2006
Cités
Présentation
Joëlle Hansel
Le texte qu’on va lire, script d’une interview donnée à la télévision néerlandaise est remarquable à plus d’un titre.
Par son style, d’abord. Levinas auteur difficile, ou du moins prétendu tel, s’y exprime dans le langage le plus simple qui soit. Texte sans le moindre effet rhétorique et d’une extrême précision, où chaque phrase, presque chaque mot, rassemble et conclut un ensemble étendu de recherches philosophiques. Il faut prêter attention à la façon dont, chaque fois, Levinas approfondit, nuance ou refuse, la suggestion contenue dans la question qui lui est posée.
En second lieu, Levinas s’y montre « en personne », vivant, vibrant, évoquant ses sentiments personnels et les drames historiques traversés dont il n’hésite pas à énoncer leur connexion avec le développement de sa pensée. En même temps, refus du pessimisme, refus de prendre ses distances avec « la civilisation occidentale », message d’espoir avec « l’affirmation d’une bonté initiale de la nature humaine », nature humaine dont il nous dit, sans craindre le paradoxe, qu’elle est « rupture de l’ordre de la nature ».
Mais le trait le plus saillant de ce texte est son contenu philosophique : rencontre avec Levinas et rien que Levinas. Husserl, Hegel et Heidegger, ces figures emblématiques avec lesquelles Levinas n’a cessé de s’expliquer, ont disparu de la scène. Aucun nom de philosophe n’est prononcé. Vraiment aucun ? Erreur, un et un seul, Spinoza ! Comme si, au terme de son itinéraire, Levinas voulait désigner le plus irréductible de ses adversaires : avec le visage d’autrui, avec la responsabilité pour autrui, est rompu l’ordre qui consiste pour l’être à persévérer dans son être, « acte suprême de Dieu » selon Spinoza. S’il n’était incongru d’accoler les mots testament et philosophie, je dirais que là est le testament philosophique de Levinas. Incongru, assurément, mais quel testament !