruction mais, ainsi qu’il fallait s’y attendre au Québec des révolutions paisibles, à une déconstruction... tranquille.
La société industrielle avait produit la conviction que le sujet était parlé par des structures anonymes au moment où, durant la brève parenthèse des Trente Glorieuses, les mouvements sociaux (féminismes, antiracismes, nationalismes et tutti quanti) envahissaient le devant de la scène et bouleversaient l’ancien ordre social ; ce n’est pas la moindre ironie que l’on se soit mis à écrire des livres sur le pouvoir des discours au moment où déferlait sur le monde une globalisation comprise comme un pur accroissement des moyens d’action des corporations géantes mises au service d’un capital sans visage.
Jean-Philippe Warren,
Département de sociologie et d’anthropologie,
Université Concordia.
Michel SEYMOUR, La nation en question, Montréal, L’Hexagone, 1999, 206 p.
Le philosophe Michel Seymour est l’un des intellectuels les plus prolifiques en ce qui concerne la question nationale québécoise. Dans cet essai qualifié d’ « admirable » par le politologue Louis Balthazar (Politique et sociétés, 18, 3, 1999), l’ancien président des « Intellectuels pour la souveraineté » propose une nouvelle interprétation de l’expérience nationale québécoise. Cette interprétation repose sur deux piliers. D’une part, sur le plan théorique, il y a la volonté chez lui de dépasser la dichotomie entre le nationalisme ethnique et le nationalisme civique ; d’autre part, et à partir de ce dépassement, il se fait le promoteur d’une conception de la nation (québécoise) qu’il qualifie de sociopolitique.
Tout au long de l’essai, Seymour s’en prend à la division qui persiste entre la nation civique et la nation ethnique. À ses yeux, cette division se révèle limitative au sens où elle ne permet ni d’accéder à la « variété conceptuelle plus riche » du phénomène national, ni de saisir la spécificité du cas québécois (p. 15). Selon Seymour, cette dichotomie constitue l’armature théorique de plusieurs réflexions sur la nation, par exemple celle du politologue Jean-Pierre Derriennic dans son ouvrage Nationalisme et démocratie (Boréal, 1995). Critique impitoyable du projet national, Derriennic ferait tout simplement preuve de « dogmatisme conceptuel » en affirmant que seul le nationalisme civique est acceptable du point de vue de la démocratie (p. 20). Or, croit Seymour, il y a plusieurs formes de nationalisme et celles-ci ne sont pas toutes inacceptables au regard de la démocratie. Aveuglé par le nationalisme civique, Derriennic ne pourrait admettre la possibilité de voir cohabiter différentes formes de nationalisme au sein d’un même État. (Soit dit en passant, Derriennic est plus nuancé que le laisse entendre Seymour. Il reconnaît notamment que le nationalisme civique a aussi une face sombre.)
Cela dit, ce ne sont pas seulement les adversaires du projet national québécois qui épouseraient de manière trop étroite le concept de nationalisme civique. Seymour reproche également à l’anthropologue Claude Bariteau – un nationaliste convaincu – de vouloir imposer une conception bien trop civique de la nation. S’inspirant du patriotisme constitutionnel de Jürgen Habermas, Bariteau cherche en effet à dépasser les cadres d’un projet national trop identifié à la langue et à la culture
[8]. Or, aux yeux de Seymour, cette proposition présente l’inconvénient majeur de laisser ouverte la question de l’appartenance à la nation québécoise, cela parce qu’elle accorde aux individus le droit de décider de participer au projet national. Pour Seymour, la pensée d’Habermas est trop liée au contexte allemand pour être utilisée dans le cas du Québec. Seymour croit également que l’écrivain Neil Bissoondath, féroce critique du multiculturalisme
[9], va trop loin lorsqu’il demande le renforcement de « l’identité civique comme seul remède possible » à ce qu’il perçoit comme un déficit d’intégration canadienne (p. 57). Envisageant – et critiquant – la politique du multiculturalisme canadien comme une entreprise de
nation-building, Seymour considère qu’il faut reconnaître le caractère multinational du Canada et non pas faire en sorte que le pays devienne intégré comme un tout
, a mare usque ad mari.
