Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130552352
202 pages

p. 149 à 151
doi: en cours

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n° 24 2005/4

2005 Cités

Présentation

Raymond Aron et l’idée européenne

Philippe Raynaud Professeur de science politique à l’Université de Paris II. Il est notamment l’auteur de : Max Weber et les dilemmes de la raison moderne (Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1996) ; Le droit dans la culture américaine (dir. en coll. avec Élisabeth Zoller, Paris, Éd. Panthéon-Assas, 2001). Il a dirigé avec Stéphane Rials le Dictionnaire de philosophie politique (Paris, PUF, 1998 ; nouv. éd. dans la coll. « Quadrige », 2003).
Jusqu’au récent référendum sur le projet de Constitution européenne, la nature des rapports entre les Français et l’Europe ne semblait plus guère poser de problèmes auprès de la plupart des commentateurs : malgré la persistance de sentiments anti-européens dans certains secteurs minoritaires de l’opinion, il n’était pas douteux que la France irait dans le sens d’une intégration plus poussée, qui était d’ailleurs favorable à ses intérêts bien entendus ; après l’échec du Traité constitutionnel, beaucoup d’ « Européens » français sont tentés, au contraire, de désespérer de leur pays sans se demander s’il n’y a pas, dans leur projet, quelque chose qui explique ses échecs au moins passagers alors même que le camp du « non » reste divisé entre divers tenants de l’intégrité de l’État-nation et des défenseurs plus ou moins sincères de l’ « Europe sociale ». En nous proposant de relire cette conférence de Raymond Aron, Cités donne aux uns et aux autres l’occasion de prendre un peu de recul avec l’aide d’un philosophe citoyen qui, s’il était globalement favorable à la « construction européenne », n’a jamais vraiment cru à la mystique européenne et a suivi sans état d’âme particulier les avancées et les reculs du projet de Jean Monnet et de Robert Schuman.
Pour comprendre l’attitude bienveillante mais un peu distante d’Aron, le mieux est peut-être de partir de sa position dans le grand débat des années 1950 sur la Communauté européenne de défense qui, aux yeux des Européens les plus ardents, a montré à la fois la vraie nature du projet européen et les difficultés de la France à s’y convertir pleinement. Pour Jean Monnet et ses amis, la création de la CED représentait une étape décisive dans la voie d’une « intégration » fonctionnelle dont, tôt ou tard, allait sortir une unité politique de l’Europe (ou, du moins, de sa partie occidentale) qui permettrait aux nations du Vieux Continent sinon de retrouver leur gloire passée, du moins de mettre fin à leur déclin. Pour Aron, le problème réel était celui de la défense militaire de l’Europe occidentale et celle-ci passait par un réarmement de l’Allemagne qu’une large partie de l’opinion française acceptait difficilement, et il n’était nullement certain que la CED fût le meilleur moyen d’atteindre ces buts : l’échec de la CED le laissa donc indifférent, dès lors qu’il fut clair que l’Allemagne fédérale participerait à l’OTAN. Cette position, qu’il continue de défendre dans Le spectateur engagé et dans ses Mémoires [1], tranche à l’évidence avec le discours des militants européens d’aujourd’hui qui, comme Jacques Julliard, voient dans l’échec de la CED le péché originel du « souverainisme » français qui serait au fond de tous les échecs de la construction européenne. Elle montre par ailleurs ce qu’a d’original la position d’Aron dans la politique française : il restait fondamentalement un patriote français, convaincu que l’État-nation resterait pour longtemps à la base de tout sentiment civique authentique [2], tout en étant assez vigoureusement « atlantiste », comme devait le montrer ses critiques de la diplomatie gaulliste.
Le texte qui suit nous permet aussi de mesurer la distance entre les espoirs qu’un esprit raisonnable pouvait mettre il y a trente ans dans la construction européenne et les attentes dont l’Union est aujourd’hui l’objet chez ses plus fervents partisans. Sur le moyen terme, Aron paraîtra rétrospectivement trop pessimiste : il doute de la possibilité d’une union monétaire dont il pense que la France ne sera pas prête à en payer le prix (la fin de l’inflation) et il sous-estime la capacité des institutions de Bruxelles à influencer les politiques nationales. Mais on peut néanmoins estimer que, sur le fond, son attitude que l’on pourrait dire « euro-agnostique » est fondamentalement lucide ou, du moins, n’a pas encore été réfutée. Aron distingue en effet deux aspects dans le projet européen. Le premier, le « projet raisonnable », est celui de la réconciliation européenne, cimentée par « un travail en commun de tous les Européens qui se trouveraient du même côté de la barricade » : il lui paraît « réalisé dans toute la mesure où la réalisation peut accomplir un projet » ; en revanche, le « projet paradoxal » de créer une unité politique de l’Europe en « profitant » de la fin de la grandeur européenne le laisse assez évidemment sceptique. Or ce scepticisme me paraît dépasser les raisons conjoncturelles et tenir paradoxalement à une certaine idée de l’unité de l’Europe que l’on trouve au début de son texte. L’histoire de l’Europe y apparaît comme celle d’un continent qui a toujours combiné une certaine unité spirituelle ou culturelle avec une diversité politique irréductible et celle-ci n’a fait que s’accentuer avec la naissance de la politique moderne, qui est aussi celle des États-nations et du modèle classique de l’équilibre européen : les guerres mondiales ont délégitimé ce modèle en Europe mais elles n’ont pas suffi à créer un patriotisme européen, tout en donnant naissance à un système international où les États gardent le rôle principal. Aron pense donc que l’unité de l’Europe naît d’une histoire commune qui est trop enracinée dans les histoires nationales pour dépasser rapidement les divisions politiques entre nations ; l’Union européenne agit comme s’il suffisait de mettre entre parenthèses cette diversité pour sortir de cette histoire et créer une unité politique dont elle semble par ailleurs incapable de tracer les limites géographiques.
 
NOTES
 
[1] V. Raymond Aron, Le spectateur engagé. Entretiens avec Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, Paris, Julliard, 1981, p. 158-161, et Mémoires. Cinquante ans de réflexion politique, Paris, Julliard, 1983, p. 273-277.
[2] V. Raymond Aron, « Une citoyenneté multinationale est-elle possible ? », conférence de 1974 à la New York School for Social Research, reproduite in Commentaire, no 56, hiver 1991-1992.
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