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2006/1 (n° 25)


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« Monter, grimper... mais se hisser ? Oh ! combien c’est difficile. »

René Char.
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La mémoire est un droit. Qui découle d’un abus de droit. D’un abus du droit des gens lorsque les législations n’ont pas prévu d’interdire les tortures, déportations, génocides, crimes de guerre, crimes contre l’humanité. D’une violation du droit positif lorsque l’énoncé de ces crimes et de leur pénalisation est codifié. Ce droit à la mémoire précède et transcende le devoir de mémoire. Des multiples positionnements, de la dénégation argumentée à l’indifférence satisfaite, et face au ressassement querelleur, les raisonnements et mobiles de ceux qui contestent sont à considérer lorsqu’ils émanent d’une parole autorisée, parce que publique ou parce que savante, lorsqu’ils relèvent d’une logique militante, parce qu’ainsi ils essaiment.

2

La traite négrière pratiquée par les puissances européennes à partir de la première autorisation prononcée par bulle papale a duré plus de quatre siècles et demi. Le commerce triangulaire a bouleversé les Amériques dont certains peuples ont disparu, l’Afrique dont les équilibres démographiques ont été rompus, l’Europe dont les économies ont changé de nature. Toutes les disciplines ont à nous instruire sur ces faits durables et complexes : l’histoire, mais aussi la géographie, l’anthropologie, les sciences et les techniques, la philosophie, les religions, le droit, l’économie. Car c’est une réalité qu’il convient de considérer « sans intention de broncher aux conséquences » [1][1]  Aimé Césaire. : l’esclave n’a jamais été aussi systématiquement ravalé au rang de bête, cerné par l’État, par la force, par le droit, par la religion, par toutes les sciences humaines et même par la nature dans les colonies insulaires.

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La contestation subtile ou brute du crime relève soit du révisionnisme, soit de stratégies d’esquive. Le révisionnisme affiche généralement ses intentions, ou les camoufle mal. L’esquive révèle souvent la marque d’esprits tourmentés, empêtrés dans des tentatives pathétiques pour atténuer la brutalité des faits. Elle peut aussi dissimuler un affrontement de valeurs, plus feutré mais non moins vif que celui qui séparait les abolitionnistes des aménageurs. Elles sont à combattre également, parce qu’elles partagent l’incidence de nier aux rescapés ce ressenti qui leur appartient en propre, et à leur descendance le désarroi et l’épouvante qu’infligent les blessures si longtemps celées. La mémoire étant la sépulture des victimes, les arguties, de confite arrogance, de candeur blessante ou de jactance procédurière, sont des instruments de profanation. Ils œuvrent à absoudre le crime et à en altérer la conscience collective. Les actes commis ont un nom, ils doivent recevoir un statut juridique. Leurs auteurs sont identifiés. Le temps éteint les possibilités de poursuite mais la contumace n’efface pas la gravité des faits. Les victimes sont des êtres humains, pas des abstractions. Le crime contre l’humanité est imprescriptible. Nulle forclusion qui défende d’interroger et d’explorer la tragédie. La victimisation, lorsqu’elle est produite par le ressassement querelleur, est mortifère. La souffrance ne crée pas de créance. Cependant, l’on ne peut prendre prétexte de quelques postures exécrables pour transformer en injure l’état de victime, parce que cet état est enfin assumé, que la difficile filiation est enfin revendiquée, que des appels au secours sont enfin formulés. Il y a un déconcertant paradoxe à entendre répudier ceux qui essaient de mettre des mots sur l’indicible dans une société qui, à la moindre inondation, fait si volontiers recours aux psychologues.

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Les stratégies d’esquive, lorsqu’elles sont défensives, se déclinent en manœuvres d’évitement ou en méthodes de contournement. Mais il en est aussi d’offensives qui donnent lieu à l’élaboration de doctrines ou de théories. Ainsi des procédés qui consistent à inventer l’Histoire plane où tous les événements se valent, où les responsabilités s’équivalent, où les actes se neutralisent, où les victimes, perdant leur humaine singularité, deviennent des statistiques, des variables d’ajustement entre les cruautés. Le principe consiste à enchaîner des crimes, comme dans un bazar de l’horreur, afin de raboter la gravité de l’un d’entre eux. C’est alors l’alignement effréné de toutes les traites négrières. À cette confusion des tragédies peut s’ajouter la confusion des responsabilités. Sont alors mis sur le même plan les systèmes organisés à l’échelle des nations, avec compagnies de monopoles, plantations domaniales, Code noir, d’une part, et les agissements de prébendiers, affairistes cyniques, minables intermédiaires parfois jouets de rivalités savamment orchestrées, d’autre part. Le capitalisme expansionniste d’Europe, structuré autour de l’appareil d’État, est placé à égalité avec des chefferies cupides ou manipulées. En façade peut survenir la confusion des registres. Enchevêtrant le juridique, le politique, l’éthique, le moral et le religieux, sont mêlés et brouillés crime et faute, préjudice et offense, reconnaissance et repentance, pardon et revanche, réparation et sanction, imputabilité, culpabilité et responsabilité, la République étant interpellée avec des mots s’adressant à l’Église. La confusion est le territoire commun des esquiveurs brouillons et des querelleurs.

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Posons que la mémoire n’est ni une prison où macèrent l’amertume, la rancœur ou même l’affliction, ni un rempart pour tenir les autres en respect, qu’il lui faut son lot de vérités, de choix, de lieux, de rituels, qu’elle n’exclut pas d’organiser l’oubli ou de laisser des faits en friche. Elle est alors affaire de cohésion nationale. Et diffère de l’Histoire.

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Le droit à la mémoire n’est pas un droit catégoriel. Il n’est pas butin des victimes, de leurs proches ou de leurs descendants. Ce droit est universel, en ce qu’il concerne et implique la société tout entière. La mémoire est donc un sujet éminemment politique au sens où « la politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et se constitue comme relation » [2][2]  Hannah Arendt évoquant Hobbes..

Notes

[1]

Aimé Césaire.

[2]

Hannah Arendt évoquant Hobbes.

[*]

Le titre est de la rdaction (N.d.l.R.).

Pour citer cet article

Taubira Christiane, « Le droit à la mémoire », Cités, 1/2006 (n° 25), p. 164-166.

URL : http://www.cairn.info/revue-cites-2006-1-page-164.htm
DOI : 10.3917/cite.025.0164


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