Si le philosophe s’attarde aux cas de Derriennic et de Bariteau, c’est que, malgré leur profond désaccord idéologique, l’un et l’autre se rejoignent sur un diagnostic que Seymour partage lui-même : le nationalisme québécois est dans une impasse. Pour (s’)en sortir, ce nationalisme doit, tout en ne mettant pas de côté la spécificité de l’entreprise nationale québécoise, évoluer au-delà de ses héritages ethno-culturels auxquels plusieurs restent attachés.
C’est dans cette perspective que Seymour critique les thèses du sociologue Fernand Dumont pour qui, on le sait, l’existence de la nation québécoise est une « mystification » (Raisons communes, Boréal, 1995). Seymour reproche en effet à Dumont de promouvoir une perspective bien peu inclusive de la nation au sens où, tout en présupposant l’existence de plusieurs nations au Québec, le regretté sociologue exigerait des habitants du Québec qu’ils s’intègrent de manière poussée à la nation d’expression française au Québec. Or, affirme Seymour avec justesse, un individu peut s’intégrer au Québec sans nécessairement partager tout ce que l’on y fait. L’assimilation est une affaire bien plus exigeante, l’individu devant littéralement se déposséder de ses attributs identitaires pour s’incorporer à l’ensemble national. Dans la même veine critique du courant culturaliste, Seymour s’oppose également aux thèses de Charles Taylor.
C’est à partir de ces critiques du nationalisme civique et ethnique que Seymour propose une voie moyenne et qu’il parle de la nation québécoise comme étant une nation sociopolitique, conception qu’il articule autour de la notion de majorité nationale. « Pour qu’on puisse parler d’une nation sociopolitique, écrit Seymour, il faut qu’une communauté politique donnée contienne en son sein une majorité nationale et qu’elle se représente comme étant composée au moins d’une telle majorité nationale. Ce sont là les seuls traits essentiels de la conception sociopolitique » (p. 110). Aux yeux de Seymour, la majorité nationale est en fait une « communauté linguistique concentrée en assez grand nombre sur un territoire donné » (p. 99). Le problème majeur du Canada, selon Seymour, tient au fait que l’on ne reconnaît pas ailleurs au pays l’existence de la majorité nationale du Québec. Voilà pourquoi celle-ci a le droit de créer son propre État souverain. Le refus canadien de devenir un véritable État multinational constitue la justification du projet national québécois. Dans son dernier chapitre, Seymour développe d’ailleurs l’idée d’un partenariat du Québec avec le Canada, sorte d’union comprenant entre autres un Conseil des ministres à géométrie variable selon la nature des problèmes en cause, un tribunal d’arbitrage, une défense commune, etc. (p. 199).
Au terme de l’ouvrage, le lecteur se demande si l’auteur parvient à une interprétation satisfaisante de la nation québécoise et s’il réussit à transcender la distinction entre nationalisme civique et ethnique. On peut certes en douter. Dans un premier temps, le dépassement de cette distinction n’est pas si simple qu’il y paraît. Son abandon ne nous laisse-t-il pas démunis devant la variété des nombreux discours nationalistes qui tous se réclament de leur spécificité ? La distinction, il est vrai, sert parfois simplement à discréditer le projet de certains adversaires politiques. Mais si elle est utilisée à la manière d’un idéaltype, elle recèle alors un potentiel heuristique certain pour examiner la diversité des discours nationalistes. Ainsi comprise, la distinction demeure utile et juste pour savoir à quel type de nationalisme l’on a affaire, tout en reconnaissant que, dans la réalité, les nations sont des mélanges à des degrés variables des deux formes.
