Cités
P.U.F.

I.S.B.N.9782130552352
202 pages

p. 3 à 6
doi: en cours

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n° 24 2005/4

2005 Cités

Éditorial

De l’incertitude dans la guerre

yves-Charles Zarka Professeur de philosophie politique à la Sorbonne (Université Paris V - René Descartes). Il est notamment l’auteur de La décision métaphysique de Hobbes. Conditions de la politique (Paris, Vrin, 1987 ; 2e éd., 1999) ; Hobbes et la pensée politique moderne (Paris, PUF, 1995 ; 2e éd., 2001) ; Philosophie et politique à l’âge classique (Paris, PUF, 1998) ; La questione del fondamento nelle dottrine moderne del diritto naturale (Naples, Editoriale Scientifica, 2000) ; L’autre voie de la subjectivité (Paris, Beauchesne, 2000) ; Figures du pouvoir : études de philosophie politique de Machiavel à Foucault (Paris, PUF, 2001 ; 3e éd., 2001) ; Quel avenir pour Israël ? (en collab. avec Shlomo Ben-Ami et al., Paris, PUF, 2001 ; 2e éd. en poche « Pluriel », 2002) ; Hobbes, the Amsterdam Debate (débat avec Q. Skinner), Olms, 2001 ; Difficile tolérance (Paris, PUF, 2004) ; Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt (Paris, PUF, 2005).
Il a également publié : Raison et déraison d’État (Paris, PUF, 1994) ; Jean Bodin : nature, histoire, droit et politique (Paris, PUF, 1996) ; Aspects de la pensée médiévale dans la philosophie politique moderne (Paris, PUF, 1999) ; Comment écrire l’histoire de la philosophie ? (Paris, PUF, 2001) ; Machiavel, le Prince ou le nouvel art politique (Paris, PUF, 2001) ; Penser la souveraineté (2 vol.) (Pise-Paris, Vrin, 2002) ; Les fondements philosophiques de la tolérance (3 vol.) (Paris, PUF, 2002) ; Faut-il réviser la loi de 1905 ? (Paris, PUF, 2005) ; Y a-t-il une histoire de la métaphysique ? (Paris, PUF, 2005).
« La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. » Telle est la définition de la guerre donnée par Clausewitz [1] au début du XIXe siècle. Elle est toujours valide, bien que les conditions de la guerre aient changé. Des guerres modernes aux guerres postmodernes, ce qui a changé, c’est, en particulier : la configuration géopolitique (redistribution des puissances), la question des frontières (territoires et sécurité), la multiplication des acteurs de guerre (l’État-nation n’est plus le seul acteur décisif), l’incertitude nouvelle qui affecte la classification traditionnelle des sortes de guerre (guerres privées, guerres publiques et guerres mixtes), l’effacement progressif de la distinction entre les diverses formes de guerre (guerre internationale et guerre civile). Contrairement à ceux qui croient que la guerre est liée à l’existence de l’État-nation ou à la souveraineté politique, il faut rappeler que la guerre existait avant l’État-nation, lequel ne définit l’unité politique que depuis l’époque moderne, et se perpétuera après lui, bien que sous de nouvelles figures. Pour tâcher de repérer les mutations contemporaines de la guerre, je vais revenir à la définition de la guerre chez Clausewitz qui a l’avantage de dégager les déterminations essentielles de la guerre, mais aussi de lui assigner les caractéristiques particulières de son époque, celles qui ont changé aujourd’hui.
Les déterminations essentielles de la guerre concernent la nature de ses causes, de son but et de ses moyens. Ces trois déterminations peuvent être dites conceptuelles, parce qu’elles sont pensées indépendamment de tout contexte particulier. Elles permettent de caractériser la guerre comme une conduite aux extrêmes.
Les causes de la guerre consistent moins dans l’objet couvoité ou revendiqué que dans le sujet : elles reviennent en effet à la présence d’un sentiment d’hostilité et d’une intention d’hostilité. Ces deux figures de l’hostilité ne coïncident pas : si le sentiment de haine est inconcevable sans intention hostile, l’inverse n’est pas vrai, il peut y avoir des intentions hostiles auxquelles ne se mêle aucune animosité : une guerre peut être causée par un calcul ou par un intérêt sans animosité prédominante. La guerre de calcul et d’intérêt est plutôt le fait des peuples plus civilisés, mais elle ne tient pas tant à la nature de la civilisation qu’à des circonstances concomitantes. En clair, cela veut dire pour Clausewitz que « même les nations les plus civilisées peuvent être emportées par une haine féroce » [2]. On ne saurait, en effet, réduire la guerre à un acte purement rationnel de gouvernement des peuples civilisés : la guerre est une violence, elle est donc nécessairement liée à l’affectivité. Si elle n’y trouve pas sa cause, elle peut réagir sur elle : « La tendance à détruire l’ennemi, inhérente au concept de la guerre, n’a nullement été entravée ou refoulée par le progrès de la civilisation. » [3] C’est que la violence dans la guerre est portée aux extrêmes. Elle vise la domination de l’ennemi ou sa destruction comme force militaire et, comme cette tendance est réciproque, la modération n’appartient pas au concept de guerre. La violence guerrière est extrême.
