2006
Cités
Les historiens et la « guerre de mémoires »
Jacques de Saint-Victor
Avec l’article 4 de la loi du 23 février 2005 rappelant « le rôle positif de la présence française outre-mer », les pouvoirs publics pourront au moins se flatter d’une chose : jamais depuis de longues années, un texte législatif n’aura suscité autant de débats au sein de la communauté des historiens, d’ordinaire plutôt discrète. Quatre pétitions contradictoires, de multiples tribunes dans la presse, deux missions sinon concurrentes, du moins parallèles, tout cela pour tenter de résoudre une crise lancée par un amendement parlementaire !
Est-il besoin de revenir précisément sur la naissance et le développement de cette polémique si caricaturalement française ? L’amendement de l’UMP soulève, dès le 25 mars 2005, l’hostilité d’une poignée d’historiens qui lancent une première pétition « colonisation : non à l’histoire officielle ». Mais, jusqu’à la rentrée de septembre, la mobilisation reste limitée à ce cercle restreint. Il faut attendre la crise des banlieues pour que la gauche remette sur le devant de la scène ce texte alors voté « par inadvertance » (dixit François Hollande) par le PS qui entend désormais faire amende honorable, en proposant de revenir sur la loi. L’Élysée et Matignon n’y semblent pas hostiles mais une grande partie de la majorité renâcle. Des députés de base font valoir que l’article 2 de la loi Taubira sur l’esclavage n’avait pas suscité un tel tollé lors de son adoption en 2001, alors qu’il touchait lui aussi au programme scolaire.
Laissant échapper une bonne occasion, l’Assemblée refuse le 29 novembre 2005 d’abroger l’article incriminé
[1]. Dès lors, c’est l’impasse. Pour sortir de cette crise, qui prend des dimensions politiques inquiétantes (le 6 décembre, le ministre de l’Intérieur doit renoncer à son voyage aux Antilles), le président de la République charge le 9 décembre Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, d’une « mission pluraliste pour évaluer l’action du Parlement dans les domaines de la mémoire et de l’histoire ». Plusieurs voix commencent à se faire entendre alors parmi les historiens sur le véritable sens de ces lois « mémorielles » qui se multiplient.
Est-ce vraiment au législateur de dire l’histoire ? Le 12 décembre, 19 historiens de renom, parmi lesquels Pierre Nora, Élisabeth Badinter, Jean-Pierre Azéma, Michel Winock, Pierre Vidal-Nacquet... sortent de leur silence en diffusant une pétition « Liberté pour l’histoire ! », demandant non seulement l’abrogation de la loi de 2005 mais aussi, pour le principe, celle de toutes les autres lois « mémorielles » : la loi Gayssot du 13 juillet 1990, la loi du 29 janvier 2001 sur la reconnaissance du génocide arménien et la loi Taubira du 21 mai 2001 sur l’esclavage. Sur le fondement de cette dernière loi, un historien de renom, Olivier Pétré-Grenouilleau, vient en effet d’être traduit en justice par un collectif des Antillais-Guyanais-Réunionnais. Auteur d’une synthèse remarquée sur les traites négrières
[2], il est accusé de « révisionnisme », non pas en raison de son livre, ni même d’une tribune, mais à la suite d’un simple entretien donné à la presse
[3]. C’est cette démarche inhabituelle à l’égard d’un chercheur réputé qui a suscité le plus d’inquiétude et de colère chez les historiens : « Dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement, ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique », affirme la pétition. « L’histoire n’est pas un objet juridique. » Le « cas » Pétré-Grenouilleau est devenu le symbole de l’utilisation choquante de la mémoire et du droit contre l’histoire
[4].
Si ce texte des 19 historiens suscite aussitôt un grand soutien dans la communauté scientifique, il provoque aussi des réticences. Le 20 décembre, une pétition, intitulée « Ne mélangeons pas tout », regroupant 32 personnalités, dont Serge Klarsfeld ou Didier Daeninckx, juge « pernicieux de faire l’amalgame » entre la loi de 2005 et les autres lois qui, selon les signataires, « ne restreignent en rien la liberté de recherches et d’expression ». Beaucoup craignent en effet que la demande d’abolition de la loi Gayssot ne soit récupérée par le FN et les négationnistes... La gauche, derrière Dominique Strauss-Kahn, reprend, à la fin de l’année, le mouvement, en lançant une pétition « unitaire » demandant l’abrogation du dispositif de la loi du 23 février 2005.
Ces pétitions contradictoires soulignent la confusion qui règne, y compris dans la communauté scientifique, et posent des questions délicates. Certaines mémoires sont-elles plus légitimes que d’autres ? Une partie des harkis regarde la pétition « unitaire » comme une violation de leur propre « mémoire » : si on n’y prend pas garde, certains finiront par penser qu’il y a une échelle implicite dans les souffrances, ce qui n’est pas acceptable. Sous peine de trouver un bon compromis, la mission de Jean-Louis Debré risque de déboucher sur une sorte de « guerre de mémoires », comme notre pays en a connu à l’aube du XVIII
e siècle, où « germanistes » et « romanistes » se déchiraient au sujet du roman des racines nationales
[5]. Certes, nous n’en sommes pas encore là, mais, de pétitions en pétitions, on a le sentiment que les historiens eux-mêmes n’échappent pas à une « compétition » plutôt malsaine.
Une chose est sûre : « Une société ne peut rester indéfiniment en colère avec elle-même » (Paul Ricœur). Or la mémoire n’a pas vocation à apaiser les douleurs. Elle peut rappeler les souffrances et, à ce titre, elle est nécessaire. C’est avec raison qu’Adorno et Marcuse craignaient l’apparition au milieu du XXe siècle d’un « homme sans mémoire ». Mais, à la faveur de la mondialisation et du repli identitaire qu’elle suscite, nous voilà aujourd’hui menacés d’un « trop-plein » de mémoire qu’on demande au législateur, plutôt qu’aux historiens, de consacrer. Rien n’est plus malsain car ce mouvement – et ce qu’il implique en termes de revendications procédurières – participe d’une confusion sur le rôle du droit en démocratie : celui-ci doit fixer des règles de conduite et non édicter des vérités historiques. Même si la frontière peut être parfois fragile.
[1]
Faut-il y voir l’influence d’un sondage affirmant que 64 % des Français approuvent cette relecture positive de la colonisation (
Marianne du 17-23 décembre 2005).
[2]
Gallimard, 2004.
[3]
Journal du Dimanche, 12 juin 2005.
[4]
Ayant beaucoup fait, dans le passé, pour revaloriser la mémoire, Pierre Nora dénonce l’évolution vers « une mémoire tyrannique, parfois terroriste, notamment vis-à-vis de la communauté scientifique », manipulée par « des groupes de pression » qui « utilisent de plus en plus la menace de la loi pour occulter des vérités qui ne leur conviennent pas » (
Le Figaro littéraire, 22 décembre 2005).
[5]
Sur cette controverse, voir récemment Claude Nicolet,
La fabrique d’une nation. La France entre Rome et les Germains, Perrin, 2003.