Dans un second temps, la confusion qui semble exister entre la société et la nation constitue une source potentielle de tension, voire d’exclusion, pour certains citoyens. Certes, la conception de Seymour se veut plus souple et, selon ses dires, moins politique au sens où l’appartenance à la nation québécoise ne demande pas une assimilation profonde puisqu’il « suffit d’être intégré à la communauté politique québécoise » pour faire partie de la nation québécoise (p. 121). Mais, à y regarder de plus près, on s’aperçoit que cette conception de la nation québécoise comprise comme une communauté sociopolitique possède le désavantage de faire coïncider les frontières de la nation avec celles de la société québécoise. Ainsi, selon Seymour, l’appartenance à la société québécoise entraîne l’appartenance à la nation québécoise. En clair, tous ceux qui sont au Québec font d’office partie de la nation québécoise. Il s’agit en quelque sorte d’une « obligation morale » (p. 73). Seymour en vient donc à dire que ceux qui refusent l’appartenance à la nation québécoise refusent aussi de participer à la communauté politique ; au point où certains désintéressés devraient envisager de quitter le Québec, comme l’ont fait jadis quelques Anglo-Québécois (p. 116). Pareille position n’est guère rassurante. Si Seymour est plus ouvert à l’égard des Autochtones, il affirme néanmoins que ces derniers, qui défient souvent l’idée d’une frontière nationale québécoise, devraient faire leur mea culpa et reconnaître l’intégrité du territoire québécois (p. 174).
Même si Seymour s’en défend, d’aucuns pourront croire que sa conception sociopolitique de la nation présente bien des traits du nationalisme ethno-culturel puisque la défense de la langue française et de la culture québécoise est toujours fondamentale au projet national (p. 124). À cet égard, la proposition de la nation proposée par Seymour illustre les écueils rencontrés par le nationalisme québécois après le référendum de 1995, à savoir qu’il n’est pas simple de conjuguer le nationalisme avec les principes du libéralisme sans sacrifier ce qui, historiquement, à fait l’essence du projet national, c’est-à-dire la défense de la culture d’expression française.
Frédéric Boily,
Études canadiennes,
Faculté Saint-Jean,
University of Alberta.
Joseph Yvon THéRIAULT, Critique de l’américanité : mémoire et démocratie au Québec, Montréal, Québec-Amérique, 2002, 373 p.
Le livre du sociologue Joseph Yvon Thériault est né de son étonnement devant l’omniprésence de l’idée d’américanité dans les écrits d’écrivains, d’historiens et de sociologues québécois. Loin d’exalter une culture enracinée dans une tradition, ces intellectuels célèbrent l’américanité du Québec, sacrée caractère fondamental de son identité. Thériault met en relief les impasses de ce discours par une ample méditation sur la modernité démocratique qui embrasse les sociétés américaines et européennes. L’américanité trahit le malaise de ces intellectuels vis-à-vis de la modernité, dont ils épousent la version radicale en faisant litière de ses dimensions subjectives.
En premier lieu, Thériault montre que l’américanité repose sur une conception déterministe de la culture qui la fait dériver d’une forme primaire d’appartenance. L’auteur analyse quatre chemins de l’américanité prétendant révéler l’être véritable des Québécois : comme être américain, l’Américain étant pris comme idéal type de l’individu affranchi de tout ; ensuite, comme adaptation matérielle, l’Amérique étant vue comme une pure extériorité qui plie le monde vécu aux systèmes fonctionnels ; comme opposition à l’européanité, en ce qu’elle vise à abolir toute distance entre une culture première et une culture seconde, se délestant de toute référence à l’Europe ; enfin, comme parcours des sociétés neuves, thèse avancée par Gérard Bouchard qui a voulu établir la normalité « américaine » de la société québécoise, bien que seule nation d’Amérique qui ne soit pas indépendante. Dans tous ces cas, l’américanité est liée à la seule dimension négative de la modernité − ce qui détache l’individu de toute appartenance −, sans voir sa dimension réflexive, qui le voit refaire sans cesse des liens et du sens. Pourtant, les défenseurs de l’américanité continuent d’appuyer la différence québécoise.