Le but de la guerre est la soumission de l’ennemi à notre volonté. Ce qui implique sa défaite ou sa destruction comme puissance militaire susceptible de poursuivre ou de reprendre la guerre. La soumission de l’ennemi à notre volonté implique qu’il soit désarmé, c’est pourquoi son désarmement est le but de la guerre : « Tant que je n’ai pas abattu l’adversaire, je peux craindre qu’il m’abatte. » [4] C’est en raison de cette action réciproque que la guerre est essentiellement portée vers l’extrême.
Les moyens de la guerre consistent précisément dans le déploiement de la force. Mais la dynamique de la guerre implique que l’usage de la force aille également vers un usage extrême, vers un usage illimité. Car, s’il est vrai dans un premier temps qu’il suffirait de proportionner ses moyens à la force de résistance qu’il s’agit de briser, cette limite tombe, elle ne résiste pas à l’action réciproque, à la compétition des adversaires qui conduit elle aussi l’usage des moyens jusqu’à l’extrême.
Ainsi, si on la considère sur le plan conceptuel ou théorique, indépendamment des contextes historiques ou géographiques particuliers, toute guerre est portée par une dynamique interne aux extrêmes. Ce qui veut dire aussi que toute guerre est violente, cruelle, sanglante : il n’y a pas de guerre propre.
Cependant, lorsqu’on passe de la pure théorie aux contextes où interviennent les données géographiques, historiques, dynamiques, temporelles, on s’aperçoit qu’ils introduisent des limites dans la guerre : « Dès les préparatifs de guerre, le monde réel a déjà pris la place du concept et [...] des mesures réelles ont remplacé les extrémités hypothétiques. » [5] Or un bon nombre des caractéristiques de la guerre réelle font intervenir un contexte qui est celui de la guerre moderne dont l’aspect essentiel est que les acteurs principaux de la guerre sont les États-nations. Il y a une gradation envisageable : des guerres de haute tension où est engagée l’existence de la nation aux guerres de faible tension dont les objectifs sont limités. Or la logique de la guerre entre nations implique une série de corrélations et une série de distinctions qui deviennent précisément incertaines dans les guerres postmodernes que nous connaissons aujourd’hui. Il en va ainsi du territoire avec son espace et sa population comme définissant la source de toute force militaire et le théâtre des opérations, des frontières comme définissant la limite de la sécurité des États. Il en va de même pour les distinctions entre guerre internationale et guerre civile, entre population civile et soldats.
Ce sont ces corrélations et ces distinctions qui sont devenues incertaines et qui ont introduit l’incertitude dans la guerre. Ce n’est pas que la guerre aurait changé dans ses causes, son but ou ses moyens (bien que ceux-ci deviennent de plus en plus sophistiqués), mais les conditions réelles de la guerre ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Tout d’abord, les États-nations ne sont plus les seuls acteurs de la guerre, il y a également des organisations transnationales (mercenaires, groupes terroristes) qui n’ont ni les mêmes préoccupations ni les mêmes intentions que les États-nations. Ensuite, les frontières ne sauraient définir les limites de sécurité des États. Le théâtre des opérations s’est élargi à la dimension du monde. Le danger et l’ennemi se sont d’une certaine manière déterritorialisés : ils se trouvent potentiellement partout. Mais surtout les nouvelles figures de la guerre produisent un effacement de plus en plus grand des discriminations majeures comme celle qui oppose la guerre internationale et la guerre civile. Dans leur définitions traditionnelles, la guerre internationale intervient entre unités politiques distinctes et la guerre civile intervient au sein de l’unité politique qui est ainsi remise en cause. Or certaines guerres extérieures prennent aujourd’hui la forme d’opérations de police, de maintien de l’ordre ou de rétablissement des torts (et cela ne concerne pas seulement la politique des États-Unis). Cela veut dire que l’interne s’est externalisé et, inversement, l’externe s’est internalisé. On a là une incertitude que la notion de guerre civile internationale exprime aujourd’hui. Autre exemple : l’intervention de groupements transétatiques, en particulier les organisations terroristes internationales, tend à rendre périmée la distinction pourtant fondamentale entre le civil et le militaire ou le soldat. Dès lors, la guerre ne vise pas seulement la maîtrise de l’ennemi comme puissance militaire ou son désarmement, mais la destruction de populations civiles comme telles, avec le lot de barbarie qui en résulte.
Les certitudes traditionnelles concernant la guerre vacillent. Il y a de l’incertitude dans la guerre, et la paix définit un horizon de plus en plus utopique.
 
NOTES
 
[1] De la guerre, Paris, Éditions de Minuit, 1955.
[2] Ibid., p. 52.
[3] Ibid., p. 53.
[4] Ibid., p. 54.
[5] Ibid., p. 56.
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De la guerre, Paris, Éditions de Minuit, 1955. Suite de la note...
[2]
Ibid., p. 52. Suite de la note...
[3]
Ibid., p. 53. Suite de la note...
[4]
Ibid., p. 54. Suite de la note...
[5]
Ibid., p. 56. Suite de la note...