Dans un deuxième temps, Thériault s’interroge sur l’américanité comme expression de la modernité radicale. Celle-ci ne parvient pas à concilier la rationalité instrumentale avec la subjectivité et évacue l’expérience politique en niant la pertinence de l’homme comme sujet. Or la démocratie moderne s’active par la réunion de la rationalité et du sujet, ce que les chantres de l’américanité n’ont su voir. Cela est vrai dans la manière dont des historiens québécois ont écrit une histoire du Québec qui honnit la tradition et oublie la mémoire, ainsi que dans la fausse querelle des anciens et des modernes qui a marqué la sociologie québécoise. La montée de la modernité radicale au Québec s’explique par l’emprise croissante qu’y a exercée la technocratie, la situation périphérique du Québec qui exacerbe à retardement la modernité, la vulnérabilité des sociétés catholiques au changement radical, la désillusion lyrique de la génération du baby-boom et le désir anxieux d’une petite nation de prouver sa modernité.
Dans un troisième temps, Thériault soutient qu’il subsiste du Canada français une tradition d’interrogation sur l’opposition entre l’universel démocratique et le particularisme national. Selon lui, le peuple en démocratie est à la fois vouloir-vivre substantiel et sujet juridique. Proposant une histoire philosophique du politique au Québec, il montre que la question du peuple s’y est cristallisée autour de la question nationale. Le peuple est-il collectivité d’individus ou d’héritage ? Cette question a divisé le Canada français en toutes époques, et aucune d’elles ne fut plus ethnique qu’une autre, puisque la nation et l’ethnie ont agi de concert comme mode d’intégration sociale, même lors de l’Église triomphante, qui avait vocation à tisser une société autour de ses institutions. Bref, conclut Thériault, l’américanité se résume par ce paradoxe : « Le Québec pourrait abdiquer devant l’histoire et continuer de faire l’histoire. »
Marc Chevrier,
Faculté de science politique
et droit,
Université du Québec
à Montréal.
[1]
Marc-Henry Soulet,
Le silence des intellectuels : radioscopie des intellectuels québécois, Montréal, Saint-Martin, 1987.
[2]
François Ricard,
La génération lyrique. Essai sur la vie et l’œuvre des premiers nés du baby-boom, préf. de Lakis Prodiguis, Castelnau-le-Lez, Climats, 2001 [1992].
[3]
Ronald Rudin a récemment soutenu que Jocelyn Létourneau ferait partie d’une génération de jeunes historiens qui prennent leur distance par rapport à certaines options interprétatives et méthodologiques propres à l’école historiographique dite
révisionniste, laquelle insiste sur le caractère normal de l’aventure historique québécoise. Je ne suis pas en mesure de critiquer cette affirmation. Mais il apparaît clairement que, dans
Passer à l’avenir, Létourneau reconduit cette problématique du « parcours normal de la collectivité québécoise ». Il en explicite et en assume même certaines conséquences et implications identitaires, voire politiques. À mon sens, Létourneau participe clairement de l’
esprit du paradigme
normalisateur et
modernisateur qui a marqué l’historiographie québécoise depuis trente ans.
[4]
Ces termes apparaissent environ 50 fois dans l’ouvrage.
[5]
Pour une mise à l’essai de cette problématique dans le cadre d’un exercice concret, voir la brève synthèse historique que Létourneau vient de publier sous le titre
Le Québec, les Québécois. Un parcours historique, Montréal-Québec, Musée de la civilisation - Fides, 2004.
[6]
Je me permets de renvoyer ici, pour une présentation et une discussion plus étoffées des positions de Létourneau, à un texte à paraître : Sébastien Socqué, « L’assomption et la célébration de l’ambiguïté québécoise chez Jocelyn Létourneau : libération ou aporie ? ».
[7]
Faire l’histoire au Québec, trad. de l’anglais par Pierre R. Desrosiers, Sillery, Septentrion, 1998.
[8]
On peut prendre connaissance des idées de Claude Bariteau en lisant son article « Le Québec comme nation politique, démocratique et souveraine », dans
Penser la nation québécoise, sous la dir. de Michel Venne, Montréal, Québec-Amérique, 2000, p. 229-243.
[9]
Le marché aux illusions : la méprise du multiculturalisme, Montréal, Boréal, 1995.